Savoir que sim­ple­ment dénoyau­tés et cuits à feu très doux cou­vert 25mn et trois c.s. de cas­so­nade par livre les abri­cots repo­sés avec hachis de menthe se mangent blan­chis de lait de soja et éclats de leurs propres amandes, savoir.

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« Votre cuillère » Cuisine domes­tique
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p. 15
C’est l’hiver, les reflets qui réchauffent quand les gants sont mouillés, plaine imma­cu­lée, ciel comme l’absolue vitre des autres, cra­que­lures des houp­piers qu’on des­sine, para­dis cal­cu­lé, retour en calèche, au coin du feu la marmite.
Dante racon­tait, et on sait que c’est faux, qu’en face des sept cercles de glace qui forment le centre de l’enfer, où les larmes gelées des dam­nés leur strient en tom­bant les joues de cou­pures tou­jours neuves, qu’en face de ces balmes de forêts pétri­fies dans le froid, on entend le bouillon­ne­ment dis­cret d’une sorte de sauce rou­geâtre qui s’écoule dans des canaux infi­nis et au loin et des­sine dans l’air une crête fumeuse qui ser­pente. On l’a déjà vu, déjà dit, déjà lu. (Ceux qui n’étaient pas là le savent mieux que quiconque.)
Depuis ma chambre, c’est un peu dif­fé­rent. Comme je sais qu’un rouge n’a rien à lui s’il n’a pas un peu d’ocre, que le car­min ne vaut qu’en tou­chant du mar­ron, j’ai pen­sé que le kako d’un cochon (son jar­ret demi-sel, donc) irait bien aux cou­leurs venues de hari­cots. Cependant il me man­quait la mer. Je vou­lais le bain et l’anorak, les hauts causses puants au lisier d’épandage et la vague qui, fatale, vous retourne au rivage : j’eus la vision d’encornets qui tournent à la vio­line quand on les cuits sévère. Le kako désa­lé trois heures dans des eaux chan­gées trois fois est cuit len­te­ment et pas moins de deux heures et demi avec une belle écha­lote émin­cée, un fin poi­reau entier et sa carotte comme on veut, un verre mélan­geant hari­cots rouges et bor­lot­ti, six autres d’eau. Je n’ai pas su empê­cher la baie rouge, le grain de coriandre, le genièvre et le piment oiseau d’aller y faire un tour, sont res­tés dis­crets, il fai­sait sombre, n’ai pas pu les comp­ter. Sous la fonte qui dif­fuse la géla­tine et la couenne fondent, emportent les sucs, les trans­forment. De temps en temps je remuais en savou­rant d’avance les bubons de la sauce qui per­çaient en fumant.
C’était la veille et main­te­nant c’est demain. Je mets à réchauf­fer (une demi-heure de plus ne lui a pas fait de mal) tan­dis que les encé­phales à ten­ta­cules de quelques encor­nets et ail reviennent à la poêle puis coriandre haché au moment de ser­vir sur l’assiette du ragoût qui attend. L’ensemble fait ver­meil et j’ai failli en res­ter là, fas­ci­né par la scène écar­late, un syn­drome de Stendhal fabri­qué dans mon coin. Aujourd’hui je chante le col­lant du gluant de la peau qu’on mange sans ver­gogne, la viande qui se détache en fines fibres entre la langue et le palais, les hari­cots qui exhalent le piment dans leur pâte dou­ceur, le poi­reau qu’on regrette de n’avoir pas plus long. Il n’y avait pas de place pour un peu de cha­pe­lure chauf­fée à l’huile d’olive et liée de per­sil dont j’avais la semaine pas­sée coif­fé au ser­vice un risot­to de simple céle­ri dans une sorte d’autogratin sans four. Du coup, j’eus l’idée d’un dessert.
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« Cidre ardent » Cuisine domes­tique
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p. 10–11

Acceptant une clas­si­fi­ca­tion dont les traits essen­tiels ont été dres­sés par Platon mais qui lui est lar­ge­ment anté­rieure, il oppose la com­pé­tence uni­ver­selle, dans le domaine du rela­tif, de l’orateur et du sophiste au savoir des sectes phi­lo­so­phiques et reli­gieuses. D’un côté la ruse, la trom­pe­rie (apa­tè) déli­bé­ré­ment accep­tée, de l’autre la pos­ses­sion de l’alè­theia, pos­ses­sion non mon­nayable et trans­mis­sible seule­ment de maître à dis­ciple, mais les maîtres de véri­té ne le sont plus que de groupes infimes qui échouent – c’est ce que montre dra­ma­ti­que­ment l’aventure pytha­go­ri­cienne – lorsqu’ils tentent de l’imposer à une cité tout entière. Pour l’orateur et le sophiste, la véri­té, c’est la réa­li­té, l’argument bon ou mau­vais qu triomphe, la déci­sion une fois qu’elle est appliquée.

Au ser­vice d’une noblesse d’autant plus avide de louanges que ses pré­ro­ga­tives poli­tiques sont contes­tées, le poète réaf­firme les valeurs essen­tielles de sa fonc­tion, et il le fait avec d’autant plus d’éclat qu’elles com­mencent à paraître désuètes, que, dans la cité grecque, il n’y a plus de place pour ce type de parole magi­co-reli­gieuse, que ce sys­tème de valeurs est défi­ni­ti­ve­ment condam­né par la démo­cra­tie clas­sique. À la limite, le poète n’est plus qu’un para­site, char­gé de ren­voyer à l’élite qui l’entretien son image, une image embel­lie de son passé.

La parole magi­co-reli­gieuse n’est pas sou­mise à la tem­po­ra­li­té ». « À aucun moment, la parole du poète ne cherche l’accord des audi­teurs, l’assentiment du groupe social ; celle du roi de jus­tice pas davan­tage : elle se déploie avec la majes­té d’une parole ora­cu­laire ; elle ne vise pas à éta­blir dans le temps un de ces enchaî­ne­ments de mots qui tirent leur force de l’approbation ou de la contes­ta­tion des autres hommes. Dans la mesure où la parole magi­co-reli­gieuse trans­cende le temps des hommes, elle trans­cende aus­si les hommes : elle n’est pas la mani­fes­ta­tion d’une volon­té ou d’une pen­sée indi­vi­duelle, elle n’est pas l’expression d’un agent, d’un moi. La parole magi­co-reli­gieuse déborde l’homme de toutes parts : elle est l’attribut, le pri­vi­lège d’une fonc­tion sociale.

Pas plus que la « véri­té » du poète, l’Alètheia du Vieux de la Mer n’est une « véri­té » de type his­to­rique. Le roi de jus­tice ne vise nul­le­ment à res­ti­tuer le pas­sé en tant que pas­sé. Les « preuves » de la Justice sont de carac­tère orda­lique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de trace d’une notion posi­tive de la preuve : se sou­mettre au juge­ment, c’est entrer dans le domaine des forces reli­gieuses les plus redou­tables. La « véri­té » s’institue par l’application cor­recte, rituel­le­ment accom­plie, de la pro­cé­dure. Quand il pré­side, au nom des dieux, le jus­te­ment orda­lique, le roi « dit la véri­té » ou, plu­tôt, il véhi­cule « la véri­té ». Comme le poète, comme le devin, le roi est « Maître de Vérité ». Sur ces plans de pen­sée, la « véri­té » est tou­jours liée à cer­taines fonc­tions sociales ; elle est insé­pa­rable de cer­tains types d’hommes, de leurs qua­li­tés propres et d’un plan du réel, défi­ni par leur fonc­tion dans la socié­té grecque archaïque.

Fonctionnaire de la sou­ve­rai­ne­té ou louan­geur de la noblesse guer­rière, le poète est tou­jours un « Maître de Vérité ». Sa « Vérité » est une « Vérité » asser­to­rique : nul ne la conteste, nul ne la démontre. « Vérité » fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente de notre concep­tion tra­di­tion­nelle, l’Alètheia n’est pas l’accord de la pro­po­si­tion à son objet [véri­té apo­phan­tique], pas davan­tage l’accord d’un juge­ment avec les autres juge­ments [véri­té judi­ca­toire] ; elle ne s’oppose pas au « men­songe » ; il n’y a pas le « vrai » en face du « faux ». La seule oppo­si­tion signi­fi­ca­tive est celle d’Alètheia et de Lèthè. À ce niveau de pen­sée, si le poète est véri­ta­ble­ment ins­pi­ré, si son verbe se fonde sur un don de voyance, sa parole tend à s’identifier avec la « Vérité ».

La véri­té est d’abord parole […] [Elle] est encore le pri­vi­lège de cer­tains groupes d’hommes, les poètes, les devins, dres­sés au long appren­tis­sage de la mémoire. […] La parole est éloge et blâme, capable de gran­dir ou d’amenuiser, d’être véri­dique ou men­son­gère. […] Il reste une tra­di­tion, poé­tique pré­ci­sé­ment, celle du « roi de jus­tice » tenant la « balance », dis­pen­sa­teur et rece­veur tout à la fois du vrai et du faux. Parallèlement toute véri­té est une énigme et tout diseur de véri­té est lui-même une énigme. […] Il n’y a pas « oppo­si­tion », « contra­dic­tion » entre le vrai et le faux, la véri­té (Alètheia) et l’oubli (Lèthè) : « Il n’y a pas d’un côté Alètheia (+) et de l’autre Lèthè (-), mais entre ces deux pôles se déve­loppe une zone inter­mé­diaire où Alètheia glisse vers Lèthè et réci­pro­que­ment. La « néga­ti­vi­té » n’est donc pas iso­lée, mise à part de l’Être ; elle ourle la « Vérité », elle en est l’ombre insé­pa­rable » À cette ambi­va­lence de la parole effi­cace dans les œuvres les plus anciennes de la pen­sée grecque fait place cepen­dant dans la cité clas­sique une ambi­guï­té de l’action.