La rela­tion natu­relle, saine, des hommes et des biens est en effet celle où la pro­duc­tion est consciem­ment régie par la consom­ma­tion à venir, par les qua­li­tés concrètes des objets, par leur valeur d’u­sage. Or ce qui carac­té­rise la pro­duc­tion pour le mar­ché, c’est au contraire l’é­li­mi­na­tion de cette rela­tion de la conscience des hommes, sa réduc­tion à l’im­pli­cite grâce à la média­tion de la nou­velle réa­li­té éco­no­mique créée par cette forme de pro­duc­tion : la valeur d’é­change.
[…] Sur le plan conscient et mani­feste, la vie éco­no­mique se com­pose de gens orien­tés exclu­si­ve­ment vers les valeurs d’é­change, valeurs dégra­dées, aux­quels s’a­joutent dans la pro­duc­tion quelques indi­vi­dus – les créa­teurs dans tous les domaines – qui res­tent orien­tés essen­tiel­le­ment vers les valeurs d’u­sage et qui par cela même se situent en marge de la socié­té et deviennent des indi­vi­dus pro­blé­ma­tiques ; et natu­rel­le­ment, même ceux-ci, à moins d’ac­cep­ter l’illu­sion (Girard dirait le men­songe) roman­tique de la rup­ture totale entre l’es­sence et l’ap­pa­rence, entre la vie inté­rieure et la vie sociale, en sau­raient se leur­rer sur les dégra­da­tions que subit leur acti­vi­té créa­trice dans la socié­té pro­duc­trice pour le mar­ché, dès qu’elle se mani­feste à l’ex­té­rieur, dès qu’elle devient livre, tableau, ensei­gne­ment, com­po­si­tion musi­cale, etc. jouis­sant d’un cer­tain pres­tige, et ayant par cela même un cer­tain prix. Ce à quoi il faut ajou­ter qu’en tant que consom­ma­teur der­nier, oppo­sé, dans l’acte même de l’é­change, aux pro­duc­teurs, tout indi­vi­du, dans la socié­té pro­duc­trice pour le mar­ché, se trouve à cer­tains moments de la jour­née en situa­tion de viser des valeurs d’u­sage qua­li­ta­tives qu’il ne peut atteindre que par la média­tion des valeurs d’échange.

La rela­tion d’ex­po­si­tion entre l’exis­tence et l’es­sence – la réfé­rence et le sens – n’est pas une rela­tion d’i­den­ti­té (la même chose, idem) mais d’ip­séi­té (la même chose, ipsum). Nombre de mal­en­ten­dus sur­gissent, en phi­lo­so­phie, de la confu­sion entre l’une et l’autre.

Toute plainte est tou­jours plainte à pro­pos du lan­gage, de même que toute louange est avant tout une louange du nom. Tels sont les extrêmes qui défi­nissent le domaine et la com­pé­tence de la langue humaine, sa manière de se réfé­rer aux choses. La plainte com­mence là où la nature se sent tra­hie par la signi­fi­ca­tion ; là où le nom dit par­fai­te­ment la chose, le lan­gage culmine dans le chant de la louange, dans la sanc­ti­fi­ca­tion du nom.

Aise est le nom propre de cet espace non repré­sen­table. Le terme aise désigne en effet, selon son éty­mo­lo­gie, l’es­pace à côté (adja­cens, adja­cen­tia), le lieu vide où il est pos­sible à cha­cun de se mou­voir libre­ment, dans une constel­la­tion séman­tique où la proxi­mi­té spa­tiale voi­sine avec le temps oppor­tun (à l’aise, avoir ses aises) et la com­mo­di­té avec le rela­tion appro­priée. Les poètes pro­ven­çaux (dans les vers des­quels le terme appa­raît pour la pre­mière fois en langue romane, sous la forme aizi, aizi­men) dont de l’aise un ter­mi­nus tech­ni­cus de leur poé­tique, dési­gnant le lieu même de l’a­mour. Ou plu­tôt, non pas tant le lien de l’a­mour que l’a­mour comme expé­rience de l’a­voir-lieu d’une sin­gu­la­ri­té quel­conque. En ce sens, aise désigne par­fai­te­ment ce « libre usage du propre » qui, selon une expres­sion de Hölderlin, est « la tâche la plus dif­fi­cile ». « Mout mi sem­blatz de bel aizin » : tel est le salut que les amants, dans la chan­son de Jaufré Rudel, échangent en se rencontrant.

Quelconque est la chose avec toutes ses pro­prié­tés ; aucune d’elles, tou­te­fois, ne consti­tue une dif­fé­rence. L’indifférence aux pro­prié­tés est ce qui indi­vi­dua­lise et dis­sé­mine les sin­gu­la­ri­tés, les rend aimables (quo­dli­bé­tales).

La langue déguise la pen­sée. Et de telle manière que l’on ne peut, d’a­près la forme exté­rieure du vête­ment, décou­vrir la forme de la pen­sée qu’il habille ; car la forme exté­rieure du vête­ment est mode­lé à de tout autres fins qu’à celle de faire connaître la forme du corps.

C’est avec de « vieux termes » que nous pose­rons la thèse la plus géné­rale de cette nais­sance du sujet : notre pro­pos est de mon­trer que le « sujet » aris­to­té­li­cien est deve­nu le sujet-agent des modernes en deve­nant « sup­pôt » d’actes et d’opérations.

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Ce qui rap­proche les deux uni­vers lockéen et médié­val est que l’attribution d’un nom propre, un « nom de bap­tême », sup­pose la per­sonne – dans tous les sens du mot sup­pose : pré­sup­pose et assu­jet­tit (donne un sujet, un sub­stra­tum, « a this some­thing », à quoi attri­buer la per­son­na­li­té, d’un mot : un sup­pôt).

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Chez Leibniz comme chez Locke, la per­sonne est le prête-nom du sujet. Le phé­no­mène est moins évident chez Leibniz, qui réor­ga­nise l’ensemble au nom du sup­pôt ; plus appa­rent chez Locke, qui du sujet ne garde qu’un unk­nown sub­stra­tum, qui pour­rait bien être aus­si le sujet unique incon­nu des pro­prié­tés de la matière et de l’esprit (« the unk­nown sub­stra­tum of the pro­per­ties of mat­ter and of spi­rit ») – une pos­si­bi­li­té que les défen­seurs de Locke auront à expli­quer face à ses nom­breux critiques.

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Le sujet d’inhésion est sujet d’inhérence pour des acci­dents. Pourchot le sub­di­vise en deux, sui­vant la dis­tinc­tion loin­tai­ne­ment héri­tée de l’ontologie por­ré­taine entre quod est (le ce qui est, la chose exis­tante) et quo est (ce par quoi une chose est ce qu’elle est) : (1.1) le sujet d’inhésion éloi­gné ou subiec­tum quod est le sup­po­si­tum, le sup­pôt, qui reçoit un acci­dent ou un mode par l’entremise d’un autre ; comme l’homme phi­lo­sophe reçoit la phi­lo­so­phie par l’intermédiaire de son esprit ; (1.2) le subiec­tum quo est le subiec­tum par l’intermédiaire duquel l’accident est reçu : dans l’exemple choi­si, l’esprit par rap­port à la phi­lo­so­phie. La phi­lo­so­phie, comme dis­po­si­tion en acte, a ain­si deux sujets : un sujet (ou sujet pro­chain), l’âme, et un sup­pôt (ou sujet éloi­gné), l’homme.

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