09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Les mai­sons des pay­sans sont toutes sem­blables, faites d’une seule pièce qui sert de cui­sine, de chambre à cou­cher, et, presque tou­jours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la mai­son, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoi­co ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à man­ger avec un peu de bois mort rap­por­té chaque jour des champs ; les murs et le pla­fond sont noir­cis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entiè­re­ment occu­pée par l’énorme lit, beau­coup plus grand qu’un lit conju­gal ordi­naire. Dans ce lit dort toute la famille, le père, la mère et tous les enfants. Seuls les plus petits, aus­si long­temps qu’ils conti­nuent à téter, c’est-à-dire presque jusqu’à trois ou quatre ans, sont cou­chés dans de petits ber­ceaux ou dans des paniers en osier, sus­pen­dus au pla­fond par des cordes et qui se balancent juste au-des­sus du lit. La mère pour les nour­rir n’est pas obli­gée de se lever, mais elle n’a qu’à tendre les bras pour les sai­sir et les mettre au sein ; puis elle les remet dans le ber­ceau que d’un seul coup de la main elle fait oscil­ler lon­gue­ment comme un pen­dule, jusqu’à ce qu’ils aient ces­sé de pleurer.
Les ani­maux se tiennent sous le lit, l’espace est ain­si divi­sé en trois couches : par terre les bêtes, dans le lit les hommes, et en l’air les nour­ris­sons. Aussi lorsque je devais aus­cul­ter un malade ou faire une piqûre à une femme qui cla­quait des dents de fièvre, bai­gnée de sueur par la mala­ria, en me pen­chant sur le lit, je tou­chais de ma tête les ber­ceaux sus­pen­dus, pen­dant que me pas­saient brus­que­ment entre les jambes poules et cochons épou­van­tés. Mais ce qui me frap­pait chaque fois (j’étais entré à pré­sent dans la plu­part des mai­sons) c’étaient les regards que du mur fixaient sur moi les deux divi­ni­tés pro­tec­trices. D’un côté le visage noir et cour­rou­cé et les grands yeux inhu­mains de la Madone de Viggiano ; de l’autre, en regard, dans une pho­to en cou­leurs, les petits yeux vifs der­rière ses verres étin­ce­lants et la longue ran­gée des dents du pré­sident Roosevelt décou­vertes dans un rire cor­dial. Je n’ai jamais vu, dans aucune autre mai­son, d’autres images : ni le Roi, ni le Duce, ni encore moins Garibaldi ou quelque autre grand homme de chez nous ; même pas un des saints qui pour­tant auraient de bonnes rai­sons d’être là. Mais Roosevelt et la Madone de Viggiano étaient tou­jours là. A les voir ain­si, l’un vis-à-vis de l’autre, dans les gra­vures popu­laires, on aurait dit les deux faces du pou­voir qui s’est par­ta­gé l’univers. Mais les rôles étaient jus­te­ment ren­ver­sés : la Madone était ici impi­toyable et féroce, sombre et archaïque déesse de la terre, maî­tresse satur­nienne de ce monde ; le pré­sident, une sorte de Jupiter, de Dieu bien­veillant et sou­riant, le maître de l’autre monde. Parfois une troi­sième image venait for­mer une sorte de tri­ni­té avec les deux autres : un dol­lar en papier, le der­nier de ceux rame­nés de là-bas, ou arri­vé dans une lettre de mari ou de parents, était accro­ché au mur avec une punaise sous la Madone ou le pré­sident, ou entre eux deux comme un Saint-Esprit, ou un ambas­sa­deur du ciel dans le royaume des morts.
Pour les gens de Lucanie, Rome n’est rien : c’est la capi­tale des sei­gneurs, le centre d’un État étran­ger et mal­fai­sant. Naples pour­rait être leur capi­tale, et elle l’est vrai­ment, la capi­tale de la misère, avec ses habi­tants aux visages pâles et aux yeux fié­vreux, ses sous-sols aux portes ouvertes l’été à cause de la cha­leur, ses femmes débraillées qui dorment affa­lées sur une table dans les bas-fonds de Toledo. Mais à Naples ne règne plus, depuis long­temps, aucun roi ; on y passe seule­ment pour s’embarquer. Le royaume de Naples n’est plus, le royaume de ces gens sans espoir n’est pas de cette terre. L’autre monde, c’est l’Amérique. L’Amérique aus­si a pour les pay­sans une double nature. C’est une terre où l’on va tra­vailler, où l’on peine à la sueur de son front, où un peu d’argent est épar­gné au prix de beau­coup de souf­frances et de pri­va­tions, où par­fois l’on meurt et per­sonne ne se sou­vient plus de vous ; mais en même temps et sans qu’il y ait contra­dic­tion, c’est le para­dis, la terre promise.
Ni Rome, ni Naples, mais New York serait la vraie capi­tale des pay­sans de Lucanie, si ces hommes sans État pou­vaient en avoir une. Elle l’est en effet, mais de la seule manière pos­sible – de manière mytho­lo­gique. Grâce à sa double nature, elle est indif­fé­rente en tant que lieu de tra­vail : on y vit comme ailleurs, comme des bêtes de somme atta­chées à un char et peu importe par quelles rues on doit le tirer. En tant que para­dis, que Jérusalem céleste, oh ! alors il ne faut pas y tou­cher, on peut seule­ment la contem­pler, au-delà des mers, sans y péné­trer. Les pay­sans vont en Amérique, et ils res­tent ce qu’ils sont, plu­sieurs s’y éta­blissent et leurs enfants deviennent amé­ri­cains ; mais les autres, ceux qui rentrent, sont, vingt ans après, les mêmes que lorsqu’ils étaient par­tis. En trois mois, les quelques mots d’anglais sont oubliés, les quelques habi­tudes super­fi­cielles aban­don­nées, comme une pierre sur laquelle est pas­sée long­temps l’eau d’un fleuve en crue, et que le pre­mier soleil sèche en quelques minutes.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 136-139