Lorsque plu­sieurs gamins prirent des ins­tru­ments per­cus­sifs, ils avaient pour réfé­rents com­muns des rythmes « sty­li­sés » à telle ou telle sauce. La caco­pho­nie n’était pas pen­sée comme caco­pho­nie, et encore moins comme style : nous pre­nions appui sur des réfé­rents sty­lis­tiques qui avaient fer­men­tés pour cha­cun d’entre nous depuis des années à la proxi­mi­té de mul­tiples sons. Si l’un chan­tait une chan­son pop, les autres la connais­saient et l’avaient aus­si comme réfé­rent sty­lis­tique. La caco­pho­nie nous appa­rût ain­si dans le rap­port que cha­cun, seul ou en groupes réduits entre­te­nait avec un ensemble de réfé­rents sty­lis­tiques. Nous assis­tions, dans ces caco­pho­nies nailla­coises, à une inver­sion de cette logique du style pen­sé qui va vers la pro­duc­tion sonore puis qui vient se loger dans l’oreille en étant iden­ti­fié comme style musi­cal (cette caco­pho­nie pen­sée comme style, c’est Dubuffet, les brui­tistes ou les plus sym­pa­thiques des dumistes… Et là, en terme de récep­tion, cet ensemble de sons que l’on entend pour lui-même, on le per­çoit aus­si comme « style musi­cal », on le com­prend et l’accepte aus­si parce qu’il est un « style »). Nous nous sommes dit qu’il y avait là une réver­si­bi­li­té de la logique du style musical.

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« Ça a déjà commencé… »
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Pour se com­bi­ner en situa­tion de groupe il y a moins de sys­tèmes appli­cables que des axes d’ef­fec­tua­tion, dont les linéa­ments res­tent flous, indé­ter­mi­nés, ce qui implique qu’ils soient sin­gu­la­ri­sés en chaque occa­sion. Il en est ain­si pour les chan­sons à boire, le eefing, les élé­ments musi­caux d’une pro­ces­sion reli­gieuse, les conci­lia­bules ryth­més de femmes de marins au Cap-Vert, les poly­pho­nies vil­la­geoise ukrai­nienne, « hap­py bir­th­day » ou d’autres chan­sons de cir­cons­tances, etc.

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« Ça a déjà commencé… »
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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’u­ni­té. (Là comme ailleurs la volon­té, appau­vris­sante et sacrificatrice.)
Dans une double, triple, quin­tuple vie, on serait plus à l’aise, moins ron­gé et para­ly­sé de sub­cons­cient hos­tile au conscient (hos­tile des autres « moi » spoliés).
La plus grande fatigue de la jour­née et d’une vie serait due à l’ef­fort, à la ten­sion néces­saire pour gar­der un même moi à tra­vers les ten­ta­tions conti­nuelles de le changer.
On veut trop être quelqu’un.
Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une posi­tion d’é­qui­libre. (Entre mille autres conti­nuel­le­ment pos­sibles et tou­jours prêtes.) Une moyenne d’é­qui­libre, un mou­ve­ment de foule. Au nom de beau­coup je signe ce livre.
Mais l’ai-je vou­lu ? Le voulions-nous ?
Il y avait de la pres­sion (vis a tergo).
Et puis ? J’en fis le pla­ce­ment. J’en fus assez embarrassé.
Chaque ten­dance en moi avait sa volon­té, comme chaque pen­sée dès qu’elle se pré­sente et s’or­ga­nise a sa volon­té. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volon­té, tel autre, un ami, un grand homme du pas­sé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ?
Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?
Je ne vou­lais pas vou­loir. Je vou­lais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vou­loir et que néan­moins je voulais.
…Foule, je me débrouillais dans ma foule en mou­ve­ment. Comme toute chose est foule, toute pen­sée, tout ins­tant. Tout pas­sé, tout inin­ter­rom­pu, tout trans­for­mé, toute chose est autre chose. Rien jamais défi­ni­ti­ve­ment cir­cons­crit, ni sus­cep­tible de l’être, tout : rap­port, mathé­ma­tiques, sym­boles, ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.
Mes images ? Des rapports.
Mes pen­sées ? Mais les pen­sées ne sont jus­te­ment peut-être que contra­rié­tés du « moi », pertes d’é­qui­libre (phase 2), ou recou­vre­ments d’é­qui­libre (phase 3) du mou­ve­ment du « pen­sant ». Mais la phase 1 (l’é­qui­libre) reste incon­nue, inconsciente.
Le véri­table et pro­fond flux pen­sant se fait sans doute sans pen­sée consciente, comme sans image. L’équilibre aper­çu (phase 3) est le plus mau­vais, celui qui après quelque temps paraît détes­table à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’his­toire des fausses posi­tions d’é­qui­libre conscient adop­tées suc­ces­si­ve­ment. Et puis… est-ce par le bout « flammes » qu’il faut com­prendre le feu ?
[…] Tout pro­grès, toute nou­velle obser­va­tion, toute pen­sée, toute créa­tion, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
Toute science crée une nou­velle ignorance.
Tout conscient, un nou­vel inconscient.
Tout apport nou­veau crée un nou­veau néant.
Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive sou­vent, un livre que n’a pas fait l’au­teur, quoi­qu’un monde y ait par­ti­ci­pé. Et qu’importe ?
Signes, sym­boles, élans, chutes, départs, rap­ports, dis­cor­dances, tout y est pour rebon­dir, pour cher­cher, pour plus loin, pour autre chose.
Entre eux, sans s’y fixer, l’au­teur pous­sa sa vie.
Tu pour­rais essayer, peut-être, toi aussi ?

La haine de l’art (la haine de la mort informe, de la brume sans effet, qu’il semble por­ter), la haine que l’art peut se vouer s’il sty­lise le chaos mal­gré lui, s’il met en forme la dis­per­sion, n’est pas le propre de l’art. Une excep­tion le prouve : le poème. La haine de la poé­sie, si le terme de haine attire, est le propre de la poé­sie ; elle se défie nati­ve­ment de son « esthé­tique », de son charme vorace, du pro­cès de for­ma­li­sa­tion, de mise en forme signi­fiante. La méfiance peut avoir nom Dionysos. Et c’est une haine double : a) pour la forme médu­sante et l’art poé­tique, le fixa­tif impli­qué dans la for­ma­tion de la forme ; et b) pour le sens défor­mant, qui embrume ou endort la pos­si­bi­li­té d’un art poé­tique, d’un geste apollinien.

Cette idée d’un sys­tème clos est fan­tas­ma­tique. C’est le fan­tasme du capi­tal, bien sûr ! C’est pour ça que, simul­ta­né­ment, le Kapital est fon­ciè­re­ment impé­ria­liste : non pas sim­ple­ment au sens où il a besoin d’é­cra­ser des peuples à sa péri­phé­rie, mais il a besoin d’une péri­phé­rie en géné­ral, et il a besoin de la pom­per, et ce, sans le dire, i.e. de faire des pré­lè­ve­ments d’éner­gie où que ce soit dans le sys­tème solaire, dans l’air et dans l’eau, de faire entrer dans son propre cir­cuit en fai­sant croire au miracle de la crois­sance auto­nome de ce cir­cuit. Ce qui est frap­pant, c’est que dans le sens de la sor­tie, dans le sens de la jouis­sance, il va aus­si y avoir quelque chose : la per­ver­sion, c’est le détour­ne­ment par rap­port au cir­cuit de la reproduction.

Cette géni­ta­li­té dont parle Freud, où on passe des pul­sions par­tielles dans un par­cours répu­té nor­mal, de l’é­tat per­vers poly­morphe de l’en­fant jus­qu’à la géni­ta­li­té … En fait, c’est Freud lui-même qui nous a don­né le maté­riel pour pen­ser cela non pas comme un par­cours nor­mal, mais comme une espèce de conflit, de lutte, pour obte­nir un corps géni­tal éro­tique. En fait, ce corps éro­tique géni­tal, c’est celui qui est exi­gé par la repro­duc­tion, c’est à dire par l’ins­tance capi­ta­liste pour notre socié­té. Freud nous donne encore les moyens de pen­ser ce qu’est la jouis­sance, en tant qu’elle échappe à cela, et il nous donne à le pen­ser sous le nom de pul­sion de mort. Ce qui veut dire que, dans la jouis­sance, il y a tou­jours une com­po­sante de régime par laquelle il y a jus­te­ment une sorte d’« excès de jouis­sance », comme dit Nietzsche. Il y a, en somme, dépense d’éner­gie d’une forme qui était celle du ger­men, dans une forme per­due, disons cha­leur, si vous vou­lez, sperme dans l’a­nus, sperme sur la terre ; forme dégra­dée, irre­ver­sible. Déchets, pol­lu­tion. Avec la per­ver­sion, on a l’é­vi­dence de l’autre chose de la jouis­sance, qui, jus­te­ment, n’est pas éro­tique au sens de la cir­cu­la­tion de l’éner­gie dans des formes qui sont, en défi­ni­tive, répu­tées tou­jours com­mu­tables, mais au contraire, par rap­port à ce cir­cuit là, les moments où ça sort, où c’est la consu­ma­tion, et où, donc, ça ne revient pas. Ce n’est plus du revenu.

La per­ver­sion, comme dit Klossowski, est « hors de prix » ; en fait de valeur. À la limite, comme il le dit, un phan­tasme sadien, ça coûte une popu­la­tion entière, ça s’a­chète au prix que coû­te­rait la sur­vie d’une population.

Mais après avoir ain­si expo­sé la moti­va­tion mani­feste de cette figure du « double », nous sommes for­cés de nous avouer que rien de tout ce que nous avons dit ne nous explique le degré extra­or­di­naire d’in­quié­tante étran­ge­té qui lui est propre. Notre connais­sance des pro­ces­sus psy­chiques patho­lo­giques nous per­met même d’a­jou­ter que rien de ce que nous avons trou­vé ne sau­rait expli­quer l’ef­fort de défense qui pro­jette le double hors du mot comme quelque chose d’é­tran­ger. Ainsi le carac­tère d’in­quié­tante étran­ge­té inhé­rent au double ne peut pro­ve­nir que de ce fait : le double est une for­ma­tion appar­te­nant aux temps psy­chiques pri­mi­tifs, temps dépas­sés où il devait sans doute alors avoir un sens plus bien­veillant. Le double s’est trans­for­mé en image d’é­pou­vante à la façon dont les dieux, après la chute de la reli­gion à laquelle ils appar­te­naient, sont deve­nus des démons. (Heine, Die Götter in Exil, Les dieux en exil.)

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« L’inquiétante étran­ge­té » [« Das Unheimliche », 1919]

Le fac­teur de la répé­ti­tion du sem­blable ne sera peut-être pas admis par tout le monde comme pro­dui­sant le sen­ti­ment en ques­tion. D’après mes obser­va­tions, il engendre indu­bi­ta­ble­ment un sen­ti­ment de ce genre, dans cer­taines condi­tions et en com­bi­nai­son avec des cir­cons­tances déter­mi­nées ; il rap­pelle, en outre, la détresse accom­pa­gnant maints états oni­riques. Un jour où, par un brû­lant après-midi d’é­té, je par­cou­rais les rues vides et incon­nues d’une petite ville ita­lienne, je tom­bai dans un quar­tier sur le carac­tère duquel je ne pus pas res­ter long­temps en doute. Aux fenêtres des petites mai­sons on ne voyait que des femmes far­dées et je m’empressai de quit­ter l’é­troite rue au plus proche tour­nant. Mais, après avoir erré quelque temps sans guide, je me retrou­vai sou­dain dans la même rue où je com­men­çai à faire sen­sa­tion et la hâte de mon éloi­gne­ment n’eut d’autre résul­tat que de m’y faire reve­nir une troi­sième fois par un nou­veau détour. Je res­sen­tis alors un sen­ti­ment que je ne puis qua­li­fier que d’é­tran­ge­ment inquié­tant, et je fus bien content lorsque, renon­çant à d’autres explo­ra­tions, je me retrou­vai sur la place que je venais de quit­ter. D’autres situa­tions, qui ont de com­mun avec la pré­cé­dente le retour invo­lon­taire au même point, en dif­fé­rant radi­ca­le­ment par ailleurs, pro­duisent cepen­dant le même sen­ti­ment de détresse et d’é­tran­ge­té inquié­tante. Par exemple, quand on se trouve sur­pris dans la haute futaie par le brouillard, qu’on s’est per­du, et que, mal­gré tous ses efforts pour retrou­ver un che­min mar­qué ou connu, on revient à plu­sieurs reprises à un endroit signa­lé par un aspect déter­mi­né. Ou bien lors­qu’on erre ans une chambre incon­nue et obs­cure, cher­chant la porte ou le com­mu­ta­teur et que l’on se heurte pour la dixième fois au même meuble, – situa­tion que Marc Twain a, par une gro­tesque exa­gé­ra­tion, il est vrai, trans­for­mée en situa­tion d’un comique irrésistible.

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« L’inquiétante étran­ge­té » [« Das Unheimliche », 1919]