Les maisons des paysans sont toutes semblables, faites d’une seule pièce qui sert de cuisine, de chambre à coucher, et, presque toujours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la maison, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoico ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à manger avec un peu de bois mort rapporté chaque jour des champs ; les murs et le plafond sont noircis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entièrement occupée par l’énorme lit, beaucoup plus grand qu’un lit conjugal ordinaire. Dans ce lit dort toute la famille, le père, la mère et tous les enfants. Seuls les plus petits, aussi longtemps qu’ils continuent à téter, c’est-à-dire presque jusqu’à trois ou quatre ans, sont couchés dans de petits berceaux ou dans des paniers en osier, suspendus au plafond par des cordes et qui se balancent juste au-dessus du lit. La mère pour les nourrir n’est pas obligée de se lever, mais elle n’a qu’à tendre les bras pour les saisir et les mettre au sein ; puis elle les remet dans le berceau que d’un seul coup de la main elle fait osciller longuement comme un pendule, jusqu’à ce qu’ils aient cessé de pleurer.
Les animaux se tiennent sous le lit, l’espace est ainsi divisé en trois couches : par terre les bêtes, dans le lit les hommes, et en l’air les nourrissons. Aussi lorsque je devais ausculter un malade ou faire une piqûre à une femme qui claquait des dents de fièvre, baignée de sueur par la malaria, en me penchant sur le lit, je touchais de ma tête les berceaux suspendus, pendant que me passaient brusquement entre les jambes poules et cochons épouvantés. Mais ce qui me frappait chaque fois (j’étais entré à présent dans la plupart des maisons) c’étaient les regards que du mur fixaient sur moi les deux divinités protectrices. D’un côté le visage noir et courroucé et les grands yeux inhumains de la Madone de Viggiano ; de l’autre, en regard, dans une photo en couleurs, les petits yeux vifs derrière ses verres étincelants et la longue rangée des dents du président Roosevelt découvertes dans un rire cordial. Je n’ai jamais vu, dans aucune autre maison, d’autres images : ni le Roi, ni le Duce, ni encore moins Garibaldi ou quelque autre grand homme de chez nous ; même pas un des saints qui pourtant auraient de bonnes raisons d’être là. Mais Roosevelt et la Madone de Viggiano étaient toujours là. A les voir ainsi, l’un vis-à-vis de l’autre, dans les gravures populaires, on aurait dit les deux faces du pouvoir qui s’est partagé l’univers. Mais les rôles étaient justement renversés : la Madone était ici impitoyable et féroce, sombre et archaïque déesse de la terre, maîtresse saturnienne de ce monde ; le président, une sorte de Jupiter, de Dieu bienveillant et souriant, le maître de l’autre monde. Parfois une troisième image venait former une sorte de trinité avec les deux autres : un dollar en papier, le dernier de ceux ramenés de là-bas, ou arrivé dans une lettre de mari ou de parents, était accroché au mur avec une punaise sous la Madone ou le président, ou entre eux deux comme un Saint-Esprit, ou un ambassadeur du ciel dans le royaume des morts.
Pour les gens de Lucanie, Rome n’est rien : c’est la capitale des seigneurs, le centre d’un État étranger et malfaisant. Naples pourrait être leur capitale, et elle l’est vraiment, la capitale de la misère, avec ses habitants aux visages pâles et aux yeux fiévreux, ses sous-sols aux portes ouvertes l’été à cause de la chaleur, ses femmes débraillées qui dorment affalées sur une table dans les bas-fonds de Toledo. Mais à Naples ne règne plus, depuis longtemps, aucun roi ; on y passe seulement pour s’embarquer. Le royaume de Naples n’est plus, le royaume de ces gens sans espoir n’est pas de cette terre. L’autre monde, c’est l’Amérique. L’Amérique aussi a pour les paysans une double nature. C’est une terre où l’on va travailler, où l’on peine à la sueur de son front, où un peu d’argent est épargné au prix de beaucoup de souffrances et de privations, où parfois l’on meurt et personne ne se souvient plus de vous ; mais en même temps et sans qu’il y ait contradiction, c’est le paradis, la terre promise.
Ni Rome, ni Naples, mais New York serait la vraie capitale des paysans de Lucanie, si ces hommes sans État pouvaient en avoir une. Elle l’est en effet, mais de la seule manière possible – de manière mythologique. Grâce à sa double nature, elle est indifférente en tant que lieu de travail : on y vit comme ailleurs, comme des bêtes de somme attachées à un char et peu importe par quelles rues on doit le tirer. En tant que paradis, que Jérusalem céleste, oh ! alors il ne faut pas y toucher, on peut seulement la contempler, au-delà des mers, sans y pénétrer. Les paysans vont en Amérique, et ils restent ce qu’ils sont, plusieurs s’y établissent et leurs enfants deviennent américains ; mais les autres, ceux qui rentrent, sont, vingt ans après, les mêmes que lorsqu’ils étaient partis. En trois mois, les quelques mots d’anglais sont oubliés, les quelques habitudes superficielles abandonnées, comme une pierre sur laquelle est passée longtemps l’eau d’un fleuve en crue, et que le premier soleil sèche en quelques minutes.
09 06 26