Quelconque est la chose avec toutes ses propriétés ; aucune d’elles, toutefois, ne constitue une différence. L’indifférence aux propriétés est ce qui individualise et dissémine les singularités, les rend aimables (quodlibétales).
Citations
La langue déguise la pensée. Et de telle manière que l’on ne peut, d’après la forme extérieure du vêtement, découvrir la forme de la pensée qu’il habille ; car la forme extérieure du vêtement est modelé à de tout autres fins qu’à celle de faire connaître la forme du corps.
C’est avec de « vieux termes » que nous poserons la thèse la plus générale de cette naissance du sujet : notre propos est de montrer que le « sujet » aristotélicien est devenu le sujet-agent des modernes en devenant « suppôt » d’actes et d’opérations.
Ce qui rapproche les deux univers lockéen et médiéval est que l’attribution d’un nom propre, un « nom de baptême », suppose la personne – dans tous les sens du mot suppose : présuppose et assujettit (donne un sujet, un substratum, « a this something », à quoi attribuer la personnalité, d’un mot : un suppôt).
Chez Leibniz comme chez Locke, la personne est le prête-nom du sujet. Le phénomène est moins évident chez Leibniz, qui réorganise l’ensemble au nom du suppôt ; plus apparent chez Locke, qui du sujet ne garde qu’un unknown substratum, qui pourrait bien être aussi le sujet unique inconnu des propriétés de la matière et de l’esprit (« the unknown substratum of the properties of matter and of spirit ») – une possibilité que les défenseurs de Locke auront à expliquer face à ses nombreux critiques.
Le sujet d’inhésion est sujet d’inhérence pour des accidents. Pourchot le subdivise en deux, suivant la distinction lointainement héritée de l’ontologie porrétaine entre quod est (le ce qui est, la chose existante) et quo est (ce par quoi une chose est ce qu’elle est) : (1.1) le sujet d’inhésion éloigné ou subiectum quod est le suppositum, le suppôt, qui reçoit un accident ou un mode par l’entremise d’un autre ; comme l’homme philosophe reçoit la philosophie par l’intermédiaire de son esprit ; (1.2) le subiectum quo est le subiectum par l’intermédiaire duquel l’accident est reçu : dans l’exemple choisi, l’esprit par rapport à la philosophie. La philosophie, comme disposition en acte, a ainsi deux sujets : un sujet (ou sujet prochain), l’âme, et un suppôt (ou sujet éloigné), l’homme.
Littéralement, la thèse leibnizienne fournit un critère d’identification subjective (hypostatique) de la personne comme sujet-agent : unité d’hypostase dit unité d’action, unité du sujet agent ou agissant – suppositalité étant à suppôt ce que personnalité est à personne. À l’absurde inférence : « deux actions donc deux personnes », déjà réfutée en son temps par Maxime le Confesseur, l’auteur de la Monadologie oppose un principe que l’on pourrait appeler principe de supposialité : « unité du suppôt, donc unité de l’agent » (…). Par là, il est assurément un des pères du sujet moderne, comme nous l’écrivions dans Naissance du sujet, p. 119.
L’homme n’est pas le sujet : le suppôt auquel s’attribuent ses actions est soit la personne, soit son âme. La place du sujet dans ce dispositif est marquée à l’endroit du « suppôt », d’où procèdent les actions : c’est celle d’une fonction. La seule question que pose [Pierre-Sylvain] Régis est de savoir qui en est le véritable titulaire dans l’homme : la personne ou l’âme. Sa thèse propre suppose l’équation théologique : personne = suppôt (= hypostase). […] S’agissant de l’homme, le sujet est soit personne soit âme, il n’est pas encore Je, Ich, ego, Self. Subiectum et ego, subjectité et égoïté (Ichheit) n’ont pas encore « acquis une signification identique ». Le subiectum, le sujet, voire le suppôt, en tant qu’il relève de la configuration aristotélicienne, ne peut, à l’époque et dans le milieu de Régis, faire valoir les droits au titre que la personne s’est acquis, seule, de l’autre côté de la Manche quelques années plus tôt grâce à Locke, ni même ceux qu’elle possède depuis des décennies dans la tradition médiévale et celle de la Seconde Scolastique.
Une autre manière de lire, concurrente, dans tous les sens du terme, puisque c’est de cette concurrence, devenue concours, que résulte en partie ce que j’ai appelé dans Naissance du sujet le « chiasme de l’agence » (p. 50), est d’y voir la personne s’emparer des insignes du sujet, en le vidant, littéralement, de sa substance. Si l’on peut penser la fonction sujet sans la substantialité, si l’on peut se passer de la substance comme caution ontologique de la possibilité de « nous-même », de my own, si l’on peut se passer de la substance comme hypostase du moi, on peut aussi bien se passer du subiectum, du sujet ou du suppôt (de quelque nom qu’on l’appelle).
L’heure de la personne a sonné. Et avec elle celle de ce que j’appellerai ici : la personnification du sujet. Le sujet personnifié est une personne qui a tout du sujet, qui bloque sur elle les deux dimensions reconnues depuis Aristote au kategorein : « accuser quelqu’un de quelque chose » et « attribuer quelque chose à quelque chose », soit :
- kategorein(1) > accuser > impute : sujet d’imputation (l’homme individuel, la personne, le Self), Morale
- kategorein(2) > attribuer > attribute : sujet d’attribution (l’homme, l’âme, l’esprit, le corps), Psychologie
Le présent volume, consacré à la condition du sujet, traite donc à la fois de ses infortunes et de ses prospérités. D’un côté, disons dans une certaine tradition postlockéeenne, la reconnaissance de la nécessité d’un sujet des pensées et des actions creuse le lit de la personne ; remplacé par la personne, le sujet ne survit, sous son propre nom, que comme instrument d’analyse logique, balayé ontologiquement en même temps que la substance. Le triomphe de la personne n’est cependant pas total ou, plutôt, celui de l’hypostase (trinitaire) sur le sujet (aristotélicien) ne passe pas par la seule exaltation de la personne : d’un autre côté, disons dans une certaine tradition scolastique culminant chez Leibniz, l’hypostase règne aussi à travers le « suppôt » (suppositum), le sujet donc, restauré et exalté à son tour, à la place de la personne, dont il absorbe, récupère et assimile l’ensemble des prédicats les plus insignes.