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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle plu­vieux, dans l’odeur de ren­fer­mé d’une chambre ou dans l’odeur d’une pre­mière flam­bée, par­tout où nous retrou­vons de nous-même ce que notre intel­li­gence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédai­gné, la der­nière réserve du pas­sé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleu­rer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais déro­bée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins pro­lon­gé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pou­vons de temps à autre retrou­ver l’être que nous fûmes, nous pla­cer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souf­frir à nou­veau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est main­te­nant indif­fé­rent. Au grand jour de la mémoire habi­tuelle, les images du pas­sé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrou­ve­rons plus. Ou plu­tôt nous ne le retrou­ve­rions plus, si quelques mots (comme « direc­teur au minis­tère des Postes ») n’avaient été soi­gneu­se­ment enfer­més dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exem­plaire d’un livre qui sans cela ris­que­rait de deve­nir introuvable.