25 04 26

Proust, Le côté de Guermantes

Et le nom de Guermantes d’alors est aus­si comme un de ces petits bal­lons dans les­quels on a enfer­mé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le cre­ver, à en faire sor­tir ce qu’il contient, je res­pire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agi­tée par le vent du coin de la place, pré­cur­seur de la pluie, qui tour à tour fai­sait envo­ler le soleil, le lais­sait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacris­tie et le revê­tir d’une car­na­tion brillante, presque rose, de géra­nium, et de cette dou­ceur, pour ain­si dire wag­né­rienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la fes­ti­vi­té. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où brus­que­ment nous sen­tons l’entité ori­gi­nale tres­saillir et reprendre sa forme et sa cise­lure au sein des syl­labes mortes aujourd’hui, si dans le tour­billon ver­ti­gi­neux de la vie cou­rante, où ils n’ont plus qu’un usage entiè­re­ment pra­tique, les noms ont per­du toute cou­leur comme une tou­pie pris­ma­tique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêve­rie, nous réflé­chis­sons, nous cher­chons, pour reve­nir sur le pas­sé, à ralen­tir, à sus­pendre le mou­ve­ment per­pé­tuel où nous sommes entraî­nés, peu à peu nous revoyons appa­raître, jux­ta­po­sées, mais entiè­re­ment dis­tinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre exis­tence nous pré­sen­ta suc­ces­si­ve­ment un même nom.