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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Les cous­sins, le « stra­pon­tin » de l’affreuse « tour­nure » avaient dis­pa­ru ain­si que ces cor­sages à basques qui, dépas­sant la jupe et rai­dis par des baleines, avaient ajou­té si long­temps à Odette un ventre pos­tiche et lui avaient don­né l’air d’être com­po­sée de pièces dis­pa­rates qu’aucune indi­vi­dua­li­té ne reliait. La ver­ti­cale des « effi­lés » et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui fai­sait pal­pi­ter la soie comme la sirène bat l’onde et don­nait à la per­ca­line une expres­sion humaine, main­te­nant qu’il s’était déga­gé, comme une forme orga­ni­sée et vivante, du long chaos et de l’enveloppement nébu­leux des modes détrô­nées. […] Pour peu qu’elle sût « durer » encore quelque temps ain­si, les jeunes gens, essayant de com­prendre ses toi­lettes, diraient : « Madame Swann, n’est-ce pas, c’est toute une époque ? » Comme dans un beau style qui super­pose des formes dif­fé­rentes et que for­ti­fie une tra­di­tion cachée, dans la toi­lette de Mme Swann, ces sou­ve­nirs incer­tains de gilets, ou de boucles, par­fois une ten­dance aus­si­tôt répri­mée au « saute en barque », et jusqu’à une allu­sion loin­taine et vague au « sui­vez-moi jeune homme », fai­saient cir­cu­ler sous la forme concrète la res­sem­blance inache­vée d’autres plus anciennes qu’on n’aurait pu y trou­ver effec­ti­ve­ment réa­li­sées par la cou­tu­rière ou la modiste, mais aux­quelles on pen­sait sans cesse, et enve­lop­paient Mme Swann de quelque chose de noble — peut-être parce que l’inutilité même de ces atours fai­sait qu’ils sem­blaient répondre à un but plus qu’utilitaire, peut-être à cause du ves­tige conser­vé des années pas­sées, ou encore d’une sorte d’individualité ves­ti­men­taire, par­ti­cu­lière à cette femme et qui don­nait à ses mises les plus dif­fé­rentes un même air de famille. On sen­tait qu’elle ne s’habillait pas seule­ment pour la com­mo­di­té ou la parure de son corps ; elle était entou­rée de sa toi­lette comme de l’appareil déli­cat et spi­ri­tua­li­sé d’une civilisation.