Mais est-il possible de réagir contre son caractère ? Est-il possible de se défaire pour se refaire ? Cette difficulté ne pourra être résolue qu’après que nous aurons opposé la personne au caractère.
Citations
S’il est vrai que nous avons ce pouvoir de nous oublier, c’est-à-dire de nous défaire [défaite], nous pourrons, grâce à la libre nolonté, après avoir décidé quel être nous devons être, après avoir, en imagination, sculpté, comme disaient les anciens, notre belle statue, rompre le charme qui nous lie à notre être apparent, et, après l’avoir répudié, marcher résolument à la conquête de notre être véritable : la personne !
Il s’agit de savoir si, nous avons ce pouvoir de vouloir ne pas ou nolonté, grâce auquel nous pourrons délibérément opposer au caractère empirique la personne idéale ; ou bien, si, impuissants à dégager de la chrysalide informe qu’est notre caractère, l’intelligible Psyché, après des tentatives de révolte où se manifestera surtout notre impuissance, nous finirons par nous résigner à ne plus être ce que les choses ont fait de nous, appliquant toute notre habileté à nous accommoder au milieu dans lequel nous vivons, sans curiosité dans l’intelligence, sans amour dans le coeur, sans énergie propre dans la volonté.
La puissance du vouloir ne pas, ou nolonté est à vrai dire le pouvoir le plus caractéristique de ce que l’on entend et doit entendre par la volonté considérée chez l’homme.
La poésie, en prenant conscience d’elle-même et de son pouvoir, ne se distinguait pas en tant que forme. Au contraire son émancipation était plutôt hors de la forme, non seulement hors des formes obligées de la poésie et de la fiction mais surtout hors du souci formel lui-même. Elle ne définissait rien de littéraire, voire de poétique, mais elle situait dans l’espace vivant un point de rencontre avec la totalité et ce point, tous les moyens pouvaient l’atteindre, pourvu qu’ils ne se perdent pas en eux-mêmes. […] Ce qui restait, ce n’était pas l’éclectisme, encore moins la confection de synthèses habiles, mais un sentiment, celui d’une constance, celui de la présence d’un indéchiffrable qui liait tout.
La poésie romantique est une poésie universelle progressive. Elle n’est pas seulement destinée à réunir tous les genres séparés de la poésie et à faire se toucher poésie, philosophie et rhétorique. Elle veut et doit aussi tantôt mêler et tantôt fondre ensemble poésie et prose, génialité et critique, poésie d’art et poésie naturelle, rendre la poésie vivante et sociale, la société et la vie poétiques, poétiser le Witz, remplir et saturer les formes de l’art de toute espèce de substances natives de culture, et les animer des pulsations de l’humour. Elle embrasse tout ce qui est poétique, depuis le plus grand système de l’art qui en contient à son tour plusieurs autres, jusqu’au soupir, au baiser que l’enfant poète exhale dans un chant sans art. Elle peut se perdre dans ce qu’elle présente au point de donner à croire que son unique affaire est de caractériser des individualités poétiques de toutes sortes ; et pourtant il n’y a encore aucune forme capable d’exprimer sans reste l’esprit de l’auteur : si bien que maint artiste, qui ne voulait qu’écrire un roman, s’est par hasard présenté lui-même. Elle seule, pareille à l’épopée, peut devenir miroir du monde environnant, image de l’époque. Et cependant c’est elle aussi qui, libre de tout intérêt réel ou idéal, peut le mieux flotter entre le présenté et le présentant, sur les ailes de la réflexion poétique, porter sans cesse cette réflexion à une plus haute puissance, et la multiplier comme dans une série infinie de miroirs. Elle est capable de la suprême et de la plus universelle formation ; non seulement du dedans vers l’extérieur, mais aussi du dehors vers l’intérieur ; pour chaque totalité que ses produits doivent former, elle adopte une organisation semblable des parties, et se voit ainsi ouverte la perspective d’une classicité appelée à croître sans limites. La poésie romantique est parmi les arts ce que le Witz est à la philosophie, ce que la société, les relations, l’amitié et l’amour sont dans la vie. D’autres genres poétiques [Dichtart] sont achevés, et peuvent à présent être entièrement disséqués. Le genre poétique [Dichtart] romantique est encore en devenir ; et c’est son essence propre de ne pouvoir qu’éternellement devenir, et jamais s’accomplir. Aucune théorie ne peut l’épuiser, et seule une critique divinatoire pourrait se risquer à caractériser son idéal. Elle seule est infinie, comme elle seule est libre, et elle reconnaît pour première loi que l’arbitraire du poète ne souffre aucune loi qui le domine. Le genre poétique [Dichtart] romantique est le seul qui soit plus qu’un genre, et soit en quelque sorte l’art même de la poésie [Dichtkunst] : car en un certain sens toute poésie est ou doit être romantique.
Si l’énoncé gît tout entier dans la composition des termes, sous des contraintes catégoriales qui en surveillent le rapport et les assignent à titre de mesures, toute attitude propositionnelle, tout préfixe déclaratif est mis hors champ de l’apophantique.
Si toute combinaison purement arbitraire ou purement contingente de forme et de matière est grotesque, la philosophie a ses grotesques tout comme la poésie ; mais elle en sait moins sur eux et n’a pas encore pu trouver la clef de sa propre histoire ésotérique.
Qu’est-ce que connaître pour un technicien de l’approche propositionnelle ? Tout acte de connaissance est un acte propositionnel, puisque toute connaissance est un énoncé sur le monde. Mais il y a différentes sortes de connaissances : la connaissance ordinaire et la connaissance scientifique. L’appréhension, la saisie, la perception de la nature d’une chose, par exemple d’un homme en tant qu’homme, est à la fois un acte de connaissance simple et un acte de simple connaissance ; ce qu’Aristote appelle « la saisie des indivisibles ». La connaissance véritable commence lorsqu’il y a jugement développé, composition de notions, aperception non plus d’une chose ou quiddité, mais saisie de l’inhérence d’un prédicat à un sujet ; et il y a connaissance scientifique lorsqu’il y a articulation de jugements, raisonnement menant à une conclusion. La connaissance scientifique n’est pas une nomenclature ; c’est une suite réglée de raisonnements.
Ce modèle syllogistique où culmine l’approche propositionnelle du réel n’en reste pas moins ici ou là dominé par le nominisme. Si le réel au sens de la science est l’objet de la science, il faut encore déterminer ce qu’est cet objet de la science. Il ne suffit pas, par exemple, de dire que l’objet de la physique est le « corps en mouvement », l’« étant en mouvement » ou le « mouvement », pour en avoir fini avec la question médiévale de l’objet de la physique. En effet, qu’appelle-t-on « objet » ? Si l’on prend la question à son stade d’élaboration maximal, autrement dit dans l’épistémologie du XIVe siècle, on voit rapidement que le terme moderne d’objet est trop vague pour rendre compte de la pratique médiévale même la plus courante, puisque, en la rigueur des termes, la plupart des auteurs tardifs distinguent entre « objet » et « sujet ».
On sait que, tel que le définit Ockham, l’objet (obiectum) d’une science est n’importe laquelle des propositions qui y sont démontrées, son sujet (subiectum), le sujet de chacune de ces propositions. En tant que science propositionnelle argumentée et démonstrative, une science a donc autant de sujets qu’elle a d’objets, ou, si l’on préfère, « autant de sujets que de conclusions » : quot sunt subiecta conclusionum, tot sunt subiecta scientiarum (In I Sent., Prol., q. 9). Les choses dans le monde, les res, ne sont donc pas l’objet de la science, mais les sujets de la science ; les objets de la science sont les conclusions : il y a bien approche métalinguistique du réel. Cette approche, cependant, est loin d’être univoque.
Tout d’abord, le modèle sémiotique du nominisme articulant les noms et les choses reparaît invinciblement ; c’est ainsi que certains auteurs distinguent trois sortes d’objets scientifiques : l’objet dit
prochain (la conclusion de la démonstration), l’objet lointain (le terme posé dans la conclusion), l’objet plus lointain (la chose signifiée par la conclusion). Ensuite, et surtout, il existe au sein même du nominalisme un antagonisme fondamental entre ceux qui, comme Ockham, soutiennent que « l’objet de la science est la proposition seule [sola propositio] en tant que vraie », et ceux qui, comme Grégoire de Rimini et Ugolin d’Orvieto, pensent que « l’objet de la science est le signifiable complexe [significabile complexe], qui est le signifié propre et adéquat de la proposition ». On le voit, si la nouveauté de l’approche propositionnelle tire parti de la thèse d’Aristote selon laquelle les noms ne sont ni vrais ni faux, elle ne peut empêcher une réapparition de la question du nom, au sens où une partie notable du courant nominaliste réintroduit, sous forme de « signifiable complexe », un « signifié total » qui, sans être à proprement parler une chose, une res individuelle, porteuse d’un nom, n’en est pas moins comme un fait, un Sachverhalt, un state of affairs, porteur d’une dénomination.
Le nominisme, interprété comme cette tendance à voir dans tout discours une variété de dénomination portant non seulement sur les choses, mais sur les complexes, les faits – ou, pourquoi pas, sur les propositions elles-mêmes –, est donc comme une tentation permanente pour la pensée médiévale. En d’autres mots, si la logique médiévale du sens est une logique propositionnelle, elle reste aussi fondamentalement une logique du nom. Deux siècles avant Grégoire de Rimini, Abélard, pourtant si peu enclin au réalisme ontologique, ne définit-il pas lui aussi le signifié d’une proposition non certes comme une chose, mais comme une « quasi chose » (quasi res) – par exemple le fait que Socrate soit homme –, dénommée non certes par la proposition elle-même (« Socrate est un homme »), mais par cette partie de la proposition, son dictum, qui est comme le « quasi nom » (quasi nomen) de ce sur quoi porte l’assertion : « que-Socrate-soit-homme est (vrai) » (Socratem esse hominem est [verum]) ?
Qu’elle allégorise le réel ou l’aborde à travers le jeu logique des propositions, la pensée médiévale regarde donc le réel à travers ses diverses formes de dénominations. Cependant, et c’est ce qui fait toute la diversité irréductible des attitudes médiévales face au monde, le nominisme n’est pas toute la sémiotique. À considérer le réel à partir du signe, l’homme du Moyen Âge ne fait pas que travailler à sa mise en noms. Il y a d’autres problèmes et d’autres modèles d’articulation sémiotique du réel que le « dépouillement linguistique » du monde décrit par certains historiens récents (R. Paqué). Même haussée du niveau des noms à celui de la proposition, l’analyse du rapport des mots et des choses n’est pas la seule stratégie médiévale pour analyser l’énigme de l’expérience. D’autres outils existent qui participent de l’univers sémiotique sans pour autant se réduire à une pratique purement noministe de la signification. Pour en manifester l’existence, il nous faut maintenant aborder la question même de l’essence de la pensée.
Les Sommes de logique ne forment pas la totalité du savoir médiéval sur le langage et la logique. […] Le seule apport véritable des Sommes est d’offrir une sémantique des termes qui, à la fois, complète et fonde la théorie aristotélicienne des prpositions, inférences et syllogismes. Cet apport se trouve concentré dans un certains nombre de petits traités ayant pour objet de définir le fonctionnement sémantique des termes catégorématiques pris dans des contextes propositionnels variables. Cette démarche a été décrite comme une « approche contextuelle » par De Rijk (1962–1967). Elle résulte, pour une large part, d’une itneraction et d’une interpénétration de la logique de la référence avec les théories grammaticales de la signification formulées au XIIe siècle. C’est sur ce terrain, en effet, que s’est formée la notion clé de la /logica modernorum/ ou « terminisme » : la /suppositio termini/. Les origines grammaticales du concept de supposition ont été étudiées en détail par De Rijk (1962–1967). La préhistoire grammaticale du terme de /suppositio/ chez Guillaume de Conches et Pierre Hélie est décrite dans Fredborg (1973). Le lecteur trouvera ici-même dans l’article de S. Ebbesen le bilan des réflexions les plus récentes sur ce problème.
Le développement de la théorie des suppositions est sans doute la partie la mieux connue de l’histoire de la sémantique médiévale. La signification même de cette doctrine a donné lieu à de nombreuses interprétations. Équivalent approximatif de la moderne théorie de la référence, la doctrine des suppositions a été considérée tour à tour comme syntaxique, sémantique et pragmatique. Sur ce point cf. Perreiah (1971b). Selon nousm les différents types de supposition distingués par les médiévaux dérivent d’une réflexion sémantique sur la translation univoque des termes /in oratione/. Qu’il s’agisse de la supposition « matérielle » (théorie de l’emploi autonyme du discours, correspondant à l” »imposition matérielle » des grammairiens, ex : /homo est vox/) ou de la supposition simple (où le signifié formel est pris comme référent, ex : /homo est species/), les modes de la supposition décrivent avant tout les modifications de la valeur sémantique initial d’un terme dont la portée référentielle est déplacée selon els contextes. On notera d’autre part, qu’au stade de maturation de la théorie, la supposition est définie par les possibilités d’inférence (descensus), i.e. d’équivalence entre la proposition /princeps/ et des disjonctions ou des conjonctions de propositions singulières (ou encore pour la supposition purement confuse, une proposition comportant un prédicat interprété en disjonction). […]
L’analyse des différentes variétés de suppositions n’est cependant pas le but ultime de la sémantique médiévale des termes. Aussi bien, les problèmes les plus fondamentaux de la théorie de la « référence » sont-ils assumés par des notions distinctes de la supposition : appellation, restriction, ampliation, distribution, etc.