Pour le phi­lo­sophe aris­to­té­li­cien, la pre­mière règle de l’éthique n’est pas le choix de la « médio­cri­té », fut-elle « dorée », mais celui de la mesure [réfé­rence à l’aurea medio­cri­tas d’Horace, ndr]. Le ver­tueux doit « pro­duire en tout des actions mesu­rées ». C’est là la place de la tem­pé­rance. Réciproquement, celui qui s’abstient de tout plai­sir, celui qui fuit devant eux, sans excep­tion aucune, sombre dans l’hébétude « tel un rustre ». « De telles gens se ren­con­trant rare­ment », Aristote explique qu’ils n’ont pas reçu de nom. Il en pro­pose donc un : « Appelons-les, dit-il, des insensibles. »
L’insensibilité, lit­té­ra­le­ment l’anesthésie (suit le mot grec, ndr), c’est-à-dire aus­si la stu­pi­di­té (c’est le sens du mot chez Théophraste), est donc pour Aristote le pire des vices. Pareille insen­si­bi­li­té est pro­pre­ment « innom­mable », parce qu’elle « n’a rien d’humain ». On ne l’imagine même pas dans la vie réelle : c’est le fait d’un per­son­nage de comé­die, inapte à vivre en socié­té, le propre d’un monstre, d’un « vicieux » total.
Aux yeux du phi­lo­sophe, la « ces­sa­tion de tout plai­sir sexuel » ne peut être qu’une anes­thé­sie géné­rale : le plus par­fait conti­nent est le par­fait frus­tré, à la fois rustre et fruste. C’est à cet insen­sible qu’Aristote oppose le tem­pé­rant, homme du juste milieu et de l’équilibre, lequel est tout sauf « médiocre ».
L’idéal du juste milieu, de la « médie­té », a de nos jours quelque chose d’irritant – sur­tout quand la publi­ci­té la trans­forme en ordon­nance média­tique et prescrit.

il appar­tien­dra à cha­cun de défi­nir pour lui-même le par­ti qu’il doit prendre face à des obs­tacles épis­té­mo­lo­giques pri­vés que sont les impe­di­men­ta feli­ci­ta­tis, autre­ment dit le sexe, la nour­ri­ture, la bois­son : amo­vere, detrun­care, sive regu­lare – tout arrê­ter, éla­guer, ou régler. La véri­té phi­lo­so­phique de l’ascétisme est la tem­pé­rance, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’équilibre ».

Résumant la thèse cen­su­rée 173 de Tempier
« La volon­té est mono­ma­niaque, elle veut tou­jours la même chose ; la rai­son libère, car elle sait qu’il y a autre chose, elle connaît et par là même dépasse les « contraires », elle a le pou­voir de diri­ger la volon­té vers ce qui lui semble bon. Il n’y a que la rai­son pour arra­cher l’homme au déter­mi­nisme du vouloir. »

Reprenant une défi­ni­tion, alors moderne, de la science, cou­ram­ment attes­tée dans le Paris des années 1250, Manfred sou­tient que le savoir ne pro­gresse que « dis­tri­bué ou répar­ti », en un mot : communiqué.

Si l’on doute qu’il y ait eu des phi­lo­sophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de phi­lo­so­phie. En rédui­sant le tra­vail intel­lec­tuel au com­men­taire de textes, et la liber­té de pen­sée aux jeux sté­riles de dis­putes cari­ca­tu­rées, l’historiographie d’inspiration huma­niste a désar­ti­cu­lé la phi­lo­so­phie médié­vale en deux sortes de vani­tés : le sérieux de la lec­tu­ra ; l’absence de sérieux de la dis­pu­ta­tio.

La confu­sion entre l’expérience (l’expe­ri­men­tum d’Aristote) et l’expérimentation est l’expression ultime de cette dérive. Ni Albert ni Frédéric ne sont les créa­teurs de la méthode expé­ri­men­tale. C’est au nom du concept aris­to­té­li­cien de l’expérience que l’empereur s’écarte d’Aristote.

« Nous ne sui­vons pas en tout le prince des phi­lo­sophes, car il s’est rare­ment – pour ne pas dire jamais – per­son­nel­le­ment exer­cé à la chasse avec des oiseaux, alors que nous nous y sommes au contraire tou­jours com­plu et exer­cé. Au vrai, beau­coup de ce qu’il raconte dans son Livre des ani­maux, il dit lui-même que d’autres l’ont dit ain­si avant lui. Mais ce que cer­tains ont dit, il ne l’a lui-même jamais vu, et l’on peut dou­ter que ceux qu’il cite l’aient eux-mêmes vu. La cer­ti­tude de la foi ne peut être le fruit d’un ouï-dire. »

Le rejet de la fides ex audi­tu au béné­fice de l’expérience per­son­nelle, qui seule per­met de com­prendre, ne nous arrache pas à la concep­tion aris­to­té­li­cienne de la science : par-delà sa signi­fi­ca­tion reli­gieuse, le terme fides a aus­si un sens phi­lo­so­phique direc­te­ment héri­té d’Aristote : la sai­sie immé­diate des don­nées. Frédéric ne plaide donc pas contre l’aristotélisme, il jus­ti­fie la liber­té qu’il prend par rap­port à une auto­ri­té fon­dée sur une expé­rience de deuxième main. Homme d’expérience, autre­ment dit expert en un art – la fau­con­ne­rie –, Frédéric n’est donc pas un expé­ri­men­ta­teur. S’il quitte les limites de son art, il rede­vient un questionneur.