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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Je com­pris que si mon cœur sou­hai­tait ce renou­vel­le­ment autour de lui d’un uni­vers qui ne l’avait pas satis­fait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas chan­gé, et je me dis qu’il n’y avait pas de rai­son pour que celui de Gilberte eût chan­gé davan­tage ; je sen­tis que cette nou­velle ami­tié c’était la même, comme ne sont pas sépa­rées des autres par un fos­sé les années nou­velles que notre désir, sans pou­voir les atteindre et les modi­fier, recouvre à leur insu d’un nom dif­fé­rent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on super­pose une reli­gion aux lois aveugles de la nature essayer d’imprimer au jour de l’an l’idée par­ti­cu­lière que je m’étais faite de lui, c’était en vain ; je sen­tais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’an, qu’il finis­sait dans le cré­pus­cule d’une façon qui ne m’était pas nou­velle : dans le vent doux qui souf­flait autour de la colonne d’affiches, j’avais recon­nu, j’avais sen­ti repa­raître la matière éter­nelle et com­mune, l’humidité fami­lière, l’ignorante flui­di­té des anciens jours.