Je m’é­tais d’ailleurs tou­jours pré­oc­cu­pé fort peu de l’o­pi­nion publique, parce que j’a­vais tou­jours le plus grand mal avec ma propre opi­nion et n’a­vais donc aucun temps à consa­crer à l’o­pi­nion publique, je ne l’ac­cep­tais pas et aujourd’­hui encore je ne l’ac­cepte pas et je ne l’ac­cep­te­rai jamais. Cela m’in­té­resse, ce que les gens disent, mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C’est comme ça que j’a­vance le mieux.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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Ce n’est pas aus­si absurde que cela semble à pre­mière vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au pré­ten­du amour des bêtes de ses diri­geants. Tout cela est confir­mé par des docu­ments et il fau­drait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les poli­ti­ciens, les dic­ta­teurs, sont gou­ver­nés par un chien et ain­si pré­ci­pitent des mil­lions d’êtres humains dans le mal­heur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des mil­lions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seule­ment quel serait l’as­pect du monde si on rédui­sait ne serait-ce que de quelques ridi­cules pour cent ce pré­ten­du amour des bêtes au pro­fit de l’a­mour des gens qui n’est aus­si, natu­rel­le­ment, que pré­ten­du. La ques­tion ne peut même pas se poser, aurai-je un chien ou n’au­rai-je pas un chien, dans ma tête je ne suis abso­lu­ment pas en état d’a­voir un chien dont je sais bien, du reste, qu’il faut lui don­ner une atten­tion et des soins assez inten­sifs, comme à tout être humain, plus de soins et d’at­ten­tion que je n’en exige moi-même, mais le genre humain, tous conti­nents confon­dus, ne voit rien d’é­ton­nant à don­ner de meilleurs soins et beau­coup plus d’at­ten­tion aux chiens qu’à ses sem­blables, oui, dans le cas de tous ces mil­liards de chiens, il leur donne des meilleurs soins et plus d’at­ten­tion qu’à soi-même. Je me per­mets de qua­li­fier ce monde-là de monde en véri­té per­vers et inhu­main au plus haut degré et tota­le­ment fou. Si je suis ici, le chien est ici aus­si, si je suis là, le chien est là aus­si. Si le chien doit sor­tir, je dois sor­tir avec le chien, et cae­te­ra. Je ne tolère pas la comé­die du chien à laquelle nous assis­tons chaque jour si nous ouvrons les yeux pour peu qu’a­vec notre aveu­gle­ment de chaque jour nous ne nous y soyons pas encore habi­tués. Dans cette comé­die du chien, un chien entre en scène et agace un être humain, l’ex­ploite et, au cours d’un cer­tain nombre d’actes, chasse son inno­cente huma­ni­té. La pierre tom­bale la plus haute et la plus chère et posi­ti­ve­ment la plus pré­cieuse qui ait jamais été éri­gée au cours de l’his­toire a été éle­vée, paraît-il, pour un chien. […] En ce monde, depuis long­temps la ques­tion n’est pas de savoir com­bien quel­qu’un est humain, mais chien, sauf que jus­qu’à pré­sent, alors qu’il fau­drait, en fait, pour rendre hom­mage à la véri­té, dire à quel point l’homme est chien, on dit : comme il est humain. Et c’est cela qui est répu­gnant. Pas ques­tion d’a­voir un chien.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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Mais j’ai tou­jours eu le sens de ce qu’il faut ou ne faut pas publier, bien que j’aie tou­jours pen­sé que publier est une pure folie, sinon même un crime de l’es­prit, mieux encore, un crime capi­tal contre l’es­prit. Oui, nous ne publions que pour satis­faire notre désir de gloire, pour nulle autre rai­son, quand ce n’est pas pour la rai­son encore beau­coup plus vile de l’argent, qui, tou­te­fois, vu les condi­tions dans les­quelles je suis né, peut être écar­tée en ce qui me concerne, Dieu mer­ci ! […] Toute publi­ca­tion est une bêtise et une preuve de médio­cri­té. Faire paraître l’es­prit est le plus hon­teux de tous les crimes et je n’ai pas craint de com­mettre à plu­sieurs reprises ce crime le plus hon­teux de tous. Et ce n’a­vait même pas été la gros­sière envie de com­mu­ni­quer, puisque je n’ai jamais vou­lu me com­mu­ni­quer à qui­conque, je n’a­vais rien à voir avec cela, c’é­tait le pur désir de gloire, rien d’autre.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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Un ami, je n’a­vais jamais vou­lu en avoir depuis mes vingt ans, où tout à coup je me suis mis à pen­ser par moi-même. Les seuls amis que j’aie sont les morts qui m’ont légué leur lit­té­ra­ture, je n’en ai pas d’autres. D’ailleurs, il m’a tou­jours été dif­fi­cile rien que d’a­voir quel­qu’un, alors je ne songe même pas à un mot aus­si gal­vau­dé par tout le monde et aus­si peu appé­tis­sant que le mot d’a­mi­tié. Et déjà, très tôt, par périodes je n’ai abso­lu­ment eu per­sonne, tout le monde avait quel­qu’un, moi je n’a­vais per­sonne, au moins je savais que je n’a­vais per­sonne, tan­dis que les autres ne ces­saient de pré­tendre que j’a­vais quel­qu’un, disaient tu as quel­qu’un, alors que j’é­tais pour­tant tout à fait sûr de n’a­voir per­sonne, et peut-être cette pen­sée était-elle la pen­sée déci­sive, la plus des­truc­trice, de n’a­voir besoin de per­sonne. Je me suis per­sua­dé que je n’a­vais besoin de per­sonne, je m’en per­suade encore aujourd’­hui. Je n’a­vais besoin de per­sonne, donc je n’a­vais per­sonne. Mais nous avons natu­rel­le­ment besoin de quel­qu’un, sinon nous deve­nons iné­luc­ta­ble­ment tel que je suis deve­nu : pénible, insup­por­table, malade, impos­sible au sens le plus fort du terme. J’ai tou­jours cru ne pou­voir accom­plir mon tra­vail de l’es­prit qu’en­tiè­re­ment seul, sans per­sonne, ce qui devait se révé­ler une erreur, mais que nous ayons vrai­ment besoin de quel­qu’un, c’est aus­si une erreur, pour cela nous avons besoin de quel­qu’un et nous n’a­vons besoin de per­sonne, et tan­tôt nous avons besoin de quel­qu’un en même temps que nous n’a­vons besoin de per­sonne, cette chose la plus absurde de toutes, à pré­sent je m’en suis de nou­veau ren­du compte ces jours-ci ; jamais, à aucun moment, nous ne savons si nous avons besoin de quel­qu’un ou si nous n’a­vons besoin de per­sonne ou si nous avons besoin en même temps de quel­qu’un et de per­sonne, et parce que jamais, au grand jamais, nous ne savons ce dont nous avons effec­ti­ve­ment besoin, nous sommes mal­heu­reux et, dès lors, inca­pables de com­men­cer un tra­vail de l’es­prit au moment où nous le vou­lons, au moment où cela nous paraît indiqué.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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Un jour, j’a­vais dix ans, j’ai été enfer­mé dans la morgue de Sophiahemmet. Le gar­dien de l’hô­pi­tal s’ap­pe­lait Algit. C’était un grand pataud avec des che­veux blonds presque blancs cou­pés ras et des petits yeux bleus per­çants sous des sour­cils blancs, des mains grasses et vio­la­cées. Algot trans­por­tait les cadavres et il par­lait volon­tiers de la mort, des morts, des ago­nies, des morts qui n’é­taient morts qu’en apparence.
La morgue se com­po­sait de deux pièces, il y avait, devant, une cha­pelle où les parents pre­naient une der­nière fois congé des leurs et, der­rière, une pièce où l’on arran­geait les cadavres après une autospie.
Un jour de grand soleil, à la fin de l’hi­ver, Algot m’a atti­ré dans la pièce de der­rière et il a sou­le­vé le drap qui recou­vrait un cadavre qu’on venait de livrer. Une jeune femme aux longs che­veux noirs, des lèvres pleines, un men­ton rond. Je l’ai lon­gue­ment regar­dée tan­dis qu’Algot s’oc­cu­pait d’autre chose. Tout à coup, j’ai enten­du un grand bruit. La porte d’en­trée venait de se refer­mer et je res­tai seul avec la morte, cette belle jeune femme, et cinq ou six autres cadavres entas­sés sur des draps tachés de jaune. Je frap­pai à la porte et j’ap­pe­lai Algot, en vain. J’étais seuls avec les morts ou ces sem­blants de morts, à tout ins­tant l’un ou l’autre pou­vait se lever et venir s’a­grip­per à moi. Le soleil brillait à tra­vers les vitres d’un blanc lai­teuxs, le silence s’ac­cu­mu­lait au-des­sus de ma tête, une chape de silence qui mon­tait jus­qu’au ciel. Mon coeur bat­tait dans mes oreilles, je res­pi­rais avec dif­fi­cul­té, j’a­vais froid au creux de l’es­to­mac et je frissonnais.
Je suis allé m’as­seoir sur un tabou­ret dans la cha­pelle et j’ai fer­mé les yeux. C’était affreux, il fal­lait que je contrôle tout ce qui pou­vait se pas­ser exac­te­ment der­rière moi ou bien là où je ne regar­dais pas. Le silence fut rom­pu par un sourd gro­gne­ment. Je savais ce que c’é­tait. Algot m’a­vait racon­té que les morts pétaient dia­ble­ment fort, le bruit ne me fai­sait pas direc­te­ment peur. Quelques sil­houettes pas­sèrent devant la cha­pelle, j’en­ten­dais leurs voix, je les entre­voyais à tra­vers les vitres dépo­lis. A mon propre éton­ne­ment, je n’ai pas crié, je suis res­té immo­bile, je me suis tu. Les sil­houettes dis­pa­rurent, les voix s’éloignèrent.
Je venais d’être sai­si par un désir violent qui me brû­lait, me déman­geait. Je me suis levé et je me suis sen­ti pous­ser vers l’autre pièce avec les morts. La jeune femme qu’on venait de trai­ter était cou­chée sur une table en bois au milieu de la pièce. J’ai reti­ré le drap, et j’ai dénu­dé la femme. Elle était entiè­re­ment nue si l’on excepte un pan­se­ment qui allait de sa gorge au pubis. J’ai levé la main et je lui ai tou­ché l’é­paule. J’avais enten­du par­ler du froid de la mort, mais la peau de la fille n’é­tait pas froide, elle me brû­lait. J’ai fait mon­ter ma main jus­qu’à son sein, un petit sein flasque avec une mame­lon noir dres­sé. Un duvet noir pous­sait sur son ventre, elle res­pi­rait, non, elle ne res­pi­rait pas, mais sa bouche ne s’é­tait-elle pas ouverte ? Je voyais ses dents blanches sous l’ar­ron­di de ses lèvres. Je me dépla­çai de façon à voir son sexe que j’au­rais vou­lu tou­cher, seule­ment je n’o­sais pas.
Maintenant je voyais bien que sous ses pau­pières à moi­tié fer­mées, elle me regar­dait. Tout n’é­tait plus que confu­sion, le temps s’ar­rê­ta et la forte lumière devint encore plus forte. Algot m’a­vait racon­té l’his­toire d’un de ses col­lègues qui avait vou­lu faire une plai­san­te­rie à une jeune infir­mière. Après une ampu­ta­tion, il avait pla­cé une main sous la cou­ver­ture de son lit. Comme l’in­fir­mière n’ar­ri­vait pas à la prière du matin, on était allé la cher­cher dans sa chambre. Elle était assise, nue, en train de mâchon­ner la main, elle avait arra­ché le pouce et elle l’a­vait intro­duit dans son vagin. Et moi, j’al­lais main­te­nant deve­nir fou comme elle. Je me suis jeté sur la porte qui s’est ouverte toute seule. La jeune femme me lais­sait filer.

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trad.  Lucie Albertini
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En cas que vous…
J’espère vive­ment que ma venue à Paris va appro­cher le jour où nous allons faire connaissance
J’espère, Monsieur, d’a­voir bien­tôt de vos nouvelles.
Peut-être vous savez dès à pré­sent vers quel temps vous serez à Paris ?
Pas plus tard qu’à Cannes j’ai deman­dé dans une phar­ma­cie « l’aé­ro­pha­gyl » qui, d’un coup, a mis fin à mon état détes­table. Mille fois merci !
Il me parais­sait quel­que­fois que l’es­prit capri­cieux et tour­men­té du conteur allait trop en avant des évé­ne­ments dont le charme bizarre et lugubre aurait, par-ci, par-là, un relief plus puis­sant encore en se déta­chant d’un fond plus prosaïque.s

Quant à mon hon­neur, j’en­tends bien que per­sonne ne s’en sou­cie plus que moi, main­te­nant qu’il est trop tard pour le faire. Si seule­ment mes parents s’en étaient sou­ciés quand ils m’ont don­née à vous ! S’ils ne l’ont pas fait alors, je n’en­tends pas me pré­oc­cu­per du leur à pré­sent. Si je vis en état de péché mor­tier, j’y res­te­rai, aujourd’­hui et demain, bien bêchée par ce pilon : n’en soyez pas plus sou­cieux que moi ! Et puis, je vous le déclare : ici, j’ai l’im­pres­sion d’être l’é­pouse de Paganino, tan­dis qu’à Pise, j’a­vais l’im­pres­sion d’être votre putain, quand je songe que la conjonc­tion de nos pla­nètes était fonc­tion des posi­tions de la lune et des qua­dra­tures, alors qu’i­ci, Paganino me tient dans ses bras toute la nuit, et il me presse, et il me mord ! Quant à la façon dont il m’ar­range, Dieu seul peut vous le dire à ma place. Vous ferez des efforts, dites-vous : mais pour quoi ? Pour faire par­tie nulle et pour lever la canne ? Je sais que vous êtes deve­nu bon che­vau­cheur depuis que je ne vous ai vu ! Allez-vous-en, et effor­cez-vous de vivre, car j’ai plu­tôt l’im­pres­sion que vous êtes en loca­tion en ce monde, tant vous m’a­vez l’air poi­tri­naire et gringalet.

Je ne suis et tu n’es, dans les vastes flux des choses, qu’un point d’arrêt favo­rable au rejaillis­se­ment. Ne tarde pas à prendre une exacte conscience de cette posi­tion angois­sante : s’il t’arrivait de t’attacher à des buts enfer­més dans ces limites où per­sonne n’est en jeu que toi, ta vie serait celle du grand nombre, elle serait pri­vée de mer­veilleux. Un court moment d’arrêt : le com­plexe, le doux, le violent mou­ve­ment des mondes se fera de ta mort une écume écla­bous­sante. Les gloires, la mer­veille de ta vie tiennent à ce rejaillis­se­ment du flot qui ne nouait en toi dans l’immense bruit de cata­racte du ciel.

Les fra­giles parois de ton iso­le­ment où se com­po­saient les mul­tiples arrêts, les obs­tacles de la conscience, n’auront ser­vi qu’à réflé­chir un ins­tant l’éclat de ces uni­vers au sein des­quels tu ne ces­se­ras jamais d’être perdu.

S’il n’y avait que ces uni­vers mou­vants, qui ne ren­con­tre­raient jamais de remous cap­tant les cou­rants trop rapides d’une conscience indis­tincte, quand elle lie nous ne savons quel brillant inté­rieur, infi­ni­ment vague, aux plus aveugles mou­ve­ments de la nature, faute d’obstacles, ces mou­ve­ments seraient moins ver­ti­gi­neux. L’ordre sta­bi­li­sé des appa­rences iso­lées est néces­saire à la conscience angois­sée des crues tor­ren­tielles qui l’emportent. Mais s’il est pris pour ce qu’il paraît, s’il enferme dans un atta­che­ment peu­reux, il n’est plus que l’occasion d’une erreur risible, une exis­tence étio­lée de plus marque un point mort, un absurde petit tas­se­ment, oublié, pour peu de temps, au milieu de la bac­cha­nale céleste.
D’un bout à l’autre de cette vie humaine, qui est notre lot, la conscience du peu de sta­bi­li­té, même du pro­fond manque de toute véri­table sta­bi­li­té, libère les enchan­te­ments du rire. Comme si brus­que­ment cette vie pas­sait d’une soli­di­té vide et triste à l’heureuse conta­gion de la cha­leur et de la lumière, aux libres tumultes que se com­mu­niquent les eaux et les airs : les éclats et les rebon­dis­se­ments du rire suc­cèdent à la pre­mière ouver­ture, à la per­méa­bi­li­té d’aurore du sou­rire. Si un ensemble de per­sonnes rit d’une phrase déce­lant une absur­di­té ou d’un geste dis­trait, il passe en elles un cou­rant d’intense com­mu­ni­ca­tion. Chaque exis­tence iso­lée sort d’elle-même à la faveur de l’image tra­his­sant l’erreur de l’isolement figé. Elle sort d’elle-même en une sorte d’éclat facile, elle s’ouvre en même temps à la conta­gion d’un flot qui se réper­cute, car les rieurs deviennent ensemble comme les vagues de la mer, il n’existe plus entre eux de cloi­son tant que dure le rire, ils ne sont pas plus sépa­rés que deux vagues, mais leur uni­té est aus­si indé­fi­nie, aus­si pré­caire que celle de l’agitation des eaux.

Le rire com­mun sup­pose l’absence d’une véri­table angoisse, et pour­tant il n’a pas d’autre source que l’angoisse. Ce qui l’engendre jus­ti­fie ta peur. On ne peut conce­voir que chu, tu ne sais d’où, dans cette immen­si­té incon­nue, aban­don­né à l’énigmatique soli­tude, condam­né pour finir à som­brer dans la souf­france, tu ne sois pas sai­si d’angoisse. Mais de l’isolement où tu vieillis au sein d’univers voués à ta perte, il t’est loi­sible de tirer cette conscience ver­ti­gi­neuse de ce qui a lieu, conscience, ver­tige, aux­quels tu ne par­viens que noué par cette angoisse. Tu ne pour­rais deve­nir le miroir d’une réa­li­té déchi­rante si tu ne devais te briser…

Dans la mesure où tu opposes un obs­tacles à des forces débor­dantes, tu es voué à la dou­leur, réduit à l’inquiétude. Mais il t’est loi­sible encore d’apercevoir le sens de cette angoisse en toi : de quelle façon l’obstacle que tu es doit se nier lui-même et se vou­loir détruit, du fait qu’il est par­tie des forces qui le brisent. Ce n’est pos­sible qu’à cette condi­tion : que ta déchi­rure n’empêche pas ta réflexion d’avoir lieu, ce qui demande qu’un glis­se­ment se pro­duise (que la déchi­rure soit seule­ment reflé­tée, et laisse pour un temps le miroir intact). Le rire com­mun, sup­po­sant l’angoisse écar­tée, quand il en tire au même ins­tant des rebon­dis­se­ments, est sans doute, de cette tri­che­rie, la forme cava­lière : ce n’est pas le rieur que le rire frappe, mais l’un de ses sem­blables – encore est-ce sans excès de cruauté.

Les forces qui tra­vaillent à nous détruire trouvent en nous des com­pli­ci­tés si heu­reuses – et par­fois si vio­lentes – que nous ne pou­vons nous détour­ner d’elles sim­ple­ment comme l’intérêt qui nous y porte. Nous sommes conduits à faire la part du feu ». Rarement des hommes sont en état de se don­ner la mort – et non comme le déses­pé­ré mais l’Hindou, se jetant roya­le­ment sous un char de fête. Mais sans aller jusqu’à nous livrer, nous pou­vons livrer, de nous-mêmes, une part : nous sacri­fions des bien qui nous appar­tiennent ou – ce qui nous lie par tant de liens, dont nous dis­tin­guons mal : notre sem­blable. Assurément, ce mot, sacri­fice, signi­fie ceci : que des hommes, du fait de leur volon­té, font entrer quelques biens dans une région dan­ge­reuse, où sévissent des forces détrui­santes. Ainsi sacri­fions-nous celui dont nous rions, l’abandonnant sans nulle angoisse, à quelque déchéance qui nous semble légère (le rire sans doute n’a pas la gra­vi­té du sacrifice).

Nous ne pou­vons décou­vrir qu’en autrui com­ment dis­pose de nous l’exubérance légère des choses. A peine sai­sis­sons-nous la vani­té de notre oppo­si­tion que nous sommes empor­tés par le mou­ve­ment ; il suf­fit que nous ces­sions de nous oppo­ser, nous com­mu­ni­quons avec le monde illi­mi­té des rieurs. Mais nous com­mu­ni­quons sans angoisse, pleins de joie, ima­gi­nant ne pas don­ner prise nous-mêmes au mou­ve­ment qui dis­po­se­ra pour­tant de nous, quelque jour, avec une rigueur définitive.

Sans nul doute, le rieur est lui-même risible et, dans le sens pro­fond, plus que sa vic­time, mais il importe peu qu’une faible erreur – un glis­se­ment – déverse la joie au royaume du rire. Ce qui rejette les hommes de leur iso­le­ment vide et les mêle aux mou­ve­ments illi­mi­tés – par quoi ils com­mu­niquent entre eux, pré­ci­pi­tés avec bruit l’un vers l’autre comme les flots – ne pour­rait être que la mort si l’horreur de ce moi qui s’est replié sur lui-même était pous­sée à des consé­quences logiques. La conscience d’une réa­li­té exté­rieure – tumul­tueuse et déchi­rante – qui naît dans les replis de la conscience de soi – demande à l’homme d’apercevoir la vani­té de ces replis – de les savoir » dans un pres­sen­ti­ment, déjà détruits – mais elle demande aus­si qu’ils durent. L’écume qu’elle est au som­met de la vague demande ce glis­se­ment inces­sant : la conscience de la mort (et des libé­ra­tions qu’à l’immensité des êtres elle apporte) ne se for­me­rait pas si l’on n’approchait la mort, mais elle cesse d’être aus­si­tôt que la mort a fait son œuvre. Et c’est pour­quoi cette ago­nie, comme figée, de tout ce qui est, qu’est l’existence humaine au sein des cieux – sup­pose la mul­ti­tude spec­ta­trice de ceux qui sur­vivent un peu (la mul­ti­tude sur­vi­vante ampli­fie l’agonie, la réflé­chit sans les facettes infi­nies de consciences mul­tiples, où la len­teur figée coexiste avec une rapi­di­té de bac­cha­nale, où la foudre et la chute des morts sont contem­plées): il faut au sacri­fice non seule­ment des vic­times, mais des sacri­fiants ; le rire ne demande pas seule­ment les per­son­nages risibles que nous sommes, il veut la foule incon­sé­quente des rieurs…

…D’une par­ti­cule simple à l’autre, il n’y a pas de dif­fé­rence de nature, il n’y a pas non plus de dif­fé­rence entre celle-ci et celle-là. Il y a de ceci qui se pro­duit ici ou là, chaque fois sous forme d’unité, mais cette uni­té ne per­sé­vère pas en elle-même. Des ondes, des vagues, des par­ti­cules simples ne sont peut-être que les mul­tiples mou­ve­ments d’un élé­ment homo­gène ; elles ne pos­sèdent que l’unité fuyante et ne brisent pas l’homogénéité de l’ensemble.
Les groupes com­po­sés de nom­breuses par­ti­cules simples pos­sèdent seuls ce carac­tère hété­ro­gène qui me dif­fé­ren­cie de toi et isole nos dif­fé­rences dans le reste de l’univers. Ce qu’on appelle un être » n’est jamais simple, et s’il a seul l’unité durable, il ne la pos­sède qu’imparfaite : elle est tra­vaillée par sa pro­fonde divi­sion inté­rieure, elle demeure mal fer­mée et, en cer­tains points, atta­quable du dehors.
Il est vrai que cet être » iso­lé, étran­ger à ce qui n’est pas lui, est la forme sous laquelle te sont appa­rues d’abord l’existence et la véri­té. C’est à cette dif­fé­rence irré­duc­tible – que tu es – que tu dois rap­por­ter le sens de chaque objet. Pourtant l’unité qui est toi te fuit et s’échappe : cette uni­té ne serait qu’un som­meil sans rêves si le hasard en dis­po­sait selon ta volon­té la plus anxieuse.
Ce que tu es tient à l’activité qui lie les élé­ments sans nombre qui te com­posent, à l’intense com­mu­ni­ca­tion de ces élé­ments entre eux. Ce sont des conta­gions d’énergie, de mou­ve­ment, de cha­leur ou des trans­ferts d’éléments, qui consti­tuent inté­rieu­re­ment la vie de ton être orga­nique. La vie n’est jamais située en un point par­ti­cu­lier : elle passe rapi­de­ment d’un point à l’autre (ou de mul­tiples points à d’autres points), comme un cou­rant ou comme une sorte de ruis­sel­le­ment élec­trique. Ainsi, où tu vou­drais sai­sir ta sub­stance intem­po­relle, tu ne ren­contres qu’un glis­se­ment, que les jeux mal coor­don­nés de tes élé­ments périssables.
Plus loin, ta vie ne se borne pas à cet insai­sis­sable ruis­sel­le­ment inté­rieur ; elle ruis­selle aus­si au dehors et s’ouvre inces­sam­ment à ce qui s’écoule ou jaillit vers elle. Le tour­billon durable qui te com­pose se heurte à des tour­billons sem­blables avec les­quels il forme une vaste figure ani­mée d’une agi­ta­tion mesu­rée. Or vivre signi­fie pour toi non seule­ment les flux et les jeux fuyants de lumière qui s’unifient en toi, mais les pas­sages de cha­leur ou de lumière d’un être à l’autre, de toi à ton sem­blable ou de ton sem­blable à toi (même à l’instant où tu me lis la conta­gion de ma fièvre qui t’atteint): les paroles, les livres, les monu­ments, les sym­boles, les rires ne sont qu’autant de che­mins de cette conta­gion, de ces pas­sages. Les êtres par­ti­cu­liers comptent peu et ren­ferment d’inavouables points de vue, si l’on consi­dère ce qui s’anime, pas­sant de l’un à l’autre sans amour, dans de tra­giques spec­tacles, dans des mou­ve­ments de fer­veur. Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brû­lantes qui pour­raient aller de moi vers toi, impri­mées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre.