09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Le dra­gon, à ce qu’on me racon­ta, habi­tait une grotte près du fleuve et dévo­rait les pay­sans, empoi­son­nait les terres de son haleine empes­tée, enle­vait les filles, détrui­sait les récoltes. La vie était deve­nue impos­sible à Sant’Arcangelo. Les pay­sans avaient cher­ché à se défendre, mais ils étaient désar­més devant la puis­sance infer­nale du monstre. Réduits au déses­poir, contraints à se dis­per­ser dans les mon­tagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de deman­der secours au plus puis­sant sei­gneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano.
Le prince vint tout en armes, sur son che­val, se ren­dit à la grotte du dra­gon, et le défia au com­bat. Mais la force du monstre aux ailes immenses de chauve-sou­ris et dont la gueule lan­çait des flammes était ter­rible, et l’épée du prince était impuis­sante. A un moment notre héros sen­tit son cœur trem­bler et il était presque sur le point de prendre la fuite ou de tom­ber entre les griffes du dra­gon, lorsque, vêtue d’azur, lui appa­rut la Madone, qui lui dit en sou­riant : « Courage, prince Colonna » et elle res­ta là, appuyée à la paroi de terre de la caverne à contem­pler la lutte. Cette vue et ces mots cen­tu­plèrent la vaillance du prince et il fit tant et si bien que le dra­gon tom­ba mort à ses pieds. Le prince lui cou­pa la tête, lui déta­cha les cornes et il fit édi­fier l’église pour qu’elles y fussent conser­vées à jamais. 
Une fois la ter­reur pas­sée et le pays libé­ré, les habi­tants de Sant’Arcangelo revinrent dans leurs mai­sons, ain­si que ceux de Noepoli et Senise et des autres pays tout alen­tour, qui, comme eux, avaient dû s’enfuir dans les mon­tagnes. Il res­tait à récom­pen­ser le prince du ser­vice ren­du. Dans ces temps anciens les sei­gneurs, pour che­va­le­resques, amou­reux de gloire et pro­té­gés per­son­nel­le­ment par la Madone qu’ils fussent, n’avaient pas l’habitude de se déran­ger pour rien. Les habi­tants de tous les pays à qui la mort du dra­gon avait ren­du la paix se réunirent pour déli­bé­rer. Ceux de Noepoli et Senise pro­po­sèrent de don­ner au prince quelques-unes de leurs terres en sei­gneu­rie féo­dale. Mais ceux de Sant’Arcangelo – qui encore aujourd’hui ont la répu­ta­tion d’être avares et rusés – firent une autre pro­po­si­tion. Le dra­gon, dirent-ils, vivait dans le fleuve, c’était une bête aqua­tique. Que le prince prenne donc le fleuve, qu’il devienne le sei­gneur du cou­rant. Leur avis pré­va­lut. L’Agri fut offert au prince Colonna qui accep­ta. Les pay­sans de Sant’Arcangelo croyaient avoir fait une bonne affaire et avoir ber­né leur sau­veur. Mais ils s’étaient trom­pés dans leurs cal­culs. L’eau de l’Agri ser­vait à irri­guer les champs et il fal­lait dès lors la payer aux princes et aux sei­gneurs féo­daux, ses des­cen­dants, jusqu’à la consom­ma­tion des siècles. C’est l’origine d’une ser­vi­tude qui s’est conser­vée jusqu’à la deuxième moi­tié du siècle der­nier. Je ne sais s’il existe encore des des­cen­dants directs de cet ancien pala­din et s’ils vendent encore leurs droits sur l’eau.
Un de mes amis, le chef d’orchestre Colonna, qui des­cend d’une branche laté­rale des princes de Stigliano et qui pour­rait en por­ter le titre, ne savait même pas quand je lui en par­lais, bien des années plus tard, ou se trou­vait Stigliano, son fief. A plus forte rai­son igno­rait-il tout de son ancêtre au dra­gon, qui avait illus­tré sa famille. Mais les pay­sans qui ont payé l’eau pen­dant plu­sieurs siècles et qui vont encore en pèle­ri­nage contem­pler les cornes du monstre se sou­viennent du dra­gon, de la Madone et du prince. Qu’il y eût des dra­gons dans ces contrées, au moyen âge (les pay­sans et Giulia qui m’en par­laient, disaient : « dans des temps éloi­gnés, il y a plus de cent ans, bien avant le temps des bri­gands »), n’a rien d’étonnant. On ne s’étonnerait pas non plus s’ils repa­rais­saient de nos jours, devant l’œil atter­ré du pay­san. Tout est réel­le­ment pos­sible ici, où les anciens dieux des ber­gers, le bouc et l’agneau rituel, par­courent chaque jour à nou­veau les che­mins légen­daires, et où il n’existe aucune limite cer­taine entre le monde humain et celui mys­té­rieux des ani­maux et des monstres. Il y a à Gagliano beau­coup d’êtres étranges qui par­ti­cipent d’une double nature. Une femme, une pay­sanne entre deux âges, mariée, avec des enfants, et qui, à la voir, n’offrait rien de par­ti­cu­lier, était fille d’une vache. Ainsi disait tout le pays et elle-même le confir­mait. Tous les vieux se sou­ve­naient de sa mère vache, qui la sui­vait par­tout quand elle était enfant, l’appelait en beu­glant et la léchait de sa langue rugueuse. Ceci n’empêchait pas qu’il eût exis­té aus­si une mère femme, qui main­te­nant était morte, comme d’ailleurs, depuis plu­sieurs années, était morte la mère vache. Personne ne voyait dans cette double nature et dans cette double nais­sance une contra­dic­tion quel­conque et la pay­sanne que je connais­sais aus­si vivait pla­cide et tran­quille comme ses mères avec son héri­tage animal.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 124-127