Les énon­cés sur l’indianité sont des énon­cés per­for­ma­tifs, non des énon­cés consta­tifs ; de ce fait, ils dépendent de condi­tions de féli­ci­té et non de condi­tions de véri­té (dans le sens d’une cor­res­pon­dance avec un état de choses). Mais, et c’est là le point impor­tant, les condi­tions anthro­po­lo­giques de féli­ci­té d’un tel énon­cé ne sont pas don­nées par des tiers. Surtout, elles ne sont pas ni ne peuvent être don­nées par l’État, le tiers par excel­lence. L’indianité est tau­té­go­rique ; elle crée sa propre référence.

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p. 123
, trad. de P. Delgado modifiée

[À pro­pos de la mobi­li­sa­tion, par l’État bré­si­lien, d’anthropologues au ser­vice d’une enquête ayant pour but de déter­mi­ner qui peut pré­tendre au sta­tut d’« Indien ».]

Cette dis­cus­sion – qui est indien ?, com­ment défi­nit-on son appar­te­nance ? etc. – pos­sède une dimen­sion un peu déli­rante ou hal­lu­ci­na­toire, comme d’ailleurs toute dis­cus­sion où l’ontologique et le juri­dique entrent dans un pro­ces­sus d’accouplement. Des monstres naissent sou­vent de ce pro­ces­sus. Ce sont des monstres pit­to­resques et rela­ti­ve­ment inof­fen­sifs tant que les gens ne se mettent pas à croire en eux. Mais dans le cas contraire, ils nous dévorent. […] Qui est indien ? [Il ne s’agissait pas de] répondre à cette ques­tion, mais de répondre contre cette ques­tion, puisqu’il ne s’agissait pas d’une ques­tion mais d’une réponse, une réponse qu’il fal­lait « remettre en ques­tion », autre­ment dit, récu­ser, ren­ver­ser. […] Comment répondre à la réponse que l’État tenait pour indis­cu­table dans sa ques­tion, à savoir que « indien » était un attri­but déter­mi­nable par ins­pec­tion et nom­mable par osten­ta­tion, une sub­stance douée de pro­prié­tés carac­té­ris­tiques, quelque chose dont on serait capable de dire ce que c’est, et de dire qui satis­fait aux exi­gences d’une telle quiddité.

[…] En fait, plus (ou moins) qu’une manière d’être, l’indianité dési­gnait à nos yeux une cer­taine manière de deve­nir, quelque chose d’essentiellement invi­sible mais non moins effi­cient : un mou­ve­ment infi­ni­té­si­mal inces­sante de dif­fé­ren­cia­tion, et non pas un état mas­sif de « dif­fé­rence » anté­rio­ri­sée et sta­bi­li­sée, à savoir une iden­ti­té. […]

La Constitution de 1988 a juri­di­que­ment (idéo­lo­gi­que­ment) mis un terme à un pro­jet sécu­lier de dés­in­dia­ni­sa­tion, en recon­nais­sant qu’il n’avait pas été atteint. Et c’est ain­si que les com­mu­nau­tés enga­gées dans un pro­ces­sus de dis­tan­cia­tion par rap­port à la réfé­rence indi­gène com­men­cèrent par se rendre compte qu’« être » à nou­veau indien – c’est-à-dire deve­nir à nou­veau indien, reprendre le pro­ces­sus inces­sant qui consiste à deve­nir indien – pou­vait être une chose inté­res­sante. Convertir, revê­tir, per­ver­tir ou sub­ver­tir (comme on vou­dra) le dis­po­si­tif de sujé­tion acti­vé depuis la Conquista de manière à en faire un dis­po­si­tif de sub­jec­ti­va­tion ; arrê­ter de vivre l’indianité dans la souf­france et com­men­cer à s’en réjouir. Une gigan­tesque cathar­sis col­lec­tive, pour reprendre un vieux terme psy­cha­na­ly­tique. Une car­na­va­li­sa­tion eth­nique. Le retour du refou­lé national.

Quel est le pro­blème aujourd’hui ? Autrement dit, com­ment le pro­blème se pré­sente-t-il aujourd’hui ? Il semble qu’il s’agisse d’éviter la bana­li­sa­tion de l’idée et de l’étiquette d’« Indien ». L’inquiétude est claire et nette  : bon, si vous « tout le monde » ou « n’importe qui » (n’importe quel col­lec­tif) se met à se dire indien, cela pour­rait nuire aux propres « Indiens ». La condi­tion d’indigène, condi­tion juri­dique et idéo­lo­gique, pour­rait « ne plus avoir de sens ». C’est là une crainte par­fai­te­ment légi­time. je ne la par­tage pas, mais je la trouve par­fai­te­ment légi­time, natu­relle, com­pré­hen­sible, etc. La crainte de dis­pa­raître. Quoi qu’il en soit… Le rai­son­ne­ment est le sui­vant : si, tout à coup, on devait « recon­naître comme telle » toute com­mu­nau­té qui se reven­dique comme indi­gène auprès des dis­tri­bu­teurs auto­ri­sés d’identité (avant tout l’État). alors ce sont les Yanomami, les Tucano, les Xavante, tous les « vrais indiens » qui, en défi­ni­tive, seraient mis en échec. Il existe un risque de déva­lo­ri­sa­tion de la notion d’Indien, d’une iden­ti­té au rabais. Si, avant, cela coû­tait cher d’être indien, aujourd’hui, c’est vrai­ment deve­nu trop bon mar­ché. Rien de plus facile d’être indien aujourd’hui ; il suf­fit de le pro­cla­mer… Alors per­sonne, prin­ci­pa­le­ment l’État, ne vou­dra plus en acheter.

Mais je n’y crois pas. En fai­sant une très mau­vaise com­pa­rai­son – je dis mau­vaise car la com­pa­rai­son risque de ravi­ver de vieux et gro­tesques sté­réo­types – on pour­rait dire qu’être indien c’est comme ce que disait Lacan sur le fait d’être fou : ne devient pas fou qui veut. Ni celui qui le dit. Car seul est indien celui qui s’en porte garant. […] 

Et c’est jus­te­ment ce que sou­hai­taient faire les anthro­po­logues, garan­tir cette iden­ti­té indi­gène. Sauf qu’ils ne la garan­tissent pas ; seul l’Indien en est le garant. Sur cette ques­tion, le rôle des anthro­po­logues est un peu confus. […] L’anthropologue s’est vu confé­rer une attri­bu­tion qui, à mon sens, s’avère com­pli­quée. Il a fini par déte­nir le pou­voir de dis­cri­mi­ner qui est indien et qui ne l’est pas, ou plu­tôt, la pré­ro­ga­tive de se pro­non­cer avec auto­ri­té en la matière, afin d’instruire l’instance qui détient réel­le­ment ce pou­voir de dis­cri­mi­na­tion, le pou­voir judi­ciaire. Même si l’anthropologue dit tou­jours, ou presque, qu’untel est indien […], peu importe. Le pro­blème n’en réside pas moins dans le fait que l’anthropologue est « en posi­tion de » dire qui n’est pas indien, de dire que quelqu’un n’est pas indien. Et il peut le faire.

Quoi qu’il en soit, le fait de se sen­tir auto­ri­sé à répondre situe déjà, dès le départ, l’anthropologue quelque part entre le juge […] et l’avocat de la défense […]. C’est comme si un pro­cu­reur se met­tait à dire […] : « l’accusé n’est pas indien, sa pré­ten­due iden­ti­té indi­gène est une fausse iden­ti­té » ; et puis vous, vous avan­cez comme le ferait l’avocat de la défense en disant « non, il est vrai­ment indien, son iden­ti­té est authen­tique et légitime ».

Tout va bien, tout est nor­mal et démo­cra­tique. Mais la ques­tion conti­nue tou­jours de se poser dans les mêmes termes : la ques­tion demeure de savoir qui est quoi. De toute évi­dence, il est dif­fi­cile d’ignorer la ques­tion une fois que l’État et son cadre juri­di­co-légal fonc­tionnent comme des mou­lins pro­duc­teurs de sub­stances, de caté­go­ries, de rôles, de fonc­tions, de sujets, de titu­laires de tel ou tel droit, etc. Ce qui n’a pas été estam­pillé par les auto­ri­tés com­pé­tentes n’existe pas – cela n’existe pas car cela a été pro­duit en dehors des normes et des stan­dards, cela n’a pas reçu le label de qua­li­té. Ce qui ne figure pas dans le dos­sier, etc. La loi c’est la loi, etc. et après tout, il faut admi­nis­trer la nation ; il faut gérer la popu­la­tion et le ter­ri­toire. Comme on dit.

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trad.  Pierre Delgado
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p. 100–103 & 108–112

« Tout », dans la pen­sée indi­gène telle que je l’imagine, ne désigne pas une tota­li­té actuelle. Il n’y a pas de col­lec­tion finie, fer­mée et énu­mé­rable de sujets, à côté d’une autre, éga­le­ment finie et énu­mé­rable, de non-sujets, comme deux classes mutuel­le­ment exclu­sives et exhaus­tives, consti­tu­tives d’un « tout » comme hori­zon onto­lo­gique. Il ne s’agit pas d’un sys­tème de la nature, d’une taxi­no­mie ou d’une clas­si­fi­ca­tion fixe figu­rant dans des listes offi­cielles. Le pers­pec­ti­visme amé­rin­dien n’est pas une sorte de typo­lo­gie ; ce n’est pas une « forme pri­mi­tive de clas­si­fi­ca­tion ». Tout dans la pen­sée indi­gène peut être sujet ; mais il est impos­sible de savoir si tout (dans le sens : tout et n’importe quel exis­tant) est sujet. En réa­li­té, cela n’a aucun sens de se deman­der si tout est sujet, ou com­bien d’existants sont sujets, etc. Car il s’agit plus d’une vir­tua­li­té que d’une actua­li­té. Tout (à noter qu’il ne s’agit pas du même « type » de « tout » dont je par­lais jusqu’à pré­sent) est ici émi­nem­ment contin­gent : quels rêves rêvés par quelles per­sonnes, quelles visions éprou­vées par quels cha­manes, quels mythes racon­tés par quels anciens sont évo­qués par quelle com­mu­nau­té indi­gène par­ti­cu­lière à tel moment don­né. Tout peut être sujet ; mais seul compte ce qui inté­resse et a inté­res­sé his­to­ri­que­ment (micro-his­to­ri­que­ment) un col­lec­tif indi­gène spécifique.

Les peuples du Haut-Xingu affirment qu’il y a des mar­mites-esprits qui sont des per­sonnes ; que les mar­mites-esprits remontent à des temps mythiques ; que les cha­manes d’aujourd’hui peuvent inter­agir avec de telles mar­mites-per­sonnes sous cer­taines condi­tions ; et que ces mar­mites-là peuvent pro­vo­quer des mala­dies chez les êtres humains. Les Araweté avec qui j’ai vécu, et qui habitent loin du Haut-Xingu, trou­ve­raient quelque peu absurde une telle idée. Comment une mar­mite peut-elle être une per­sonne ?! Mais si un cha­man ara­we­té avait rêvé qu’il par­lait avec un pichet de bière de maïs, et que ce der­nier lui avait répon­du… je suis presque sûr que les pichets, pour une période (de manière contin­gente) plus ou moins longue, seraient évo­qués dans les spé­cu­la­tions sur les esprits sus­cep­tibles d’être la cause de tel ou tel évé­ne­ment mar­quant. Le contexte et l’expérience per­son­nelle (sin­gu­lière ou col­lec­tive) sont déci­sifs ici. Toute pen­sée n’est pas sco­las­tique. Et celle des peuples indi­gènes l’est rarement.

Si Descartes nous a appris, à nous Modernes, à dire « je pense donc je suis » – à dire, donc, que la seule vie ou exis­tence que je suis capable de pen­ser comme étant indu­bi­table est la mienne propre –, le pers­pec­ti­visme amé­rin­dien, lui, com­mence par l’affirmation dou­ble­ment inverse : « l’autre existe, donc je pense ». Et si celui qui existe est autre alors sa pen­sée est néces­sai­re­ment autre que la mienne. Peut-être devrais-je conclure que si je pense, alors moi aus­si je suis un autre. Car seul l’autre pense, seule la pen­sée comme puis­sance d’altérité est inté­res­sante. Ce qui serait une bonne défi­ni­tion de l’anthropologie. […] Et il suf­fit d’exister afin de pou­voir être pen­sé comme sujet, et donc se pen­ser comme sujet, c’est-à-dire comme sujet d’une pers­pec­tive. Mais atten­tion à ce « de » : c’est le sujet qui appar­tient à une pers­pec­tive et pas le contraire. La pers­pec­tive est moins quelque chose que l’on tient, que l’on pos­sède, et bien plus quelque chose qui tient le sujet, qui le pos­sède et qui le porte, c’est–à‑dire qui le consti­tue comme sujet. « Le point de vue crée le sujet » – telle est la pro­po­si­tion pers­pec­ti­viste par excel­lence, celle qui dis­tingue le pers­pec­ti­visme du rela­ti­visme ou du construc­tion­nisme occi­den­taux, qui avancent, au contraire, que « le point de vue crée l’objet ».

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trad.  Pierre Delgado
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p. 82–83

Je me méfie beau­coup des jus­ti­fi­ca­tions poli­tiques de la recherche. Je ne trouve pas cela très noble de se jus­ti­fier en fai­sant appel, en géné­ral de manière osten­ta­toire, à l’importance poli­tique de ce que l’on fait. Les dan­gers de l’autosatisfaction sont énormes (encore une fois, tout orgueil est une honte). Enfin, com­bien de fois ai-je vu cet « enga­ge­ment poli­tique » ser­vir en quelque sorte de tran­quilli­sant épis­té­mo­lo­gique… Je n’ai aucune sym­pa­thie pour ce genre de chose. Les tran­quilli­sants, je trouve ça très bien, mais quand il s’agit de pen­ser, je pré­fère les excitants.

Je me demande si ce n’est pas en cela que consiste vrai­ment le sen­ti­ment d’appartenir à une nation : avoir toutes les rai­sons per­son­nelles d’avoir honte, tout aus­si per­son­nelles (si ce n’est plus) que celles tou­jours rabâ­chées d’être fier. Quand les­dites « rai­sons » ne sont pas, comme je le soup­çonne, presque tou­jours les mêmes. Toute fier­té avoue une honte. Et toute honte doit payer le prix fort afin de pou­voir disparaître.

Bref, je suis bré­si­lien, entre autres choses. J’y pense rare­ment ; et quand j’y pense, c’est même par­fois agréable. Comme l’a très bien dit Tom Jobim, quand il est reve­nu à Rio après avoir vécu quelques années aux États-Unis : « Là-bas, c’est sym­pa, mais c’est la merde ; ici c’est la merde, mais c’est sym­pa… » C’est tel­le­ment vrai. Quoi qu’il en soit, en tant que cher­cheur, je ne me sens pas obli­gé d’avoir comme objet de recherche ce que l’on appelle la « réa­li­té bré­si­lienne », une notion bien curieuse et intra­dui­sible. On n’exige pas cela des mathé­ma­ti­ciens ni des phy­si­ciens. Les phy­si­ciens bré­si­liens n’étudient pas la « réa­li­té bré­si­lienne ». Sauf erreur (de ma part ou de la leur), ils étu­dient la réa­li­té, sim­ple­ment. Pourquoi un cher­cheur en sciences sociales bré­si­lien ne pour­rait-il pas faire la même chose ? À mes yeux, le Brésil est une cir­cons­tance, pas un objet […].

Je ne m’intéresse pas à la « ques­tion natio­nale », ni à une quel­conque « théo­rie du Brésil ». Je ne m’intéresse pas non plus à la « ques­tion indi­gène », qui est le nom du pro­blème que repré­sente pour la classe et l’ethnie domi­nantes du pays l’existence pas­sée, pré­sente et future des peuples indi­gènes. Ce qui m’intéresse, ce sont les ques­tions indi­gènes – au plu­riel. J’entends par là les ques­tions que les cultures indi­gènes se posent à elles-mêmes et qui les consti­tuent en tant que cultures dis­tinctes de la culture domi­nante. Disons que ce qui m’intéresse ce ne sont pas Indiens comme fai­sant par­tie du Brésil, mais les Indiens tout sim­ple­ment ; pour moi, si une chose fait par­tie d’une autre chose, c’est bien le « Brésil » qui fait par­tie du contexte des cultures indi­gènes, pas le contraire.

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trad.  Pierre Delgado
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p. 37 & 66

En s’appliquant aux socié­tés de tra­di­tion cultu­relle occi­den­tale et à l’organisation poli­tique et éta­tique cen­tra­li­sée, l’anthropologie s’est en grande par­tie limi­tée à pro­je­ter les concepts et le type même d’objets carac­té­ris­tiques de l’anthropologie clas­sique sur le contexte urbain. Ce n’est pas allé très loin ; en effet, pour faire une véri­table pro­jec­tion, il fau­drait que ce soit une pro­jec­tion dans le sens géo­mé­trique du terme : ce qui doit être pré­ser­vé, ce sont les rela­tions, et non pas les termes. Donc, l’« équi­valent » du cha­ma­nisme amé­rin­dien n’est pas le néo­cha­ma­nisme cali­for­nien, ou même le can­dom­blé bahia­nais. L’équivalent fonc­tion­nel du cha­ma­nisme indi­gène c’est la science. C’est le scien­ti­fique, c’est le labo­ra­toire de phy­sique des hautes éner­gies, c’est l’accélérateur de par­ti­cules. Le hochet du cha­man est un accé­lé­ra­teur de particules.

Les Modernes savent, et ceux qui ont lu comme Kant savent – et nous l’avons tous lu – que l’acte de connaître est consti­tu­tif de l’objet de la connais­sance. Mais notre idéal de science se laisse pré­ci­sé­ment gui­der par la valeur de l’objectivité : nous devons être à même de déter­mi­ner la part sub­jec­tive qui entre dans la vision de l’objet, et de ne pas confondre cela avec la chose elle-même. Pour nous, connaître c’est désub­jec­ti­ver autant que pos­sible. On connaît bien quelqu’un quand on réus­sit à le voir de l’extérieur, comme un « objet ». Cela inclut le « sujet » : la psy­cha­na­lyse est une sorte de cas limite de cet idéal occi­den­tal d’objectivation maxi­male appli­quée à la sub­jec­ti­vi­té elle-même. Selon notre vul­gate épis­té­mo­lo­gique, on pré­voit que la science sera un jour capable de décrire la tota­li­té du réel au moyen d’un lan­gage entiè­re­ment objec­tif, sans rési­du. En d’autres termes, chez nous, la bonne inter­pré­ta­tion du réel est celle dans laquelle on est capable de réduire l’intentionnalité de l’objet au niveau zéro. Celle de l’objet et du milieu ambiant : le contrôle de l’« inten­tion­na­li­té ambiante est cruciale ».

Nous savons que les sciences sociales, dans l’idéologie offi­cielle, sont des sciences pro­vi­soires, pré­caires, de second ordre. Toute science doit se regar­der dans le miroir de la phy­sique. C’est-à-dire être gui­dée par le pos­tu­lat selon lequel moins on attri­bue d’intentionnalité à l’objet plus on est à même de le connaître. Plus on est capable d’interpréter le com­por­te­ment humain (ou ani­mal) en termes, pour ain­si dire d’états éner­gé­tiques d’un réseau neu­ro­nal, et non en termes de croyances, dési­rs, inten­tions, plus on est en mesure de connaître le com­por­te­ment. En d’autres termes, plus je désa­ni­mise le monde, plus je le connais. Connaître c’est désa­ni­mi­ser, c’est reti­rer toute sub­jec­ti­vi­té au monde et, idéa­le­ment, y com­pris à soi-même. En fait, du point de vue du maté­ria­lisme scien­ti­fique offi­ciel, nous sommes tou­jours ani­mistes, parce que nous pen­sons que les êtres humains ont une âme. Nous ne sommes pas aus­si ani­mistes que les Indiens, qui pensent que les ani­maux, les plantes, voire les pierres, ont aus­si une âme. Mais si nous conti­nuons à ce rythme-là, nous serons en mesure d’obtenir un monde dans lequel « nous n’aurons plus besoin de cette hypo­thèse », même pas pour les humains. […] 

Je dirais que le moteur de la pen­sée des cha­manes, qui sont les scien­ti­fiques du coin, c’est le contraire. Bien connaître quelque chose c’est être capable d’attribuer le maxi­mum d’intentionnalité à ce que l’on apprend à connaître. Plus je suis capable d’attribuer de l’intentionnalité à un objet, plus je le connais. La « connais­sance véri­table », c’est celle qui est capable d’interpréter tous les évé­ne­ments du monde comme étant des actions, comme étant les résul­tats d’un cer­tain type d’intentionnalité. (Il convient de pré­ci­ser que si tout évé­ne­ment est une action, une action de quelqu’un, alors tout objet est un arte­fact pour quelqu’un.) chez nous, expli­quer signi­fie réduire l’intentionnalité du connu. Chez eux, expli­quer signi­fie appro­fon­dir l’intentionnalité du connu, c’est-à-dire déter­mi­ner l’« objet » de connais­sance comme un « sujet ».

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trad.  Pierre Delgado
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p. 28–30

Le thème mythique de la sépa­ra­tion entre humains et non-humains, c’est-à-dire entre « culture » et « nature » selon le jar­gon consa­cré, n’a pas, dans le cas du peuple indi­gène [pan­amé­ri­cain], la même signi­fi­ca­tion que dans notre mytho­lo­gie évo­lu­tion­niste. La pro­po­si­tion pré­sente des mythes indi­gènes est la sui­vante : les ani­maux étaient des humains et ont ces­sé de l’être, l’humanité est le fond com­mun de l’humanité et de l’animalité. Dans notre mytho­lo­gie c’est le contraire : nous les humains, nous étions des ani­maux et nous avons « ces­sé » de l’être, avec l’apparition de la culture, etc. Pour nous, la condi­tion géné­rique est celle de l’animalité : « tout le monde » est ani­mal, mais cer­tains (êtres, espèces) sont plus ani­maux que les autres : nous, les humains, nous sommes cer­tai­ne­ment les moins ani­maux de tous, mais jus­te­ment c’est le point impor­tant, That’s the point comme on dit en anglais. Par contre, dans les mytho­lo­gies indi­gènes, tout le monde est humain, sauf que cer­tains de ces humains sont moins humains que les autres. Différents ani­maux sont très éloi­gnés des humains, mais ils sont tous, ou presque, à l’origine, humains ou huma­noïdes, anthro­po­morphes ou, sur­tout, « anthro­po­lo­giques » dans le sens où ils com­mu­niquent avec (et comme) les humains. […] 

Cette huma­ni­té anté­rieure aux ani­maux n’est jamais oubliée, parce qu’elle ne s’est jamais dis­si­pée, elle est tou­jours là comme un poten­tiel inquié­tant – juste comme notre ani­ma­li­té « pas­sée » qui per­siste, encore pal­pi­tante sous les nom­breuses couches de ver­nis civilisateur. […] 

L’idée que les ani­maux sont des per­sonnes, idée com­mune à de nom­breuses cos­mo­lo­gies indi­gènes (peut-être pas toutes, du moins si l’idée est posée dans des termes aus­si sim­plistes), ne signi­fie pas que ces Indiens affirment que les ani­maux sont des « per­sonnes comme nous ». Toute per­sonne sen­sée, et les Indiens le sont autant si ce n’est plus que nous, « sait » qu’un ani­mal est un ani­mal et qu’une per­sonne est une per­sonne ; comme le dit quelque part Derrida, même les ani­maux le savent. Mais vu sous cer­tains angles, dans cer­taines cir­cons­tances, pour les Indiens, dire que cer­tains ani­maux sont des per­sonnes trouve toute son sens. Qu’est-ce que cela signi­fie ? Quand, dans une eth­no­gra­phie, vous tom­bez sur une affir­ma­tion du genre « untel dit que les jaguars sont des per­sonnes », il faut être claire sur le fait que la pro­po­si­tion « les jaguars sont des per­sonnes » n’est pas la même chose qu’une pro­po­si­tion tri­viale ou ana­ly­tique du genre « les piran­has sont des pois­sons » (c’est-à-dire : « piran­ha » est le nom d’une espèce de pois­son). Les jaguars sont des per­sonnes, mais sont aus­si des jaguars, tan­dis que les piran­has ne sont pas des pois­sons et aus­si des piran­has… Les jaguars sont vrai­ment des jaguars, tout en ayant un côté obs­cur qui est humain. […] Les jaguars sont des per­sonnes parce que la jagua­ri­té est en même temps une poten­tia­li­té des per­sonnes, et notam­ment des êtres humains.

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trad.  Pierre Delgado
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p. 20–25

Avant de deve­nir écri­vain, Rousseau a décou­vert la force et l’impuissance de la parole. À Bossey, chez les Lambercier, ses pro­tes­ta­tions d’innocence ne lui ont été d’aucun secours : « Les appa­rences me condam­naient. » À Turin, chez les Vercellis, où il a volé un ruban, il accuse la pauvre Marion, il ment avec « une impu­dence infer­nale », et les juges intègres se laissent prendre à son men­songe : « Les pré­ju­gés étaient pour moi. » La parole ne peut rien et peut tout : elle est inca­pable de vaincre les « appa­rences » men­son­gères, et elle est capable d’inspirer des « pré­ju­gés » qui résistent vic­to­rieu­se­ment à la véri­té. Aucune parole ne peut com­mu­ni­quer le sen­ti­ment inté­rieur de l’innocence, tan­dis que la fic­tion trouve cré­dit avec une faci­li­té étrange.

Le lan­gage ne va pas de soi, et Jean-Jacques n’est pas à son aise lorsqu’il faut par­ler. Il n’est pas maître de sa parole, comme il n’est pas maître de sa pas­sion. Il ne coïn­cide presque jamais avec ce qu’il dit : ses mots lui échappent, et il échappe à son dis­cours. Quand il s’adresse aux autres, il est pla­te­ment infé­rieur à lui-même, ou il s’élance élo­quem­ment au-delà de son natu­rel. Son lan­gage, il le sent tan­tôt para­ly­sé par une fai­blesse effa­rou­chée, tan­tôt défor­mé par un excès « invo­lon­taire ». Nous trou­vons Jean-Jacques une fois bal­bu­tiant, embar­ras­sé ; une autre fois, plein d’assurance devant les autres, écra­sant avec ses sen­tences « leurs petits bons mots » — « comme j’écraserais un insecte entre mes doigts ? » Mais chaque fois, ce n’est pas lui, ce n’est pas le vrai Jean-Jacques. Inepte ou ins­pi­ré, il est hors de lui, il est en deçà ou au-delà de lui-même :

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu’on juge de ce que je dois être dans la conver­sa­tion, ou, pour par­ler à pro­pos, il faut pen­ser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de conve­nances dont je suis sûr d’oublier au moins quelqu’une suf­fit pour m’intimider. Je ne com­prends pas même com­ment on ose par­ler dans un cercle… Dans le tête-a-tête il y a un autre incon­vé­nient que je trouve pire ; la néces­si­té de par­ler tou­jours. Quand on vous parle il faut répondre, et si l’on ne dit mot, il faut rele­ver la conver­sa­tion… Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus tôt ma dette j’ai la fureur de vou­loir par­ler. Je me hâte de bal­bu­tier promp­te­ment des paroles sans idées, trop heu­reux quand elles ne signi­fient rien du tout.

Jean-Jacques est mal­adroit dans le monde ; il n’a ni le ton ni l’à‑propos néces­saires. Ce qui est grave, pour lui, ce n’est pas d’être inca­pable de com­mu­ni­quer ses pen­sées ou de sou­te­nir ses idées, mais la dif­fi­cul­té qu’il éprouve à se faire valoir lui-même. Dans un « cercle » du XVIIIe siècle, cha­cun ne défend ses idées que pour défendre sa qua­li­té dans l’opinion des autres. Jean-Jacques bal­bu­tie et se sent hon­teux : son néant de parole équi­vaut à un néant d’être. Il n’est rien s’il ne parle, et lorsqu’il parle, c’est pour ne rien dire, c’est-à-dire pour s’annihiler, comme s’il ne pre­nait la parole que pour se punir de parler.

Si donc Jean-Jacques mani­feste un tel malaise dans la conver­sa­tion c’est qu’il y va de sa propre image, de son moi offert aux regards des autres. Il vou­drait, dans cha­cune de ses paroles, être pré­sent en per­sonne, et être recon­nu pour ce qu’il vaut. Car vivre en socié­té, pour lui, c’est s’exposer à un juge­ment impli­cite qui ne concerne pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est : toute parole mal­adroite dimi­nue Jean-Jacques. Et dans les entre­tiens les plus indif­fé­rents, ce qui est en cause ne lui est jamais indif­fé­rent, puisqu’il y com­pro­met sa figure.

Le mal­en­ten­du que redoute Rousseau ne concerne pas ce dont on parle, mais celui qui parle, lui-même. Il sent ou pressent inté­rieu­re­ment sa valeur, et il ne sait pas la rendre évi­dente. Or le sen­ti­ment inté­rieur de sa valeur ne lui suf­fit pas (s’il lui avait suf­fi, serait-il deve­nu un écri­vain ?) ; sa valeur n’existera pour lui que si elle lui est confir­mée par l’admiration d’autrui.

Bien sûr, il n’acceptera jamais l’opinion que les autres se font de lui. Il n’acceptera jamais les valeurs selon les­quelles les autres pré­tendent le juger. Il ne veut rien par­ta­ger avec eux : il pré­tend s’imposer à eux, s’exposer à leurs yeux comme un être admi­rable et sin­gu­lier. Mais Rousseau bal­bu­tiant se montre inepte, et alors il est vrai­ment inepte, pour lui-même et pour les autres : « En vou­lant vaincre ou cacher mon inep­tie, je manque rare­ment de la mon­trer. » Maladroit, embar­ras­sé, il n’a expo­sé qu’un frag­ment de son carac­tère : son sen­ti­ment lui assure qu’il vaut mieux que cela, mais déjà les autres l’ont jugé, l’ont mécon­nu, lui ont déro­bé le droit de deve­nir lui-même, de mon­trer un visage dif­fé­rent. Qu’on lui en laisse le loi­sir, il sau­ra bien révé­ler un tout autre Jean-Jacques, offrir une tout autre appa­rence. Ainsi Jean-Jacques s’arrache aux « faux juge­ments » des autres, mais dans l’espoir d’inventer un autre lan­gage qui sau­ra les conqué­rir, les obli­ger à recon­naître sa nature et sa valeur excep­tion­nelles : « J’aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que regar­dé comme un homme ordinaire ? »

S’il récuse l’opinion de ses témoins, Rousseau pour­tant ne peut se pas­ser d’eux et renon­cer à se mon­trer, car il n’est rien s’il n’est publi­que­ment recon­nu. II se révolte contre les juge­ments qui l’emprisonnent dans les valeurs reçues, ou qui l’immobilisent dans la figure qu’il a mal­adroi­te­ment affi­chée. Mais tout en contes­tant la vali­di­té des juge­ments exté­rieurs, il tient cepen­dant à res­ter « en vue ». Ne me jugez pas, mais ne ces­sez pas de me regarder…

En effet, Rousseau sou­haite et redoute d’être mécom­pris. Il ne veut pas être com­pris, dans la mesure où être com­pris veut dire être pris : trou­ver une place toute faite dans le sys­tème des valeurs « inau­then­tiques » aux­quelles le monde se sou­met. Non, il ne veut pas qu’on le réduise à n’être qu’un homme de lettres, selon l’acception cou­rante du terme ; le sen­ti­ment que Jean-Jacques a de lui-même est abso­lu­ment unique. Tout en espé­rant que les autres le recon­naî­tront, il refuse d’être recon­nu comme l’un d’entre eux. Il veut être dis­tin­gué : « Quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d’une manière un peu dis­tin­guée. » Quitte à ce que cette « manière un peu dis­tin­guée » puisse pro­vo­quer le scan­dale. Car le scan­dale vaut mieux que de ne pas comp­ter pour les autres. L’échec ne serait pas d’être incom­pris, mais de res­ter igno­ré, de s’être affir­mé déri­soi­re­ment, dans le vide, au milieu de l’indifférence géné­rale. Jean-Jacques a connu maintes fois la décep­tion de s’exhiber inuti­le­ment, de chan­ter de sa plus belle voix sous des fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Qu’il suf­fise de rap­pe­ler, au début du deuxième livre des Confessions, le voyage vers Annecy : « Je ne voyais pas un châ­teau à droite ou à gauche sans aller cher­cher l’aventure que j’étais sûr qui m’y atten­dait. Je n’osais entrer dans le châ­teau ni heur­ter ; car j’étais fort timide. Mais je chan­tais sous la fenêtre qui avait le plus d’apparence, fort sur­pris, après m’être long­temps épou­mo­né, de ne voir paraître ni dames ni demoi­selles qu’attirât la beau­té de ma voix ou le sel de mes chansons ? »…

En pré­sence des autres, il y a mal­en­ten­du. Jean-Jacques ne par­vient pas à paraître ce que son sen­ti­ment lui assure qu’il est :

N’étant pas un sot, j’ai cepen­dant sou­vent pas­sé pour l’être, même chez des gens en état de bien juger : d’autant plus mal­heu­reux que ma phy­sio­no­mie et mes yeux pro­mettent davan­tage, et que cette attente frus­trée rend plus cho­quante aux autres ma stupidité.

Comment sur­mon­te­ra-t-il ce mal­en­ten­du qui l’empêche de s’exprimer selon sa vraie valeur ? Comment échap­per aux risques de la parole impro­vi­sée ? À quel autre mode de com­mu­ni­ca­tion recou­rir ? Par quel autre moyen se mani­fes­ter ? Jean-Jacques choi­sit d’être absent et d’écrire. Paradoxalement, il se cache­ra pour mieux se mon­trer, et il se confie­ra à la parole écrite :

J’aimerais la socié­té comme un autre, si je n’étais sûr de m’y mon­trer non seule­ment à mon désa­van­tage, mais tout autre que je ne suis. Le par­ti que j’ai pris d’écrire et de me cacher est pré­ci­sé­ment celui qui me conve­nait. Moi pré­sent on n’aurait jamais su ce que je valais.

L’aveu est sin­gu­lier et mérite qu’on le sou­ligne : Jean-Jacques rompt avec les autres, mais pour se pré­sen­ter à eux dans la parole écrite. Il tour­ne­ra et retour­ne­ra ses phrases à loi­sir, pro­té­gé par la soli­tude. Il don­ne­ra à son absence le sens le plus fort : la véri­té est absente de cette socié­té, j’en suis absent aus­si, je suis donc la véri­té absente ; en oppo­sant aux autres la valeur de mon moi, je leur oppose l’universelle auto­ri­té de la nature, qu’ils mécon­naissent. Aux yeux de ceux qui vivent dans la confu­sion spi­ri­tuelle, la véri­té est scan­da­leuse et sédui­sante : je serai ce scan­dale et cette séduction.

Pour qu’on sache enfin ce qu’il vaut, Jean-Jacques s’éloigne et se met à com­po­ser des livres, de la musique… Il confie son être (sa per­son­na­li­té) à un paraître d’une autre sorte, qui n’est plus son corps, son visage, sa parole concrète, mais le mes­sage pathé­tique d’un absent. Il com­pose ain­si une image de lui-même, qui s’imposera aux autres à la fois par le pres­tige de l’absence et par la vibra­tion de la sen­tence écrite. Car Jean-Jacques, rêveur pas­sion­né, sait d’expérience que rien n’est fas­ci­nant comme une pré­sence qui s’impose dans et par l’absence. « Hors l’Être exis­tant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. » En pre­nant « le par­ti d’écrire et de se cacher », Jean-Jacques cherche à opé­rer la trans­mu­ta­tion qui lui don­ne­ra, aux yeux des autres, la beau­té de « ce qui n’est pas ».

Écrire et se cacher. On s’étonne de l’égale impor­tance que Rousseau donne à ces deux actes. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Se cacher sans écrire, ce serait dis­pa­raître. Écrire sans se cacher, ce serait renon­cer à se pro­cla­mer dif­fé­rent. Jean-Jacques ne s’exprimera que s’il écrit et se cache. L’intention expres­sive est dans l’un et l’autre geste, dans la déci­sion d’écrire et dans la volon­té de soli­tude. En rom­pant avec les autres, Rousseau entend leur signi­fier que son âme n’est pas faite pour les plai­sirs com­muns. Le geste de la sépa­ra­tion parle autant que le texte même (d’où la néces­si­té où nous nous trou­vons de tenir éga­le­ment compte de la pen­sée de Rousseau et de sa biographie).

L’acte d’écrire vise un résul­tat qui ne peut pas être écrit, un but qui est hors de la lit­té­ra­ture. Ses lec­teurs se méprennent lorsqu’ils pré­tendent enga­ger avec lui un débat d’idées. Ses cri­tiques se four­voient lorsqu’ils dis­cutent ses qua­li­tés d’écrivain. Il ne s’agit pas de cela ; il s’agit d’être recon­nu comme une « belle âme », il s’agit de pro­vo­quer l’effusion d’un accueil qu’on ne lui avait pas accor­dé quand il s’est pré­sen­té en per­sonne. Il se serait pas­sé d’écrire, et même de par­ler, si cet accueil avait été pos­sible au pre­mier coup d’œil.

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chap. 6
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p. 149–153