Avant de m’endormir je pen­sais si long­temps que je ne le pour­rais, que, même endor­mi, il me res­tait un peu de pen­sée. Ce n’était qu’une lueur dans la presque obs­cu­ri­té, mais elle suf­fi­sait pour faire se reflé­ter dans mon som­meil, d’abord l’idée que je ne pour­rais dor­mir, puis, reflet de ce reflet, l’idée que c’était en dor­mant que j’avais eu l’idée que je ne dor­mais pas, puis, par une réfrac­tion nou­velle, mon éveil… à un nou­veau somme où je vou­lais racon­ter à des amis qui étaient entrés dans ma chambre que, tout à l’heure en dor­mant, j’avais cru que je ne dor­mais pas. Ces ombres étaient à peine dis­tinctes ; il eût fal­lu une grande et bien vaine déli­ca­tesse de per­cep­tion pour les sai­sir. Ainsi plus tard, à Venise, bien après le cou­cher du soleil, quand il semble qu’il fasse tout à fait nuit, j’ai vu, grâce à l’écho invi­sible pour­tant d’une der­nière note de lumière indé­fi­ni­ment tenue sur les canaux comme par l’effet de quelque pédale optique, les reflets des palais dérou­lés comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris cré­pus­cu­laire des eaux.

Car la duchesse aimait à rece­voir cer­tains hommes d’élite, à la condi­tion tou­te­fois qu’ils fussent gar­çons, condi­tion que, même mariés, ils rem­plis­saient tou­jours pour elle, car comme leurs femmes, tou­jours plus ou moins vul­gaires, eussent fait tache dans un salon où il n’y avait que les plus élé­gantes beau­tés de Paris, c’est tou­jours sans elles qu’ils étaient invi­tés ; et le duc, pour pré­ve­nir toute sus­cep­ti­bi­li­té, expli­quait à ces veufs mal­gré eux que la duchesse ne rece­vait pas de femmes, ne sup­por­tait pas la socié­té des femmes, presque comme si c’était par ordon­nance du méde­cin et comme il eût dit qu’elle ne pou­vait res­ter dans une chambre où il y avait des odeurs, man­ger trop salé, voya­ger en arrière ou por­ter un corset.

Nous disons bien que l’heure de la mort est incer­taine, mais quand nous disons cela, nous nous repré­sen­tons cette heure comme située dans un espace vague et loin­tain, nous ne pen­sons pas qu’elle ait un rap­port quel­conque avec la jour­née déjà com­men­cée et puisse signi­fier que la mort — ou sa pre­mière prise de pos­ses­sion par­tielle de nous, après laquelle elle ne nous lâche­ra plus — pour­ra se pro­duire dans cet après-midi même, si peu incer­tain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa pro­me­nade pour avoir dans un mois le total de bon air néces­saire, on a hési­té sur le choix d’un man­teau à empor­ter, du cocher à appe­ler, on est en fiacre, la jour­née est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être ren­tré à temps pour rece­voir une amie ; on vou­drait qu’il fît aus­si beau le len­de­main ; et on ne se doute pas que la mort, qui che­mi­nait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impé­né­trable obs­cu­ri­té, a choi­si pré­ci­sé­ment ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voi­ture attein­dra les Champs-Élysées.

Il y eut un moment où les troubles de l’urémie se por­tèrent sur les yeux de ma grand’mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses yeux n’étaient nul­le­ment ceux d’une aveugle et res­taient les mêmes. Et je com­pris seule­ment qu’elle ne voyait pas, à l’étrangeté d’un cer­tain sou­rire d’accueil qu’elle avait dès qu’on ouvrait la porte, jusqu’à ce qu’on lui eût pris la main pour lui dire bon­jour, sou­rire qui com­men­çait trop tôt et res­tait sté­réo­ty­pé sur ses lèvres, fixe, mais tou­jours de face et tâchant à être vu de par­tout, parce qu’il n’y avait plus l’aide du regard pour le régler, lui indi­quer le moment, la direc­tion, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du chan­ge­ment de place ou d’expression de la per­sonne qui venait d’entrer ; parce qu’il res­tait seul, sans sou­rire des yeux qui eût détour­né un peu de lui l’attention du visi­teur, et pre­nait par là, dans sa gau­che­rie, une impor­tance exces­sive, don­nant l’impression d’une ama­bi­li­té exa­gé­rée. Puis la vue revint com­plè­te­ment, des yeux le mal nomade pas­sa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand’mère fut sourde. Et comme elle avait peur d’être sur­prise par l’entrée sou­daine de quelqu’un qu’elle n’aurait pas enten­du venir, à tout moment (bien que cou­chée du côté du mur) elle détour­nait brus­que­ment la tête vers la porte. Mais le mou­ve­ment de son cou était mal­adroit, car on ne se fait pas en quelques jours à cette trans­po­si­tion, sinon de regar­der les bruits, du moins d’écouter avec les yeux. Enfin les dou­leurs dimi­nuèrent, mais l’embarras de la parole aug­men­ta. On était obli­gé de faire répé­ter à ma grand’mère à peu près tout ce qu’elle disait.

— Je ne dor­mais pas, répon­dis-je en m’éveillant.
Je le disais de bonne foi. La grande modi­fi­ca­tion qu’amène en nous le réveil est moins de nous intro­duire dans la vie claire de la conscience que de nous faire perdre le sou­ve­nir de la lumière un peu plus tami­sée où repo­sait notre intel­li­gence, comme au fond opa­lin des eaux. Les pen­sées à demi voi­lées sur les­quelles nous voguions il y a un ins­tant encore entraî­naient en nous un mou­ve­ment par­fai­te­ment suf­fi­sant pour que nous ayons pu les dési­gner sous le nom de veille. Mais les réveils trouvent alors une inter­fé­rence de mémoire. Peu après, nous les qua­li­fions som­meil parce que nous ne nous les rap­pe­lons plus. Et quand luit cette brillante étoile, qui, à l’instant du réveil, éclaire der­rière le dor­meur son som­meil tout entier, elle lui fait croire pen­dant quelques secondes que c’était non du som­meil, mais de la veille ; étoile filante à vrai dire, qui emporte avec sa lumière l’existence men­son­gère, mais les aspects aus­si du songe et per­met seule­ment à celui qui s’éveille de se dire : « J’ai dormi. »

Un beau-frère de ma grand’mère, qui était reli­gieux, et que je ne connais­sais pas, télé­gra­phia en Autriche où était le chef de son ordre, et ayant par faveur excep­tion­nelle obte­nu l’autorisation, vint ce jour-là. Accablé de tris­tesse, il lisait à côté du lit des textes de prières et de médi­ta­tions sans cepen­dant déta­cher ses yeux en vrille de la malade. À un moment où ma grand’mère était sans connais­sance, la vue de la tris­tesse de ce prêtre me fit mal, et je le regar­dai. Il parut sur­pris de ma pitié et il se pro­dui­sit alors quelque chose de sin­gu­lier. Il joi­gnit ses mains sur sa figure comme un homme absor­bé dans une médi­ta­tion dou­lou­reuse, mais, com­pre­nant que j’allais détour­ner de lui les yeux, je vis qu’il avait lais­sé un petit écart entre ses doigts. Et, au moment où mes regards le quit­taient, j’aperçus son œil aigu qui avait pro­fi­té de cet abri de ses mains pour obser­ver si ma dou­leur était sin­cère. Il était embus­qué là comme dans l’ombre d’un confes­sion­nal. Il s’aperçut que je le voyais et aus­si­tôt clô­tu­ra her­mé­ti­que­ment le grillage qu’il avait lais­sé entr’ouvert. Je l’ai revu plus tard, et jamais entre nous il ne fut ques­tion de cette minute. Il fut taci­te­ment conve­nu que je n’avais pas remar­qué qu’il m’épiait. Chez le prêtre comme chez l’aliéniste, il y a tou­jours quelque chose du juge d’instruction. D’ailleurs quel est l’ami, si cher soit-il, dans le pas­sé, com­mun avec le nôtre, de qui il n’y ait pas de ces minutes dont nous ne trou­vions plus com­mode de nous per­sua­der qu’il a dû les oublier ?

Est-ce parce que nous ne revi­vons pas nos années dans leur suite conti­nue jour par jour, mais dans le sou­ve­nir figé dans la fraî­cheur ou l’insolation d’une mati­née ou d’un soir, rece­vant l’ombre de tel site iso­lé, enclos, immo­bile, arrê­té et per­du, loin de tout le reste, et qu’ainsi, les chan­ge­ments gra­dués non seule­ment au dehors, mais dans nos rêves et notre carac­tère évo­luant, les­quels nous ont insen­si­ble­ment conduit dans la vie d’un temps à tel autre très dif­fé­rent, se trou­vant sup­pri­més, si nous revi­vons un autre sou­ve­nir pré­le­vé sur une année dif­fé­rente, nous trou­vons entre eux, grâce à des lacunes, à d’immenses pans d’oubli, comme l’abîme d’une dif­fé­rence d’altitude, comme l’incompatibilité de deux qua­li­tés incom­pa­rables d’atmosphère res­pi­rée et de colo­ra­tions ambiantes ?

Mais si j’avais depuis des années — comme un par­fu­meur à un bloc uni de matière grasse — fait absor­ber à ce nom de prin­cesse de Parme le par­fum de mil­liers de vio­lettes, en revanche, dès que je vis la prin­cesse, que j’aurais été jusque-là convain­cu être au moins la Sanseverina, une seconde opé­ra­tion com­men­ça, laquelle ne fut, à vrai dire, par­ache­vée que quelques mois plus tard, et qui consis­ta, à l’aide de nou­velles malaxa­tions chi­miques, à expul­ser toute huile essen­tielle de vio­lettes et tout par­fum sten­dha­lien du nom de la prin­cesse et à y incor­po­rer à la place l’image d’une petite femme noire, occu­pée d’œuvres, d’une ama­bi­li­té tel­le­ment humble qu’on com­pre­nait tout de suite dans quel orgueil altier cette ama­bi­li­té pre­nait son origine.

Son ama­bi­li­té tenait à deux causes. L’une, géné­rale, était l’éducation que cette fille de sou­ve­rains avait reçue. Sa mère (non seule­ment alliée à toutes les familles royales de l’Europe, mais encore — contraste avec la mai­son ducale de Parme — plus riche qu’aucune prin­cesse régnante) lui avait, dès son âge le plus tendre, incul­qué les pré­ceptes orgueilleu­se­ment humbles d’un sno­bisme évan­gé­lique ; et main­te­nant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mou­ve­ments de ses bras sem­blaient répé­ter : « Rappelle-toi que si Dieu t’a fait naître sur les marches d’un trône, tu ne dois pas en pro­fi­ter pour mépri­ser ceux à qui la divine Providence a vou­lu (qu’elle en soit louée !) que tu fusses supé­rieure par la nais­sance et par les richesses. Au contraire, sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de Juliers dès 647 ; Dieu a vou­lu dans sa bon­té que tu pos­sé­dasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ; ta filia­tion en ligne directe est éta­blie par les généa­lo­gistes depuis l’an 63 de l’ère chré­tienne ; tu as pour belles-sœurs deux impé­ra­trices. Aussi n’aie jamais l’air en par­lant de te rap­pe­ler de si grands pri­vi­lèges, non qu’ils soient pré­caires (car on ne peut rien chan­ger à l’ancienneté de la race et on aura tou­jours besoin de pétrole), mais il est inutile d’enseigner que tu es mieux née que qui­conque et que tes pla­ce­ments sont de pre­mier ordre, puisque tout le monde le sait. Sois secou­rable aux mal­heu­reux. Fournis à tous ceux que la bon­té céleste t’a fait la grâce de pla­cer au-des­sous de toi ce que tu peux leur don­ner sans déchoir de ton rang, c’est-à-dire des secours en argent, même des soins d’infirmière, mais bien enten­du jamais d’invitations à tes soi­rées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en dimi­nuant ton pres­tige, ôte­rait de son effi­ca­ci­té à ton action bienfaisante. »

La flexi­bi­li­té phy­sique essen­tielle aux Guermantes était double ; grâce à l’une, tou­jours en action, à tout moment, et si par exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obte­nait une sil­houette de lui-même, faite de l’équilibre instable de mou­ve­ments asy­mé­triques et ner­veu­se­ment com­pen­sés, une jambe traî­nant un peu soit exprès, soit parce qu’ayant été sou­vent cas­sée à la chasse elle impri­mait au torse, pour rat­tra­per l’autre jambe, une dévia­tion à laquelle la remon­tée d’une épaule fai­sait contre­poids, pen­dant que le monocle s’installait dans l’œil, haus­sait un sour­cil au même moment où le tou­pet des che­veux s’abaissait pour le salut ; l’autre flexi­bi­li­té, comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde à jamais la coquille ou le bateau, s’était pour ain­si dire sty­li­sée en une sorte de mobi­li­té fixée, incur­vant le nez bus­qué qui sous les yeux bleus à fleur de tête, au-des­sus des lèvres trop minces, d’où sor­tait, chez les femmes, une voix rauque, rap­pe­lait l’origine fabu­leuse ensei­gnée au XVIe siècle par le bon vou­loir de généa­lo­gistes para­sites et hel­lé­ni­sants à cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu’ils pré­ten­daient quand ils lui don­naient pour ori­gine la fécon­da­tion mytho­lo­gique d’une nymphe par un divin Oiseau.