La per­sonne, l’être qui devrait être, que chaque homme, à divers moments de sa vie, oppose au carac­tére empi­rique, – être réel dont on constate la réa­li­té bien qu’on ne le regarde pas comme l’être véri­table –, la per­sonne ne peut se consti­tuer par l’ex­pé­rience puis­qu’elle résulte, en tant qu’elle est conçue, en tant que le moi fait effort pour tendre vers elle, de la réac­tion, en pré­sence des choses, de notre éner­gie propre, éner­gie psy­chique consti­tu­tive de notre nature psy­chique, de notre har­mo­nie indi­vi­duelle, de notre rai­son. C’est cette éner­gie psy­chique que nous appe­lon la noer­gie ou les noer­gies de la Raison.

S’il est vrai que nous avons ce pou­voir de nous oublier, c’est-à-dire de nous défaire [défaite], nous pour­rons, grâce à la libre nolon­té, après avoir déci­dé quel être nous devons être, après avoir, en ima­gi­na­tion, sculp­té, comme disaient les anciens, notre belle sta­tue, rompre le charme qui nous lie à notre être appa­rent, et, après l’a­voir répu­dié, mar­cher réso­lu­ment à la conquête de notre être véri­table : la personne !

Il s’a­git de savoir si, nous avons ce pou­voir de vou­loir ne pas ou nolon­té, grâce auquel nous pour­rons déli­bé­ré­ment oppo­ser au carac­tère empi­rique la per­sonne idéale ; ou bien, si, impuis­sants à déga­ger de la chry­sa­lide informe qu’est notre carac­tère, l’in­tel­li­gible Psyché, après des ten­ta­tives de révolte où se mani­fes­te­ra sur­tout notre impuis­sance, nous fini­rons par nous rési­gner à ne plus être ce que les choses ont fait de nous, appli­quant toute notre habi­le­té à nous accom­mo­der au milieu dans lequel nous vivons, sans curio­si­té dans l’in­tel­li­gence, sans amour dans le coeur, sans éner­gie propre dans la volonté.

La poé­sie, en pre­nant conscience d’elle-même et de son pou­voir, ne se dis­tin­guait pas en tant que forme. Au contraire son éman­ci­pa­tion était plu­tôt hors de la forme, non seule­ment hors des formes obli­gées de la poé­sie et de la fic­tion mais sur­tout hors du sou­ci for­mel lui-même. Elle ne défi­nis­sait rien de lit­té­raire, voire de poé­tique, mais elle situait dans l’espace vivant un point de ren­contre avec la tota­li­té et ce point, tous les moyens pou­vaient l’at­teindre, pour­vu qu’ils ne se perdent pas en eux-mêmes. […] Ce qui res­tait, ce n’était pas l’éclectisme, encore moins la confec­tion de syn­thèses habiles, mais un sen­ti­ment, celui d’une constance, celui de la pré­sence d’un indé­chif­frable qui liait tout.

La poé­sie roman­tique est une poé­sie uni­ver­selle pro­gres­sive. Elle n’est pas seule­ment des­ti­née à réunir tous les genres sépa­rés de la poé­sie et à faire se tou­cher poé­sie, phi­lo­so­phie et rhé­to­rique. Elle veut et doit aus­si tan­tôt mêler et tan­tôt fondre ensemble poé­sie et prose, génia­li­té et cri­tique, poé­sie d’art et poé­sie natu­relle, rendre la poé­sie vivante et sociale, la socié­té et la vie poé­tiques, poé­ti­ser le Witz, rem­plir et satu­rer les formes de l’art de toute espèce de sub­stances natives de culture, et les ani­mer des pul­sa­tions de l’hu­mour. Elle embrasse tout ce qui est poé­tique, depuis le plus grand sys­tème de l’art qui en contient à son tour plu­sieurs autres, jus­qu’au sou­pir, au bai­ser que l’en­fant poète exhale dans un chant sans art. Elle peut se perdre dans ce qu’elle pré­sente au point de don­ner à croire que son unique affaire est de carac­té­ri­ser des indi­vi­dua­li­tés poé­tiques de toutes sortes ; et pour­tant il n’y a encore aucune forme capable d’ex­pri­mer sans reste l’es­prit de l’au­teur : si bien que maint artiste, qui ne vou­lait qu’é­crire un roman, s’est par hasard pré­sen­té lui-même. Elle seule, pareille à l’é­po­pée, peut deve­nir miroir du monde envi­ron­nant, image de l’é­poque. Et cepen­dant c’est elle aus­si qui, libre de tout inté­rêt réel ou idéal, peut le mieux flot­ter entre le pré­sen­té et le pré­sen­tant, sur les ailes de la réflexion poé­tique, por­ter sans cesse cette réflexion à une plus haute puis­sance, et la mul­ti­plier comme dans une série infi­nie de miroirs. Elle est capable de la suprême et de la plus uni­ver­selle for­ma­tion ; non seule­ment du dedans vers l’ex­té­rieur, mais aus­si du dehors vers l’in­té­rieur ; pour chaque tota­li­té que ses pro­duits doivent for­mer, elle adopte une orga­ni­sa­tion sem­blable des par­ties, et se voit ain­si ouverte la pers­pec­tive d’une clas­si­ci­té appe­lée à croître sans limites. La poé­sie roman­tique est par­mi les arts ce que le Witz est à la phi­lo­so­phie, ce que la socié­té, les rela­tions, l’a­mi­tié et l’a­mour sont dans la vie. D’autres genres poé­tiques [Dichtart] sont ache­vés, et peuvent à pré­sent être entiè­re­ment dis­sé­qués. Le genre poé­tique [Dichtart] roman­tique est encore en deve­nir ; et c’est son essence propre de ne pou­voir qu’é­ter­nel­le­ment deve­nir, et jamais s’ac­com­plir. Aucune théo­rie ne peut l’é­pui­ser, et seule une cri­tique divi­na­toire pour­rait se ris­quer à carac­té­ri­ser son idéal. Elle seule est infi­nie, comme elle seule est libre, et elle recon­naît pour pre­mière loi que l’ar­bi­traire du poète ne souffre aucune loi qui le domine. Le genre poé­tique [Dichtart] roman­tique est le seul qui soit plus qu’un genre, et soit en quelque sorte l’art même de la poé­sie [Dichtkunst] : car en un cer­tain sens toute poé­sie est ou doit être romantique.

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« Fragment 116 » Athenaeum [1798]
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trad.  Philippe Lacoue-Labarthe trad.  Jean-Luc Nancy
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p. 112
, (in L’absolu lit­té­raire, Seuil, 1978)

Si l’é­non­cé gît tout entier dans la com­po­si­tion des termes, sous des contraintes caté­go­riales qui en sur­veillent le rap­port et les assignent à titre de mesures, toute atti­tude pro­po­si­tion­nelle, tout pré­fixe décla­ra­tif est mis hors champ de l’apophantique.

Si toute com­bi­nai­son pure­ment arbi­traire ou pure­ment contin­gente de forme et de matière est gro­tesque, la phi­lo­so­phie a ses gro­tesques tout comme la poé­sie ; mais elle en sait moins sur eux et n’a pas encore pu trou­ver la clef de sa propre his­toire ésotérique.

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« Fragment 389 » L’absolu lit­té­raire [Athenaeum, 1798]
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trad.  Jean-Luc Nancy trad.  Philippe Lacoue-Labarthe
, ,
p. 162

Qu’est-ce que connaître pour un tech­ni­cien de l’approche pro­po­si­tion­nelle ? Tout acte de connais­sance est un acte pro­po­si­tion­nel, puisque toute connais­sance est un énon­cé sur le monde. Mais il y a dif­fé­rentes sortes de connais­sances : la connais­sance ordi­naire et la connais­sance scien­ti­fique. L’appréhension, la sai­sie, la per­cep­tion de la nature d’une chose, par exemple d’un homme en tant qu’homme, est à la fois un acte de connais­sance simple et un acte de simple connais­sance ; ce qu’Aristote appelle « la sai­sie des indi­vi­sibles ». La connais­sance véri­table com­mence lorsqu’il y a juge­ment déve­lop­pé, com­po­si­tion de notions, aper­cep­tion non plus d’une chose ou quid­di­té, mais sai­sie de l’inhérence d’un pré­di­cat à un sujet ; et il y a connais­sance scien­ti­fique lorsqu’il y a arti­cu­la­tion de juge­ments, rai­son­ne­ment menant à une conclu­sion. La connais­sance scien­ti­fique n’est pas une nomen­cla­ture ; c’est une suite réglée de raisonnements.
Ce modèle syl­lo­gis­tique où culmine l’approche pro­po­si­tion­nelle du réel n’en reste pas moins ici ou là domi­né par le nomi­nisme. Si le réel au sens de la science est l’objet de la science, il faut encore déter­mi­ner ce qu’est cet objet de la science. Il ne suf­fit pas, par exemple, de dire que l’objet de la phy­sique est le « corps en mou­ve­ment », l’« étant en mou­ve­ment » ou le « mou­ve­ment », pour en avoir fini avec la ques­tion médié­vale de l’objet de la phy­sique. En effet, qu’appelle-t-on « objet » ? Si l’on prend la ques­tion à son stade d’élaboration maxi­mal, autre­ment dit dans l’épistémologie du XIVe siècle, on voit rapi­de­ment que le terme moderne d’objet est trop vague pour rendre compte de la pra­tique médié­vale même la plus cou­rante, puisque, en la rigueur des termes, la plu­part des auteurs tar­difs dis­tinguent entre « objet » et « sujet ».
On sait que, tel que le défi­nit Ockham, l’objet (obiec­tum) d’une science est n’importe laquelle des pro­po­si­tions qui y sont démon­trées, son sujet (subiec­tum), le sujet de cha­cune de ces pro­po­si­tions. En tant que science pro­po­si­tion­nelle argu­men­tée et démons­tra­tive, une science a donc autant de sujets qu’elle a d’objets, ou, si l’on pré­fère, « autant de sujets que de conclu­sions » : quot sunt subiec­ta conclu­sio­num, tot sunt subiec­ta scien­tia­rum (In I Sent., Prol., q. 9). Les choses dans le monde, les res, ne sont donc pas l’objet de la science, mais les sujets de la science ; les objets de la science sont les conclu­sions : il y a bien approche méta­lin­guis­tique du réel. Cette approche, cepen­dant, est loin d’être univoque.
Tout d’abord, le modèle sémio­tique du nomi­nisme arti­cu­lant les noms et les choses repa­raît invin­ci­ble­ment ; c’est ain­si que cer­tains auteurs dis­tinguent trois sortes d’objets scien­ti­fiques : l’objet dit
pro­chain (la conclu­sion de la démons­tra­tion), l’objet loin­tain (le terme posé dans la conclu­sion), l’objet plus loin­tain (la chose signi­fiée par la conclu­sion). Ensuite, et sur­tout, il existe au sein même du nomi­na­lisme un anta­go­nisme fon­da­men­tal entre ceux qui, comme Ockham, sou­tiennent que « l’objet de la science est la pro­po­si­tion seule [sola pro­po­si­tio] en tant que vraie », et ceux qui, comme Grégoire de Rimini et Ugolin d’Orvieto, pensent que « l’objet de la science est le signi­fiable com­plexe [signi­fi­ca­bile com­plexe], qui est le signi­fié propre et adé­quat de la pro­po­si­tion ». On le voit, si la nou­veau­té de l’approche pro­po­si­tion­nelle tire par­ti de la thèse d’Aristote selon laquelle les noms ne sont ni vrais ni faux, elle ne peut empê­cher une réap­pa­ri­tion de la ques­tion du nom, au sens où une par­tie notable du cou­rant nomi­na­liste réin­tro­duit, sous forme de « signi­fiable com­plexe », un « signi­fié total » qui, sans être à pro­pre­ment par­ler une chose, une res indi­vi­duelle, por­teuse d’un nom, n’en est pas moins comme un fait, un Sachverhalt, un state of affairs, por­teur d’une dénomination.
Le nomi­nisme, inter­pré­té comme cette ten­dance à voir dans tout dis­cours une varié­té de déno­mi­na­tion por­tant non seule­ment sur les choses, mais sur les com­plexes, les faits – ou, pour­quoi pas, sur les pro­po­si­tions elles-mêmes –, est donc comme une ten­ta­tion per­ma­nente pour la pen­sée médié­vale. En d’autres mots, si la logique médié­vale du sens est une logique pro­po­si­tion­nelle, elle reste aus­si fon­da­men­ta­le­ment une logique du nom. Deux siècles avant Grégoire de Rimini, Abélard, pour­tant si peu enclin au réa­lisme onto­lo­gique, ne défi­nit-il pas lui aus­si le signi­fié d’une pro­po­si­tion non certes comme une chose, mais comme une « qua­si chose » (qua­si res) – par exemple le fait que Socrate soit homme –, dénom­mée non certes par la pro­po­si­tion elle-même (« Socrate est un homme »), mais par cette par­tie de la pro­po­si­tion, son dic­tum, qui est comme le « qua­si nom » (qua­si nomen) de ce sur quoi porte l’assertion : « que-Socrate-soit-homme est (vrai) » (Socratem esse homi­nem est [verum]) ?
Qu’elle allé­go­rise le réel ou l’aborde à tra­vers le jeu logique des pro­po­si­tions, la pen­sée médié­vale regarde donc le réel à tra­vers ses diverses formes de déno­mi­na­tions. Cependant, et c’est ce qui fait toute la diver­si­té irré­duc­tible des atti­tudes médié­vales face au monde, le nomi­nisme n’est pas toute la sémio­tique. À consi­dé­rer le réel à par­tir du signe, l’homme du Moyen Âge ne fait pas que tra­vailler à sa mise en noms. Il y a d’autres pro­blèmes et d’autres modèles d’articulation sémio­tique du réel que le « dépouille­ment lin­guis­tique » du monde décrit par cer­tains his­to­riens récents (R. Paqué). Même haus­sée du niveau des noms à celui de la pro­po­si­tion, l’analyse du rap­port des mots et des choses n’est pas la seule stra­té­gie médié­vale pour ana­ly­ser l’énigme de l’expérience. D’autres outils existent qui par­ti­cipent de l’univers sémio­tique sans pour autant se réduire à une pra­tique pure­ment nomi­niste de la signi­fi­ca­tion. Pour en mani­fes­ter l’existence, il nous faut main­te­nant abor­der la ques­tion même de l’essence de la pensée.

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« Pensée médié­vale » Encyclopæedia Universalis
, [en ligne], lien