Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à La Chapelle Fifteen (Paris) par Erica Zingano, Marie Lehir, Benjamin Levi, Gwladys Le Cuff, Olivier Nourisson, Frédéric Déotte, Aline Carpentier, Filipp Rabe, Timothey V. K. Dyèvre, Ivan Basso, Jann Middelbos, Cédric Schönwald.
La maquette a été faite en deux jours à Calais, sur un mode qui radicalise la méthode du couper/foutre en coupant couper. Legovil 1 a été simplement foutue (d’où l’absence de marges intérieures et l’arial 11pt généralisé). C’est une sorte de fanzine sur papier glacé.
Un bungalow est une unité d’habitation de vacance. On ne réside en bungalow ni comme on prend un appartement, ni comme on descend à l’hôtel. On n’entre pas plus dans un bungalow comme on entre en ménage. Un bungalow est une unité d’habitation de vacance (Freizeitwohneinheit).
Comment sont conçus vos bungalows ?
Dans les règles de l’art du bâtissement de bungalows, avec les siècles de derrière, l’alliage du savoir et du faire colons et gestionnaires à la pointe, l’esprit de pool et le sens du budget — sans oublier : votre concours à nous regarder faire en nous proposant des cafés.
Où se procurer vos bungalows ?
Nous les construisons, par toute tempête et tout soleil, en Dordogne ou chez vous — partoùt se trouve du bois, du matériel de véranda, la plus petite Fraction d’Insolation Possible. Nos bungalows sont conçus pour être annuellappréciables (selon le principe de la Ganzjahrnutzbarkeit). Vous devrez néanmoins nous présenter un projet de vie secondaire et votre disposition à villégiaturer. Nous ne construisons en dur que pour la vie molle. Il est important que vous ne fassiez rien, ou peu, à la mesure du tout dont nous nous occupons.
Comment reconnaître un bungalow ?
Cf. infra.
Un bungalow, il y faut quatre choses qui sont des contraintes-sources et des objectifs-certifications :
1. un nom normé ;
2. une réponse à « où est la porte ? » ;
3. une fenêtre ;
4. un papier quadrillé fin ou millimétré.
Improcédure du 9.1.2018 : « La différence » (dans une cave de la rue Duguesclin, Marseille)
Le didactisme à vide est sans cautèle
quand il tourne des bras
ce n’est pas pour mimer faire passer du savoir
il ne fait pas les bruits de langue et de slideshow du savoir en train de passer
il fait d’authentiques bruits de posca
des crissements de style sur le rêche de la vie
(la vie pour aujourd’hui : l’espoir que s’expliquer s’explique
sans qu’il faille nécessairement suivre).
τύχη, túkhê : Chance, fortune, providence. De τυγχάνω, tugkhánô (« se produire », « atteindre un but, une cible »)
Ça se passe au Τύχη (3), où il y a :
1. moins de tentes que de gens ;
2. d’immenses couchants qui laissent diversement sensible ;
3. à faire ;
☌. du coup, peut-être, des sensibilités à faire.
Fig. 1 : Immense couchant. -- Fig. 2 : À faire
Des questions de quolibets sont adressées à un couple de personnes constitué pour l’occasion. Ces questions sont des colles cognitives, des énigmes anthropologiques ou des exercices d’intuition. Elles suggèrent souvent un ordre de réponses exclusif ou clivant : leur binarisme constitue à la fois les balises et les plots de la conversation, ses obstacles pratiques ; la polarité de leurs termes définit le champ d’exercice du jugement.
Placer d’emblée les entretiens sous la tutelle d’énoncés apophantiques plus ou moins explicites permet de jouer les intrigues à partir des assentiments, donc aussi d’interdire un registre modéré de réponse -- pyrrhonisme, levée dialectique un peu leste, abstinence et autres sageries.
Quelle est la différence entre un couple et une paire ? Lequel des deux est le plus fonctionnel ? Le plus politique ? Le mieux coordonné ? Une paire est-elle forcément assortie ? Est-il plus long d’accorder une paire ou d’accorder un couple ? En domaine conjugal, la notion d’ordered pair indique-t-elle une hiérarchie ou une précédence ? Une priorité opératoire dans une lutte rangée (agon) ou une exclusive manipulatoire dans un combat dramatisé (mimicry) ?
C’est qui le plus fort ? L’agneau, le chien, le loup, le lion, le renard, le corbeau, la personne ? Question subsidiaire : Qui gagnerait, le soleil ou dix milliards de lions ?
Il existe, en Éthiopie, un peuple, les Dorzé, qui considère que le léopard est un animal chrétien, et qu’à ce titre il respecte les jeûnes hebdomadaires de l’Église copte (le mercredi et le vendredi). Pourtant, les Dorzé protègent leurs troupeaux des attaques de léopards tous les jours de la semaine. Pourquoi ?1
Complétez suivant le modèle : Le drame de l’amour
La comédie La tragédie L’épopée
Quand, comment, par quelle procédure, sait-on avec certitude qu’on n’a plus pied ?
Paul est accusé d’avoir rendu malade une jeune fille en lui touchant les mains. Un procès est organisé. Très vite, le reproche réel des juges apparaît : avoir caché à la communauté des pouvoirs chamaniques qui expliquent l’efficace de son geste (inoculation ou contagion). Paul nie d’abord, puis finit par avouer des dons, fournit des détails, fait la genèse de leur acquisition. À l’issue de ces aveux, le tribunal réintègre Paul et lui fait promettre de ne plus faire de ses dons un usage néfaste au sein de la communauté. Paul est-il habile ou sincère, dupe ou non dupe ?2
Le couple de circonstance est requis de répondre en paire, de s’apparier efficacement pour un arraisonnement commun ou au moins une réponse unique. Le nécessaire appariement ne vaut pas pari de conjualité : la paire est temporaire -- même s’il n’est pas exclu que s’y gagne une intimité.
Les enregistrements des conversations sont ensuite coupés pour ne pas dépasser une ou deux minutes, puis montés sur un slot de la Roue Quodlibétale, et diffusés au hasard des tourniquements de celle-ci.
Idéalement (juin 2017)
Les entretiens ont lieu :
- en latin tardif ;
- hors des tentes.
Les questions de quolibets ont pour objet de forcer à élucider les raisons personnelles, et pour méthode de prendre au sérieux le quelconque, et du quelconque le bon-vouloir, et du bon-vouloir le qui-vient (à l’esprit), et du qui-vient le plaisant, et du pas déplaisant le qui-charme (la raison et les sens).
Pratiquement (juillet 2017)
Cette micrologie des raisons n’est pas nécessairement une traque acrimonieuse ; les entretiens quodlibétaux sont une pratique sincère, sensible, pas justicière : le tout-venant d’une réponse intuitive, le non-chaloir de sa personne, est mobilisé pour un tout-chaloir général, un pan-chaloir qui, plus ou moins vaillant, dépersonnalise.
Que tout importe également sauve ou pèse, ni plus ni moins que le mal pesé, le mal sauvant, le mal pondéré des rapports personnels. Mais que la conversation vaille, achale, assaille jusqu’au conçu commun dont on pourra faire un à faire, ou que, pesant d’un poids constant, elle nivelle et finisse par faire se valoir tout le relief personnel du diversement sensible, elle procède d’un vouloir savoir très-transitif dont la chaleur opératoire a, aura toujours, dans le dardement de son objet, asséché le projet manipulatoire.
Le chamane
Couple et paire
C’est qui le plus fort ?
Le léopard chrétien
Le drame de l’amour
Avoir pied
Dire que les opérations transitives communes pourraient, sinon sécher d’un coup, chauffer jusqu’au tarissement les projets manipulatoires, c’est moins dénoncer qu’il y a du manipulatoire (ça, c’est un épanchement justicier), que faire (sa)voir à sa personne que le manipulatoire est stagnant, stagnant dans la personne.
C’est parce que je crois que c’est clair que je l’explique mal : j’essaie de me (faire) sensibiliser à ce qui, dans le détail des raisons personnelles, dupe ; et pour moi c’est moins les raisons que le personnel.
Les raisons, là, ne s’interrogent pas depuis l’envie justicière de les découdre, de les isoler, de les observer dans l’élément, rendu à sa pureté, de leur validité éthique. L’opératoire est enchaînant, intriquant, compeloteur. Cherchant les raisons, la dispute opératoire ne traque ni les causes ni les intentions ; elle admet, comme une règle de son jeu et une condition de sa progression -- en un mot, comme une de ses raisons -- la validité pratique de tels énoncés, et l’invalidité de tels autres. Mais les invalidés perdus, boulés le long des pentes de l’anomie, continuent d’opérer dans la conversation comme d’anciens conjurés écartés du projet. Le terrain est connu et avec lui le risque de trop vite invalider.
Une série de pour moi issue des sensibilités communes :
La conversation eue, c’est
La roue tournant, c’est
La roue montée une fois pour toutes, la tente orientée en fonction des levants, zéniths, azimuts, c’est
La roue droite, c’est
Le kit, c’est
La tente penchée, c’est
La roue tournant, c’est
La personne, c’est
Le hasard, c’est
La roue penchant, c’est
La débrouille, c’est
La tente montée, c’est
Se sensibiliser, c’est
Les couchants, c’est
Τύχη, c’est un rien personnel, un terrain tendu aux épanchaloirs.
Exemple issu de Dan Sperber, Le symbolisme en général, Paris, Hermann, 1974. Voici l’explication de Sperber, qui s’inscrit dans un raisonnement plus vaste sur le statut des savoirs traditionnel et expérientiel : « Toute proposition synthétique en implique et en contredit d’autres. Notre connaissance du monde se construit en articulant des propositions selon ces relations, en n’acceptant une proposition qu’avec ses implications, du moins les plus évidentes, et en évitant de même les contradictions. L’expérience montre que le savoir encyclopédique n’est pas exempt d’incohérences et de contradictions, mais toute la vie pratique dépend d’un effort constant pour les éviter ou les corriger. Les propositions symboliques ne sont pas articulées de la même manière, et ne font pas l’objet d’un pareil effort. Non qu’elles soient incohérentes entre elles, mais leur cohérence est d’une autre nature, et elles co-existent sans difficulé avec des propositions encyclopédiques qui les contredisent, directement ou par implication. Un Dorzé n’est pas moins soucieux de protéger son bétail le mercredi et le vendredi, jours de jeûne, que les autres jours de la semaine. Non parce qu’il soupçonne certains léopards d’être de mauvais chrétiens, mais parce qu’il tient pour vrai, et que les léopards jeûnent, et qu’ils sont dangereux tous les jours. Ces deux propositions ne sont jamais confrontées. Si un ethnologue tracasse un informateur avec cette histoire, celui-ci réfléchit et propose : les léopards ne mangent pas les animaux tués les jours de jeûne ou peut-être ne les mangent-ils que le lendemain. Le problème des grands jeûnes qui durent plusieurs semaines, reste à résoudre. Mais précisément, l’informateur envisage la question comme une énigme, comme un problème auquel existe forcément une solution, et qui ne saurait être mal posé dans ses prémisses. Les léopards sont dangereux tous les jours, il le sait d’expérience ; ils sont chrétiens, la tradition le lui garantit. Il ne cherche pas la solution de ce paradoxe, il sait qu’il en existe une. De même un chrétien à qui l’ont fait percevoir une contradiction dans l’Évangile de Saint-Matthieu entre la généalogie de Jésus, qui descend d’Abraham et David par Joseph, et l’affirmation qui suit immédiatement, selon laquelle jésus n’est pas le fils de Joseph, ne songe pas un seul instant à remettre en question l’un des termes du paradoxe et ne doute pas qu’on puisse le résoudre, même si la solution lui échappe. En revanche, si son voisin Léon affirmait descendre du roi de France par son père et avouait en même temps être le fils d’un autre, il en ferait des gorges chaudes. Il ne ferait pas grand cas de l’argument, cher aux anthropologues, qui repose sur la distinction entre père et géniteur. Edmund Leach y fait appel dans le cas de Jésus (Leach, 1966 b : p. 97) mais les éditeurs de l’Évangile que j’ai sous les yeux préfèrent préciser en note que l’époux de Marie était aussi son parent. Seul un mécréant reprocherait à Matthieu de ne pas l’avoir dit tout de suite. Un chrétien sait qu’il y a une bonne raison à cela, même s’il ne la connaît pas. » ↩
Exemple tiré de Claude Lévi-Strauss, « Le sorcier et sa magie » (in Anthropologie structurale, « Magie et Religion », Chapitre IX), publié sous ce titre dans les Temps Modernes, 4e année, n°41, 1949, pp. 3-24 : « Grâce (au jeune homme, ndr), la sorcellerie, les idées qui s’y rattachent, échappent à leur mode pénible d’existence dans la conscience, comme ensemble diffus de sentiments et de représentations mal formulés, pour s’incarner en être d’expérience. L’accusé, préservé comme témoin, apporte au groupe une satisfaction de vérité, infiniment plus dense et plus riche que la satisfaction de justice qu’eût procurée son exécution. Et finalement, par sa défense ingénieuse, rendant son auditoire progressivement conscient du caractère vital offert par la vérification de son système (puisqu’aussi bien, le choix n’est pas entre ce système et un autre, mais entre le système magique et pas de système du tout, c’est-à-dire le désarroi) l’adolescent est parvenu à se transformer, de menace pour la sécurité physique de son groupe, en garant de sa cohérence mentale. Mais la défense n’est-elle vraiment qu’ingénieuse ? Tout porte à croire qu’après avoir tâtonné pour trouver une échappatoire, l’accusé participe avec sincérité et — le mot n’est pas trop fort — ferveur, au jeu dramatique qui s’organise entre ses juges et lui. On le proclame sorcier ; puisqu’il y en a, il pourrait l’être. Et comment connaîtrait-il d’avance les signes qui lui révéleraient sa vocation ? Peut-être sont-ils là, présents dans cette épreuve et dans les convulsions de la fillette transportée au tribunal. Pour lui aussi, la cohérence du système, et le rôle qui lui est assigné pour l’établir, n’ont pas une valeur moins essentielle que la sécurité personnelle qu’il risque dans l’aventure. On le voit donc construire progressivement le personnage qu’on lui impose, avec un mélange de roublardise et de bonne foi : puisant largement dans ses connaissances et dans ses souvenirs, improvisant aussi, mais surtout, vivant son rôle et cherchant, dans les manipulations qu’il ébauche et dans le rituel qu’il bâtit de pièces et de morceaux, l’expérience d’une mission dont l’éventualité, au moins, est offerte à tous. Au terme de l’aventure, que reste-t-il des ruses du début, jusqu’à quel point notre héros n’est-il pas devenu dupe de son personnage, mieux encore : dans quelle mesure n’est-il pas effectivement devenu un sorcier ? « Plus le garçon parlait », nous dit-on de sa confession finale « et plus profondément il s’absorbait dans son sujet. Par moments, son visage s’illuminait de la satisfaction résultant de l’emprise conquis sur son auditoire. » Que la fillette guérisse après l’administration du remède, et que les expériences vécues au cours d’une épreuve si exceptionnelle s’élaborent et s’organisent, il n’en faudrait sans doute pas davantage pour que les pouvoirs surnaturels, déjà reconnus par le groupe, soient confessés définitivement par leur innocent détenteur. » Les deux récits -- ceux de la duplicité supposée des Dorzé et de celle des chamanes -- sont repris par Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? La référence au « sorcier de Lévi-Strauss » puise dans le texte cité plus haut, mais dans une autre histoire, celle de Quesalid, un chamane aux trucs exposés et qui essaie d’y survivre : « Tels les Dorzé qui estiment à la fois que le léopard jeûne et qu’il faut se garder de lui tous les jours, les Grecs croient et ne croient pas à leurs mythes ; ils y croient, mais ils s’en servent et ils cessent d’y croire là où ils n’y ont plus intérêt. (…) La coexistence en une même tête de vérités contradictoires (est) un fait universel. Le sorcier de Lévi-Strauss croit à sa magie et la manipule cyniquement, le magicien selon Bergson ne recourt à la magie que là où il n’existe pas de recettes techniques assurées, les Grecs interrogent la Pythie et savent qu’il arrive à cette prophétesse de faire de la propagande pour la Perse ou la Macédoine, les Romains truquent leur religion d’État à des fins politiques, jettent à l’eau les poulets sacrés s’ils ne prédisent pas ce qu’il faudrait, et tous les peuples donnent un coup de pouce à leurs oracles ou à leurs indices statistiques pour se faire confirmer ce qu’ils désirent croire. Aide-toi, le ciel t’aidera ; le Paradis, mais le plus tard possible. Comment ne serait-on pas tenté de parler ici d’idéologie ? (…) L’idéologie est un tertium quid à côté de la vérité et des pannes inévitables et aléatoires de la vérité que sont les erreurs ; c’est une erreur constante et orientée. (…) La notion d’idéologie est une tentative louable et manquée pour parer à la légende d’une connaissance désintéressée, aux termes de laquelle il existerait une lumière naturelle qui serait une faculté autonome, différente des intérêts de la vie pratique. Cette tentative aboutit malheureusement à une cote mal taillée : l’idéologie mêle deux conceptions inconciliables de la connaissance, celle du reflet et celle de l’opération. Peu frappante à première vue, cette contradiction est rédhibitoire, si l’on y réfléchit un instant : la connaissance ne peut pas être tantôt correcte et tantôt biaisée ; si des forces telles que l’intérêt de classe ou le pouvoir la dévient quand elle est fausse, alors les mêmes forces opèrent aussi quand elle dit vrai : elle est le produit de ces forces, elle n’est pas le reflet de son objet. Mieux vaudrait reconnaître que toute connaissance est intéressée et que vérités et intérêts sont deux mots différents pour une même chose, car la pratique pense ce qu’elle fait. » ↩
TapTapSee est une application pour aveugles qui décrit les photos prises par un téléphone dans le but d’en identifier les objets. Instrument d’enquête forensique, TapTapSee, peut-être parce que ses énoncés semblent mal traduits de l’anglais, a une prédilection pour l’article défini par lequel les objets sont pris sous le joug du régime de la preuve. Et pour cause : un feu de joie est volontiers appréhendé dans les termes du traitement médiatique de la catastrophe (l’homme et la femme sur le lieu d’incendie) -- et quand ça n’est pas le cas, la traduction littérale de l’anglais est proprement catastrophique (les personnes ayant feu pendant la nuit).
La suspicion s’étend aux sujets de ces photos ; TapTapSee les appelle « personne » (personne détenant instrument à cordes ; pointage sur autre personne à proximité lave-linge), terme d’aspect plus neutre que l’individu des rapports policiers, mais terme historique de la procédure judiciaire constituant l’unité du comptable (du recensable et du responsable à la fois) et justifiant -- moins sur le modèle hypostatique que sur celui d’un sujet superhub, plate-forme d’attributions diverses -- le discret administratif et pénal à l’âge du libre-arbitre1.
Sur la « personnification du sujet », la théorie lockéenne de la personne et ce que l’auteur appelle « attributivisme* », cf. Alain De Libera, Archéologie Du Sujet, vol. II, particulièrement le chapitre 5 : « Identité judiciaire et subjectivation ». ↩
En août 2016, chez des ami·es ayant invité des ami·es qui m’étaient soit ami·es soit ami·es d’ami·es formant au mieux communauté au moins intergens dense, j’ai tendu un fil entre deux arbolustes, auquel j’ai laissé pendouiller d’autres fils. Les deux arbolustes étaient de robustesse moyenne étant moyens en taille selon les standards nature mais faits de ce bois d’arbre caractéristique du règne arbolant. L’objet multifilaire s’appelle quipou par convention d’Incas. Il a prétendu à cette ordinarité du bois d’arbre. Il a assumé pour la communauté ou l’intergens une dose de généricité qui devait l’en soulager, la soulager (la communauté) d’avoir à s’y (dans la communauté) reconnaître en dehors de ce qu’en (de la communauté) figurerait le quipou.
Un quipou est un ensemble de cordelettes de couleurs variées, dont la réunion, l’agencement, la combinaison des fils étaient utilisés par des Incas pour se rappeler les dates et faites et intensités importantes dans la communauté.
Les noeuds sont à la fois des rapports de cour des comptes et des poèmes épiques, mais en tout cas pas développés. En ce sens le quipou est à la fois un registre administratif – s’y indiquent les triviaux de tout groupe qui sont souvent aussi ses vitaux – et un légendier communautaire qui noue du décisif sur la corde de chaque moment, fait de tout pipi, de toute baise, tout hoquet, tout scandale, tout état d’urgence sentimental, toute blessure contractée lors des débroussaillages un moment clé du récit épique. Le quipou épicise à l’avenant. Le quipou manifeste une confiance propitiatoire dans l’intergens.
This text is an ENG version of PAM552 booklet. It has been translated by LottoThiessen, Joel Scott and Marty Hiatt for Artichoke 4.
dépatouiller qqch : to cope with sth, to manage sth se dépatouiller : to disentangle oneself
- Get up and walk. Dépatouille is a game for two players, in which A gives B orders that should lead her to complete a simple action (stand, walk, drink a glass of water…). The constraint lies in the fact that B is entirely ignorant of the gestural repertoire of social domestication : thus, nothing can be achieved by ordering B to « stand up, walk over there and drink that glass of water », because the actions of standing up, walking, drinking, the deixes « over there » and « that », and the pragmatic « glass of water » are completely unfamiliar to her. B’s competence refers exclusively to parts of her body and to absolute positions in relation to these. So if B, slouched on a couch, must manage to stand up and drink a glass of water, « apply a 35° bend to your left arm along the floor » is a kind of acceptable start to setting her right. B is called l’empatouillée; A la dépatouilleuse.
- Starting Position. The empatouillée chooses her starting position ; this involves the greatest possible relaxation. This starting position is the empatouillée’s expressive moment, in which possibilities of slackness, the feeling comfortable and the make yourself comfortable, are extended beyond the boundaries of hospitality. The empatouillée doesn’t only play the docile host of the dépatouilleuse, she is also the guest who chooses where and how she loses consciousness, laying out the crime scene from which she will be rescued.
- Where does dépatouille come from ? Dépatouille was born in a moment of failure, of frustration, of latent conflict making relations tense. Authoritarian statements had replaced negotiation about what is to be done. On reflection, it became clear that these statements were modelled on the cop, the pimp, the gangster, the doctor, the parent – all of whose discourses are simultaneously calls to order in the form of preemptive threats (« you better take some time and be careful about that »), and the expression of particular affects which, within that order, are brandished as canonical attributes (« i’m not a violent man but you should be aware that… »).
Kenneth Goldsmith est un poète américain, primé par le MOMA et reçu à la Maison Blanche, qui a bâti son œuvre et sa réputation sur la pratique et l’historicisation de la « non-expressivité » et de la « non-originalité ». Le 13 mars 2015, Goldsmith a lu en public, dans une université américaine, un poème intitulé The Body of Michael Brown qui consistait en la reprise, présentée comme littérale, du texte du rapport d’autopsie d’un jeune homme noir assassiné par un officier de police le 9 août 2014 1. Répondant aux controverses nées de cette lecture, Goldsmith s’est récemment posé en victime d’une censure morale venant de la gauche.
Cette justification fait suite à une une déclaration quasi martyrologique dans laquelle il affirme avoir simplement reproduit le texte de l’autopsie – sans l’éditorialiser (mot anglais pouvant signifier « interpréter » ou « angler », dans le jargon journalistique) –, défendant une pratique de la littéralité qui indique (guck mal !), mais l’air de rien et sans la souligner, la teneur ou la charge idéologique du document source. La robe du grand mage débusqueur d’idéologies s’éraille cependant lorsque Goldsmith admet avoir altéré le texte pour produire un effet poétique (« altered the text for poetic effect »), traduit en anglais standard des termes du lexique médical qui seraient demeurés obscurs et auraient interrompu le flux du texte (« translated into plain English many obscure medical terms that would have stopped the flow of the text ») et narrativisé le texte de manière à le rendre moins didactique et plus littéraire (« narrativized it in ways that made the text less didactic and more literary »)2.
Que ces ajustements, retouches, altérations du texte d’origine ne soient pas perçus comme des écarts conséquents par rapport au vœu de littéralité interroge. Quel genre de théorie du langage suppose ces procédures non-expressives ? Quel territoire un terme comme « éditorialiser » recouvre-t-il si de tels arrangements en sont exclus ? Quel « art poétique » s’accommode de la polarité littéraire vs. didactique ?
Plus loin, Goldsmith dit n’avoir ajouté ni altéré un seul mot ou sentiment qui ne préexistât dans le texte d’origine (« That said, I didn’t add or alter a single word or sentiment that did not preexist in the original text. »). Un littéraliste déclaré affirme donc que la précaution qui consiste à préserver un lexique ou un registre sentimental suffit à tenir le serment de loyauté à l’égard d’un texte. Mais quelle est, au juste, la nature d’une loyauté au seul « scribe » -- celui dont on prend la peine de corriger l’expression ?
On dit : le remontage de l’expérience du témoin est un problème dramaturgique vieux comme le premier crime. La réécriture « correctrice » de l’expérience du scribe fait, elle, en 2015, écho aux pratiques plus anciennes du clerc : assimilation de l’expérience individuelle à un corpus stylisé (piégé dans la catégorie dramatique de l’épiphanie qu’on peut aussi bien appeler breaking news), corpus auquel est conféré le privilège du caprice dans la désignation, la nomination et la domestication du flux. Ainsi le programme de non-expressivité et de non-originalité s’appuie-t-il commodément sur des énoncés originaux qu’il s’approprie dans la tradition (et dans le préau) de l’académie, celle qui aliène en prétendant transmettre.
Le même problème dramaturgique s’était posé à l’occasion de l’exposition exhibit b, dont les organisateurs ont répondu aux accusations de racisme par une déclaration dont le fond était que leur bonne foi d’antiracistes suffisait à pousser du bon côté du regard la reproduction de tableaux vivants par des acteurs noirs in situ. Le fait que la reproduction littérale, par des agents institutionnels, de zoos humains à l’intérieur d’un théâtre, se fût heurtée à des manifestations de non-acteurs également vivants et également noirs à l’extérieur du théâtre, constitue un énoncé d’une « littéralité » qu’aucune glose ne saurait réduire : à partir de maintenant, se laver les mains dans la grande tradition cathartique au sein d’une société bâtie et nourrie sur l’exploitation et sa douce historisation dans l’ordre des Grandes Découvertes (l’esclavage comme « contact » anthropologique, la colonisation comme « middle ground » etc.), ne sera plus possible.
Cette idéologie, qui a produit des cartographies molaires aux paysages discontinus, trouve son prolongement dans la foi de l’institution en son contexte comme paysage de reproduction d’exception (non-problématique en soi). À cette confiance, les non-acteurs répondent par la convocation d’un contexte plus large, celui d’une société dans laquelle le racisme est considéré comme une tache (« le cancer de la société ») pour éviter d’être traité comme mode, la collection d’énoncés qui va du cri de singe aux jets de bananes occultant la fabrique insidieuse du racisme institutionnel. Ainsi, en 2015, des non-acteurs à l’extérieur du théâtre ont une connaissance plus fine des problèmes de poétique et de dramaturgie que des artistes, à l’intérieur.
Le geste de Goldsmith rapatrie un corps noir dans le discours biologisant de l’universalisme blanc (fait d’une collection d’énoncés sans cesse contredits par la permanence de l’exploitation) et dit, depuis l’intérieur du théâtre, ce que ses énoncés dissimulent sous le va-de-soi de l’antiracisme : « une fois morts nous serons égaux ». En fait de littéralité, son geste ne fait que préserver l’équiformité de son document source3, mais il défère à son texte (par les modifications mentionnées tout à l’heure, les corrections de clerc) le statut de document de culture solidaire d’un ordre dramaturgique solidaire d’un ordre institutionnel ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que son geste appelle, en fin de compte, le même ordre de commentaires que ceux produits par sa cause (le défendre en définissant l’art conceptuel comme pain stimulus ne fait que confirmer ceci : la carte des affects suscités par une telle œuvre est superposable à celle de ceux suscités par le meurtre lui-même).
C’est ainsi que la conceptualité, en partie parce que décrétée de l’intérieur, rejoint les discours formalisateurs et indexateurs (rapports, gloses, expertises). Et c’est ainsi que Goldsmith, plein d’une foi dans son geste et dans une dramaturgie qui l’excepte (foi résumée dans la célébration d’une force du décontexte), se voit confirmé dans son rôle de clerc.
Le rapport d’autopsie est libre d’accès (pdf, 6 pages, 15,7Mo) ↩
Une dernière retouche, concernant l’agencement, n’est pas mentionnée par l’auteur dans ce message : la description des parties génitales de M. Brown a été déplacée en toute fin de texte, comme la soulignant de fait et couronnant l’ensemble du texte, ce qui ne peut susciter un simple commentaire mais appelle probablement un exposé long-comme-ma-bite sur les perceptions et représentations du « corps noir ». ↩
L.L. de Mars, dans Synoptikon II – dérive du littéral (Pré Carré 3), et à propos de tout autre chose, fait la différence entre la littéralité soumise à sa cause énoncée (« elle traque une fidélité à sa cause — par une harmonique formelle, une équiformité déjà bien problématique — qui garantirait la forme idéalement sans reste susceptible de renvoyer aux conditions de sa réalisation, et autorisant le même ordre des commentaires, des interprétations, des propositions. On peut déjà s’interroger sur le sens d’une forme programmatiquement motivée par sa disparition même… ») et la littéralité qui abolit le supposé rapport, primordial, causal de l’énoncé sur la représentation (« c’est dans la morsure imperceptible d’un corps sur l’autre que l’énoncé et l’image qui en rend compte font de la littéralité une relation réciproque. »). Le texte de Goldsmith appartient à la première catégorie ; ce n’est qu’une image – infiniment expressive – de son propre conditionnement. L’ambition, celle d’une désubjectivation des modes de représentation, est non seulement manquée mais contredite par une déclaration de littéralité qui ignore le biais culturel par lequel elle paie son tribut à l’énoncé de référence. Autrement dit, sa procédure n’accomplit pas un décontexte radical, elle produit un recontexte spectacularisant. ↩
La dépatouille est un jeu qui se joue à deux au moins, et lors duquel A donne à B des ordres qui doivent la mener à accomplir une action simple (se lever, marcher, boire un verre d’eau…). La contrainte tient dans le fait que B est totalement ignorante du gestuaire de la domestication sociale : ainsi, on n’obtiendra rien de B si on lui intime l’ordre « lève-toi, marche et bois ce verre d’eau », car les actions « se lever », « marcher », « boire », les indications déictiques du genre « ce », ainsi que l’équation objectale « verre d’eau » lui sont parfaitement étrangères. B n’a de connaissances langagières que celles qui réfèrent à des parties de son corps et à des positions absolues par rapport à celles-ci. Alors si B, avachie sur un sofa, doit accomplir marcher et boire un verre, « place ton poignet gauche au niveau de ton genou droit » est un genre de début acceptable pour la redresser. On nomme B l’empatouillée ; A la dépatouilleuse.
Une fois l’action à faire accomplir déterminée, en secret, par la ou les dépatouilleuses, l’empatouillée entre dans le champ où va se jouer la partie et choisit sa position de départ : cette position implique le plus grand relâchement possible. La position de départ de l’empatouillée est son moment expressif ; un moment où les possibilités d’avachissement sont étendues au-delà des frontières de l’hospitalité. L’empatouillée vient solennellement se vautrer. Elle n’est pas simplement l’hôte docile de la dépatouilleuse, c’est aussi un convive qui choisit où et comment il perd connaissance, et organise ainsi la crime scene de laquelle il sera sauvé. A partir de là, et passé peut-être un moment de silence qui traduit à la fois l’inertie totale de l’empatouillée et l’embarras de la dépatouilleuse sur la marche à suivre, peut commencer la partie à proprement parler. Lors de cette partie, une autre liberté de l’empatouillée est de déterminer le spectre de sa compréhension ; ainsi certaines empatouillées décident qu’elles réagiront aux mots « droite », « gauche », « sol », voire à des indications d’angles (plie ton bras gauche à 90° le long du sol) ; d’autres, à rien de tout ça. Cette compréhension peut bien être évolutive ; une empatouillée éprouvée pourra décider avoir déduit, après l’avoir entendu dans divers contextes, la signification du mot « sol ».
La dépatouille est née dans le cadre feutré d’un appartement, un dimanche où les amitiés ne suffisent plus, seules, à motiver. De ce moment de panne, de frustration, de conflit latent, surgirent des énoncés qui se voulaient d’abord incitateurs (allez, lève-toi de ce canap, on se bouge, on est en train de perdre notre vie là) et devinrent assez vite autoritaires, remplaçant la négociation amicale autour de ce qu’il y a à faire par des ordres qui empruntaient aux figures du flic, du mac, du gangster, du docteur, du parent – figures dont les discours sont à la fois des rappels à l’ordre sur le mode de la menace prévenante (si j’étais toi je ferais attention) et l’expression d’affects particuliers qui sont brandis, dans cet ordre, comme des attributs canoniques (je ne suis pas quelqu’un de violent mais tu devrais savoir que…). Une partie de dépatouille porte parfois la marque de cette naissance douloureuse : bienveillance poisseuse, volonté de mouvoir donc de contraindre un autre corps que le sien, manipulation, ivresse de la parole efficace. Voilà pour le trigger warning.
DU MAÏS TCHÈQUE (original : Dümaïçtschek)
Durée : 20 sec
Production : Les Films Vus En Rêves (décembre 2014, Berlin)
#LFVER001
/// Synopsis
Au début du film, l’Histoire, père de famille de 50 ans, explique à ses enfants, pères de famille de 8 et 14 ans, la totalité de l’ère postcoloniale avec des rouleaux de pq roses et verts balancés dans une petite pièce oblongue dont on s’apercevra qu’il s’agissait des gogues. Une fable sur la mondialisation.
/// Extraits :
- « regarde, du maïs tchèque »
- « du blé blond polandais »
- « PAPA ! PAPA ! »
- « de la malaria dans la douche »
- « allez, ça suffit, enfile ta méthamphétamine »
- « france, qu’as-tu donc etc. »