Anthropopathes
Voyez-vous nous étions des chasseurs cueilleurs et cette activité unique mais diverse nous a donné notre forme initiale chasser et cueillir courir et nous pencher monter la tente le soir et la démonter le matin voilà ce pour quoi l’animal homme est fait ce à quoi nous sommes bons voilà le mode opératoire qui maintient notre forme en place or un jour on se mit à bêcher la terre et on bâtit en dur autour des semences et depuis nous menons une vie déclinante une vie désadaptée à l’espèce qui des millions d’années durant cueillit et chassa et fut structurée par cette agitation saine où loisir et travail passions et intérêts n’étaient pas séparés mais participaient d’une activité essentielle mécaniquement accordée au corps qui soutient l’espèce et la reproduit sans dommage.
ContinuerEst-ce qu’il se passe quelque chose ?
Non quia dicitur, sed quia creditur.1
Si tu sais qu’il se passe quelque chose, nous t’accordons tout le reste.
Si tu te demandes s’il se passe quelque chose, ta cause est la nôtre.
- « D’où vient à l’eau (du baptême) cette vertu si grande qu’en touchant le corps elle purifie le cœur, si ce n’est de la phrase qui l’accompagne ? Et non de ce que celle-ci est dite, mais de ce qu’elle est crue (Non quia dicitur, sed quia creditur). » (Augustin, In Iohannis evangelium, tr. 80, 3) ↩
Une thèse
« Pas spécialement poétique »
Nathalie Quintane, Christophe Tarkos
et la dé-spécialisation de la poésie (1992 - 2019)
> https://www.testanonpertinente.net/PSP/
Se faire des tableaux
Nous appellerons fantômes, après le saint docteur, toutes les images que l’imagination nous présente, soit qu’elle les ait reçues de l’extérieur, soit qu’elle les ait fabriquées à l’aide des matériaux qui lui sont venus du dehors. Nous diviserons ces fantômes en deux classes. La première comprendra les images intérieures que nous nous formons en notre fantaisie des mots et des signes qui, manifestés à l’extérieur, formeraient une parole extérieure : et ces images intérieures, nous les appellerons fantômes-signes. Nous mettrons dans une seconde classe tous les autres fantômes, c’est-à-dire les images intérieures qui représentent en notre fantaisie la chose elle-même, non un signe ou un mot qui exprime la chose : et ces autres images intérieures, nous les nommerons fantômes-tableaux.
J.M.A. Vacant, Études comparées sur la philosophie de Saint Thomas d’Aquin et sur celle de Duns Scot, Delhomme & Briguet, Paris Lyon, 1891, pp. 168-169
Il est assis, il regarde les pavés, il médite ; tout est tranquille, on n’entend aucun bruit, les cartes géographiques et les tableaux synoptiques des peuples du globe se tiennent suspendus à leurs clous, les trois chaises sont encore aux places où on les a laissées ; là-haut, dans leurs chambres, les élèves travaillent.
G. Flaubert, L’Éducation sentimentale
Napoléon reprochait à ses généraux une imagination épique, qui « empêche toute action, toute décision, tout courage » ; une imagination qui « se fait des tableaux ». C’est aussi dans cette imagination malade de l’Histoire que réside, pour Barbey d’Aurevilly, « l’infirmité » de Frédéric Moreau, le personnage de L’Éducation sentimentale.
Cette infirmité crée le procédé de Flaubert, dont la pensée ne fonctionne jamais non plus que sous la forme de tableaux. Comme il n’a d’idées absolument sur rien, et qu’il n’est capable que de décrire, son procédé est infiniment simple. Il cloue et soude des tableaux à d’autres tableaux.
Se faire des tableaux, quand on est plus paumé que général, c’est aussi, par assuétude ou par lassitude, oublier de tailler un conçu avant d’étaler son perçu. Léonard de Vinci, qui pensait que des peintres étaient de leur pratique trop les généraux et pas assez les ingénieurs, a écrit en substance :

C’est vrai que si tu te poses devant un mur plein de taches et que tu t’y absorbes un moment en imaginant, des fonds et des formes plus ou moins nets y apparaissent, qui par leur vague rappellent tout ce qu’il y a autour (voire des mondes plus lointains dans l’espace et le temps), et par leur net des paysages connus, moins parfaits que typiques, des reliefs nus, chauves d’antennes, des terrains de jeu enfuis du cadastre. En y allant un peu plus fort tu vois aussi, sur ces pans bariolés, d’anciennes scènes de combat avec leurs répresseurs et les chiens qui s’affairent au fond semblant les imiter (comme Diogène, désœuvré, singeait les armées coloniales) ; bref un bordel de faune humaine-nonhumaine naît de ces taches, un bordel engageant par la force des choses. Il en est de ces murs comme du son des cloches, dont chaque tintement détache, dans le basso du mi-silence urbain, des noms familiers et chéris ; ils indiquent un plan de découpe, c’est sûr, mais ils ne fournissent pas les frondes.
Sur le mur de Vinci, Breton dit que chacun fait comparaître et parader les fantômes les plus probables de son devenir. Les fantômes n’existent pas.
ContinuerUn kangourou ne fait pas exception
Des kangourous vivent en autonomie dans la forêt de Rambouillet depuis une quarantaine d’années, après que leurs ancêtres se sont échappés d’une réserve. Des amies sont allées à leur recherche. Les kangourous sont demeurés introuvables mais toute disposition accidentelle dans la forêt a pu être interprétée comme leur trace. Ce texte a été écrit pour accompagner les tirages cyanotypes de ces photos de kangourous absents.

La puissance végétale présente, comme chacune des autres puissances, treize harmonies. La première est céleste, ou soli-lunaire ; six sont physiques, et six sont morales. Dans les six physiques, trois sont élémentaires, l’aérienne, l’aquatique, la terrestre ; trois sont organisées, la végétale, l’animale et l’humaine. Dans les morales, il y en a pareillement trois élémentaires, la fraternelle, la conjugale, la maternelle ; et trois organisées ou sociales, la spécifiante, la générique et la sphérique.1
Il n’y a personne à organiser. Nous sommes ce matériau qui grandit de l’intérieur, s’organise et se développe.2
Tout animal est dans le monde comme de l’eau à l’intérieur de l’eau.3
Tout s’engendre aux intersections. Tout se génère à l’abri de son genre. Tout est à la fois saturé de généricité et profondément isolé. Tout finit par s’échapper de la baudruche mais pour cela y est entré. Tout arrive rond. Rien ne fait exception.
De tous temps et dans toutes les classes, l’Homme qui rôde autour de nous jusqu’à nous fixer en pronoms, de tous temps l’Homme fixeur qui nous tient en respect dans des personnels (de personne) ou des toniques (d’appui) et qu’il convient d’appeler notre Homme, notre Homme entretient le désir de s’échapper sans disparaître, désir ardent de nature à nourrir notre Homme mais à la fois le consumer.
Cette histoire s’appelle aventure. C’est une Histoire de la Nature. Rien n’y fait défection.
Espace
Ce texte a été refusé par la revue Espace(s) qui l'avait commandé. Cliquer là pour lire pourquoi.
Se dérober avec mauvaise conscience ; c’est à quoi on reconnaît une institution.1
I L’été dernier on m’a passé commande d’un texte pour la revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES.
II La commande est venue avec deux PDF :
- des « consignes aux auteurs », qui détaillent les attentes du comité éditorial concernant le traitement du thème du numéro (« Espace : lieu d’utopies ») ;
- une fiche personnalisée et spécifiquement adressée qui indique une contrainte lexicale.
II.i La contrainte lexicale est suscitée par le partenariat de la revue avec la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, dont la mission est de « garantir un droit au français à nos concitoyens » en proposant des termes de souche (c’est-à-dire avant tout pas anglais) pour désigner « les réalités du monde contemporain et ainsi contribuer au maintien de fonctionnalité de notre langue » (page de la DGLFLF).
II.i.i Chaque année, à l’occasion du Salon de la Fête du Gala de l’Insurrection Francophone, la Délégation propose à des gens – dont, devant la difficulté posée par le nombre de gens désœuvrés jusqu’à la disponibilité, elle délègue le choix au responsable de la revue Espace(s), qui lui-même le délègue à des middle men de confiance2 – propose donc à des gens mal triés d’écrire à partir d’un de ces termes pas anglais dont on reconnaît qu’ils sont français à ce qu’ils émanent d’une institution qui, française, nous veut du bien.
II.i.ii Le vocable qu’on me propose est : ÉMOTICÔNE.
II.i.ii.i :’(

III On m’indique que mon texte sera payé UN BILLET MAUVE à réception.
III.i La somme d’UN BILLET MAUVE est rare, surtout au sortir de l’été.
IV Je file composer à Marseille, le cœur enflé d’une peine de cœur, de difficultés financières et du mauve souci de ma page.
V Dix jours passent, où je me drogue à mon insu.
VI Composé, j’envoie.
VII Je rentre à Berlin. J’attends.
LA REVUE ESPACE(S)
La revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES s’appelle Espace(s). Elle « incarne une démarche engagée pour favoriser la création littéraire et plastique à partir de l’univers spatial. » (site de la revue)
Quelle est la nature de ce qui incarne une démarche ? La démarche c’est le corps est-il un énoncé miroir de le style c’est l’homme ? Qu’implique un monde où c’est le mouvement qui singularise avant le prendre chair ? Le caractère téléonomique de ce mouvement (engagée pour) réduit-il la prise de chair à une étape intermédiaire ; si oui, cette étape est-elle nécessaire ou contingente ? Si la substance est contingente, parle-t-on d’un monde régi par l’accident ? Si le monde d’où nous parle la revue Espace(s) est bien régi par l’accident, qu’est-ce qui en lui proscrit l’aperception du répétitif au constant ? Une légalité du miracle permanent sur un Urgrund compréhensif, ou de la solitude des faits sur un Ungrund abstrait ? Du coup d’état permanent ou du coup de la panne répété ?
Je ne le sais pas. Il arrive même qu’on me propose de me payer pour établir ou constater ne pas savoir répondre aux questions que je pose, de me payer avec les mêmes jetons qui servent à payer les retraites, les reconduites à la frontière, toutes sortes de redevances et la dette de la dette.
Il arrive que l’Institution me sollicite, m’aborde un peu au hasard mais avec la ferme intention de dépenser, pour me regarder faire semblant de me contenter ne rien savoir des questions qu’elle me pose.
Qu’en me sollicitant elle me démarche ou qu’elle m’engage, il est à noter que c’est toujours pour. (Ne rien tenter savoir.)
Pourtant la revue Espace(s) a soin de se montrer consciencieuse et curieuse : sa « volonté clairement affichée » est « d’élaborer des expériences culturelles et d’en consigner les résultats. » (site de la revue)
En un sens c’est aussi ma volonté, son programme, leur affiche.
C’est là en un sens ma démarche, son corps, leur engagement.
Mais, déjà, il titolo è cretino3. Déjà le titre, Espace(s), avec l’afféterie du (s), est insupportablement crétinaud. Déjà le petit pour-la-route de la pluralité des mondes est nigaud, fat et nigaud. Déjà le pauvre petit « s » emparenthésé annonce la bonne volonté (scoute), l’accolade (missionnaire), l’ouverture (institutionnelle).
TOUS LES (S) SONT DES PRISONNIERS POLITIQUES.
En ouvrant et fermant la parenthèse autour du pauvre petit s de la pluralité des mondes, la revue du CNES signifie sa volonté d’ouverture à d’autres espaces que celui qui capitalisé constitue son objet, notamment son ouverture à l’Espace Littéraire (fermé).
La suite montre ce qu’on aurait dû voir si on avait su lire : qu’une volonté clairement affichée s’appelle d’abord velléité, et que ce qu’en premier lieu veut la revue Espace(s) c’est au calme être vue voulant4, comme on peut parfois s’égarer à préférer à désirer être constaté désirant.
La revue Espace(s) veut, par exemple, être vue voulant résister aux clichés, travailler aux lisières, braver les assignations :
Dans chaque ouvrage, l’enjeu est de déjouer l’entrée symbolique qui prédomine souvent notre rapport à l’Espace. Si le pouvoir d’attraction et de fascination du milieu spatial ne peut être nié, l’objectif de l’Observatoire de l’Espace à travers la revue Espace(s) est, comme le dit son responsable de la rédaction Gérard Azoulay, de « bâtir une méthodologie destinée à faire percevoir que nous sommes autant habitants de l’espace qu’habités par lui, et donc in fine d’abolir cette partition fictive ». (site de la revue)
En dépit du gadget de la porosité diathétique5 et malgré un soupçon jamais levé sur toute idée d’habitation6, le programme du responsable de la revue m’arrête et me met au travail, surtout pour ce qu’il fait disparaître la capitale d’espace, troublant les métonymes.
« NOUS SOMMES UNE INSTITUTION ET D’AILLEURS J’ASSUME »
VII Je rentre à Berlin.
J’attends.
(Il y a un problème ?)
VII.i Il y a un problème.
VII.ii Poème votif de fin d’attente
Ma démarche
suspendue à son
Corps
en gage-
Moi uni
vers
ce qui (s’) espace.
VIII L’attente prend fin alors que je négocie un découvert au guichet de la Volksbank, par un coup de fil du commanditaire,
VIII.i coup de fil interrompu par un vigile migraineux dont je ne retiens que cette phrase : « Nous sommes une institution et d’ailleurs j’assume. »
VIII.i.i (La phrase est du coup de fil du commanditaire, pas du vigile dont le coup de fil dans le lobby de la banque augmentait la migraine.)
VIII.i.i.i (Le vigile justifie en des termes tout autres mon éviction du lobby : ce n’est pas le lieu et d’ailleurs il a une migraine.)
VIII.i.ii « Nous sommes une institution et d’ailleurs j’assume » est une phrase du responsable éditorial de la revue Espace(s) et d’ailleurs de la revue Espace(s) elle-même en tant qu’elle est, d’ailleurs, l’Observatoire du Centre National d’Études Spatiales.
VIII.i.ii.i Phrases de service, comme corps pris dans démarche anodine,
au coeur des contradictions de l’engagement
de ce qui, contingent, cherche son nécessaire d’allant.
Et la vérité est ici d’ailleurs – elle dodeline
IX Nous remettons ce qui reste à se dire à un coup de fil du lendemain, dont j’ai un souvenir plus précis.
IX.i (Par souci de brièveté, j’ai reproduit infra de ce coup de fil l’esprit, sa teneur, leurs mots.)
X En résumé, le commanditaire propose d’amputer le texte de tout ce qui :
A. critique la Délégation Générale à la Langue Française, un partenaire institutionnel qu’il ne s’agit pas d’offenser ;
B. critique les termes mêmes de la commande en donnant à la fiche ÉMOTICÔNE une importance grotesque.
X.i Le problème de ces aménagements, c’est qu’ils dépouillent mon dispositif d’au moins deux de ses agents.
X.i.i En effet, un des objets du texte est l’interrogation des missions, des fonctions et de la logique de ces fonctions : commanditaire voulant-être-vu-ouvrant, barbons du français-de-droit, poète licencieux requis par la science, scientifique strict-parleur. Or les deux premiers sont, dans la version amendée, évincés.
X.ii Mais curieux d’assister jusqu’au bout à la justification au je de l’homme de lettres d’une coupe franche au nous de la raison institutionnelle, je fais ma plus belle algue et obtiens que mon interlocuteur stabilote les passages « qui ne vont pas » (cf. X. A. & B.).
GAMBERGE SUR LES INTENTIONS
XI Ayant besoin du BILLET MAUVE et d’ailleurs pas envie de prêter le texte au caviardage, se pose à moi la bonne vieille question politique, pratique, éthique :
QUE FAIRE ?
XI.i (Question brûlante de ma démarche, son corps, notre mouvement.)
XI.ii Je me la pose sérieusement ; d’abord parce que ça me fait jouir, ensuite parce que l’inconfort qu’il y a à y consacrer du temps n’égale pas l’angoisse qu’il y aurait à constater avoir traité un dilemme pratique, éthique, politique, comme un chien fout sa merde.
XI.iii Mes amis berlinois et mon amie N., bien plus casseurs que moi, m’engagent à
1 accepter une publication caviardée,
2 empocher les thunes,
3 publier ensuite la version intégrale, ailleurs.
XI.iii.i Je les entends sur un point : refuser l’arrangement et la thune qui va avec teinte nécessairement le refus d’un « héroïsme du censuré » typiquement petit-bourgeois. Et qui ferait de ce refus l’estrade d’une performance de radicalité ne pourrait que faire voir sur cette estrade aussi une performance de classe.
XI.iii.ii Mais leur pragmatisme émeutier m’est étranger. Mon tambour éthique tourne à 1000rpm, déjà, c’est trop tard, la question est posée en conscience.
XI.iii.ii.i En conscience, pourquoi accepter de supprimer les références à la Délégation ? La critique douce d’une légalité interne des langues institutionnelles n’est rien à côté du programme de ces commissions – typique des organes républicains en leurs manifestations coloniales (« garantir » à des gens qui s’en tapent quelque chose dont ils n’ont pas besoin, au nom de principes qui leur sont étrangers).
XI.iii.ii.ii En conscience, pourquoi accepter de supprimer ce qui discute les termes du commanditaire ? Celui-ci peut bien considérer la fiche ÉMOTICÔNE anodine (« c’est un simple document de travail qui n’exprime pas une position de la revue »), elle reste le matériau à partir duquel il m’était demandé de travailler. Bien que mon texte en exagère l’importance (dans un dispositif explicitement pisse-froid qui fait converser les missions et les formes d’intercession), je n’enfreins en rien, ce faisant, les consignes du comité.
XII.iv Si j’accepte le caviardage, je laisse irrésolue la question éthique ; or pour qui se soucie d’éthique (et on n’est vraiment pas obligé), cette irrésolution est un boulet sur la voie de l’ataraxie (question pratique ; réponse stoïcienne).
XII.v Si j’accepte, je me maintiens encore dans une position inadéquate, sacrifiant à une éthique du rachat (le cachet qui compense), rendant plus visible (à mes propres yeux d’abord) cette inadéquation (question éthique ; réponse spinozienne).
XII.vi La réponse la plus radicalement politique à la question m’est donnée par mon ami L., le plus évidemment radical de tous mes amis. Elle se justifie via Diogène – le plus évidemment etc. -- : si j’ai l’occasion de déposséder un puissant de son fétiche, je ne dois pas m’en priver. Mais c’est à la seule condition de piétiner ensuite devant lui ce fétiche.
XIV.vi.i Accepter, donc, le caviardage, mais ensuite : brûler la thune.
XII.vi.i.i Un brin dramatique, et pas toujours lisible.
XII.vi.i.i.i D’autant que je ne suis pas sûr que le fétiche soit tant dans ce cas le bifton que la prérogative éditoriale sur le littéraire ou le poétique. Et le dernier mot de la raison institutionnelle.
XII.vii J’opte finalement pour la méthode Keyser Söze, suggérée par mon amie A. : il a commandé, j’ai livré, il raque et ferme sa gueule – s’il voulait des fleurs sur le paquet, il fallait demander des fleurs sur le paquet.
XII.vii.i Or le commanditaire n’a pas demandé de fleurs sur le paquet. Il a même plutôt incité à ce qu’on pourrait appeler foutre la merde : « Humour✓, ironie✓, acidité✓, et même méchanceté✓ ou violence✓, prise de risque formelle✓, ouverture du sens✓, attention aux détails✓, au quotidien✓, au matériau verbal spécifique✓, sont des voies possibles pour s’éloigner des tentations de formules trop grandiloquentes quand l’Espace est en jeu. » (Consignes aux auteurs, « Lignes éditoriales », coches miennes).
XII.vii.i.i Mais voilà, avec le commanditaire institutionnel c’est comme avec les syndicats : quand, le plus ardemment consciencieusement minutieusement possible, on se met, croyant répondre à leur appel, à foutre la merde, c’est toujours une fin de non-recevoir, parce qu’on n’avait pas bien compris, c’était pas comme ça qu’il fallait entendre foutre, la, et merde.
XII.vii.i.i.i Et merde. Motto opposable : c’est en la foutant mal, la merde, qu’on tape là où ça le fait, mal.
XIII Je reçois les propositions de caviardage et renvoie poliment :
1 non, vraiment, le texte amputé perd toute sa pertinence ;
2 voici m’IBAC et BIN de bank, et faise abouler thune, centime endistingué.
XIV On m’informe en réponse que je toucherai 250 roros pour le travail d’écriture, mais que l’autre moitié du mauve aurait correspondu à l’achat exclusif des droits du texte,
XIV.i ce à quoi je me serais de toute façon opposé.
XIV.ii À une amie qui me fait remarquer ce qu’il y a de radical dans l’option choisie, je réponds que c’est, en dépit de son nom, probablement la moins radicale de toutes, parce que A. Elle est légale (je ne fais pas semblant de céder les droits pour ensuite reproduire le texte) ; B. Elle mène au meilleur compromis possible (droits de reproduction préservés donc possibilité préservée de la présente exposure ; thunes en moins mais pas rien non plus).
XV Finalement on n’apprend rien d’autre de cette parabole que ce qu’on savait déjà :
- l’Institution existe ;
- de l’institution existe plus densément dans l’Institution qu’ailleurs ;
- de l’institution n’est pas également répartie (et si « il y a de l’institution partout et qui est distribuée en nous-mêmes », elle est principalement distribuée en certains lieux et certains nous) ;
- que l’Institution engage ou démarche, elle ne s’adresse jamais à autre qu’à elle-même ;
- la capitale d’Institution n’est pas une capitale d’essence mais ;
- la capitale d’Institution chapeaute des logiques institutionnelles, une raison institutionnelle, une con-spiration institutionnelle, une visibilité, une tangibilité, une intelligibilité des objets émanés de ou suscités par l’Institution qui débordent l’Institution – débordent sur les Personnes (et dans l’engagement comme dans le service, la personne perd en général) ;
- la visibilité, la tangibilité et l’intelligibilité institutionnelles ne diffèrent pas significativement de celles de la marchandise (visibilité de la reconnaissance, tangibilité de la validation, intelligibilité indexée) ;
- que l’Institution fasse un usage du droit d’auteur confiscatoire des objets qu’elle consacre (achat exclusif) ne fait que rendre explicite le type de valorisation de ces objets et pour tout dire le genre de fétichisme sur lesquels repose toute économie institutionnelle.
Bonus :
I. GAMBERGE SUR LES INTENTIONS
Qu’est-ce que la vie des humains une image de la déité
Évoluant sous le ciel, tous les terriens
voient celui-ci. Mais lisant pour ainsi dire, comme
Dans une écriture, les humains ils imitent
l’infini et le profus.
Friedrich Hölderlin7
1 Le texte qu’on me propose d’écrire pour la revue Espace(s) doit intégrer deux contraintes : celle, thématique, qui gouverne à ce numéro (« Espace : lieu d’utopies ») ; celle, lexicale, qui place chaque auteur sous la tutelle d’un vocable.
2 La contrainte thématique est suscitée par la perspective, à (très) moyen terme, de l’établissement de colonies extraterriennes, en tant que cette perspective retrempe le caractère utopique des rapports à l’Espace.
2.1 L’Espace, au sens méritant capitale, s’entend comme ensemble des espaces situés au-delà du ciel des humains.
3 La contrainte lexicale est suscitée par le partenariat de la revue avec la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, dont le but est de « garantir à nos concitoyens un droit au français ».
La délégation générale coordonne un dispositif de dix-huit commissions spécialisées de terminologie, chargées de proposer des termes français pour désigner les réalités du monde contemporain et contribuer ainsi au maintien de la fonctionnalité de notre langue. (site de la DGLFLF, rubrique « Nos priorités »)
4 Tous j’imagine songeons fixant le ciel aux espaces qui le dépassant nous dépassent ; tous partageons chacun sa jargue l’aspiration de la langue française sous sa tutelle républicaine : un maintien de fonctionnalité dans
le monde contemporain
4.1 Je nous crois tous concernés à tous termes par ce qui nous dépassant nous attire et par ce qui nous peuplant nous maintient.
4.2 J’ai moi-même pour le ciel au-dessus de moi et la langue en moi un souci qui va de la considération à la sidération.
- Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris : Le Seuil, 1971, p. 271 ↩
- Mon intermédiaire s’appelle David Christoffel. ↩
- « Déjà le titre est insupportablement crétin. Sa crétinerie est un chantage, parce qu’elle implique une sorte de complicité dans le mauvais goût, et parce qu’elle est imposée au nom d’un conformisme que la plus grande majorité accepte. » (P. P. Pasolini, « Déjà le titre est crétin », Contre la télévision) ↩
- J’emprunte cette expression à LL de Mars, dans son Dialogue de morts à propos de musique ↩
- Pas que cette porosité ne puisse pas être féconde, mais elle est souvent gadgétique parce qu’incantatoire, ça jusque par chez les Amis : « Le monde ne nous environne pas, il nous traverse. Ce que nous habitons nous habite. » ↩
- Le trope de l’habitation, en poésie, procède essentiellement d’une lecture heideggerienne de deux vers de Hölderlin : Voll Verdienst, doch dichterisch, wohnet der Mensch auf dieser Erde (Plein de mérite, pourtant poétiquement, l’humain habite sur cette Terre) Les versions françaises, en général, traduisent wohnet par l’usage transitif direct du verbe habiter, et Erde (Terre) par monde. Le trope se dit ainsi en général : habiter poétiquement le monde ou habiter le monde en poète. La lecture de Heidegger, représentative à cet égard de tout un pan de sa pensée, flatte la porosité diathétique du verbe habiter dans son usage transitif direct en français : j’habite une maison (actif) / le doute m’habite ou je suis habité par un sentiment (passif). Pourtant en allemand ce double-sens est absent : être habité par le doute se traduit avec le verbe beherrschen : je suis dirigé, régi, contrôlé, par le doute (c’est d’ailleurs un des sens possibles de l’étymon latin habeo qui donne habiter). Mais Heidegger abuse autrement des ressources propres de la langue allemande, dans un texte qui la consacre comme seule langue – après le Grec Ancien – de la philosophie. Pour résumer : le degré de l’écoute, dans sa correspondance avec le verbe poétique, seul verbe authentique, est fonction de la qualité de l’habitation. Cette équation n’est vraiment lisible que dans la version originale, où la densité de jeux de mots de vieil oncle est exceptionnelle : sprechen / zusprechen / entsprechen (parler / attribuer / répondre-correspondre), hören (auf) / zuhören / gehören (entendre / écouter (obéir) / appartenir). Jusqu’au fameux : Eigentlich spricht die Sprache. Der Mensch spricht erst und nur, insofern er der Sprache entspricht, indem er auf ihren Zuspruch hört. (« En réalité c’est la langue qui parle. L’homme ne parle que dans la mesure où il répond à (entsprechen : répondre à une norme, être à la mesure, se mettre à l’échelle de la langue), en ce qu’il obéit à son assignation (Zuspruch, aussi : attribution)) ». (Sur les jeux d’étymons chez Heidegger, cf. G.-A. Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande). Le trope de l’habitation poétique est plus largement suspect, après l’hermétisme germain de Heidegger, d’une reconduction de ses partitions : poétique/non-poétique est largement superposable à la division de Sein und Zeit entre authentique et inauthentique. Habiter poétiquement revient en fin de compte pour Heidegger à être vraiment, de plain pied (retour à un bauen (« bâtir ») anhistorique, étymologiquement formé à partir du bin de ich bin (je suis) qui s’entend dans l’articulation « bâtir, habiter, penser »). Au jeu de l’étymologisme, on pourrait tout aussi bien, côté latin, fonder une ontologie modale, une éthique radicale à partir du verbe latin habitare, fréquentatif d’habeo (signifiant donc « avoir souvent »). ↩
- Was ist der Menschen Leben…, début ↩
Ta source-propre
-- Tu serais d’accord pour intervenir depuis le public avec ta source-propre ?
-- Oui mais amplifié quand même ?
-- Tout à fait : source-propre.
Nous avons pensé que tu pourrais intervenir, pendant le concert, depuis ta source-propre, comme commutateur ou membrane vibratile entre l’élément concertant de l’événement et son élément célébrant, mais non concertant.
Ni plein l’un des deux ni béant d’aucun, pas non plus zélé posologue (styliste, bartender)
tu n’incites ni n’empêches, ne mobilises ni n’exonères, assumes une fonction mais
pas spécialement, veux-neux
décidé mais sans souscription
ni au motif
de la reddition dans la fête,
ni au principe exclusif du « nous » de l’Amicale
(te vois soustrait aux guerres d’égards qui sculptent les communautés d’events).
Idéalement déminé donc
et depuis cette tranchée diathétique où rien pas
même la désinvolture n’est select, tu interviens
intermittemment sous ta source-propre, chaque fois là
crestation sponte sua d’un truc
rond
de ses récalcitrances
qui respire par imbibition < > dessiccation
(et de ces mouvements pas sûr de
duquel l’augmente).
Après c’est tout un jeu d’usages avec ta source-propre (silence, saturation,
degré de théâtralité, de gêne, de facétie,
boudin de porte ou vent coulis,
croûte ou mie de la formation,
pendule de ses tendances au bartlebien
et à l’industrieux).
Imaginons-toi boulé dans un coin, sous l’orgue par exemple,
armé de ta seule source-propre,
et comme poignant entre ou dans les chnasons pour dire ou rien dire, idéalement
à ce degré d’empirisme atteint par les grands singes dans l’effort au treat
ou les démêlants d’écouteurs
stresstests cognitifs déréels, très zielorientiert
moments de démunition où la source occupe à ce point
que son propre n’est plus tant dans fluer
que dans un instress hyperdense, pressionnant son objet par tout ce qui chez lui fait
pore, prise, terminal synaptique --
une selvation par absorption.
Bien qu’il faille garder à l’esprit que ce que nous appelons source-propre aujourd’hui n’a guère à voir avec ce qui s’est appelé source-propre pendant des millénaires, nous avons pensé à toi pour une intervention depuis source-propre, car tu nous as semblé le plus moderne interprète de ta source-propre.
Bien sûr, tu n’es pas le mieux placé pour juger de la puissance ou de l’impuissance de ta source-propre, mais que ça ne t’empêche pas
D’INTERVENIR car crois-nous-toi on y gagne toujours ; une intervention entre nous est un jeu où tous sont en cheville, au lieu qu’en boule chacuns sont en cheville avec soi-mêmes et c’est tout de même plus drôle, plus marrant, mieux – entre amis entre célébrants entre concertants – d’être tous en cheville en même temps plutôt que chacuns isolés ratatinés en soi.
Interviens quand tu veux, mais toujours de ta source-propre. Prends cette fidélité absurde comme un exercice de mystique inverse : fantôme astreint, à force de vautrades, à se considérer de plus en plus probable.
Ce mouvement s’appelle l’émotte

C’est pendant le béchage que le jeune reçoit sa première éducation, car dès ce moment la mère et ses oisillons conversent et l’on dit alors des jeunes qu’ils chantent en coquilles. Le jeune sort tout mouillé de sa coquille et pendant vingt-quatre heures reste sous la mère pour se sécher. C’est la période du séchage. Le jeune non encore adulte s’appelle aussi pouillard.
La perdrix piète quand elle fuit à pied sans voler, mais si elle vole au ras du sol, on dit qu’elle rase. Lorsqu’une poule perdrix qui a pondu voit ses œufs détruits ou disparus par un fait quelconque, elle recommence une autre ponte et cela s’appelle un recoquetage. Quand les perdreaux suivent leurs parents sans pouvoir encore voler, ils sont à la traîne. Si la perdrix se cache derrière une motte de terre, cette action s’appelle s’amotter.
La femelle appelle le mâle par son chant spécial et on lui donne à ce moment le nom de chanterelle, en disant d’elle qu’elle rappelle. D’une perdrix accouplée, on dit qu’elle est adouée.
(Cynégétique de la perdrix par un expert en agriculture (chasse, gibier) près les tribunaux.)
Savoir par qui on est chassé, et comment, passe peut-être par débusquer dans la langue des assignations politiques ces indicatifs cynégétiques qui naturalisent les formes de vie, en déterminent les rythmes, en scandent l’existence par la discrétisation des actions et des attitudes, n’en considèrent que ce qui a trait à la croissance ou la reproduction : on dit de lui qu’il chante en coquille, on dit d’elle qu’elle est à la traîne ; c’est la période du séchage ; on dira d’eux qu’ils ont adoués ; on fera remarquer que celui-ci rase tandis que celle-là recoquette.
L’opération par laquelle un lexique emprunté aux patois se conserve intact et s’entretient comme langue de cour (à la fois d’expertise et de connivence) est à mettre en regard de celle par laquelle la langue tribunale, inepte à dialectiser, trouve à s’affermir miraculeusement dans l’égrènement des faits et le sentencieux des sentences.
Le monopole du feu seul offre aux chasseurs une vue flatteuse sur un monde rangé comme un diorama, tenu en respect dans ce genre de légalité organique qui fait les histoires naturelles, avec leurs misérables taxons : « agriculture (chasse, gibier) ».
Quand les petits s’écoquillent seuls, on dit qu’ils cassent. Quand ils cessent de se cacher pour surgir en nombre des mottes, ce mouvement s’appelle l’émotte.
vignette parue dans la revue Hex et diffusée sous forme de tract
Quelque chose qui ne se voit pas
dans un endroit où il n’y a personne
Le 30 avril dernier, pour Artichoke, une reading series perlinoise, Nathalie Quintane a lu un texte intitulé On va faire quelque chose qui ne se verra pas dans un endroit où il n’y a personne. Traduit en ENG et DE et couché sur PDF, format de propriétaire, le texte est augmenté d’une introduction (reproduite ci-dessous) et d’un appareil de notes qui ne manquent pas de produire leur petit effet French Civ 101. Claquer l’img pour accéd àl’ pdf.
La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose.
Sartre, préface aux Damnés de la Terre de Fanon
Le 8 mai 1945, la France célèbre la fin de la Guerre. À Sétif (Algérie), les célébrations prennent la forme d’émeutes indépendantistes dont la répression fait pour cette seule journée plusieurs milliers de morts. Le jour-même où la France éternelle célèbre une nouvelle victoire des Lumières sur la barbarie, elle poursuit l’air de rien une mission civilisatrice dont la législation et les méthodes ont inspiré tous les fascismes (ainsi du code de l’indigénat de 1881, premier « état d’exception » décrété par la République, qui instaure une citoyenneté de second rang et autorise les sanctions collectives et les déportations à l’écart du droit métropolitain). En Algérie comme en métropole, les méthodes contre-insurrectionnelles reprendront les méthodes protogénocidaires : liquidations, tortures, corps jetés dans la Seine ou entassés au stade.
C’est cette perméabilité historique et la porosité des mémoires en charge de cette histoire que le texte de Nathalie Quintane ici publié explore, s’appuyant sur un corpus de paroles dont l’origine parfois obscure ne fait que souligner qu’elles appartiennent à l’air du temps, un air de rien, une petite musique suggestive qui entretient des rapport étroits avec le style français, celui qui jouit, au boudoir comme au comptoir, de n’être jamais univoque. Celui qui, parlant à « tous », s’adresse à certains.
ContinuerEin Querschnitt durch alles (3/3)
On pense, on craint, quand on prépare un bœuf bourguignon, de ne pas vraiment cuisiner un bœuf bourguignon, quand on écrit de la poésie (vers, champs, blocs, ou lignes, ou phrases, ou propositions) de ne pas être en train d’en écrire, quand on fait un film, de ne pas être suffisamment dans le cinéma – ou trop, ce qui revient au même, la posture consistant à vouloir à tout prix se situer dans la Nouvelle Cuisine, l’Anti-Poésie, ou le Non-Cinéma, produit des effets identiques, puisqu’elle présente l’assignation à un lieu, et l’obligation conséquente qu’aurait ce qu’on fait d’y entrer, ou de ne pas désirer y être, comme un impératif. Ce n’est pas un problème de savoir ou de maîtrise technique, mais le désir, soutenu par l’exclusion qui cerne ce dont on s’exclut, de rejoindre le point d’ancrage, l’horizon rêvé où l’on fait du vrai bœuf bourguignon, de la poésie, du cinéma – ceux qui sortent, à reculons ou excités du cinéma / de la poésie, les refondent, mais ceux qui s’y sentent et le revendiquent ne font pas mieux, en les maintenant bien inaliénables, privés.
Nathalie Quintane, Mortinsteinck

eQda : 2. Une putain de rage mitonne dans mon cœur
Version courte : quand le binaire n’amadoue plus, la connaissance est comme rendue momentanément indigeste. Peut-être surtout pour les yeux. Peut-être pas.
Bonjours. Cet épisode porte sur l’épisode précédent. Depuis lui, j’ai eu 30 ans et deux fois suis monté sur scène : une fois pour faire rire par absence de dramaturgie, une autre fois pour faire chier par absence de dramaturgie. Ça n’est ni une chose ni une chose dont je suis fier, mais le temps écoulé en substance depuis l’été dernier a – comme le post de forum reproduit ci-dessus et cousu depuis juin dans la doublure de ma veste – instamment posé la question si je voyais toujours, ayant eu 30 ans, des choses comme j’en voyais plus jeune dans les nuages du ciel ou dans le sperme des draps.
La langue allemande enseigne
- qu’on peut poser la question si… (die Frage ob…) sans passer par de savoir si…2
- qu’on doit faire attention à ne pas être dupe d’elles quand on parle des choses, celles qu’on voit comme celles qu’on croit voir, celles perçues comme celles conçues, parce qu’elles circulent sous deux formes, deux sens, moins binaires que bifrontes : le Ding (un informe dardé : pierre, gland, chat, chien – toute configuration de la matière animée comme inanimée) et la Sache (une belle et authentique question : une dramatique de gland, un débat sur chat, l’affaire pierre, le souci chien – à chaque fois tout un plat).
Il semble évident que la plupart d’entre nous voit la plupart du temps dans tout – ses cieux comme ses draps – toute une production plutôt que du produit produit. C’est que tous nous dramatisons. Tous faisons de gros, gros efforts de dramaturgie pour ne pas nous cantonner à la vue mais accéder à la vision.
On aurait tort de croire que nos efforts de dramaturgie se réduisent aux moments où, monde des mondes, self des selfs, cœur des cœurs et cervelle des cervelles, on s’offre tout son soul sur scène à la grabouille d’un parterre d’yeux verjutés de chiance ou de rire.
Pour se laisser faire indolent de la dramaturgie, il suffit d’un plan ; de même pour se mettre à faire impérieux de la dramaturgie, il suffit d’un espace travaillé par le regard comme fond : cieux, draps, page blanche, scène de théâtre effectivement. Il suffit d’avoir saisi, dans la grabouille d’un mur, d’un ciel, d’un tissu, d’une sauce de salade, ou dans le bordel de déterminations historiques qui saturent la page blanche et la scène, un ensemble et de s’y tenir, plutôt que de s’en tenir à la vue d’un hétéroclite profus.
- « Objets que je vois dans cette tache d’eau (EDIT : de sperme) : Est-ce que vous voyez toujours des choses comme vous en voyiez dans les nuages quand vous étiez plus jeunes ? » ↩
- Existe aussi en fronchais courant, traduit de l’allemand, nobilier, provincial, ancien, contemporain : Essai sur la question si Homere a connu l’usage de l’escriture…, Traité où est examinée la question agitée en ce temps, scavoir si un protestant peut se sauver…, Examen de la question, Si les décimateurs ont l’intention fondée en droit à la perception de la dîme des fruits insolites en Flandre…, Discours sur la question, si ceus qui font profession de la Religion Reformée peuvent en bonne conscience assister le party d’Autriche, Familier Eclaircissement de la question, si une femme a esté assise au Siege Papal de Rome entre Leon IV. et Benoist III., Si toi aussi sur un télésiege tu te pose la question si tu peux sauter, Lettre sur la question si l’essence du corps consiste dans l’étendue, etc. ↩




