11 04 26

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Seul je conti­nuais à fabri­quer les pro­pos qui eussent été capables de plaire aux Swann, et pour don­ner plus d’intérêt au jeu, je tenais la place de ces par­te­naires absents, je me posais à moi-même des ques­tions fic­tives choi­sies de telle façon que mes traits brillants ne leur ser­vissent que d’heureuse répar­tie. Silencieux, cet exer­cice était pour­tant une conver­sa­tion et non une médi­ta­tion, ma soli­tude une vie de salon men­tale où c’était non ma propre per­sonne mais des inter­lo­cu­teurs ima­gi­naires qui gou­ver­naient mes paroles et où j’éprouvais à for­mer, au lieu des pen­sées que je croyais vraies, celles qui me venaient sans peine, sans régres­sion du dehors vers le dedans, ce genre de plai­sir tout pas­sif que trouve à res­ter tran­quille quelqu’un qui est alour­di par une mau­vaise digestion.