…if
eye hev munni
mai fren
Eye em
no frayt for
n‑o wun.
No-wun sai mi : « Kaan »
No-wun skrim—————–in !
Evrithing
Oolala eye dun !
Eye dres-Up goot
. klin .
Eye bai wun k‑uz :
F‑erra-ri
Drink sh-em-pun-ya …
kaa-ra-ti
Evrithing wich
dai dun
…if
eye hev munni
mai fren :
Ustalavista Ustralia
ey’m
gun !

,
« If » Fitzroy Poems
, , ,
p. 68–69
, via Aki

him punch him
him punch him too

him hit him
him hit him 2, 3, 4, …

him not hit him
him hit

« You no hit him ! »
him hit

« Liv him alon wil-yum ! »
him hit him more

« Eye punch yoo on noz ! »
him punch him in stomaak

him kik him in lek
him skrech him in face

« Gon to Hospitaal ! »
« Gon to Hospitaal ! »

him en him
gon to Hospitaal.

,
« him » Fitzroy Poems
, , ,
p. 23
, via Aki

Eye
tel yoo wun
stori :
Iz
n‑o izi to
len.
Maybi
eysm
n‑o goot inuf
to sai yoo
awl dis :
Duzen metta.
Neva mayn.
Let me to trai.
Iz n‑o kost yoo nuthing : Duzen layk…
/duzen layk !
Gon-Up
G‑e’Fuk !
Si yoo
Detz awl.

Sorri,
not to tok
to yoo
propa-wai
but
evriboti
mewth hev : Tok.
Think sump­think : Tok !
Iz da
sto­ri ov da
layf.

Un vers appe­lant l’autre ; les deux pre­miers vers ensemble, comme une belle tête de colonne de deux bœufs, (bien) impo­sante, auguste, hori­zon­tale, rec­tan­gu­laire, qua­dran­gu­laire, quar­rée, ame­nant, atti­rant, intro­dui­sant, comme sur une belle route, natio­nale, traî­nant, tirant de leurs augustes fronts car­rés robustes, sous le joug de la rime, le beau char ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs, bien har­mo­nieuse, une paire bien fra­ter­nelle, bien rou­lant, bien allante, allant, allant, len­te­ment, len­te­ment, les bœufs aux jambes arquées, les doubles bœufs aux jambes double arquées, double concaves, double convexes, comme des beaux crois­sants doubles posés de lune blonde, posée droit(s), posés sur champ ; une belle tête de colonne de deux bœufs bien accou­plés, bien lourds, bien posés, bien posant sur le sol, bien gros, bien ronds, bien forts, bien pui­sants ; bien légers, comme on sait, d’un pied, d’un qua­druple pied lourd mais bien léger sur le sol, feu­tré ; infa­ti­gables, patients, bien clairs, bien blonds, bien fauves, un poil comme un ête­ment bien lisse et bien pei­gné de poils ; et là-des­sus, sur ces têtes, sur ces fronts, impo­sés sur ces fronts, le double joug convexe de la rime ; patients, patients, éter­nels, tem­po­rel­le­ment éter­nels, allant, rou­lant patiem­ment, tan­guant, rou­lant, har­mo­nieux ; un rythme éter­nel ; tem­po­rel­le­ment patients parce que tem­po­rel­le­ment éter­nels ; une des plus grandes forces de la nature ; une des plus augustes, une belle paire de bœufs bien bœufs ; nul­le­ment stu­pides, nul­le­ment bovides et bovi­dés ; une des plus grandes forces de la terre ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs s’a­van­çant, se pré­sen­tant bien de front, bien droite, équi­table sur la route, jume­lés, jumeaux, conju­gés, frères ; le double joug, le par­fait accent cir­con­flexe ; une belle tête de colonne de deux bœufs, double pesée, double pesante, double balan­cée, une balance aux pla­teaux mou­vants, double convexe, double équi­li­brée ; une belle tête car­rée ensemble de deux bœufs, une tête de colonne, demi-théâ­trale presque, par sa gran­deur même, si simple, si pai­sible, si tran­quille dans sa puis­sance lente, la tran­qui­li­té même, dans la triom­phante assu­rance, dans la cer­ti­tude et la tran­qui­li­té, dans la sécu­ri­té de sa force…

– Qu’est-ce qui fait un bon cours magis­tral, comme ici ? Je dirais que ce qui fait un bon cours magis­tral, c’est d’abord un cli­mat d’hostilité. Si le public est d’avance conquis, si aucune dis­tance ne se creuse entre ce qui sera dit et ce qu’on est dans l’attente d’en-tendre (et je ne parle pas là de sur­prise, je ne parle pas là d’offrande), alors nous demeu­rons dans la flat­te­rie, flat­tons, c’est cette flat­te­rie qui foca­li­se­ra notre atten­tion et non ce qu’elle dit (ou elle plus net­te­ment que ce qu’elle dit). Ici, en ce moment, ce n’est pas l’empathie qu’il faut favo­ri­ser mais un cli­mat d’hostilité.

(…)

C’est pour­quoi nous devons nous pré­mu­nir de toute décep­tion : nous ne devons pas, une fois le cours magis­tral ache­vé, nous plaindre de ce que le public ren­voie une insa­tis­fac­tion, un mécon­ten­te­ment, ni de ce que l’in­ter­mé­diaire entre le public et nous dise que le public n’est pas content, qu’il atten­dait autre chose, etc. Nous devons nous pré­pa­rer à être déçu et même etc. Nous devons nous pré­pa­rer à être déçu et même nous devons être heu­reux de cette décep­tion. Nous ne devons pas sim­ple­ment répri­mer le sou­rire qui vient après un com­pli­ment, nous devons inter­dire le com­pli­ment. Il ne s’a­git pas – ce serait facile – de « ne pas faire comme les autres », c’est-à-dire d’op­po­ser à la quête géné­rale du com­pli­ment, aux dis­po­si­tifs de flat­te­rie, aux cours « par­ti­ci­pa­tifs », de leur oppo­ser ce qui serait sup­po­sé­ment le contraire ; il s’a­git, dans la manière même dont nous pro­cé­dons, d’an­ti­ci­per l’ins­tant où nous céderions.

(…)

Nous bru­ta­li­sons tout signe de conni­vence. Par exemple, nous détour­nons le regard froi­de­ment. Nous lais­sons peser un silence de plus de sept secondes (c’est beau­coup). Nous sommes immo­biles pen­dant ce silence. Je crois que le corps, les gestes, sont les pro­duc­teurs du cli­mat d’hos­ti­li­té néces­saire au cours magis­tral que nous don­nons ici. Je crois que le corps, le texte et les gestes sont les outils, où devraient l’être, du cli­mat d’hos­ti­li­té sans lequel il n’y a pas de poé­sie. J’entends qu’une voix agréable, posée, grave ou non-sur­aigüe, sou­tient. Ce type de voix serait en lui-même une gra­ti­fi­ca­tion. Quand la voix est gra­ti­fiante, c’est moins le pro­blème de la voix que le pro­blème de la gra­ti­fi­ca­tion. Hostilité est le timbre de l’a­dresse ; « cli­mat d’hos­ti­li­té » quand l’a­dresse est bien timbrée.

(…)

Parler depuis le bord, ce qu’on fait habi­tuel­le­ment, ce n’est pas seule­ment se tendre de pré­fé­rence vers ce qui est au-delà du bord, c’est pro­té­ger le bord. Il n’est pas indif­fé­rent que ce soit au moment-même où le bord est en dan­ger qu’on décide d’en brouiller les contours en fai­sant mine de le fran­chir, de sau­ter par-des­sus. En cli­mat d’hos­ti­li­té, il y a un bord depuis lequel voir, c’est-à-dire sur­veiller le poids pesant des regards. Sous le poids pesant des regards nous conti­nuons notre cours – nous savons qu’un cours com­men­cé ne doit pas s’ar­rê­ter, ne peut pas s’ar­rê­ter. Le cours conti­nue donc dans un coup de force, tou­jours ; c’est un coup de force (et non un tour de force) que de pour­suivre dans ces condi­tions. Cette peur du relâ­che­ment, et que nos pau­pières s’en­trouvrent et qu’on dis­tingue sous nos cils une catas­trophe fran­gée, nous la connais­sons bien, cher­chant à l’an­ti­ci­per, inven­tant mille ruses depuis des siècles, l’empire romain, pour en livrer une ver­sion ama­douée. Nous croyons être comme de cou­tume, avoir comme de cou­tume, avan­cer et pro­duire nos gestes cou­tu­miers, mais le moindre recul, pas glis­sé, dos redres­sé, forge et ren­force l’hostilité.

(…)

On se modère. On se moder­nise. Heureusement ça ne marche pas. Qu’est-ce qu’un cours modé­ré ? C’est un cours de réforme qui ne vend que de la réforme, se vend comme réforme. On vous fait croire d’a­bord que cette bru­ta­li­té de réforme vient de vous, a été vali­dée par vous, même si vous ne vous sou­ve­nez pas de l’é­poque à laquelle vous l’a­vez vali­dée ni même de l’a­voir vali­dée. En fait, vous ne vous sou­ve­nez de rien, et la façon dont s’est insi­nuée l’i­dée de cette réforme comme le cœur de quelque chose, vous ne vous en sou­ve­nez pas non plus, mais en revanche la bru­ta­li­té, qui n’est pas qu’un sen­ti­ment, ça vous la savez, vous vous l’im­po­sez à vous-même en l’im­po­sant aux autres – quelle parade.

(…)

Toutes les formes forment un réper­toire et ce réper­toire, là, main­te­nant, nous nous aper­ce­vons que nous ne nous le sommes pas appro­prié, que c’est une greffe, que nous sommes si pleins de pro­thèses que nous sommes pro­thé­tiques ; l’en­semble des ensei­gnants est pro­thé­tique, flat­teur, gra­ti­fié. Il ne s’a­git pas de flon­flon­ner mais d’in­di­quer, et pas besoin de cher­cher à convaincre qui­conque puisque l’in­flexion géné­rale se charge de le faire. Du coup, vous décou­vrez qu’in­vi­té ou en situa­tion de cours, on vous réclame l’hos­ti­li­té, on sou­haite ça de vous, on attend du répon­dant et pas seule­ment la fer­me­té lin­guis­tique de l’en­sei­gnant.? On désire l’é­pi­pha­nie d’une langue pleine de gibbosités.

– Il arrive, il est là.
– Il est en costume.
– C’est un adulte.
– Bien sûr. Dans cette ins­ti­tu­tion, il n’y a que des adultes.
– Vous m’étonnez.
– Vous croyez que des gosses seraient capables de res­ter assis sept heures par jour ?
– Vous avez rai­son, je n’y avais pas pen­sé. Donc il est en cos­tume ; costume-costume ?
– Légèrement relâ­ché. Velours prune. Et une moumoute.
– Une moumoute ?
– Cheveux gri­son­nants qui fri­sottent, ce sont les siens. Il y a, dans sa coif­fure, une façon d’au­then­ti­ci­té social-démocrate.
– Il y a une authen­ti­ci­té social-démo­crate. Il y a, dans la social-démo­cra­tie, une absence réso­lue de second degré ou, quand il y a second degré, une foi en lui. Nous sommes dans une ins­ti­tu­tion pra­ti­quante à la foi agissante.
– Qui n’est pas quiétiste ?
– Voilà. Qui ne vit que par ses œuvres.
– C’est stu­pé­fiant comme cette ver­sion a infu­sé dans le monde, quand on y pense.
– It rules the world.
– Il faut faire.
– Il faut faire. Soit une pré­pon­dé­rance de la valeur déon­tique, dont l’exemple-type est d’ailleurs : « Si vous vou­lez avoir votre exa­men vous devez le préparer. »
– Et donc, vous voyez ça dans sa coiffure ?
– Dans son cos­tume prune. Et dans sa coif­fure. Il n’a­dop­ta pas l’al­lure bleu sombre frin­gante. Il est d’un monde où ce type de frin­gance-là, que nous connais­sons bien, n’a­vait pas droit de cité ou plu­tôt : encore incon­nue. Quelque chose d’un velours vieilli était neuf à l’é­poque. C’est en mémoire de cette époque qu’il porte encore ce costume.
– C’est patrimonial.
– C’est le vête­ment patri­mo­nial, et la coif­fure libre, dont les che­veux de lon­gueurs inégales fri­sottent et des­sinent des boucles d’ombre dans la lumière électrique.
– Et alors ?
– Il pénètre.
– Et alors ?
– Il te secoue la main.
– Et alors ?
– Chaleureusement. Il te secoue la main chaleureusement.
– Et alors ?
– Il s’ins­talle au fond de la classe, comme il se doit, entre deux autres adultes.
– Toi, tu es où ?
– Debout, debout, c’est-à-dire couchée.
– Que tout est compliqué !
– Je suis debout phyi­si­que­ment, mais cou­chée dans ma tête. C’est la posi­tion ins­ti­tu­tion­nelle clas­sique. Ensuite, j’a­gis. Je suis prise par la foi pra­tique. Après un démar­rage inva­ria­ble­ment lent, ou hési­tant, tu te sens peu à peu pos­sé­dé par la foi ins­ti­tu­tion­nelle, qui n’est pas « jouer le jeu ».
– Vous ne jouez pas le jeu ?
– Si. Ensemble on joue le jeu. Mais sépa­ré­ment, on est pris par la foi.
– Ah.
– Par exemple, au moment où il me secoue la main, je joue le jeu. Il joue le jeu de me secouer la main, et moi je joue le jeu de ma main secouée par lui. De même, pen­dant l’en­tre­tien, il joue le jeu de m’en­tre­te­nir, et moi je joue le jeu d’être entre­te­nue par lui. Mais entre les deux, nous sommes cha­cun pris par la foi.
– Enfin, toi. Lui, il en a peut-être rien à secouer. Il attend la retraite.
– Non. Les velours de cette époque sont pris par la foi. Le rési­du d’é­lan modeste issu du Grand Enthousiasme don­na une foi qui per­du­ra jus­qu’à nos jours, presque.
– Sans contradiction ?
– Tu les prends pour des imbé­ciles ? Le Grand Enthousiasme s’est ouvert en deux : soit la radia­tion, soit l’in­clu­sion. Les cas d’in­clu­sion volon­taire ont bu la contra­dic­tion ; ils l’ont vomie ensuite jus­qu’en 78/79 en com­pen­sant par des blucs théâtre ; enfin, la foi est revenue.
– Je com­prends pas : « en com­pen­sant par des clubs théâtre ». Je trouve ça très méprisant.
– Eh bien, pas­sé le Grand Enthousiasme, en pre­mier tu penses à faire du théâtre. Tu te dis, je sais pas, moi, qu’il faut tout rexpliquer.
– C’est sûr. Il faut tou­jours tout rexpliquer.
– Mais il faut rex­pli­quer autrement.
– On est dans la rexplication.
– Tu ne méprises pas la rexplication ?
– Non. Personne ne peut se per­mettre de mépri­ser la rex­pli­ca­tion. Tu vois tu vois ?
– Je vois je vois.

DER GROSSE : Das Bier ist kein Bier, was dadurch aus­ge­gli­chen wird, daß die Zigarren keine Zigarren sind, aber der Paß muß ein Paß sein, damit sie einen in das Land hereinlassen.

DER UNTERSETZTE :Der Paß ist der edel­ste Teil von einem Menschen. Er kommt auch nicht auf so ein­fache Weise zus­tand wie ein Mensch. Ein Mensch kann übe­rall zus­tand­kom­men, auf die leicht­sin­nig­ste Art und ohne ges­chei­ten Grund, aber ein Paß nie­mals. Dafür wird er auch aner­kannt, wenn er gut ist, wäh­rend ein Mensch noch so gut sein kann und doch nicht aner­kannt wird.

DER GROSSE :Man kann sagen, der Mensch ist nur der mecha­nische Halter eines Passes. Der Paß wird ihm in die Brusttasche ges­teckt wie die Aktienpakete in das Safe ges­teckt wer­den, das an und für sich kei­nen Wert hat, aber Wertgegenstände enthält.

DER UNTERSETZTE :Und doch könnt man behaup­ten, daß der Mensch in gewis­ser Hinsicht für den Paß not­wen­dig ist. Der Paß ist die Hauptsach, Hut ab vor ihm, aber ohne dazu­gehö­ri­gen Menschen war er nicht möglich oder min­des­tens nicht ganz voll. Es ist wie mit dem Chirurg, er braucht den Kranken, damit er ope­rie­ren kann, inso­fern ist er unselbstän­dig, eine halbe Sach mit sei­ner gan­zen Studiertheit, und in einem moder­nen Staat ist es eben­so ; die Hauptsach ist der Führer oder Duce, aber sie brau­chen auch Leut zum Führen. Sie sind groß, aber irgend jemand muß dafür auf­kom­men, sonst gehts nicht.

DER GROSSE :Die bei­den Namen, die Sie erwähnt haben, erin­nern mich an das Bier und die Zigarren hier. Ich möcht sie als füh­rende Marken anse­hen, das Beste was hier zu haben ist, und ich seh einen glü­ck­li­chen Umstand darin, daß das Bier kein Bier ist und die Zigarre keine Zigarre, denn wenn da zufäl­lig keine Übereinstimmung bestände, war das Restaurant kaum zu füh­ren. Ich nehm an, daß der Kaffee auch kein Kaffee ist.

DER UNTERSETZTE :Wie mei­nen Sie das, glü­ck­li­cher Umstand ?

DER GROSSE :Ich mein, das Gleichgewicht ist wie­der her­ges­tellt. Sie brau­chen den Vergleich mitei­nan­der nicht zu scheun und kön­nen Seit an Seit die ganze Welt heraus­for­dern, kei­ner von ihnen find einen bes­sern Freund, und ihre Zusammenkünfte ver­lau­fen har­mo­nisch. Anders, wenn der Kaffee z. B. ein Kaffee und nur das Bier kein Bier war, möchte die Welt leicht das Bier min­der­wer­tig schimp­fen, und was dann ? Aber ich halt Sie von Ihrem Thema ab, dem Paß.

DER UNTERSETZTE :Das ist kein so glü­ck­liches Thema, daß ich mich nicht von ihm abhal­ten las­sen möcht. Ich wun­der mich nur, daß sie grad jetzt so aufs Zählen und Einregistrieren der Leut aus sind, als ob ihnen einer ver­lo­ren gehen könnt, sonst sind sie jetzt doch nicht so. Aber sie müs­sen ganz genau wis­sen, daß man der und kein ande­rer ist, als obs nicht völ­lig gleich war, wens verhun­gern lassen.

LE GRAND : Cette bière n’est pas de la bière, mais les cigares non plus ne sont pas des cigares, ça s’é­qui­libre ; par contre, pour y entrer dans ce pays, il vous faut un pas­se­port qui soit un passeport.

LE TRAPU : Le pas­se­port est la par­tie la plus noble de l’homme. D’ailleurs, un pas­se­port ne se fabrique pas aus­si sim­ple­ment qu’un homme. On peut faire un homme n’im­porte où, le plus dis­trai­te­ment du monde et sans motif rai­son­nable ; un pas­se­port, jamais. Aussi recon­naît-on la valeur d’un bon pas­se­port, tan­dis que la valeur d’un homme, si grande qu’elle soit, n’est pas for­cé­ment reconnue.

LE GRAND : Disons que l’homme n’est que le véhi­cule maté­riel du pas­se­port. On lui fourre le pas­se­port dans la poche inté­rieure du ves­ton, tout comme à la banque, on met un paquet d’ac­tions dans un coffre-fort. En soi, le coffre n’a aucune valeur, mais il contient des objets de valeur.

LE TRAPU : Et pour­tant on pour­rait sou­te­nir qu’à cer­tains égards l’homme est indis­pen­sable au pas­se­port. Sans homme qui aille avec, pas de pas­se­port pos­sible ou, en tout cas, il lui man­que­rait quelque chose. Non ce qui m’é­tonne un peu, c’est qu’ils aient pris subi­te­ment la manie de comp­ter les gens et de les enre­gis­trer, comme s’ils avaient peur d’en perdre : d’ha­bi­tude ils ne sont pas comme ça. Mais voi­là : ils tiennent à savoir très exac­te­ment qu’on est bien X et non pas Y, comme si ça avait la moindre impor­tance de savoir qui lais­ser cre­ver de faim.

,
«  Flüchtlingsgespräche  » Gesammelte Werke in 20 Bänden [1967 (1961)]
,
t. 14 : « Prosa 4 »
,
chap. 1  : « Über Pässe / Über die Ebenbürtigkeit von Bier und Zigarre / Über die Ordnungsliebe »
, ,
p. 1383–1385
, trad. G. Badia et J. Baudrillard, L’Arche, 1965 (p. 9–13)

Que signi­fie l’ex­pres­sion « culture de droite » ?
La culture au sein de laquelle le pas­sé est une sorte de bouillie homo­gène que l’on peut mode­ler et à laquelle on peut don­ner la forme que l’on consi­dère la plus utuile. La culture dans laquelle pré­vaut une reli­gion de la mort ou plu­tôt une reli­gion des morts exem­plaires. La culture dans laquelle on déclare qu’il existe des valeurs indis­cu­tables, indi­quées par des mots dont la pre­mière lettre est tou­jours une majus­cule, avant tout Tradition et Culture mais aus­si Justice, Liberté, Révolution. Bref, une culture faite d’au­to­ri­té, de sécu­ri­té mytho­lo­gique quant aux normes du savoir, de l’en­sei­gne­ment, du com­man­de­ment et de l’o­béis­sance. La majeure par­tie du patri­moins cultu­rel, y com­pris de ceux qui aujourd’­hui ne veulent abso­lu­ment pas être de droite, est un rési­du culture de la droite. Dans les siècles pas­sés, la culture conser­vée et ensei­gnée a sur­tout été la culture des plus puis­sants et des plus riches, ou plus exac­te­ment, elle n’a pas été, si ce n’est de manière mar­gi­nale, la culture des plus faibles et des plus pauvres. Être scan­da­li­sé par la pré­sence de ces rési­dus est ridi­cule et irra­tion­nel, mais il n’en reste pas moins néces­saire de cher­cher à savoir d’où ils proviennent.

[…]

Peut-on faire la dis­tinc­tion aujourd’­hui, en Italie, entre une culture de droite et une culture de gauche ?
Je nour­ris quelque doute quant à la pos­si­bi­li­té d’ap­pli­quer, aujourd’­hui, en Italie, la dis­tinc­tion entre droite et gauche, non que je la jue infon­dée en théo­rie mais parce que je ne sau­rais guère citer d’exemples de gauche (si la droite cor­res­pond effec­ti­ve­ment à ce que j’indiquais).

, ,
trad.  A. Savona
, , ,
p. 227–228

On per­çoit [dans le pre­mier des deux éloges – l’un « éso­té­rique », l’autre « exo­té­rique » – pro­non­cés en mars 1907, par la même per­sonne, à la mort de Giosuè Carducci, et que Jesi ana­lyse et com­pare dans ces pages] la néces­si­té idéo­lo­gique d’a­pla­tir les dif­fé­rences que l’his­toire éta­blit au sein du pas­sé afin de dis­po­ser d’une valeur com­pacte, uni­forme, essen­tiel­le­ment indif­fé­ren­ciée. Et l’on per­çoit éga­le­ment la convic­tion qu’il est pos­sible d’en­trer en rap­port abvec cette valeur en ayant recours à des locu­tions et des figures de style qui devien­dront non sans rai­son ceux de la rhé­to­rique fas­ciste : « un visage mâle », « une fier­té virile », des « ins­tants his­to­riques fati­diques »… ain­si qu’à ce qui appa­raît comme une décan­ta­tion des formes caduc­ciennes, qui furent sou­vent tout sauf banales, afin d’en extraire la quin­tes­sence de la bana­li­té : « l’éner­gie indomp­table de ce grand », son esprit ailé vole », « la lignée des grands qui ont his­sé si haut le nom de l’Italie », « ardente flamme du jeune peuple ita­lien », « mille et mille épées s’en­tre­choquent »… Tout cela est pré­sen­té comme étant le mode légi­time de liai­son avec le pas­sé, en oppo­si­tin au « bavar­dage poé­tique des nou­veaux Arcadiens », à la mytho­lo­gie « ornée de fio­ri­tures arca­diennes ». Il existe en somme la convic­tion que par­ler de cette manière est tout sauf conven­tion­nel­le­ment rhé­to­rique (ce qui carac­té­rise en revanche les Arcadiens) ou pla­te­ment aca­dé­mique (mon­trons « que les Italiens ne sont pas sis­co­laires qu’on veut bien le croire, et que nos com­mé­mo­ra­tions ne se résument pas à de grands dis­cours décla­més aujourd’­hui pour être dès demain jetés aux oubliettes). Ces bana­li­tés sont consi­dé­rées comme un par­ler juste, noble et tran­chant, pré­ci­sé­ment parce que der­rière elles réside no pas l’his­toire de la langue et de la lit­té­ra­ture ita­lienne, mais quelque chose de valeur, empi­lé et indif­fé­ren­cié comme l’est tout ce qui appar­tient essen­tiel­le­ment au sacré. Mais le sacré n’a ici rien d’é­so­té­rique : tout le public du cercle de culture devant lequel eut lieu la com­mé­mo­ra­tion connaît cette façon de par­ler l’ap­pré­cie comme un par­ler juste, noble et tran­chant, évident et extrê­me­ment cou­rant. Si l’on met de côté les divers degrés de talent ora­toire dont cha­cun dis­pose, chaque audi­teur pré­sent pour­rait se lever, prendre la parole et pour­suivre sur le même ton.
Il n’y a aucun éso­té­risme dans cette sacra­li­té, si ce n’est en un sens très large, qu’il ne faut cepen­dant pas négli­ger : ce sont les Italiens, et non les étran­gers, « les bar­bares », qui par­ti­cipent au rap­port avec cet objet de valeur qu’est le pas­sé ; et en réa­li­té, quoi­qu’en dise la théo­rie, pas tous les Italiens mais seule­ment ceux dis­po­sant de la culture adé­quate pour se trou­ver à leur aise dans les formes de dis­cours conven­tion­nelles de l’o­ra­teur. Aux autres, aux igno­rants, il fau­dra donc ensei­gner les formes récur­rentes de ce type de dis­cours : on appren­dra aux enfants, dès l’é­cole pri­maire, que le par­ler juste est bien celui-ci, afin de faire croître le plus pos­sible le nombre d’Italiens ayant en guise de culture le rap­port avec cette pile indif­fé­ren­ciée et sacrée d’ob­jets de valeur qu’est le pas­sé de la patrie. Eux-mêmes devien­dront tou­jours plus cultu­rel­le­ment indif­fé­ren­ciés, et feront masse. Le rituel du culte du Soldat Inconnu repré­sente un sacre­ment typique de cette com­mu­nion avec la valeur indif­fé­ren­ciée. Il appa­raît comme emblé­ma­tique dans la mesuire où il affirme pré­ci­sé­ment la cor­res­pon­dance entre l’a­no­ny­mat et la mort. Sur ce sujet, les textes offi­ciels des années 1920 et des célé­bra­tions qui sui­virent valent la peine d’être lus. Le motif de la valeur (pas seule­ment au sens de « valeur » mili­taire mais éga­le­ment d”« objet de valeur ») indif­fé­ren­ciée dans la mort appa­raît comme évident dans ces écrits, à l’ins­tar des tombes de Santa Croce, consi­dé­rées comme un patri­moine de valeur. Tout l’ap­pa­reil mis en œuvre pour le choix de la dépouille à inhu­mer sous l”« Autel de la Patrie » four­nit un exemple de ritua­lisme éso­té­rique illus­trant bien le pas­sage du « luxe spi­ri­tuel » natio­na­liste et mili­ta­riste à celui du fas­cisme pro­pre­ment dit, sans trop de scru­pules. De ce point de vue, la sys­té­ma­ti­ci­té des réfé­rences sym­bo­liques et des hié­rar­chies, déci­dées avec une minu­tie d’ex­pert-com­table ès sym­bole, est édi­fiante. Une com­mis­sion fut consti­tuée pour le choix deu corps, com­po­sée de deux offi­ciers supé­rieurs (un géné­ral et un colo­nel), d’un offi­cier subal­terne (un lieu­te­nant) et d’un sous-offi­cier (un ser­gent), tous déco­rés de la médaille d’or, assis­tés d’un capo­ral-chef et d’un simple sol­dat (qui, étant don­née leur appar­te­nance aux hommes du rang, n’é­taient déco­rés que de la médaille d’argent). Ces mes­seiurs dési­gnèrent un cadavre pour cha­cune des onze zones de guerre ; pour le choix des corps, on employa la méthode des petits papiers, mélan­gés dans une douille de pro­jec­tile d’ar­tille­rie. Quatre offi­ciers (tous déco­rés de la médaille d’or) accom­pa­gnèrent ensuite le long de la nef de la Basilique d’Aquilée la mère d’un homme tom­bé au com­bat, qui choi­sit par­mi les onze cer­cueils celui des­ti­né à l”« Autel de la Patrie ». Au moment de l’in­hu­ma­tion, une médaille d’or, embras­sées par Victor Emmanuel III, fut clouée au cer­cueil à l’aide d’un mar­teau, lui aus­si d’or.

,
Culture de droite [2011 (1975–1978)]
,
trad.  A. Savona
, , ,
p. 126–128