De tous les modes de pro­duc­tion de l’amour, de tous les agents de dis­sé­mi­na­tion du mal sacré, il est bien l’un des plus effi­caces, ce grand souffle d’agitation qui par­fois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plai­sons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aime­rons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fal­lait, c’est que notre goût pour lui devînt exclu­sif. Et cette condi­tion-là est réa­li­sée quand — à ce moment où il nous fait défaut — à la recherche des plai­sirs que son agré­ment nous don­nait, s’est brus­que­ment sub­sti­tué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impos­sible à satis­faire et dif­fi­cile à gué­rir — le besoin insen­sé et dou­lou­reux de le posséder.
Swann se fit conduire dans les der­niers res­tau­rants ; c’est la seule hypo­thèse du bon­heur qu’il avait envi­sa­gée avec calme ; il ne cachait plus main­te­nant son agi­ta­tion, le prix qu’il atta­chait à cette ren­contre et il pro­mit en cas de suc­cès une récom­pense à son cocher, comme si, en lui ins­pi­rant le désir de réus­sir qui vien­drait s’ajouter à celui qu’il en avait lui-même, il pou­vait faire qu’Odette au cas où elle fût déjà ren­trée se cou­cher, se trou­vât pour­tant dans un res­tau­rant du bou­le­vard. Il pous­sa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni, et sans l’avoir vue davan­tage, venait de res­sor­tir du Café Anglais, mar­chant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voi­ture qui l’attendait au coin du bou­le­vard des Italiens, quand il heur­ta une per­sonne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expli­qua plus tard que n’ayant pas trou­vé de place chez Prévost, elle était allée sou­per à la Maison Dorée dans un enfon­ce­ment où il ne l’avait pas décou­verte, et elle rega­gnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mou­ve­ment d’effroi. Quant à lui, il avait cou­ru Paris non parce qu’il croyait pos­sible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renon­cer. Mais cette joie que sa rai­son n’avait ces­sé d’estimer, pour ce soir, irréa­li­sable, ne lui en parais­sait main­te­nant que plus réelle ; car, il n’y avait pas col­la­bo­ré par la pré­vi­sion des vrai­sem­blances, elle lui res­tait exté­rieure ; il n’avait pas besoin de tirer de son esprit pour la lui four­nir — c’est d’elle-même qu’émanait, c’est elle-même qui pro­je­tait vers lui — cette véri­té qui rayon­nait au point de dis­si­per comme un songe l’isolement qu’il avait redou­té, et sur laquelle il appuyait, il repo­sait, sans pen­ser, sa rêve­rie heu­reuse. Ainsi un voya­geur arri­vé par un beau temps au bord de la Méditerranée, incer­tain de l’existence des pays qu’il vient de quit­ter, laisse éblouir sa vue, plu­tôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons qu’émet vers lui l’azur lumi­neux et résis­tant des eaux.
Il mon­ta avec elle dans la voi­ture qu’elle avait et dit à la sienne de suivre.
Elle tenait à la main un bou­quet de cat­leyas et Swann vit, sous sa fan­chon de den­telle, qu’elle avait dans les che­veux des fleurs de cette même orchi­dée atta­chées à une aigrette en plumes de cygne. Elle était habillée sous sa man­tille, d’un flot de velours noir qui, par un rat­tra­pé oblique, décou­vrait en un large tri­angle le bas d’une jupe de faille blanche et lais­sait voir un empiè­ce­ment, éga­le­ment de faille blanche, à l’ouverture du cor­sage décol­le­té, où étaient enfon­cées d’autres fleurs de cat­leyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait cau­sée quand un obs­tacle fit faire un écart au che­val. Ils furent vive­ment dépla­cés, elle avait jeté un cri et res­tait toute pal­pi­tante, sans respiration.
— Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.
Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la main­te­nir ; puis il lui dit :
— Surtout, ne me par­lez pas, ne me répon­dez que par signes pour ne pas vous essouf­fler encore davan­tage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre cor­sage qui ont été dépla­cées par le choc ? J’ai peur que vous ne les per­diez, je vou­drais les enfon­cer un peu.
Elle, qui n’avait pas été habi­tuée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant :
— Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.
Mais lui, inti­mi­dé par sa réponse, peut-être aus­si pour avoir l’air d’avoir été sin­cère quand il avait pris ce pré­texte, ou même, com­men­çant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria :
— Oh ! non, sur­tout, ne par­lez pas, vous allez encore vous essouf­fler, vous pou­vez bien me répondre par gestes, je vous com­pren­drai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu… je pense que c’est du pol­len qui s’est répan­du sur vous ; vous per­met­tez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop bru­tal ? Je vous cha­touille peut-être un peu ? mais c’est que je ne vou­drais pas tou­cher le velours de la robe pour ne pas le fri­per. Mais, voyez-vous, il était vrai­ment néces­saire de les fixer, ils seraient tom­bés ; et comme cela, en les enfon­çant un peu moi-même… Sérieusement, je ne vous suis pas désa­gréable ? Et en les res­pi­rant pour voir s’ils n’ont vrai­ment pas d’odeur non plus ? Je n’en ai jamais sen­ti, je peux ? dites la vérité ?
Souriant, elle haus­sa légè­re­ment les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».
Il éle­vait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regar­da fixe­ment, de l’air lan­guis­sant et grave qu’ont les femmes du maître flo­ren­tin avec les­quelles il lui avait trou­vé de la res­sem­blance ; ame­nés au bord des pau­pières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, sem­blaient prêts à se déta­cher ain­si que deux larmes. Elle flé­chis­sait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux reli­gieux. Et, en une atti­tude qui sans doute lui était habi­tuelle, qu’elle savait conve­nable à ces moments-là et qu’elle fai­sait atten­tion à ne pas oublier de prendre, elle sem­blait avoir besoin de toute sa force pour rete­nir son visage, comme si une force invi­sible l’eût atti­ré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le lais­sât tom­ber, comme mal­gré elle, sur ses lèvres, le retint un ins­tant, à quelque dis­tance, entre ses deux mains. Il avait vou­lu lais­ser à sa pen­sée le temps d’accourir, de recon­naître le rêve qu’elle avait si long­temps cares­sé et d’assister à sa réa­li­sa­tion, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du suc­cès d’un enfant qu’elle a beau­coup aimé. Peut-être aus­si Swann atta­chait-il sur ce visage d’Odette non encore pos­sé­dée, ni même encore embras­sée par lui, qu’il voyait pour la der­nière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on vou­drait empor­ter un pay­sage qu’on va quit­ter pour toujours.
Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la pos­sé­der ce soir-là, en com­men­çant par arran­ger ses cat­leyas, soit crainte de la frois­ser, soit peur de paraître rétros­pec­ti­ve­ment avoir men­ti, soit manque d’audace pour for­mu­ler une exi­gence plus grande que celle-là (qu’il pou­vait renou­ve­ler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la pre­mière fois), les jours sui­vants il usa du même pré­texte. Si elle avait des cat­leyas à son cor­sage, il disait : « C’est mal­heu­reux, ce soir, les cat­leyas n’ont pas besoin d’être arran­gés, ils n’ont pas été dépla­cés comme l’autre soir ; il me semble pour­tant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de cat­leyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arran­ge­ments. » De sorte que, pen­dant quelque temps, ne fut pas chan­gé l’ordre qu’il avait sui­vi le pre­mier soir, en débu­tant par des attou­che­ments de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que com­men­çaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simu­lacre d’arrangement) des cat­leyas, fut depuis long­temps tom­bé en désué­tude, la méta­phore « faire cat­leya » deve­nue un simple vocable qu’ils employaient sans y pen­ser quand ils vou­laient signi­fier l’acte de la pos­ses­sion phy­sique — où d’ailleurs l’on ne pos­sède rien — sur­vé­cut dans leur lan­gage, où elle le com­mé­mo­rait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière par­ti­cu­lière de dire « faire l’amour » ne signi­fiait-elle pas exac­te­ment la même chose que ses synonymes.

Une fois seul, il revoyait ce sou­rire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en voi­ture, quand il lui avait deman­dé s’il lui était désa­gréable en redres­sant les cat­leyas ; et la vie d’Odette pen­dant le reste du temps, comme il n’en connais­sait rien, lui appa­rais­sait avec son fond neutre et sans cou­leur, sem­blable à ces feuilles d’études de Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, des­si­nés aux trois crayons sur le papier cha­mois, d’innombrables sourires.

la pen­sée constante d’Odette don­nait aux moments où il était loin d’elle le même charme par­ti­cu­lier qu’à ceux où elle était là. Il mon­tait en voi­ture, mais il sen­tait que cette pen­sée y avait sau­té en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène par­tout et qu’il gar­de­rait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la cares­sait, se réchauf­fait à elle, et, éprou­vant une sorte de lan­gueur, se lais­sait aller à un léger fré­mis­se­ment qui cris­pait son cou et son nez, et était nou­veau chez lui, tout en fixant à sa bou­ton­nière le bou­quet d’ancolies.

Mais dans cette étrange période de l’amour l’individuel prend quelque chose de si pro­fond, que cette curio­si­té qu’il sen­tait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occu­pa­tions d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autre­fois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espion­ner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire par­ler habi­le­ment les indif­fé­rents, sou­doyer les domes­tiques, écou­ter aux portes, ne lui sem­blait plus, aus­si bien que le déchif­fre­ment des textes, la com­pa­rai­son des témoi­gnages et l’interprétation des monu­ments, que des méthodes d’investigation scien­ti­fique d’une véri­table valeur intel­lec­tuelle et appro­priées à la recherche de la vérité.

Jadis ayant sou­vent pen­sé avec ter­reur qu’un jour il ces­se­rait d’être épris d’Odette, il s’était pro­mis d’être vigi­lant, et dès qu’il sen­ti­rait que son amour com­men­ce­rait à le quit­ter, de s’accrocher à lui, de le rete­nir. Mais voi­ci qu’à l’affaiblissement de son amour cor­res­pon­dait simul­ta­né­ment un affai­blis­se­ment du désir de res­ter amou­reux. Car on ne peut pas chan­ger, c’est-à-dire deve­nir une autre per­sonne, tout en conti­nuant à obéir aux sen­ti­ments de celle qu’on n’est plus. Parfois le nom, aper­çu dans un jour­nal, d’un des hommes qu’il sup­po­sait avoir pu être les amants d’Odette, lui redon­nait de la jalou­sie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prou­vait qu’il n’était pas encore com­plè­te­ment sor­ti de ce temps où il avait tant souf­fert — mais aus­si où il avait connu une manière de sen­tir si volup­tueuse — et que les hasards de la route lui per­met­traient peut-être d’en aper­ce­voir encore fur­ti­ve­ment et de loin les beau­tés, cette jalou­sie lui pro­cu­rait plu­tôt une exci­ta­tion agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrou­ver la France, un der­nier mous­tique prouve que l’Italie et l’été ne sont pas encore bien loin.

Comme les dif­fé­rents hasards qui nous mettent en pré­sence de cer­taines per­sonnes ne coïn­cident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépas­sant, peuvent se pro­duire avant qu’il com­mence et se répé­ter après qu’il a fini, les pre­mières appa­ri­tions que fait dans notre vie un être des­ti­né plus tard à nous plaire, prennent rétros­pec­ti­ve­ment à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage.

Parmi les chambres dont j’évoquais le plus sou­vent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne res­sem­blait moins aux chambres de Combray, sau­pou­drées d’une atmo­sphère gre­nue, pol­li­ni­sée, comes­tible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs pas­sés au ripo­lin conte­naient, comme les parois polies d’une pis­cine où l’eau bleuit, un air pur, azu­ré et salin.

Mais bien­tôt, comme ces phé­no­mènes natu­rels dont notre confort ou notre san­té ne peuvent tirer qu’un béné­fice acci­den­tel et assez mince jusqu’au jour où la science s’empare d’eux, et, les pro­dui­sant à volon­té, remet en nos mains la pos­si­bi­li­té de leur appa­ri­tion, sous­traite à la tutelle et dis­pen­sée de l’agrément du hasard, de même la pro­duc­tion de ces rêves d’Atlantique et d’Italie ces­sa d’être sou­mise uni­que­ment aux chan­ge­ments des sai­sons et du temps.

Je ne me repré­sen­tais pas alors les villes, les pay­sages, les monu­ments, comme des tableaux plus ou moins agréables, décou­pés çà et là dans une même matière, mais cha­cun d’eux comme un incon­nu, essen­tiel­le­ment dif­fé­rent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait pro­fit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus indi­vi­duel encore, d’être dési­gnés par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en ont les per­sonnes. Les mots nous pré­sentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l’on sus­pend aux murs des écoles pour don­ner aux enfants l’exemple de ce qu’est un éta­bli, un oiseau, une four­mi­lière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms pré­sentent des per­sonnes — et des villes qu’ils nous habi­tuent à croire indi­vi­duelles, uniques comme des per­sonnes — une image confuse qui tire d’eux, de leur sono­ri­té écla­tante ou sombre, la cou­leur dont elle est peinte uni­for­mé­ment comme une de ces affiches, entiè­re­ment bleues ou entiè­re­ment rouges, dans les­quelles, à cause des limites du pro­cé­dé employé ou par un caprice du déco­ra­teur, sont bleus ou rouges, non seule­ment le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les pas­sants. Le nom de Parme, une des villes où je dési­rais le plus aller, depuis que j’avais lu la Chartreuse, m’apparaissant com­pact, lisse, mauve et doux, si on me par­lait d’une mai­son quel­conque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me cau­sait le plai­sir de pen­ser que j’habiterais une demeure lisse, com­pacte, mauve et douce, qui n’avait de rap­port avec les demeures d’aucune ville d’Italie, puisque je l’imaginais seule­ment à l’aide de cette syl­labe lourde du nom de Parme, où ne cir­cule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absor­ber de dou­ceur sten­dha­lienne et du reflet des vio­lettes. Et quand je pen­sais à Florence, c’était comme à une ville mira­cu­leu­se­ment embau­mée et sem­blable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathé­drale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où comme sur une vieille pote­rie nor­mande qui garde la cou­leur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la repré­sen­ta­tion de quelque usage abo­li, de quelque droit féo­dal, d’un état ancien de lieux, d’une manière désuète de pro­non­cer qui en avait for­mé les syl­labes hété­ro­clites et que je ne dou­tais pas de retrou­ver jusque chez l’aubergiste qui me ser­vi­rait du café au lait à mon arri­vée, me menant voir la mer déchaî­née devant l’église et auquel je prê­tais l’aspect dis­pu­teur, solen­nel et médié­val d’un per­son­nage de fabliau.

Et encore, même à ce point de vue de simple quan­ti­té, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour par­cou­rir les jours, les natures un peu ner­veuses, comme était la mienne, dis­posent, comme les voi­tures auto­mo­biles, de « vitesses » dif­fé­rentes. Il y a des jours mon­tueux et mal­ai­sés qu’on met un temps infi­ni à gra­vir et des jours en pente qui se laissent des­cendre à fond de train en chantant.