Le dragon, à ce qu’on me raconta, habitait une grotte près du fleuve et dévorait les paysans, empoisonnait les terres de son haleine empestée, enlevait les filles, détruisait les récoltes. La vie était devenue impossible à Sant’Arcangelo. Les paysans avaient cherché à se défendre, mais ils étaient désarmés devant la puissance infernale du monstre. Réduits au désespoir, contraints à se disperser dans les montagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de demander secours au plus puissant seigneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano.
Le prince vint tout en armes, sur son cheval, se rendit à la grotte du dragon, et le défia au combat. Mais la force du monstre aux ailes immenses de chauve-souris et dont la gueule lançait des flammes était terrible, et l’épée du prince était impuissante. A un moment notre héros sentit son cœur trembler et il était presque sur le point de prendre la fuite ou de tomber entre les griffes du dragon, lorsque, vêtue d’azur, lui apparut la Madone, qui lui dit en souriant : « Courage, prince Colonna » et elle resta là, appuyée à la paroi de terre de la caverne à contempler la lutte. Cette vue et ces mots centuplèrent la vaillance du prince et il fit tant et si bien que le dragon tomba mort à ses pieds. Le prince lui coupa la tête, lui détacha les cornes et il fit édifier l’église pour qu’elles y fussent conservées à jamais.
Une fois la terreur passée et le pays libéré, les habitants de Sant’Arcangelo revinrent dans leurs maisons, ainsi que ceux de Noepoli et Senise et des autres pays tout alentour, qui, comme eux, avaient dû s’enfuir dans les montagnes. Il restait à récompenser le prince du service rendu. Dans ces temps anciens les seigneurs, pour chevaleresques, amoureux de gloire et protégés personnellement par la Madone qu’ils fussent, n’avaient pas l’habitude de se déranger pour rien. Les habitants de tous les pays à qui la mort du dragon avait rendu la paix se réunirent pour délibérer. Ceux de Noepoli et Senise proposèrent de donner au prince quelques-unes de leurs terres en seigneurie féodale. Mais ceux de Sant’Arcangelo – qui encore aujourd’hui ont la réputation d’être avares et rusés – firent une autre proposition. Le dragon, dirent-ils, vivait dans le fleuve, c’était une bête aquatique. Que le prince prenne donc le fleuve, qu’il devienne le seigneur du courant. Leur avis prévalut. L’Agri fut offert au prince Colonna qui accepta. Les paysans de Sant’Arcangelo croyaient avoir fait une bonne affaire et avoir berné leur sauveur. Mais ils s’étaient trompés dans leurs calculs. L’eau de l’Agri servait à irriguer les champs et il fallait dès lors la payer aux princes et aux seigneurs féodaux, ses descendants, jusqu’à la consommation des siècles. C’est l’origine d’une servitude qui s’est conservée jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier. Je ne sais s’il existe encore des descendants directs de cet ancien paladin et s’ils vendent encore leurs droits sur l’eau.
Un de mes amis, le chef d’orchestre Colonna, qui descend d’une branche latérale des princes de Stigliano et qui pourrait en porter le titre, ne savait même pas quand je lui en parlais, bien des années plus tard, ou se trouvait Stigliano, son fief. A plus forte raison ignorait-il tout de son ancêtre au dragon, qui avait illustré sa famille. Mais les paysans qui ont payé l’eau pendant plusieurs siècles et qui vont encore en pèlerinage contempler les cornes du monstre se souviennent du dragon, de la Madone et du prince. Qu’il y eût des dragons dans ces contrées, au moyen âge (les paysans et Giulia qui m’en parlaient, disaient : « dans des temps éloignés, il y a plus de cent ans, bien avant le temps des brigands »), n’a rien d’étonnant. On ne s’étonnerait pas non plus s’ils reparaissaient de nos jours, devant l’œil atterré du paysan. Tout est réellement possible ici, où les anciens dieux des bergers, le bouc et l’agneau rituel, parcourent chaque jour à nouveau les chemins légendaires, et où il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui mystérieux des animaux et des monstres. Il y a à Gagliano beaucoup d’êtres étranges qui participent d’une double nature. Une femme, une paysanne entre deux âges, mariée, avec des enfants, et qui, à la voir, n’offrait rien de particulier, était fille d’une vache. Ainsi disait tout le pays et elle-même le confirmait. Tous les vieux se souvenaient de sa mère vache, qui la suivait partout quand elle était enfant, l’appelait en beuglant et la léchait de sa langue rugueuse. Ceci n’empêchait pas qu’il eût existé aussi une mère femme, qui maintenant était morte, comme d’ailleurs, depuis plusieurs années, était morte la mère vache. Personne ne voyait dans cette double nature et dans cette double naissance une contradiction quelconque et la paysanne que je connaissais aussi vivait placide et tranquille comme ses mères avec son héritage animal.
09 06 26