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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Ce nom de Bergotte me fit tres­sau­ter comme le bruit d’un revol­ver qu’on aurait déchar­gé sur moi, mais ins­tinc­ti­ve­ment pour faire bonne conte­nance je saluai ; devant moi, comme ces pres­ti­di­gi­ta­teurs qu’on aper­çoit intacts et en redin­gote dans la pous­sière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était ren­du par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de coli­ma­çon et à bar­biche noire. J’étais mor­tel­le­ment triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seule­ment le lan­gou­reux vieillard, dont il ne res­tait plus rien, c’était aus­si la beau­té d’une œuvre immense que j’avais pu loger dans l’organisme défaillant et sacré que j’avais, comme un temple, construit expres­sé­ment pour elle, mais à laquelle aucune place n’était réser­vée dans le corps tra­pu, rem­pli de vais­seaux, d’os, de gan­glions, du petit homme à nez camus et à bar­biche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j’avais len­te­ment et déli­ca­te­ment éla­bo­ré moi-même, goutte à goutte, comme une sta­lac­tite, avec la trans­pa­rente beau­té de ses livres, ce Bergotte-là se trou­vait d’un seul coup ne plus pou­voir être d’aucun usage, du moment qu’il fal­lait conser­ver le nez en coli­ma­çon et uti­li­ser la bar­biche noire ; comme n’est plus bonne à rien la solu­tion que nous avions trou­vée pour un pro­blème dont nous avions lu incom­plè­te­ment la don­née et sans tenir compte que le total devait faire un cer­tain chiffre.