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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Sans doute dans ces coïn­ci­dences tel­le­ment par­faites, quand la réa­li­té se replie et s’applique sur ce que nous avons si long­temps rêvé, elle nous le cache entiè­re­ment, se confond avec lui, comme deux figures égales et super­po­sées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour don­ner à notre joie toute sa signi­fi­ca­tion, nous vou­drions gar­der à tous ces points de notre désir, dans le moment même où nous y tou­chons — et pour être plus cer­tain que ce soit bien eux — le pres­tige d’être intan­gibles. Et la pen­sée ne peut même pas recons­ti­tuer l’état ancien pour le confron­ter au nou­veau, car elle n’a plus le champ libre : la connais­sance que nous avons faite, le sou­ve­nir des pre­mières minutes ines­pé­rées, les pro­pos que nous avons enten­dus, sont là qui obs­truent l’entrée de notre conscience, et com­mandent beau­coup plus les issues de notre mémoire que celles de notre ima­gi­na­tion, ils rétro­agissent davan­tage sur notre pas­sé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux, que sur la forme, res­tée libre, de notre ave­nir. J’avais pu croire pen­dant des années qu’aller chez Mme Swann était une vague chi­mère que je n’atteindrais jamais ; après avoir pas­sé un quart d’heure chez elle, c’est le temps où je ne la connais­sais pas qui était deve­nu chi­mé­rique et vague comme un pos­sible que la réa­li­sa­tion d’un autre pos­sible a anéanti.