Les corps célestes sont ain­si clas­sés par ori­gi­naux et par copies. Les ori­gi­naux, c’est l’ensemble des globes qui forment cha­cun un type spé­cial. Les copies, ce sont les répé­ti­tions, exem­plaires ou épreuves de ce type. Le nombre des types ori­gi­naux est bor­né, celui des copies ou répé­ti­tions, infi­ni. C’est par lui que l’infini se consti­tue. Chaque type a der­rière lui une armée de sosie dont le nombre est sans limites.

Depuis cinq à six mille ans, l’humanité a le spec­tacle du Ciel. Il n’y a consta­té aucun trouble sérieux. Les comètes n’ont jamais fait que peur sans mal. Six mille ans, c’est quelque chose ! c’est quelque chose aus­si que le champ du téles­cope. Ni le temps, ni l’étendue n’ont rien mon­tré. Ces bou­le­ver­se­ments gigan­tesques sont des rêves.

La nature est devant nous comme un ensemble de hié­ro­glyphes. Tout depuis les atomes jus­qu’aux astres forme un tableau des pas­sions humaines, un tableau hié­ro­gly­phique qui livre d’au­tant plus de signi­fi­ca­tions et peut-être d’in­ten­tions que nous savons mieux regar­der. Le voile d’ai­rain n’est que pour les aveugles. Toutes les formes natu­relles révèlent leur secret si on les inter­roge libre­ment, si on ne met pas d’a­bord la nature en pri­son sous des lois abs­traites et trop simples.

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chap. 11  : « Hiéroglyphes »

Une conjonc­ture phi­lo­so­phique peut être appré­hen­dée à la fois à par­tir de ce qu’Alain de Libera nomme « l’horizon du ques­tion­nable » et à par­tir de la logique propre du débat. L’horizon du ques­tion­nable, c’est le stock d’énoncés dis­po­nibles à un moment don­né de l’histoire. Au Moyen Âge, ce stock est aisé­ment iden­ti­fiable : il cor­res­pond à un cor­pus tech­nique, les auc­to­ri­tates (pro­po­si­tions phi­lo­so­phiques ayant une valeur défi­ni­tion­nelle ou opé­ra­toire). Par logique du débat, il faut entendre simul­ta­né­ment les inva­riants que consti­tuent les conti­nui­tés inter­pré­ta­tives, les réar­ran­ge­ments de ces struc­tures, et les « dis­con­ti­nui­tés épis­té­miques » (recom­bi­nai­son d’éléments « irré­duc­tible à la donne ini­tiale »). La logique du débat asso­cie donc des conti­nui­tés struc­tu­rales et des recom­bi­nai­sons du savoir : l’histoire de ses trans­for­ma­tions per­met de mon­trer que le pro­blème des uni­ver­saux est un « conden­sa­teur d’innovations ». Le point de départ est tou­jours le carac­tère conflic­tuel des réponses appor­tées à une ques­tion pré­cise : les uni­ver­saux sont-ils des choses, des concepts ou des noms ? Le pro­blème phi­lo­so­phique n’est pas réfé­ré à la nature de l’esprit humain, mais à l’historicité de struc­tures pro­blé­ma­tiques et de grilles d’interprétation contrai­gnantes qui sont pré­ci­sé­ment l’objet de l’analyse de l’historien de la phi­lo­so­phie. Si la pro­blé­ma­tique des uni­ver­saux naît de la confron­ta­tion per­ma­nente entre l’aristotélisme et le pla­to­nisme au sein de l’œuvre d’Aristote lui-même, le pro­blème des uni­ver­saux tel qu’il s’est consti­tué dans la phi­lo­so­phie médié­vale appa­raît comme « une figure du débat qui, depuis l’Antiquité tar­dive, oppose et ras­semble à la fois le pla­to­nisme et l’aristotélisme ». Il est clair qu’on ne trouve aucu­ne­ment dans le livre d’Alain de Libera les élé­ments d’une approche socio­lo­gique de l’objet phi­lo­so­phique. Les réseaux qui donnent lieu aux figures du débat sont des « réseaux concep­tuels » et non des réseaux sociaux. Mais le débat entre les mérites expli­ca­tifs com­pa­rés de l’histoire intel­lec­tuelle et de l’histoire sociale (qui est consti­tu­tif de la riva­li­té entre sciences sociales et phi­lo­so­phie et qui tra­verse toute l’histoire de la phi­lo­so­phie uni­ver­si­taire fran­çaise moderne) est moins impor­tant que leur capa­ci­té à his­to­ri­ci­ser une confi­gu­ra­tion polé­mique : nous trou­vons ici une contri­bu­tion à la connais­sance des dis­po­si­tifs par les­quels les débats mobi­lisent des réseaux notion­nels et abou­tissent au fait que cer­taines ques­tions phi­lo­so­phiques sont capables de « créer leur propre durée ».

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« Controverses scien­ti­fiques, contro­verses philosophiques »
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Enquête n° 5
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p. 11–34
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Il y a le stock d’é­non­cés dis­po­nibles à chaque moment de l’his­toire, sur quoi le tra­vail du phi­lo­sophe s’exerce concrè­te­ment, qui défi­nit pour lui l’ho­ri­zon du ques­tionn­nable. Au Moyen Age, ce champ d’é­non­cés dis­po­nibles a un nom tech­nique : ce sont les auc­to­ri­tates, les « auto­ri­tés », c’est-à-dire les pro­po­si­tions phi­lo­so­phiques consi­dé­rées comme ayant une valeur défi­ni­tion­nelle ou opé­ra­toire. Il faut les recen­ser, dif­fé­ren­cier les champs pro­duits par leurs mul­tiples com­bi­nai­sons et, le cas échéant, leurs phases de latence et de retour.

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chap. 1  : « Un pro­blème structuré »
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p. 27

[Méréologie : homéo­mères et anho­méo­mères – pan vs. olon : somme (“pan”) vs. tout (“olon”) [p. 265] : les homéo­mères (ordre et posi­tion des par­ties indif­fé­rents : somme -> “pan”) ; les anho­méo­mères (ordre et posi­tion des par­ties dans un ordre pré­cis : tout -> “olon”)]

La notion de com­po­si­tio uti­li­sée ici par Boèce ren­voie à celle d’a­gen­ce­ment ou de posi­tion réci­proque des par­ties d’un tout, uti­li­sée par Alexandre, après Aristote, pour expli­quer la dif­fé­rence entre les anho­méo­mères, tels que la mai­son, le visage ou la main, dont les par­ties doivent être ran­gées dans un cer­tain ordre, et les homéo­mères, comme l’eau et la terre, dans les­quels la posi­tion des par­ties est indif­fé­rente – ceux-ci rece­vant l’ap­pel­la­tion de « somme » (pan), ceux-là, celle de « tout » (olon).

Berkeley se recon­naît « capable d’abs­traire en un cer­tain sens ». Il dis­tingue donc deux sortes d’abs­trac­tion : l’abs­trac­tion authen­tique et la pseu­do-abs­trac­tion (celle qui, selon lui, pré­side chez Locke à la for­ma­tion des idées géné­rales abs­traites). Il y a abs­trac­tion authen­tique, « lorsque je consi­dère cer­taines par­ties ou qua­li­tés par­ti­cu­lières à part des autres, si mal­gré leur union en un objet, elles peuvent pour­tant exis­ter effec­ti­ve­ment de manière indé­pen­dante ». Il y a pseu­do-abs­trac­tion, lorsque je pré­tends « abs­traire l’une de l’autre ou me repré­sen­ter sépa­ré­ment des qua­li­tés qui ne pour­raient exis­ter sépa­ré­ment les unes des autres ».
Le point de départ his­to­rial de cette dis­tinc­tion est la théo­rie aris­to­té­li­co-alexan­dri­nienne de l’aphai­re­sis, for­mu­lée pour les uni­ver­saux et les « abs­trac­tions » (ie. les enti­tés mathé­ma­tiques), défi­nis­sant l’aphai­re­sis comme un acte de l’in­tel­lect conce­vant sépa­ré­ment (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’é­tat sépa­ré (de la matière). La par­ti­cu­la­ri­té de la doc­trine de Berkeley est de réduire le domaine de l’abs­trac­tion à cela seul qui peut/pourrait exis­ter sépa­ré­ment, de mécon­naître entiè­re­ment la dif­fé­rence entre « conce­voir sépa­ré­ment » et « conce­voir sépa­ré » et, acces­soi­re­ment (car, après tout cela, on peut dire que le mal est fait), de reje­ter d’a­vance toute pos­si­bi­li­té théo­rique d’ex­ten­sion aux enti­tés phy­siques du modèle géo­mé­trique de l’abs­trac­tion défi­ni par Alexandre et l’abstractionnisme.
(…)
Telle que l’é­la­bore Berkeley, la dis­tinc­tion entre abs­trac­tion authen­tique et pseu­do-abs­trac­tion ne se hisse pas même au niveau de la dis­tinc­tion abé­lar­dienne entre « conce­voir les choses autre­ment qu’elles ne sont » et « conce­voir les choses autres qu’elles ne sont ». Il est clair, pour­tant, qu’une théo­rie comme la sienne gagne­rait en pro­fon­deur logique à médi­ter la dif­fé­rence intro­duite par Abélard entre des ques­tions comme <Q1.1> – « Est-ce que toute intel­lec­tion qui a une autre manière de viser que la chose de sub­sis­ter, est vaine ? » -, et <Q1 .2> – « Est-ce que toute intel­lec­tion visant une chose comme étant dis­po­sée autre­ment qu’elle est dis­po­sée, est vaine ? ». De même, la cri­tique ber­ke­leyenne de Locke gagne­rait en effi­ca­ci­té, si, comme le fait Abélard, elle dis­tin­guait entre « joindre men­ta­le­ment ce qui est natu­rel­le­ment dis­joint » et « croire en l’exis­tence » de ce qui est ain­si com­bi­né mentalement.

Selon Sharples, l’abs­trac­tion porte donc sur l’u­ni­ver­sel qu’elle dégage (= libère) du par­ti­cu­lier, non sur le par­ti­cu­lier dont elle déga­ge­rait (= extrai­rait) l’u­ni­ver­sel : ce n’est pas une induc­tion allant du par­ti­cu­lier à l’u­ni­ver­sel, mais une abla­tion du par­ti­cu­lier qui laisse voir l’u­ni­ver­sel. L’idée est sédui­sante. Le registre du grec aphai­re­sis est, on l’a vu, plus large que celui de l””abstraction”, puis­qu’il inclut aus­si l’i­dée de “retran­che­ment” ou de “néga­tion”. Selon ces accep­tions, on peut donc être ten­té de dire qu’il y a moins, chez Alexandre, induc­tion abs­trac­tive de l’u­ni­ver­sel à par­tir de par­ti­cu­liers que retran­che­ment des acci­dents accom­pa­gnant un uni­ver­sel dans un par­ti­cu­lier, autre­ment dit des sen­sibles – l’u­ni­ver­sel, ain­si déga­gé, étant ipso fac­to d’ordre men­tal ou conceptuel.

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chap. 1  : « Alexandre d’Aphrodise »
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p. 66–67

La thèse d’Alexandre est que les formes maté­rielles (enga­gées dans la matière) deviennent imma­té­rielles « quand elles sont connues sépa­ré­ment de la matière ». Cela ne veut pas dire que les abs­trac­tions (= les objets mathé­ma­tiques) sont des uni­ver­saux, mais que les uni­ver­saux et les abs­trac­tions sont des concepts pro­duits par une aphai­re­sis, i. e. par un acte de l’in­tel­lect consis­tant à conce­voir sépa­ré­ment (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’é­tat sépa­ré (de la matière). Or, c’est bien là selon nous l’o­ri­gi­na­li­té d’Alexandre : elle ne consiste pas à inter­pré­ter les objets mathé­ma­tiques comme des uni­ver­saux, mais tout au contraire à inter­pré­ter la pro­duc­tion des uni­ver­saux sur le modèle de l’abs­trac­tion des êtres mathématiques.

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chap. 1  : « Alexandre d’Aphrodise »
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p. 45

Impatient as we were for all of them to join us,
The land had not yet risen into view : gulls had swept the gray steel towers away
So that it pro­fi­ted less to go sear­ching, away over the hum­ming earth
Than to stay in imme­diate rela­tion to these other things – boxes, store parts, wha­te­ver you wan­ted to call them –
Whose ins­tal­led­ness was the price of fur­ther revo­lu­tions, so you knew this com­bat was the last.
And still the rela­tion­ship waxed, billo­wed like sce­ne­ry on the breeze.

They are the same aren’t they,
The pre­su­med land­scape and the dream of home
Because the people are all home­sick today or des­pe­ra­te­ly sleeping,
Trying to remem­ber how those rec­tan­gu­lar shapes
Became so extra­neous and so near
To create a fore­ground of quiet knowledge
In which youth had grown old, chan­ting and sin­ging wise hymns that
Will sign for old age
And so lift up the past to be per­sua­ded, and be put down again.

The war­ning is nothing more than an aspi­rate « h » ;
The pro­blem is sket­ched com­ple­te­ly, like fire­works moun­ted on poles :
Complexion of eve­ning, the accu­rate voices of the others.
During Coca-Cola les­sons it becomes patent
Of noise on the left, and we had so skip­ped a stage that
The great wave of the past, com­poun­ded in derision,
Submerged idea and non-drea­mer alike
In fal­set­to star­light like « purity »
Of desi­gn that had been the first dan­ger sign
To wash the sti­cky, icky stuff down the drain – pfui !

How does it feel to be out­side and inside at the same time,
The deli­cious fee­ling of the air contra­dic­ting and secret­ly abetting
The inter­ior warmth ? But the land curdles the dis­may in which it’s written
Bearing to a final point of fol­ly and doom
The wis­dom of these generations.
Look at what you’ve done to the landscape –
The ice cube, the olive –
There is a per­fect tri-city mesh of things
Extending all the way along the river on both sides
With the end left for thoughts on construction
That are always tur­ning to alps and thresholds
Above the tide of others, fee­ding a European moss rose without glory.

We shall very soon have the plea­sure of recording
A per­iod of una­ni­mous ter­gi­ver­sa­tion in this respect
And to make that plea­sure the grea­ter, it is worth while
At the risk of tedious ite­ra­tion, to put first upon record a final protest :
Rather decaying art, genius, ins­pi­ra­tion to hold to
An impos­sible « calque » of rea­li­ty, than
« The new school of the tri­vial, rising up on the field of battle,
Something of sludge and leaf-mold, » and life
Goes tri­ck­ling out through the holes, like water through a sieve,
All in one direction.

You who were direc­tion­less, and thought it would solve eve­ry­thing if you found one,
What do you make of this ? Just because a thing is immortal
Is that any rea­son to wor­ship it ? Death, after all, is immortal.
But you have gone into your houses and shut the doors, meaning
There can be no fur­ther discussion.
And the river pur­sues its lone­ly course
With the sky and the trees cast up from the landscape
For green brings unhap­pi­ness – le vert Porte malheur.
« The char­treuse moun­tain on the absinthe plain
Makes the strong man’s tears tumble down like rain. »

All this came to pass eons ago.
Your pro­gram wor­ked out per­fect­ly. You even avoided
The mono­to­ny of per­fec­tion by lea­ving in cer­tain flaws :
A back­ward way of beco­ming, a for­ced handshake,
An absent-min­ded smile, though in fact nothing was left to chance.
Each detail was start­lin­gly clear, as though seen through a magni­fying glass,
Or would have been to an ideal obser­ver, name­ly yourself –
For only you could watch your­self so patient­ly from afar
The way God watches a sin­ner on the path to redemption,
Sometimes disap­pea­ring into val­leys, but always on the way,
For it all builds up into some­thing, mea­nin­gless or meaningful
As archi­tec­ture, because plan­ned and then aban­do­ned when completed,
To live after­wards, in sun­light and sha­dow, a cer­tain amount of years.
Who cares about what was there before ? There is no going back,
For stan­ding still means death, and life is moving on,
Moving on towards death. But some­times stan­ding still is also life.