• Fernando Pessoa ⋅ Le Livre de l’intranquillité 13 07 23

    Parmi les façades, en taches alter­nées d’ombre et de lumière — ou plu­tôt, de lumière et de moindre lumière — le matin se déverse sur la ville. Il semble qu’il ne jaillisse pas du soleil, mais de la ville elle-même, et que ce soit des murs et des toits que la lumière déferle — non pas d’eux phy­si­que­ment, mais plu­tôt de leur pré­sence en cet endroit. J’éprouve, à la voir, comme une grande espé­rance : mais je recon­nais que cette espé­rance est toute lit­té­raire. Matin, prin­temps, espoir — ils se trouvent liés musi­ca­le­ment par une même inten­tion mélo­dique ; ils se trouvent…

  • Fernando Pessoa ⋅ Le Livre de l’intranquillité

    Tout cela passe, et tout cela ne me dit abso­lu­ment rien, tout est étran­ger à mon des­tin – et même étran­ger à son propre des­tin : un mélange d’inconscience, de ronds à la sur­face de l’eau quand le hasard y jette des cailloux, d’échos loin­tains de voix incon­nues – salade col­lec­tive de l’existence.…

  • Fernando Pessoa ⋅ Le livre de l’intranquillité

    J’envie — sans bien savoir si je les envie vrai­ment — ces gens dont on peut écrire la bio­gra­phie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impres­sions décou­sues, sans lien entre elles et ne sou­hai­tant pas en avoir, je raconte avec indif­fé­rence mon auto­bio­gra­phie sans faits, mon his­toire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire. Que peut-on donc racon­ter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arri­vé, ou bien est arri­vé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le pre­mier cas ce n’est pas neuf, et…

  • Fernando Pessoa ⋅ Le livre de l’intranquillité

    Je relis pas­si­ve­ment – et j’en retire comme une ins­pi­ra­tion, comme une déli­vrance – ces phrases toutes simples de Caeiro, par­lant tout natu­rel­le­ment des dimen­sions modestes de son vil­lage, et de ce qui en découle. De là, dit-il, et parce que son vil­lage est tout petit, on peut voir davan­tage de l’univers que depuis la ville ; c’est en quoi le vil­lage est plus grand que la ville : « Parce que j’ai la dimen­sion de ce que je vois, Et non pas celle de ma taille » Des phrases comme celles-là, qui semblent pous­ser toutes seules, sans être dic­tées par une volon­té quel­conque, me lavent…

  • Fernando Pessoa ⋅ Le livre de l’intranquillité

    Tout le mal du roman­tisme pro­vient de la confu­sion entre ce qui nous est néces­saire et ce que nous dési­rons. Nous avons tous besoin de choses indis­pen­sables à la vie, à son main­tien et à sa conti­nui­té ; et nous dési­rons tous une vie plus par­faite, un bon­heur total, la réa­li­sa­tion de nos rêves […]  Il est humain de vou­loir ce qui nous est néces­saire, et il est humain aus­si de dési­rer, non ce qui nous est néces­saire, mais ce que nous trou­vons dési­rable. Ce qui est mala­dif, c’est de dési­rer avec la même inten­si­té le néces­saire et le dési­rable, et de souffrir…