Penser dans un autre pays. L’art dans la dia­spo­ra. On les trouve rare­ment chez ceux qui se disent « autoch­tones ». Produits d’expul­sés. Ce qui veut dire que « pen­ser » n’est pas nor­mal. « L’art » ne pousse pas bien dans la terre natale.
Mais les deux peuvent être enfan­tins, même en exil. Adorno :

Depuis que je suis capable de pen­ser, cette chan­son a tou­jours fait mon bon­heur : Entre les monts et la val­lée pro­fonde : c’est l’histoire de deux lièvres qui se réga­laient d’herbe, ils furent abat­tus par le chas­seur et, s’apercevant qu’ils étaient encore en vie, ils déta­lèrent. C’est plus tard seule­ment que je com­pris la leçon de cette his­toire : la rai­son ne peut résis­ter que dans le déses­poir et l’excès ; il faut de l’impuissance pour être vic­time de la folie objec­tive. On devrait faire comme les deux lièvres ; quand le coup part, tom­ber bête­ment et filer. Si, repre­nant ses esprits et, si l’on a encore du souffle, filer. L’aptitude à l’angoisse et l’aptitude au bon­heur sont la même chose […].

On trou­ve­ra dif­fi­ci­le­ment un enfant gran­dis­sant avec la langue alle­mande qui ne soit pas accom­pa­gné par le bon­heur de ces « deux lièvres ». Mais quelques-uns seule­ment ont réa­li­sé la simul­ta­néi­té du « déses­poir et de l’excès » comme fon­de­ments de la « rai­son » ; et qu’elle a besoin de « l’absurde » « pour ne pas être vic­time de la folie objective ».

« Nous » décla­rions « les adultes » comme mani­fes­te­ment fous ; nous étions des étran­gers dans notre propre pays, dans notre propre « culture », comme l’appelaient les fous (et le reste du monde était cen­sé ne pas avoir cette « culture », les Russes et moins encore les « nègres » dont nous écou­tions constam­ment l’impropre par suite de « judaïsation »).
Ils ne vou­laient néan­moins rien recon­naître de l’ampleur du meurtre sys­té­ma­tique. « Un peu trop d’assassinés, concé­dait un peu plus notre père, fonc­tion­naire des che­mins de fer prus­siens de caté­go­rie inter­mé­diaire du côté du bien éter­nel. »
Tout « notre » par­ler était pas­sé du côté des gens du même tage. Là, j’ai eu de la « chance » ; il y avait tou­jours des amis avec qui jouer, dis­cu­ter, boire et lire qui pen­saient réel­le­ment. « On n’a pas de chance, on est dans la chance », ai-je lu plus tard chez Adorno. D’accord, il avait rai­son, comme presque tou­jours, le type.
Freud était tom­bé dans les mains de beau­coup d’entre « nous ». Nous étions des lec­teurs : la lit­té­ra­ture des exi­lés, Thomas Mann, Brecht bien sûr, alors very busy à conqué­rir les scènes du théâtre ouest-alle­mand. À 19 ans : l’Interprétation du rêve de Freud ; au lycée, le Petit orga­non de Brecht ; un jeune pro­fes­seur d’histoire est un jour arri­vé avec le Manifeste du par­ti com­mu­niste, auteur : Karl Marx. Les livres de Tucholsky dans la col­lec­tion roro­ro étaient dans toutes les poches. Ainsi que – en dehors de l’école – Henry Miller.

L’attestation des droits au chô­mage, le numé­ro d’immatriculation, les jus­ti­fi­ca­tifs, etc., créent une appar­te­nance à un corps social main­te­nu en vie et régu­lé par des ins­ti­tu­tions éta­tiques, par des admi­nis­tra­tions qui la financent et pro­duisent ain­si des signes dans les­quels les chô­meurs se recon­naissent et acceptent leur condi­tion. En d’autres termes : tout se passe comme si des per­sonnes licen­ciées deve­naient des élé­ments enre­gis­trés d’une tri­bu d’humains par­ti­cu­liers, certes exclus de l’emploi, mais dotés de normes d’appartenance pré­ci­sé­ment défi­nies : A tribe cal­led « chô­meurs » – une tri­bu à part entière. Selon McLuhan, la ten­dance géné­rale des médias élec­tro­niques est de créer des tri­bus ; des fans de jazz, des por­teurs de bas­kets Nike, etc. Le numé­ro de tri­bu confère aux membres de la tri­bu des chô­meurs une sorte de sta­bi­li­té inat­ten­due – comme s’ils avaient reçu un nou­veau corps ins­ti­tu­tion­nel sériel dont la forme peut être aisé­ment « ava­lée » par le pays, même quand on a 5 ou 6 mil­lions de per­sonnes « sans tra­vail », dans des pro­por­tions qui avaient, un demi-siècle plus tôt, pré­ci­pi­té ce pays dans l’abîme et dans la folie, et conduit d’autres pays au bord.

Les formes de sur­vie à nous concé­dées s’épuisent sou­vent dans le plai­sir de faire mar­cher la machine, de s’y enclen­cher comme rouage, etc. Mais cela aus­si se passe de plus en plus dans l’isolement, celui des loge­ments ou des bureaux, la masse ameu­tée est elle aus­si en train d’être annexée par les foules rivées aux médias et contrô­lées par les médias, que l’on pour­rait épin­gler avec le terme impro­bable de masses invi­sibles. Elle n’a pas pour seul sta­tut celui de « foule ameu­tée plan­quée », elle a aus­si d’autres plai­sirs, change d’état, vit des sau­ve­tages, a des révé­la­tions, a aus­si ses propres angoisses. Les dif­fé­rentes « masses invi­sibles » devant l’écran changent de forme et de com­po­si­tion, tout comme d’affects, en quelques secondes. Mais cette masse ne devient ouverte qu’exceptionnellement ; c’est un indice signi­fi­ca­tif de l’accroissement des foules média­te­ment organisées.
La par­ti­ci­pa­tion à cette masse invi­sible peut aus­si se faire en dépo­sant un bul­le­tin de vote lors d’une élec­tion ; le bul­le­tin de vote en guise de lin­ceul ou de signe de bien­ve­nue aux quelques mil­liers de deman­deurs d’asile.

De même que la masse invi­sible des bacilles/virus a héri­té des diables au début de ce siècle (quan­ti­té infi­nie ras­sem­blée dans un espace mini­mal), les médias ont eux-mêmes héri­té de la masse des bacilles/virus. Mais héri­ter n’est pas le bon mot (les virus ne dis­pa­raissent jus­te­ment pas, au contraire : ils débordent sur les tech­no­lo­gies) ; il serait plus exact de par­ler d’alimentation réci­proque. Les virus arrivent iné­luc­ta­ble­ment comme l’image hert­zienne, l’image hert­zienne sur­vient iné­luc­ta­ble­ment comme virus. Les masses invi­sibles se servent de plus en plus de la vitesse de la lumière, les infec­tions pro­duites par lles (re)transmissions ont pour ain­si dire détrô­né les anciens fan­tômes pour ensuite les res­sus­ci­ter média­ti­que­ment, sous forme ciné­ma­to­gra­phique de Poltergeist & Alien, n°1 à n‑ième.
Les meilleures preuves de la domi­na­tion éta­blie des fan­tômes (re)transmis se trouvent dans le livre Hystories d’Elaine Showalter : le « i » de his­to­ry est rem­pla­cé par le « y » de hys­te­ria, un mélange entre hys­té­rie et his­to­ry, un mot her­ma­phro­dite pour la réa­li­té d’(es) histoire(s) (non) advenue(s).

Showalter a iden­ti­fié, sur­tout aux États-Unis, six grands syn­dromes psy­cho­gènes qui appar­tiennent aux années 1990 comme la Love Parade ou le Tamagotchi : le syn­drome de la guerre du Golfe, la per­son­na­li­té mul­tiple, la mémoire retrou­vée (sur­tout d’abus sexuels) (« Recovered Memory Syndrome »), l’abus au cours de rituels sata­niques, l’enlèvement par des extra­ter­restres et la fatigue chro­nique. Pour tous ces syn­dromes, des groupes d’entraide ont depuis long­temps pous­sé comme des cham­pi­gnons ; on trouve des méde­cins, des thé­ra­peutes et des cli­niques spé­cia­li­sés dans leur trai­te­ment, et des jour­na­listes qui se sont fait connaître avec des repor­tages sur le sujet. Et on ne parle pas ici d’une ving­taine de per­sonnes : sur les 697 000 sol­dats amé­ri­cains déployés dans le Golfe, 60 000 ont décla­ré souf­frir de troubles inex­pli­qués qu’ils attri­buent à des expé­riences secrètes menées par le gou­ver­ne­ment avec des gaz neu­ro­toxiques et autres pro­duits chi­miques. David Finkelhor, un thé­ra­peute qui écrit sur les abus sexuels, estime que 62 % des per­sonnes concer­nées sont des femmes. Le Times rap­por­tait récem­ment qu’en Angleterre 24 000 enfants avaient souf­fert d’un syn­drome de fatigue chro­nique, et que ce n’était là que « la pointe de l’iceberg ».

– pour citer Mariam Lau dans un article sur Hystories de Showalter (« Der Wille zum Wahn », taz, 13 sep­tembre 1997). Les chiffres et pour­cen­tages scin­tillent tels d’impudentes pointes d’icebergs de phé­no­mènes fan­to­ma­tiques, sur les­quels le paque­bot des cli­niques pri­vées et les colosses radio­té­lé­vi­sés ont mis le cap pour déployer leur flotte tita­nique. Au tohu-bohu de la glace qui se brise, au bruit des hélices et aux coui­ne­ments affo­lés des sou­ris de l’entrepont se mêle le mot dis­cret et néan­moins grave de « psy­cho­gène ». Qu’est-ce qu’il fait là ?
Les sol­dats chez qui le syn­drome de la guerre du Golfe est une consé­quence réelle d’intoxications ou de trau­mas subis existent ; de même que nombre de viols « remé­mo­rés après coup » ont dû avoir lieu. Et le syn­drome de fatigue chro­nique touche des ado­les­cents sans le moindre signe qui ren­drait vrai­sem­blable l’hypothèse d’une ori­gine psy­cho­gène ; de jeunes gens tout ce qu’il y a de plus reliés au réel qui ont mani­fes­te­ment été tou­chés par une épi­dé­mie inconnue.
La phrase dite en pas­sant par Freud, selon laquelle « il n’y a pas de signe de réa­li­té dans l’inconscient » – pro­duit de vingt ans de tra­vail achar­né dans l’iceberg de la psy­ché humaine (ou vien­noise) – s’applique pré­ci­sé­ment ici : le fait que des mil­liers de sol­dats reve­nant de la guerre du Golfe souffrent d’empoisonnements réels (et non d’une puce élec­tro­nique secrè­te­ment gref­fée dans le cul), le fait que des mil­liers d’ados bri­tan­niques souffrent d’une fatigue qui pré­sente tous les signes d’une infec­tion ou d’un empoi­son­ne­ment inex­pli­qué (et non d’une ima­gi­na­tion hys­té­rique) – au même titre que les viols avé­rés – ne changent rien au fait que les deux voies – les malades « avé­rés » comme les « non-avé­rés » – sont éga­le­ment jus­ti­fiés dans leur pré­ten­tion à être recon­nus comme « réels ». Réels, aus­si bien qu’ir-réels, ils le sont l’un comme l’autre. Seul le terme « psy­cho­gène » n’a rien à faire là pour dési­gner la lignée la plus « ima­gi­naire ». Pourquoi devrait-on consi­dé­rer comme « psy­cho­gène » ce qui est sur toutes les lèvres et dans toutes les oreilles, parce que cela sort, à haute fré­quence et inten­si­té, de tous les canaux média­tiques ? Ce sont, du moins sous forme de mani­fes­ta­tion médiale-sérielle, des syn­dromes du broad­cas­ting, ni psy­cho­gènes (= indi­vi­duels), ni épi­dé­miques (= cau­sés par un virus inconnu).
Il se peut que même le livre de Showalter oublie par­tiel­le­ment son propre sous-titre : Hysterical Epidemics and Modern Media. Sous-titre sou­li­gnant que ce sont tou­jours des épi­dé­mies trans­mises, des épi­dé­mies élec­tro­ni­que­ment dif­fu­sées, média­ti­que­ment orga­ni­sées qui conduisent à cer­tains symp­tômes « hys­to­riques ». Le carac­tère com­mun du deve­nir-trans­mis est son signe de réa­li­té – un grand avan­tage. Les gens « sim­ple­ment intoxi­qués » ne dis­posent pas d’un tel signe de réa­li­té ou seule­ment dans une bien plus faible mesure. La série trans­mise n’en appa­raît que plus forte.
Le fait de pas­ser en per­ma­nence sur les ondes peut certes d’une part ren­for­cer l’apparition de paniques hys­té­riques mais four­nit de l’autre un effet fon­da­men­tal de sta­bi­li­sa­tion. Le cer­ti­fi­cat : je fais par­tie d’une série mys­té­rieuse publi­que­ment recon­nue, par­tie de la série-fatigue chro­nique, je n’ai pas besoin de le cacher, au contraire, « je sommes nom­breux », « je » est un objet expo­sé de la série, je est une pièce d’exposition ambu­lante, déles­té en don­nant au phé­no­mène de défaillance une touche de nor­ma­li­té au quo­ti­dien, et en l’extirpant de la nor­ma­li­té : le mal de tête n’est plus du tout le même quand soixante mille autres le par­tagent ; soixante mille per­sonnes avec les mêmes symp­tômes, toutes confir­mées par le centre émet­teur comme fai­sant par­tie du post-Gulf-War-syn­drom. Le signe de réa­li­té sou­hai­té de sa patho­lo­gie est donc le signe de série (re)transmis. Les per­sonnes souf­frant de l’étiologie des ondes par­ti­cipent ain­si au carac­tère de réa­li­té de la dou­leur « plus réelle » des intoxiqués.
L’amalgamation des syn­dromes (re)transmis avec cer­tains genres lit­té­raires, musi­caux ou ciné­ma­to­gra­phiques que constate Showalter n’a donc rien de sur­pre­nant, elle est de rigueur. Nombre d’« épi­dé­mies hys­té­riques » « sont aujourd’hui pré­ci­sé­ment imbri­quées dans un genre lit­té­raire par­ti­cu­lier : la per­son­na­li­té mul­tiple avec la confes­sion, l’abus au cours de rituels sata­niques avec l’histoire d’horreur, l’enlèvement par des extra­ter­restres avec la science-fic­tion », écrit la cher­cheuse en littérature.

Les membres des séries syn­dro­miques telles que décrites par Showalter n’ont pas besoin de se ras­sem­bler pour être recon­nus comme des par­ties de séries ; ils n’ont pas besoin de se connaître entre eux, de se maté­ria­li­ser en une masse concrète dans une rue ou une place quel­conque pour être valables ; c’est ce qui dis­tingue fon­da­men­ta­le­ment leur mode de consti­tu­tion de toute for­ma­tion de masse. Mais ils peuvent deve­nir des masses sous cer­taines conditions.
Showalter rap­porte que les femmes amé­ri­caines qui font par­tie de la série des vic­times d’abus sexuels dans la petite enfance tiennent régu­liè­re­ment des sur­vi­val mee­tings, des réunions de sur­vi­vantes. Avec deux effets : l’un interne, qui est un effet de masse – nous for­mons un seul grand corps de femmes qui ont été vio­lées –, et l’autre externe, qui a à voir avec le fait de deve­nir visibles – nous sommes encore là, nous avons sur­vé­cu ! L’outing télé­vi­sé, le fait d’être enre­gis­trées et dif­fu­sées est pro­mu au rang de preuve ultime et valable d’existence. Le sta­tut de série est plus impor­tant qu’une « gué­ri­son » : le moi (seul) n’est rien, mais 5 mil­lions de femmes vio­lées ne peuvent pas se trom­per (= mentir).
À par­tir de là, on peut peut-être retour­ner la phrase de Marshall McLuhan selon laquelle chaque nou­veau médium tech­nique est un pro­lon­ge­ment du corps humain : les corps humains, dans leur forme d’existence sérielle, sont des appen­dices et des pro­lon­ge­ments des médias tech­niques. Et la forme d’existence sérielle croît par rap­port à celle de l’humain comme par­tie de la masse.

L’écriture de Canetti sur la vio­lence traite de la manière de se défaire des Befehlsstachel, des « aiguillons lais­sés par les ordres » que tous les humains ont reçus de l’extérieur dans leur cor­po­réi­té (et qui hantent ensuite leurs / nos rêves). Chaque cri, chaque coup du père, de l’officier ou d’un quel­conque sup­pli­cia­teur, chaque offense ou dépré­cia­tion ver­bale, chaque regard de tra­vers entre dans le corps tel un aiguillon et y reste. Le corps ne se débar­rasse de ces bles­sures et cica­trices qu’en trans­met­tant ces aiguillons à quelqu’un d’autre – ce qui signi­fie que le sup­pli­cié devient lui-même un sup­pli­cia­teur ; la vio­lence est alors dépla­cée. À moins qu’il ne s’en débar­rasse dans la masse humaine. La masse, chez Canetti, n’est pas celle de la phi­lo­so­phie euro­péenne bour­geoise (éli­taire), pour laquelle elle est le terme néga­tif par excel­lence : les débiles, le pro­lé­ta­riat, les ignares, les gogols ; « l’homme de la masse », qui, en poli­tique, court der­rière n’importe quel gros con, adore les figures de chef. Canetti voit dans la masse le poten­tiel de l’exact oppo­sé. Celui ou celle qui s’ouvre à elle se façonne un nou­veau corps. Dans ce nou­veau corps, l’individu peut se méta­mor­pho­ser, prendre conscience de ses sen­ti­ments, les por­ter au-dehors sans trans­mettre vio­lem­ment l’aiguillon aux autres : fan­tas­tique pro­ces­sus cor­po­rel. Hauntology potentialisée.

Ainsi donc, même en ce qui concerne le simple pro­jet de réta­blis­se­ment, les objec­tifs et les concep­tions de l’état à réta­blir sont variables ; bien plus : chaque socié­té en par­ti­cu­lier déter­mine sa propre « norme » de retour à la san­té. Pour la socié­té capi­ta­liste la san­té c’est l’aptitude à gagner sa vie, pour les Grecs, celle à jouir de la vie ; pour le Moyen Age, c’est la facul­té de croire : la mala­die pas­sait alors pour un péché (de là l’horrible trai­te­ment infli­gé aux fous que l’on cou­vrait de chaînes et que l’on jetait au cachot); le mieux réus­si était donc celui qui com­met­tait le moins de péchés. C’est ain­si que Catherine de Sienne qui, aux yeux de tout méde­cin bour­geois éclai­ré d’aujourd’hui, est une hys­té­rique, était consi­dé­rée comme tout ce qu’il y avait de plus nor­mal. Il ne serait jamais venu à l’idée d’un méde­cin médié­val de vou­loir gué­rir le genre de phé­no­mène incar­né par cette femme, d’ailleurs sem­blable inter­ven­tion n’aurait pas signi­fié le retour salu­taire à un état pré­ten­du­ment ori­gi­nel, mais bien la méta­mor­phose en un état alors encore presque inexis­tant, par­tant l’acquisition d’une san­té recon­nue ulté­rieu­re­ment seule­ment et consi­dé­rée comme nor­male par l’homme moderne. De même, aus­si grand méde­cin que pût être Jésus et aus­si bonne phar­ma­cienne que pût être son Eglise, la gué­ri­son des malades par la prière eût été incom­pré­hen­sible en des temps pieux. Car si le Moyen Age connais­sait les prières sudo­ri­fiques, laxa­tives et propres à apai­ser les convul­sions, il igno­rait tout de celles des­ti­nées à rendre à l’homme d’affaires son rendement

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 29

On ne peut donc guère espé­rer déli­vrer le corps de ses maux à par­tir de lui seul. C’est pour­quoi tous ceux qui cherchent à amé­lio­rer notre situa­tion en n’agissant que sur la san­té sont à ce point petits-bour­geois et gro­tesques, qu’il s’agisse des végé­ta­riens, des consom­ma­teurs pas­sion­nés de plantes ou encore des adeptes de la tech­nique res­pi­ra­toire. Tout cela est bien déri­soire face à la misère réelle, aux mala­dies engen­drées non par les fai­blesses du corps mais par la faim vio­lente, non par la façon incor­recte de res­pi­rer mais par la pous­sière, la fumée et le plomb. Certes il y a des gens qui res­pirent de la bonne manière, qui asso­cient les pou­mons bien aérés, le main­tien déga­gé et droit de la cage tho­ra­cique, souple jusqu’à un âge avan­cé, avec un sen­ti­ment agréable de sa propre valeur. Toutefois la condi­tion sine qua non pour en arri­ver là est l’argent, qui est bien plus salu­taire au dos cour­bé que l’art de respirer.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 31

Un corps repu n’aurait aucune rai­son de se plaindre. S’il n’était pri­vé ni de vête­ments, ni d’abri, autre­ment dit de presque tout. S’il n’était pri­vé d’amis et si la vie se dérou­lait faci­le­ment et pai­si­ble­ment au lieu d’être la tour­mente qu’elle est deve­nue pour la plu­part des hommes. Mais voi­là, ce n’est que dans la fable, tou­jours très révé­la­trice, et le conte poli­tique que l’on ren­contre les petites-tables-qui-se-dressent-toutes-seules et le pays de cocagne. Tout comme la Fontaine de Jouvence dans l’image-souhait médi­cale, le pays de cocagne confine lui aus­si à l’utopie sociale, il en est le pré­lude joyeux. Tous les hommes y sont égaux, c’est-à-dire qu’ils y sont tous bien lotis, et il n’y est ques­tion ni d’effort pénible, ni de tra­vail. Les alouettes rôties leur tombent dans la bouche et ce qui y est espé­ré est déjà gagné ; tout rêve et toute chose s’offrent d’eux-mêmes comme des biens d’usage courant.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 36