Pendant un peu plus d’un an, à des inten­si­tés diverses, j’ai tra­vaillé en tant que dra­ma­turg pour Exposure Berlin, écri­vant des textes dans un alle­mand, un anglais et un fran­çais plus ou moins cor­rects & plus ou moins intri­qués. La pièce a été jouée pen­dant deux semaines, du 12 au 21 octobre 2012, dans un ancien ciné­ma muet de Berlin, le Delphi, et a fait se bou­ger entre 200 et 300 per­sonnes chaque soir.Continuer

Les Solutions Grammaticales sont un recueil, datant de 1807, dans lequel Urbain Domergue (1745 – 1810, gram­mai­rien, élu à l’académie en 1803) reprend par­tiel­le­ment des articles de son Journal de la langue fran­çaise (1795), au sein duquel le conseil gram­ma­ti­cal de sa Société des ama­teurs de la langue fran­çaise (créée en 1791) émet­tait ses avis sur tout un tas de trucs (“la langue, la gram­maire, l’idéologie, l’art du poète et de l’orateur, l’enseignement”). Il semble qu’il se soit agi du pre­mier pério­dique de ce type en France.

Les socié­taires ou sous­crip­teurs sont nom­breux par­mi l’élite révo­lu­tion­naire : Condorcet, Fabre d’Églantine, Brissot, Robespierre, entre autres. Les avis nor­ma­tifs sont très recher­chés, à une époque où l’unification lin­guis­tique est dans une phase cri­tique, disons, d’expansion natio­nale.Continuer

Tombé sur L’Orchésograpie de Thoinot Arbeau (1588), un recueil de nota­tions cho­ré­gra­phiques pour branles, appel­la­tion géné­rique qui regroupe des danses popu­laires héri­tières de la ronde médié­vale. Le texte prend la forme d’une dis­pute entre l’auteur et un contra­dic­teur ima­gi­naire. Pour le lec­teur d’aujourd’hui, c’est un maquis d’orthographes irré­gu­lières et réjouis­santes.

À pro­pos du bransle des che­vaulx :

A ce pro­pos, jay veu que l’on dan­çoit en ceste ville un branle, qu’on nom­moit le branle des che­vaulx, ou l’on fai­soit des tap­pe­ments de pied, comme au branle pre­cedent, & me semble que l’air est tel ou sem­blable que voyez en la tabu­la­ture suy­vante, laquelle se dan­çoit par mesure binaire, comme le branle com­mun, le jeune homme tenant sa Damoiselle par les deux mains. Le com­men­ce­ment de l’air dudit branle estoit comme voyez icy not­té, & se dan­çoit par quatre doubles a gaulche, & par quatre doubles a droit.

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Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit.

À pro­pos de la volte :

Arbeau
Et aprés avoir tour­noyé par tant de cadances qu’il vous plai­ra, res­ti­tue­rez la damoi­selle en sa place, ou elle sen­ti­ra (quelque bonne conte­nance qu’elle face) son cer­veau esbran­lé, plain de ver­tigues & tor­noye­ments de teste, & vous n’en aurez peult estre pas moins : Je vous laisse à consi­de­rer si cest chose bien seante à une jeusne fille de faire de grands pas & ouver­tures de jambes : Et si en ceste volte l’honneur & la san­té y sont pas  hazar­dez & inter­es­sez. Je vous en ay des­ja dit mon opi­nion.

Capriol
Ce ver­tigues & tor­noie­ments de cer­veau me fasche­roient.

À pro­pos des mou­ve­ments de la gaillarde :

Capriol
Vous ne me dictes point comme pour­ra estre ceste obli­qui­té, ce que je ne vous demande pas sans cause, car les Geometres tiennent qu’entre les lignes de l’esquierre, il y a infi­nies lignes obliques.

Arbeau
Ceste obli­qui­té est delais­see à l’arbitraige du dan­ceur, tel­le­ment que s’il luy plait, il met­tra le pied qui se repose à l’esquierre contre le pied qui sous­tient le corps, ou en tel lieu qu’il luy plai­ra, entre deux, appro­chant le pied joinct, pour­veu que ce ne soit ledit pied joinct : Car de pas­ser le traict de l’esquierre, la flexion de la jambe ne le per­mect natu­rel­le­ment : Voyez cy la figure dudit mou­ve­ment des pieds joincts obliques.

Pied joinct oblique gaulche. / Pied joinct oblique droict.

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Se dés­ins­crire de Badou est la cor­res­pon­dance entre d’at­ta­chants uti­li­sa­teurs d’un réseau social aux abois, et un impos­teur qui dans le fond imposte beau­coup moins que ce réseau social aux abois. Ces mails pro­viennent des Archives Mystérieuses de Le Internet, et ont été regrou­pées par Cid Jean-Palefrenier Cornemuse VII.

Morrai Sicuramente (paru dans Enculer – Civilisation en décembre 2009) est un odillon cour­tois écrit en août 2009 für Ju. C’est un döner amou­reux qui se digère trop vite et coule sur des objets qui sont comme l’a­mour putres­cibles mais quand même enviables avec leur putré­fac­tion lente alors qu’on se tape des chiasses érup­tives en se moquant de Rilke mal tra­duit à cause d’un dîner de sau­mon fané – péché de solde, de pro­mo­tion de fin de mar­ché, péché d’af­faire – et qu’on ignore que ce sera fini dans un mois comme avec le can­cer de tout le monde. Morrai Sicuramente est une petite gemme qui s’é­change dans le tra­fic du cul de l’a­mour du désir de l’hy­giène et qu’on doit quit­ter des yeux pour accé­der aux repré­sen­ta­tions com­munes.

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L’été, rapide comme la for­tune, a jeté une petite chienne hale­tante sous mes yeux qu’elle a char­gés d’une rage sans objet.

Il y a trop peu de choses, dans le cou­rant des heures, qui nous gué­rissent de la dépen­dance aux objets. Tous et cha­cun sont des che­vets dont rien, pas même une ago­nie noyée dans la diar­rhée fatale, ne sau­rait trom­per l’or­gueil rituel. Ils n’ont pas l’a­plomb d’une caresse ou d’une pipe achar­née, mais bien­tôt ce qu’ils nous touchent insen­si­ble­ment du regard ne nous appar­tient plus. Leur être est mélan­co­li­que­ment absent de leurs sur­faces ; ce sont des décombres tout neufs et tout lus­trés par la pous­sière. Chacun, iso­lé, nous ren­drait immé­dia­te­ment ani­miste ; mais l’ordre ful­mi­nant qui gagne dans le temps sur nous leur dis­cré­tion fatigue nos yeux qui les tenaient meubles sauf alertes pour meubles. Les plus usuels sont les moins regar­dants ; nos morts fétiches sont ceux qu’on pour­rait oublier.

illavoroviscontiboccaccio

 

Toi chatte
tu fais de la soupe de pois­son dans ma bouche
je vou­drais – une sou­pêtre de pois­son-toi, chatte
être le pois­son de ta chatte

Suce-moi ou ton client mail va deve­nir payant (fais suivre à tes contacts). Ce pla­cet impor­tun qui te suit jusque dans ma bouche, il est pour ven­ger ceux dont la forme est l’u­sage et qui gémissent, au moment de leur mort, qu’on a fait sans répit mat à cha­cun de leurs gènes, qu’on a jeté sous l’in­qui­si­tion d’un regard toutes choses qu’ils réser­vaient au plai­sir soli­taire de faire le constat de leur inté­gri­té. À de régu­lières occa­sions, tu m’as lais­sé pour toi faire ce constat et j’ai, à de régu­lières occa­sions, accep­té que tu sois pour moi ce magis­tère obs­cène et tendre. On ne le recon­naît pas à la robe, d’ailleurs. On soup­çonne juste sa pré­sence quand quel­qu’un, sans motif, se met à nous vou­loir du bien.

 

deathbygreetings

 

Sans plus rien pour nous faire décor ou pour
grais­ser nos bouts d’u­sages, j’ai pris tes actes pour des actes
et toi-
nue, pour toi-sans-robe

On ne se dépos­sède pas des objets qu’on a crus devoir un jour nous reve­nir. Remisés aux pauvres ou gra­cieu­se­ment don­nés à la casse, leurs numé­ros de série com­bi­nés forment une équa­tion que le temps résout le temps d’une vie jus­qu’à ton ago­nie noyée dans la diar­rhée. Leur pour­ris­se­ment, qui crois-tu te pré­cède, est le rhume d’un deuil qui n’est qu’un rhume de la ver­mine. On te veille­ra, comm” uomo che a biso­gno de richesse plu­tôt que richez­za qui besogne de l’uomme. On te veille­ra, dans une odeur de terre bai­gnée de pisse, et on obtien­dra de ces objets autant d’a­veux qu’il faut pour lais­ser croire encore long­temps à ceux qui t’ont cru voir que tu as vu, vrai­ment ― dans le reflet de choses moins mates.

 

doenermachtschoener

 

Tu mouilles bon, toi chatte ; tu n’es pas comme ces chiens qui ne suent que par les pattes. Tu es plus belle, plus libre ; tes envies sont mes symp­tômes. Tout ce qui arrive avec toi n’a jamais rai­son d’ar­ri­ver. Ta mouille est bonne, tu sues bon, tu t’offres tout mon saoul comme Un Sandwich Turc à Berlin (Collectif, 2009) ; dans la nuit qui régale et dis­joint l’é­di­tion bilingue des Poèmes à la Nuit, tu me rends jaune, jeune, j’ai vingt-deux ans de moins devant tes vingt-deux ans. Tu lubri­fies la vie, tout, tout, fait suif à ton contact.

Ta chatte est le cloître fara­mi­neux du monde inver­ti. Tu es pour moi tout ce qui est beau : une morve libé­rale, un bou­ton d’ac­né quo­ti­dien, le rouge-bleu quand ça vire au gland, le mot moche en alle­mand.

 

thebutcherdreaming

 

La plus secrète onc­tion grais­se­ra ton cul pour les besoins de l’au­top­sie, on t’é­vi­de­ra par le nom­bril, on net­toie­ra ton inté­rieur, on fera briller tes parois, on dés­in­fec­te­ra ton cœur. Mort, la tête fon­due par une foudre orgas­mique, dans une jouis­sance et le mépris de la pré­cé­dente, tu lais­se­ras à la dis­cré­tion d’un miroir le choix de tes nou­veaux traits. C’est un ordre des choses ; on aime les morts dont on aimait la face vivante, mais ils sont moins qu’une icône, moins qu’une idole, leur sou­ve­nir ne passe pas une sai­son de la mode.

 

exercicesdallemands

 

Je t’aime jusque dans ces déduits lui­sants
d’huile de mas­sage au sucre, d’al­cool de sent-bon
cor­ro­sif / des odeurs de contre
où tu mour­ras sûre­ment, quand pur ne sera que déso­do­ri­sé

La relique du nou­veau pre­mier jour, obser­vée dans l’orbe our­dis­seur d’une lunette de chiottes, t’of­fri­ra les débou­chés ras­su­rants d’une sau­va­ge­rie mutante : ton corps de plas­tic ose encore par­fois l’ab­jec­tion. Et tan­dis que tu sens ta merde à l’af­fût d’une trace de ton ancien toi, dans la pièce qui jouxte les chiottes, tous ceux dont tu méprises la nais­sance usi­née s’ob­servent, symp­tômes aguer­ris d’une richesse qui cherche un homme à ren­flouer.

Texte

Paru dans Enculer 1 et 2.

 

1

Argument qu”

On raconte qu”
A Bagdad
Au Xe siècle
Un méde­cin du nom de
Sakaryia Razi
Suspendit des quar­tiers de viande dans divers endroits de la ville, pour déter­mi­ner l’emplacement d’un hôpi­tal qu’il devait faire construire.

*

Il choi­sit l’en­droit où la viande pour­ris­sait le moins vite.Continuer