La crainte qu’éprouve le fils authentique de la civilisation moderne à l’idée de s’éloigner des faits qui sont déjà schématiquement préformés par les conventions dominantes de la science, du commerce et de la politique, est la même que la crainte qu’inspire la déviation sociale. Ces conventions définissent également le concept de clarté – [de la langue comme de la pensée] – auquel l’art, la littérature et la philosophie doivent s’adapter aujourd’hui. Tandis que ce concept réprouve tout traitement négatif que [cette pensée] inflige aux faits ou aux formes dominantes comme obscur et compliqué, [ou au mieux comme barbare, (landesfremd)] pour le déclarer finalement tabou, il condamne l’esprit à une cécité croissante. Cette situation sans issue se caractérise par le fait que le réformateur le plus honnête qui recommande une nouveauté en se servant d’un langage dévalué, renforce, en adoptant l’appareil catégoriel préfabriqué et la mauvaise philosophie qui se cache derrière lui, le pouvoir de l’ordre existant qu’il voudrait pourtant briser.
Citations
Pour en revenir au règne arachnéen, il ne faudrait pas croire que toutes les araignées tissent une toile, loin de là ; l’araignée à boule d’Australie s’accroche à un fil horizontal et tourne circulairement une patte, à laquelle prend un autre fil dont l’extrémité porte une gouttelette gluante où viennent se prendre les insectes. Et ça n’est là qu’un exemple de la diversité des pièges dont l’arachnéen peut disposer. On sait qu’il en est de même pour ce qui concerne cette espèce nôtre ; certains individus procèdent comme l’araignée à boule et le même individu peut à certains moments de son existence tramer la toile et, à d’autre, manier la boule gluante.
Les Poésies et, de façon moins visible mais analogue, tout texte moderne se constituent comme une totalisation des discours présupposés et de leur appropriation, aussi bien que du commentaire « métalinguistique » de celle-ci comme de ceux-là. Mais cette unification visant une sorte de Livre unique qui sera un Livre généralisé, c’est-à-dire le passage des actes discursifs au Livre, en même temps que la transformation du Livre en une série infinie d’actes illocutoires, est une unification fictionnelle : fictive.
Tout le corpus précédant le texte agit donc comme une présupposition généralisée ayant valeur juridique : il est une loi qui s’exerce par le fait même de sa formulation, puisque ce qu’elle commande c’est l’intervention textuelle elle-même. […] Tout texte est d’emblée sous la juridiction des autres discours. […] Le nouveau texte vise à s’approprier le rôle juridique, à la posséder.
Nous avons de nombreux exemples d’hommes qui ont atteint une maîtrise totale sur des parties du corps habituellement indépendantes de la volonté. De cette manière, chacun deviendra son propre médecin et développera un sentiment du corps complet, certain et exact, l’homme deviendra véritablement indépendant de la nature, peut- être même en mesure de restaurer des membres perdus, de se tuer par un simple acte de volonté, et ainsi il atteindra un vrai savoir sur le corps, l’âme, le monde, la vie, la mort et le monde spirituel. Alors, il ne dépendra peut-être que de lui d’animer quelque matière, il forcera ses sens à produire la forme qu’il désirera, vivant véritablement dans son monde. Il sera en état de se séparer de son corps s’il le désire, il verra, entendra, sentira ce qu’il voudra, comme il voudra et selon la combinaison qu’il souhaitera.
Presque chaque homme est déjà artiste à un degré infime – il voit ce qu’il tire de lui-même et non ce qui lui vient du dehors – il sent ce qu’il tire de lui-même et non ce qui lui vient du dehors. La grande différence consiste en ceci : l’artiste a animé dans ses organes le germe de la vie autopoétique – il a augmenté l’excitabilité de ceux-ci dans leur lien avec l’esprit, et il est ainsi en mesure de diffuser à travers ces mêmes organes les idées qu’il désire – sans sollicitation extérieure – de les utiliser tels des outils en vue des modifications du monde réel de son choix.
De la même façon que le peintre voit les objets visibles avec d’autres yeux que ceux de l’homme commun – le poète découvre les événements du monde extérieur et intérieur d’une tout autre manière que les hommes ordinaires. Mais en vérité l’art du peintre est aussi autonome que celui du musicien, et dépend totalement de conditions a priori.
Pendant que la philosophie augmente les forces de l’individu à travers le Système et l’Etat, en lui communiquant les forces de l’humanité et de l’univers, et en transformant ainsi la totalité en organe de l’individu, et l’individu en organe de la totalité, la poésie réalise la même opération au niveau de la vie. L’individu vit dans la totalité et la totalité dans l’individu. La poésie engendre la sympathie supérieure et la coactivité, la communion intime du fini et de l’infini.
La poésie élève chaque individu à la totalité à travers une opération de connexion qui lui est propre – et si la philosophie, par sa jurisprudence, prépare le monde à l’influence des idées, alors la poésie est pour ainsi dire la clé de la philosophie, son but et sons sens. Car la poésie fonde la belle société – la famille universelle – la belle ordonnance de l’univers.