Je relis pas­si­ve­ment – et j’en retire comme une ins­pi­ra­tion, comme une déli­vrance – ces phrases toutes simples de Caeiro, par­lant tout natu­rel­le­ment des dimen­sions modestes de son vil­lage, et de ce qui en découle. De là, dit-il, et parce que son vil­lage est tout petit, on peut voir davan­tage de l’u­ni­vers que depuis la ville ; c’est en quoi le vil­lage est plus grand que la ville :

« Parce que j’ai la dimen­sion de ce que je vois,
Et non pas celle de ma taille »

Des phrases comme celles-là, qui semblent pous­ser toutes seules, sans être dic­tées par une volon­té quel­conque, me lavent de toute la méta­phy­sique que j’a­joute spon­ta­né­ment à la vie. Après les avoir lues, je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nom­breux, et je me sens libre, por­té par une splen­deur ailée dont la vibra­tion fré­mit dans mon corps tout entier.

« J’ai la dimen­sion de ce que je vois » ! Chaque fois que je médite cette phrase, avec l’at­ten­tion de tous mes nerfs, elle me semble, tou­jours davan­tage, des­ti­née à rebâ­tir astra­le­ment l’u­ni­vers. « J’ai la dimen­sion de ce que je vois » ! Quelle puis­sance men­tale sans limites, que celle qui va du puits de nos émo­tions les plus pro­fondes jus­qu’aux étoiles les plus loin­taines, qui s’y reflètent et, d’une cer­taine manière, s’y trouvent ain­si à leur tour.

Dès lors, conscient d’a­voir appris à voir, je contemple la vaste méta­phy­sique objec­tive des cieux infi­nis, avec une assu­rance qui me donne envie de mou­rir en chan­tant. « J’ai la dimen­sion de ce que je vois » ! Et la vague clar­té lunaire, tota­le­ment mienne, com­mence à abî­mer de sa lueur indé­cise le bleu à demi noir de l’horizon.

J’ai envie de lever les bras en criant des choses d’une sau­va­ge­rie incon­nue, de lan­cer des phrases aux mys­tères hau­teurs, d’af­fir­mer une nou­velle et vaste per­son­na­li­té face aux grands espaces de la matière vide.

Mais je reviens à moi, et je m’a­paise. « J’ai le dimen­sion de ce que je vois » ! Et cette phrase devient mon âme tout entière, j’y appuie toutes mes émo­tions, et voi­ci que des­cend sur moi, au-dedans, comme sur la ville au-dehors, la paix indé­chif­frable d’un clair de lune à l’é­clat dur qui s’é­lar­git avec la tom­bée de la nuit.

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Le livre de l’intranquillité [Livro do Desassossego com­pos­to por Bernardo Soares, aju­dante de guar­da-livros na cidade de Lisboa, 1982]
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trad.  Françoise Laye
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p. 79–80

J’envie — sans bien savoir si je les envie vrai­ment — ces gens dont on peut écrire la bio­gra­phie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impres­sions décou­sues, sans lien entre elles et ne sou­hai­tant pas en avoir, je raconte avec indif­fé­rence mon auto­bio­gra­phie sans faits, mon his­toire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Que peut-on donc racon­ter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arri­vé, ou bien est arri­vé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le pre­mier cas ce n’est pas neuf, et dans le second cela demeure incom­pré­hen­sible. Si j’écris ce que je res­sens, c’est parce qu’ainsi je dimi­nue la fièvre de res­sen­tir. Ce que je confesse n’a pas d’intérêt, car rien n’a d’intérêt. Je fais des pay­sages de ce que j’éprouve. Je donne congé à mes sen­sa­tions. Je com­prends par­fai­te­ment les femmes qui font de la bro­de­rie par cha­grin, et celles qui font du cro­chet parce que la vie existe. Ma vieille tante fai­sait des patiences pen­dant l’infini des soi­rées. Ces confes­sions de mes sen­sa­tions, ce sont mes patiences à moi. Je ne les inter­prète pas, comme quelqu’un qui tire­rait les cartes pour connaître l’avenir. Je ne les aus­culte pas, parce que, dans les jeux de patience, les cartes, à pro­pre­ment par­ler, n’ont aucune valeur. Je me déroule comme un éche­veau mul­ti­co­lore, ou bien je me fais à moi-même de ces jeux de ficelle que les enfants tissent, en figures com­pli­quées, sur leurs doigts écar­tés, et qu’ils se passent de main en main. Je prends soin seule­ment que le pouce ne lâche pas le brin qui lui revient. Puis je retourne mes mains, et c’est une nou­velle figure qui appa­raît. Et je recommence.
Vivre, c’est faire du cro­chet avec les inten­tions des autres. Toutefois, tan­dis que le cro­chet avance, notre pen­sée reste libre, et tous les princes char­mants peuvent se pro­me­ner dans leurs parcs enchan­tés, entre deux pas­sages de l’aiguille d’ivoire au bout cro­chu. Crochet des choses… Intervalles… Rien…
D’ailleurs, que puis-je tirer de moi-méme ? Que racon­ter ? Une acui­té hor­rible de mes sen­sa­tions, et la conscience pro­fonde du fait même que je vis ces sen­sa­tions… Une intel­li­gence aiguë uti­li­sée à me détruire, et une puis­sance de rêve avide de me dis­traire… Une volon­té morte et une réflexion qui la berce, comme si c’était son enfant, bien vivant. Le cro­chet, oui…

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Le livre de l’intranquillité [Livro do Desassossego com­pos­to por Bernardo Soares, aju­dante de guar­da-livros na cidade de Lisboa, 1982]
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trad.  Françoise Laye
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p. 51 § 12

Tout cela passe, et tout cela ne me dit abso­lu­ment rien, tout est étran­ger à mon des­tin – et même étran­ger à son propre des­tin : un mélange d’in­cons­cience, de ronds à la sur­face de l’eau quand le hasard y jette des cailloux, d’é­chos loin­tains de voix incon­nues – salade col­lec­tive de l’existence.

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Le Livre de l’intranquillité [Livro do Desassossego com­pos­to por Bernardo Soares, aju­dante de guar­da-livros na cidade de Lisboa, 1982]
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trad.  Françoise Laye
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p. 44

that if you can get enough to eat will sus­tain itself can move for­ward & can live till it dies at this moment in this world there are mil­lions of others of your spe­cies who you could say in lan­guage eat stand & site, fuck & shit, ingest pro­create & defe­cate on or near this same ground, whi­che­ver may you like it you sit stand or lie on a world globe orb or cir­cum­stance that’s a pla­net revol­ving on its axis in an orbit around so-cal­led sun what else could you say that’s true ? You could begin to tell how often you remem­ber you’re one of these sorts of beings in this sort of place you could say what it feels like with a memo­ry and how often you feel the pull (not like being famous or consi­de­red beau­ti­ful) out of your self and place which is a place so lit­tle so paro­chial that if you lived in it with­tout the past you might never even know the shape of the earth and not mich about the rest (someone said I love you I want to be you).

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« Life You Are a Being » Utopia
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p. 5

Je suis mal­adroite et bruyante en géné­ral. Mais pen­dant la sieste je suis un lynx. Je sais com­ment chan­ger la facon de mar­cher com­ment gérer le poids de mon corps quand je passe du bois au gra­nit du gra­nit a la moquette de la moquette au fau­teuil. Je conais la manie de chaque porte : Je sais faire les chan­ge­ments de vitesse exacte sur cha­cune pour les ouvrir zéro grin­ce­ment. Je sais com­bien de temps ca prend a chaque per­sonne de s endor­mir. Je sais ce que réveille chaque per­sonne. Ma mere les tout petits bruits. Mon pere les grands bruits. Xeña le contact. Alicia la lumiere Mon frere je sais pas. J ai jamais habi­té avec lui. Il s est cas­sé quand je suis née, Y a juste quelques trucs que je gere pas. Le chat la son­ne­rie les bruits du bar et le téléfone.

La chambre est toute petite. Ya un cana­pé rouge, une télé et une grande fenetre qui done sur un tout petit bal­con avec deux chaises en plas­tique. Du bal­con on voit un gros mor­ceau de la ville. Colons, pré­si­dents, ministres, maires, plein de vieux mecs avec un kink euro­péen en com­mun ont tout don­né pour que la ville res­semble le plus pos­sible au conti­nent de leurs fan­tasmes. Avant la guer­rilla, quand la dic­ta­ture de droite était prete a sor­tir du four, quand le peuple cre­vait de faim, quand le syn­di­cat de la canne a sucre a mar­ché tout le fuking pays allée retour allée retour alée retour pour sin­di­ca­li­ser toul­monde et niker les patrons, quand les terres des gros pro­prié­taires étaient squa­tées sous le dra­peau De La Terre Pour Les Persones Qui La Travaillent, le gou­ver­ne­ment s est dit que ce serait cool, vu les géno­cides contre les popu­la­tions ori­gi­naires et noires qui avaient si bien mar­ché, faire de la bonne pub du pays pour le vendre encore plus a l Europe et aux etats unis. La police tuait les pauvres, les pri­sons se mul­ti­pliaient plus facile que la table de 2 des per­sones dis­pa­rais­saient du jour au len­de­main et l Uruguay était conu comme La Suisse de l Amerique du Sud. Stylé. Quand on regarde la ville du bal­con on voit ce petit coté soeur moche et pauvre de Paris. La suisse de l Amérique du Sud en mode mala­die terminale.

Ca fait quelques anées que j habite plus dans cete chambre. Apres moi ca a été la chambre de ma seur et mon neu­veu, puis ma grand mere, puis main­te­nant c est la chambre du can­cer de ma mere. C est la ou elle passe ses jour­nées, elle a tous ses trucs la. Ses aiguilles, sa laine, la télé. Elle passe toute la jour­née tous les jours sur le cana­pé rouge.
Le cana­pé rouge a tou­jours exis­té mais il a pas tou­jours été rouge. Avant il était gris. Et les chats lont détruit avec leurs grifes et on lui a mis un truc rouge. Ma mere aus­si a chan­gé de cou­leur. A cause de la mala­die elle est jaune main­te­nant, comme un Simpson. Je la trouve sty­lée en jaune.
Aussi elle est chauve de la chi­mio. Ma mere était connue pour ses beaux poils. Une che­ve­lure de god­desse. Comme yen a qui ont des culs, des yeux, ma mere avait sa cri­niere. C est une des seules fois ou je lai vu pleu­rer, quand je lai acom­pañé se raser au Salon de Sheila. Sheila tenait la ton­deuse avec une main, et elle avait l autre posée sur la tete de ma mere. Elles se regar­daient a tra­vers le miroir. Je tenais une des mains de ma mere et une autre coi­feuse toute petite tenait l autre. On pleu­rait toutes les quatre. Bon, a dit Sheila. On a pleure. Maintenant c est fini, Et la ton­deuse s est allu­mé et les yeux de ma mere se sont fer­més, Ses cheu­veux se décro­chaient de sa tete et elle fai­sait une gri­mace come si on lui cou­pait ses membres mais qu elle encais­sait la dou­leur sans se plaindre.

Ma mere va mou­rir dans deux jours.
Ce sera a cause de ma déci­sion de l eme­ner a l hopi­tal pour lui enle­ver plein de liquide de l abdo­men qui est la a cause du can­cer de pan­créas qui main­te­nant s étale par­tout dans son corps.
Ceci déclen­che­ra un bor­del de sub­stances, iones, pla­quetes, machin. Son cer­veau va etre intoxi­qué par son foi, en méde­cin ca s appelle encé­fa­lo­pa­tie hépa­tique. Ses yeux regar­de­ront plus, elle par­le­ra plus, elle com­pren­dra plus. Elle sera com­ple­te­ment ailleur sauf pour dire non a la piqure de mor­fine et a mettre des couches. La pre­miere chose qu elle m a dit quand elle a su qu elle était malade : vous me tuez pas avec des drogues, vous me metez pas de couches.
Ma mere va mou­rir et elle est pas d accord. Elle refuse Les méde­cins me parlent de fases des mala­dies ter­mi­nales d accep­ta­tion. Mon cul. Cette per­sonne va s acro­cher a cette vie come moi au sol de mon ancienne maison.

Ma soeur Alicia c est la reine du plas­tique. Elle a plein de petits per­so­nages de Star Wars, et play mobile. Des acces­soires de bar­bie de toutes sortes. Avec ma mere on dis­cute presque pas. On est d acord sur presque tout. A chaque fois qu elle parle je pense qu elle a rai­son. Et moi quand je parle elle me dit tou­jours que j ai rai­son. Sauf pour le plas­tique. Moi j adore le plas­tique, ca brille ca peut se mouiller ca se casse pas ca a une odeur incroyable. Ma mere déteste. C est de la merde. C est du putain de pétrole. C est la mon­naie de l impé­ria­lisme elle dit. Je sais que le pétrole c est hor­rible et l impé­ria­lisme aus­si. L impé­ria­lisme c est les états unis et on déteste les états unis. Elle répete tou­jours C est a cause des états unis qu on est ou on est. Europe d abord. Europe et les états unis. Moi j aime bien ou on est mais je sais pas ou on serait si on était pas la.

Je dis rien je pense rien mais je vois. Je vois dans les os de son dos je vois dans les poils bébés de son crane je vois dans les larmes qui se fau­filent entre mes orteils. Je vois l his­toire se répé­ter et se répé­ter et Se répé­ter. Toutes les pistes du pas­sé que J ai pu prendre, une dizaine de toutes petites pieces me font voir clair le résul­tat du puzzle 1000 pieces. Je la vois kid­na­per des membres des forces armées je la vois enfon­cer une mitraillette dans le conduc­teur d un camion rem­plit d armes je la vois rem­plir son sac de mater­ni­té d armes. Je la vois a la rue avec son pre­mier bébé. Je la vois perdre son pre­mier bébé aux mains des flics. Dormir a la rue. Seule dans la rue. Crever de faim dans la rue. Enceinte de bébé numé­ro 2, cher­chant toutes les nuits un nou­veau refuge dans un nou­veau petit coin caché de la rue. Partir enceinte au Chili. Acoucher cachée dér­riere un mate­las pour se pro­té­ger des balles. Crever de faim dans le refuge. Partir se réfu­gier en France avec un bebé maigre et un bébé en moins.
Les méde­cins ont rai­son pour une putain de fois.
Elle a grave dépas­sé la moyenne de survie.
Je la vois dans le hlm a Nanterre s enfer­mant dans les toi­letes la tete enfon­cée dans une ser­viete atten­dant que ses yeux arretent de pleu­rer pour se maquiller les bleus pour par­tir tra­vailler dans l ate­lier de cou­ture pour don­ner a man­ger au gamin qui est son fils qu elle a vu la der­niere fois quand il avait dix mois qui vient d arri­ver en France apres huit ans et a sa meilleure amie, sa gamine de sept ans, qui veut etre dan­seuse de bal­let et s ache­ter des fouets et faire tout ce que font les autres gamines de sept ans et au mec qui étu­die la filo donc pas le temps de tra­vailler qui est son mari qui lui a mit les coups qui l ont ren­du experte en silence et maquillage.
Je des­sine des petites vagues
Sur son crane jaune.
Mes petites vagues essayent
D absor­ber un peu la douleur
De me la partager
Sil vous plait sil te plait sil nous plait
Qu elles absorbent
Qu elles absorbent
Qu elles absorbent