09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Dans cette oisi­ve­té du sen­ti­ment, lourde de ques­tions sans réponse, par­mi ce soli­taire ennui zodia­cal arri­va ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y ter­mi­ner des tableaux à condi­tion que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gen­darmes char­gés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais com­plè­te­ment oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre trans­fé­ré à Gagliano, j’avais envoyé un télé­gramme à Matera où je deman­dais la per­mis­sion de dif­fé­rer mon départ d’une dizaine de jours afin de ter­mi­ner des tableaux. C’était un pré­texte. J’espérais, en obte­nant ce ren­voi, pou­voir res­ter défi­ni­ti­ve­ment à Grassano. Mon télé­gramme était demeu­ré sans réponse et j’avais dû par­tir. Mais les argu­ments d’ordre artis­tique avaient leur poids auprès des poli­ciers ; voi­là qu’après plus de trois mois de médi­ta­tions m’arrivaient d’autant plus inat­ten­dues et agréables ces vacances inespérées.
Je n’ai jamais connu les fonc­tion­naires de la police de Matera qui s’occupaient de nous, mais ce ne devait pas être de mau­vaises gens. Dans cette rési­dence ingrate on ne devait envoyer que de vieux poli­ciers usés dans le métier, plein de scep­ti­cisme bour­bo­nien et de rou­tine. Certainement pas de jeunes enthou­siastes. Ces vieilles cer­velles de fonc­tion­naires n’étaient, Dieu mer­ci, pas encore conta­mi­nées par la culture pri­maire, l’idéalisme des uni­ver­si­tés popu­laires, qui exci­taient le zèle hys­té­rique des jeunes et les fai­saient s’imaginer que l’État – cet État indis­cu­ta­ble­ment éthique – était une per­sonne faite à peu près comme eux, avec une morale per­son­nelle sem­blable à la leur, qu’il fal­lait impo­ser à tous, livré aux mêmes petites ambi­tions, petits sadismes et petites com­bines qu’eux, mais en même temps incom­pré­hen­sible aux pro­fanes, énorme et sacré. A s’identifier avec l’idole, ils éprou­vaient la même jouis­sance phy­sique qu’à faire l’amour.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 178-179