La machine dési­rante n’est pas une méta­phore ; elle est ce qui coupe et est cou­pé sui­vant ces trois modes. Le pre­mier mode ren­voie à la syn­thèse connec­tive, et mobi­lise la libi­do comme éner­gie de pré­lè­ve­ment. Le second, à la syn­thèse dis­jonc­tive, et mobi­lise le Numen comme éner­gie de déta­che­ment. Le troi­sième, à la syn­thèse conjonc­tive, et la Voluptas comme éner­gie rési­duelle. C’est sous ces trois aspects que le pro­cès de la pro­duc­tion dési­rante est simul­ta­né­ment pro­duc­tion de pro­duc­tion, pro­duc­tion d’enregistrement, pro­duc­tion de consom­ma­tion. Prélever, déta­cher, « res­ter », c’est pro­duire, et c’est effec­tuer les opé­ra­tions réelles du désir.

Tandis que le « ou bien » pré­tend mar­quer des choix déci­sifs entre termes imper­mu­tables (alter­na­tive), le « soit » désigne le sys­tème de per­mu­ta­tions pos­sibles entre des dif­fé­rences qui reviennent tou­jours au même en se dépla­çant, en glis­sant. Ainsi pour la bouche par­lante et les pieds mar­chants : « Il lui arri­vait de s’arrêter sans rien dire. Soit que fina­le­ment il n’eût rien à dire. Soit que tout en ayant quelque chose à dire il y renon­çât fina­le­ment… D’autres cas prin­ci­paux se pré­sentent à l’esprit. Communication conti­nue immé­diate avec redé­part immé­diat. Même chose avec redé­part retar­dé. Communication conti­nue retar­dée avec redé­part immé­diat. Même chose avec redé­part retar­dé. Communication dis­con­ti­nue immé­diate avec redé­part immé­diat. Même chose avec redé­part retar­dé. Communication dis­con­ti­nue retar­dée avec redé­part immé­diat. Même chose avec redé­part retar­dé ».{12}C’est ain­si que le schi­zo­phrène, pos­ses­seur du capi­tal le plus maigre et le plus émou­vant, telles les pro­prié­tés de Malone, écrit sur son corps la lita­nie des dis­jonc­tions, et se construit un monde de parades où la plus minus­cule per­mu­ta­tion est cen­sée répondre à la situa­tion nou­velle ou à l’interpellateur indis­cret. La syn­thèse dis­jonc­tive d’enregistrement vient donc recou­vrir les syn­thèses connec­tives de pro­duc­tion. Le pro­ces­sus comme pro­ces­sus de pro­duc­tion se pro­longe en pro­cé­dé comme pro­cé­dé d’inscription. Ou plu­tôt, si l’on appelle libi­do le « tra­vail » connec­tif de la pro­duc­tion dési­rante, on doit dire qu’une par­tie de cette éner­gie se trans­forme en éner­gie d’inscription dis­jonc­tive (Numen).

Certes, il pour­ra sem­bler étrange que nous refu­sions d’ac­cor­der à l’en­fant la « per­son­na­li­té » puisque c’est là la garan­tie essen­tielle que l’on peut reven­di­quer et qu’il peut reven­di­quer pour lui. Mais il ne s’a­git pas de cela. Nous enten­dons avec « per­sonne » cette déter­mi­na­tion abs­traite et arti­fi­cielle de l’in­di­vi­du qui est beau­coup plus la marque de sa ser­vi­tude que de sa libé­ra­tion, au sens où toutes les formes de res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle pro­gres­sive débouchent sur la requête de prise en charge des formes, soit d’as­ser­vis­se­ment, soit de déri­va­tion. Un lycée aux lycéens, ce n’est tout de même pas, tout le monde s’en rend compte, un idéal appro­prié à une libé­ra­tion de l’enfant !
[…] Or, il y a une façon de récla­mer ou de pro­mou­voir l’au­to­no­mie de l’en­fant qui ne fait que recon­duire l’en­semble des illu­sions que les adultes, en ce qui les concerne, com­mencent à recon­naître comme telles, et dont ils ont tant de mal à se débar­ras­ser : illu­sions huma­nistes de l’au­to­no­mie de la per­sonne, alors que de plus en plus le pou­voir de déci­sion leur échappe ; de la pro­prié­té per­son­nelle du corps, alors que nous souf­frons de l’é­tau, comme disait Reich, des cui­rasses cor­po­relles ; de la défense contre l’é­tran­ger, alors que c’est le défaut de com­mu­ni­ca­tion qui nous caractérise.
La per­son­na­li­sa­tion est le corol­laire de la pri­va­ti­sa­tion, toutes deux étant une dépos­ses­sion de l’en­fance. Dans des direc­tions concou­rantes, bien qu’en appa­rence oppo­sées, on per­son­na­lise à tour de bras, soit qu’on veuille accé­lé­rer l’ac­cès de l’en­fance à la res­pon­sa­bi­li­té, soit qu’on veuille la conser­ver dans une irres­pon­sa­bi­li­té quiète, qu’on parle le lan­gage poli­tique d’une révo­lu­tion de jeunes déjà mûrs, ou celui d’une péda­go­gie atten­tive aux moindres « envies ». En affir­mant, sans cri­tique de l’illu­sion per­son­na­liste, le droit des enfants à l’au­to­no­mie, on ne fait que céder à l’illu­sion d’ob­te­nir enfin, avec eux et grâce à eux, cette socié­té libé­rale et réci­proque qui est la grande uto­pie des états modernes et sert de cou­ver­ture à leur des­po­tisme réel. Utopie libé­rale, parce qu’elle feint de s’ap­puyer sur des per­sonnes libres qui n’au­raient qu’à s’ex­pri­mer pour s’en­tendre ; des­po­tique, parce que la « véri­té » de ce monde de per­sonnes n’est que la réper­cus­sion de la dis­ci­pline qui les a for­mées. Famille pro­gres­sistes, per­mis­sive, socié­tés d’en­fants qui seraient viables dans leur auto­no­mie interne, relèvent d’un même pos­tu­lat : celui de l’en­fant-per­sonne capable de dési­rer spon­ta­né­ment ou d’in­ven­ter les modèles d’or­ga­ni­sa­tion que les adultes n’ont jamais pu faire fonc­tion­ner pour eux-mêmes.

L’enfant est l’être qui, soit par la famille, soit par la socié­té, doit être inté­gra­le­ment pris en charge. Là est notre idée fixe, là notre délire. Folie de péda­go­gie ensei­gnante ou médi­cale, qui entre dans chaque foyer, qui fait de chaque fonc­tion­naire social, voué à la récu­pé­ra­tion des âmes per­dues, un nou­veau mis­sion­naire, jamais décou­ra­gé par l’é­chec que le sys­tème même secrète, de même que le sys­tème sco­laire est fait pour pro­vo­quer l’échec.

Car il est bien enten­du que le Morgan de James, « l’ex­tra­or­di­naire petit gar­çon » n’est qu’un enfant ordi­naire, dès que celui-ci, sor­tant du tri­angle fami­lial, com­mence, avec qui que soit d’autre dont il a la confiance et l’a­mour à exis­ter, « pri­me­seau­tier, spon­ta­né, amu­sant », avec une « fraî­cheur fer­tile en bouf­fées d’hu­mour ». Enfant qui, « ayant obser­vé, tou­chant le com­por­te­ment des hommes, plus de choses qu’on peut le sup­po­ser », n’en conserve pas moins sa propre « chambre à super­sti­tions ». L’enfant non dupe, hors de tout mar­chan­dage ; et cela, il n’y a que le rapt, sous quelque forme qu’il emprunte, qui puisse le rendre visible.

Dans l’art concep­tuel (art réflexif), il n’y a, en prin­cipe, aucune place pour la délec­ta­tion ; ces artistes savent bien, à défaut d’autre chose, que pour blan­chir défi­ni­ti­ve­ment la gan­grène idéo­lo­gique, c’est le désir tout entier qui doit être cou­pé, car le désir est tou­jours féodal.

,
« Réquichot et son corps » Œuvres com­plètes [pré­face à Bernard Réquichot, de Roland Barthes, Marcel Billot et Alfred Pacquement, Bruxelles, éd. de la Connaissance, 1973]
,
t. 4 : « 1972–1976 »
, , , 396, lien

L’oeuvre est inter­mi­nable, comme la cure : dans les deux cas, ils “agit moins d’ob­te­nir un résul­tat que de modi­fier un pro­blème, c’est-à-dire un sujet : le désem­pois­ser de la fina­li­té dans laquelle il enferme son départ.

,
« Réquichot et son corps » Œuvres com­plètes [pré­face à Bernard Réquichot, de Roland Barthes, Marcel Billot et Alfred Pacquement, Bruxelles, Éd. de la Connaissance, 1973]
,
t. 4 : « 1972–1976 »
, , ,
p. 396sv.

L’huile est cette sub­stance qui aug­mente l’a­li­ment sans le mor­ce­ler : qui l’é­pais­sit sans le dur­cir : magi­que­ment, aidé d’un filet d’huile, le jaune d’œuf prend un volume crois­sant, et cela infi­ni­ment ; c’est de la même façon que l’or­ga­nisme croît, par intussusception.

,
« Réquichot et son corps » Œuvres com­plètes [pré­face à Bernard Réquichot, de Roland Barthes, Marcel Billot et Alfred Pacquement, Bruxelles, Éd. de la Connaissance, 1973]
,
t. 4 : « 1972–1976 »
, , ,
p. 396sv.

Ainsi, sur la côte du Pacifique, trouve-t-on d’an­ciennes tombes péru­viennes où l’on voit le mort entou­ré de sta­tuettes en terre cuite : elles ne repré­sentent ni ses parents, ni ses dieux, mais seule­ment ses façons pré­fé­rées de faire l’a­mour : ce que le mot emporte, ce ne sont pas ses biens, comme dans tant d’autres reli­gions, mais les traces de sa jouissance.

,
« Réquichot et son corps » Œuvres com­plètes [pré­face à Bernard Réquichot, de Roland Barthes, Marcel Billot et Alfred Pacquement, Bruxelles, Éd. de la Connaissance, 1973]
,
t. 4 : « 1972–1976 »
, , ,
p. 396sv.
, lien