Reprenant une définition, alors moderne, de la science, couramment attestée dans le Paris des années 1250, Manfred soutient que le savoir ne progresse que « distribué ou réparti », en un mot : communiqué.
Citations
Si l’on doute qu’il y ait eu des philosophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de philosophie. En réduisant le travail intellectuel au commentaire de textes, et la liberté de pensée aux jeux stériles de disputes caricaturées, l’historiographie d’inspiration humaniste a désarticulé la philosophie médiévale en deux sortes de vanités : le sérieux de la lectura ; l’absence de sérieux de la disputatio.
La confusion entre l’expérience (l’experimentum d’Aristote) et l’expérimentation est l’expression ultime de cette dérive. Ni Albert ni Frédéric ne sont les créateurs de la méthode expérimentale. C’est au nom du concept aristotélicien de l’expérience que l’empereur s’écarte d’Aristote.
« Nous ne suivons pas en tout le prince des philosophes, car il s’est rarement – pour ne pas dire jamais – personnellement exercé à la chasse avec des oiseaux, alors que nous nous y sommes au contraire toujours complu et exercé. Au vrai, beaucoup de ce qu’il raconte dans son Livre des animaux, il dit lui-même que d’autres l’ont dit ainsi avant lui. Mais ce que certains ont dit, il ne l’a lui-même jamais vu, et l’on peut douter que ceux qu’il cite l’aient eux-mêmes vu. La certitude de la foi ne peut être le fruit d’un ouï-dire. »
Le rejet de la fides ex auditu au bénéfice de l’expérience personnelle, qui seule permet de comprendre, ne nous arrache pas à la conception aristotélicienne de la science : par-delà sa signification religieuse, le terme fides a aussi un sens philosophique directement hérité d’Aristote : la saisie immédiate des données. Frédéric ne plaide donc pas contre l’aristotélisme, il justifie la liberté qu’il prend par rapport à une autorité fondée sur une expérience de deuxième main. Homme d’expérience, autrement dit expert en un art – la fauconnerie –, Frédéric n’est donc pas un expérimentateur. S’il quitte les limites de son art, il redevient un questionneur.
À propos des calculatores anglais :
En introduisant les notions de grandeur intensive et de proportion dans le champ de la physique, en mathématisant les qualités, en systématisant la pratique du raisonnement imaginaire – cette esquisse médiévale de « l’expérience de pensée » – ils n’en ont pas moins, sans le vouloir, puissamment contribué au développement de la philosophie telle que nous l’entendons aujourd’hui.
Avec son squelette torturé de questions et d’articles, la somme donne une impression de morcellement infini – singulière synthèse d’un savoir qui se compose en multipliant les détails et les appendices, telle une mélodie qui hésiterait entre cent thèmes directeurs et qui, en les essayant tous successivement, voire simultanément, finirait par emporter dans un fracas pitoyable le chef, les musiciens et tout l’auditorium. Avec ses surcharges, ses prolongements artificiels, ses tâtonnements et ses ânonnements qui emplissent le texte commenté d’une foule hasardeuse de rapprochements et de comparses (qui semblent n’avoir là rien d’autre à faire que de compléter un tableau d’ensemble où se rencontrent et se chevauchent les citations prestigieuses et les autorités muettes), avec sa technique d’exégèse qui paraît atteindre sa perfection lorsqu’elle a rompu le fil des pensées originales et fait éclater le référent textuel dans le vertige ou la fatuité d’une culture prétendument totale, le commentaire d’Aristote est pour nous comme l’expression complète et, par là même, décisivement rebutante d’une méthode de lecture dont l’unique finalité serait d’essayer toutes les manières possibles de contraindre un originale à singer ses copies.
On sait aussi qu’une thèse n’est pas un livre, c’est l’accomplissement littéraire d’un rite de passage, les minutes d’un procès d’amphithéâtre dont la principale singularité est qu’elles sont rédigées par l’accusé lui-même durant les années qui précèdent son jugement. On sait aussi qu’un livre peut naître d’une thèse : il suffit que le coupable efface les traces, qu’il parvienne à maquiller la servitude de son travail en un libre divertissement ou, inversement, qu’il sache donner à l’intériorisation de la contrainte administrative la force stylistique de l’obligation intérieure.
Dans un sensible de langue, nous traçons ce qui se dicte insensiblement sous le nom de philosophie (à charge d’effacer le tracement), pour le meilleur et le pire. Le pire se nomme d’un côté le poétisme, le goût de l’horizon comme horizon, ou du champ comme champ (le goût du phrasement dans le tracé), et le philosophisme, de l’autre côté, pur goût de l’effacement de l’horizon ou du champ des mots qui s’imposent à la pensée, oubli que l’effacement du tracé est une difficile condition du philosopher en langue.
L’axiome unique de la poésie est : “Tout ce qui participe de l’être (…) a un nom. Le difficile est de l’inventer.” Ce n’est pas pour rien que la poésie utilise, pour cette invention inouïe, les ressources maximales de la différence, y compris sonore, entre noms de la langue héritée. » L’axiome que formule Badiou dans L’antiphilosophie de Wittgenstein (2009) établit que « la poésie est une pensée » par la nomination. « Il faut réintroduire la nomination dans la pensée », contre Wittgenstein. Le poème n’est pas « une instance verbale du silence ». Cela revient, pour la poésie, à enter Joyce (le nom déterminant la phrase) sur Beckett (la phrase produisant son silence contre l’invention des noms). Greffe dont le philosophe pressent la richesse.
Qu’il y ait de la pensée ou de la vérité formée dans le poème justifie la reconstitution en sa séparation et sa conceptualisation relatives. La reconstitution poétique peut affecter la reconstitution philosophique, pourvu que celle-ci se déploie dans son ordre décideur, c’est-à-dire en intériorité continuée, fidèle au procès du poème. D’où un manuel ouvert. Il y a une intériorité de la philosophie à ses modalités, dont l’art poétique ne traite pas.
[La langue] n’est pas une oeuvre (ergon), mais une activité (energeia).
[Die Sprache] ist kein Werk (Ergon), sondern eine Thätigkeit (Energeia).