Dans cette oisiveté du sentiment, lourde de questions sans réponse, parmi ce solitaire ennui zodiacal arriva ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y terminer des tableaux à condition que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gendarmes chargés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais complètement oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre transféré à Gagliano, j’avais envoyé un télégramme à Matera où je demandais la permission de différer mon départ d’une dizaine de jours afin de terminer des tableaux. C’était un prétexte. J’espérais, en obtenant ce renvoi, pouvoir rester définitivement à Grassano. Mon télégramme était demeuré sans réponse et j’avais dû partir. Mais les arguments d’ordre artistique avaient leur poids auprès des policiers ; voilà qu’après plus de trois mois de méditations m’arrivaient d’autant plus inattendues et agréables ces vacances inespérées.
Je n’ai jamais connu les fonctionnaires de la police de Matera qui s’occupaient de nous, mais ce ne devait pas être de mauvaises gens. Dans cette résidence ingrate on ne devait envoyer que de vieux policiers usés dans le métier, plein de scepticisme bourbonien et de routine. Certainement pas de jeunes enthousiastes. Ces vieilles cervelles de fonctionnaires n’étaient, Dieu merci, pas encore contaminées par la culture primaire, l’idéalisme des universités populaires, qui excitaient le zèle hystérique des jeunes et les faisaient s’imaginer que l’État – cet État indiscutablement éthique – était une personne faite à peu près comme eux, avec une morale personnelle semblable à la leur, qu’il fallait imposer à tous, livré aux mêmes petites ambitions, petits sadismes et petites combines qu’eux, mais en même temps incompréhensible aux profanes, énorme et sacré. A s’identifier avec l’idole, ils éprouvaient la même jouissance physique qu’à faire l’amour.
09 06 26