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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Or, autant que du faîte de sa noble richesse, c’était du comble glo­rieux de son été mûr et si savou­reux encore, que Mme Swann, majes­tueuse, sou­riante et bonne, s’avançant dans l’avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rou­ler les mondes. Des jeunes gens qui pas­saient la regar­daient anxieu­se­ment, incer­tains si leurs vagues rela­tions avec elle (d’autant plus qu’ayant à peine été pré­sen­tés une fois à Swann ils crai­gnaient qu’il ne les recon­nût pas) étaient suf­fi­santes pour qu’ils se per­missent de la saluer. Et ce n’était qu’en trem­blant devant les consé­quences, qu’ils s’y déci­daient, se deman­dant si leur geste auda­cieu­se­ment pro­vo­ca­teur et sacri­lège, atten­tant à l’inviolable supré­ma­tie d’une caste, n’allait pas déchaî­ner des catas­trophes ou faire des­cendre le châ­ti­ment d’un dieu. Il déclen­chait seule­ment, comme un mou­ve­ment d’horlogerie, la ges­ti­cu­la­tion de petits per­son­nages salueurs qui n’étaient autres que l’entourage d’Odette, à com­men­cer par Swann, lequel sou­le­vait son tube dou­blé de cuir vert, avec une grâce sou­riante, apprise dans le fau­bourg Saint-Germain, mais à laquelle ne s’alliait plus l’indifférence qu’il aurait eue autrefois.