09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

La pas­sa­tel­la est le jeu le plus répan­du ici : c’est le jeu des pay­sans. Les jours de fête, dans les longues soi­rées d’hiver, ils se retrouvent dans des caves pour jouer à ce jeu. Mais sou­vent il finit mal : sinon à coups de cou­teau, comme ce jour-là, du moins en dis­putes et en que­relles. La pas­sa­tel­la est, plu­tôt qu’un jeu, un tour­noi d’éloquence, où se donnent libre cours, en des joutes ver­bales inter­mi­nables, toutes les ran­cunes, les haines et les reven­di­ca­tions refou­lées. Une brève par­tie de cartes déter­mine le vain­queur qui est le roi de la pas­sa­tel­la et son adjoint. Le roi est le maître de la bou­teille, que tout le monde a payée, et il rem­plit les verres de celui-ci ou de celui-là, à sa guise, lais­sant le gosier sec à qui bon lui semble. L’adjoint offre les verres, et a le droit de veto ; c’est-à-dire qu’il peut empê­cher celui qui s’apprête à boire de por­ter le verre à ses lèvres. Aussi bien le roi que son adjoint doivent jus­ti­fier leur volon­té et leur veto et ils le font en se lan­çant la balle dans de longs dis­cours, où l’ironie et les pas­sions répri­mées alternent. Parfois le jeu est inno­cent et se borne à la plai­san­te­rie de faire boire toute la bou­teille à une seule per­sonne qui sup­porte mal le vin ou de lais­ser sur sa soif celui dont on sait qu’il aime le plus boire. Mais le plus sou­vent les rai­sons allé­guées par le roi et son adjoint révèlent les haines et les inté­rêts expri­més avec la len­teur, la ruse, la méfiance et la pro­fonde convic­tion propres aux pay­sans. Passatelle et bou­teilles se suc­cèdent pen­dant des heures jusqu’à ce que les visages s’allument sous l’effet du vin, de la cha­leur et des pas­sions, que l’ironie aiguise et que l’ivresse alour­dit. Même si la que­relle n’éclate pas encore, elle couve sous l’amertume des paroles échan­gées et des outrages subis. Prisco le connais­sait bien cet unique diver­tis­se­ment des pay­sans et il veillait.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 203