2054. Le maniérisme, vu positivement et trans-historiquement (ou plutôt répétitivement dans l’histoire ; valable pour plusieurs moments historiques), est un formalisme qui tente d’imposer une corrélation (la plus poussée possible) entre une intention de sens (qui peut d’ailleurs elle-même être formelle ; il y a un sens formel) et une procédure, des procédures de composition de poème (des algorithmes poétiques).
Citations
2017. Dans les romans du graal, un épisode n’est que la manifestation corpusculaire de l’onde de l’aventure.
2011. Poétiquement, la structure profonde de la phrase « la souris est mangée par le chat » est : « la souris mange le chat et le chat mange la souris ».
1991. La chaise est une critique de l’arbre plus intéressante que l’incendie de forêt.
1897. L’effet Malherbe sur le sonnet : suppression du jeu par la règle. Un jeu codifié strictement, voilà qui peut détruire le jeu comme forme de vie.
1893. (Warburg) La poésie (mythique) des Indiens comme confessions du mélancolique incurable, l’homme, disposées dans les archives des shamans.
1860. Les réponses sur les mêmes rimes sont un écho de la tenso.
1861. fatrasies, etc. le « je ne sais quoi » est présent aussi bien dans les fatrasies d’Arras que chez Beaumanoir.
1862. Fatrasies, etc. Dans la rotrouenge de Richart comme dans les fatrasies de Beaumanoir, on voit le brusque passage de vers longs à vers courts, présent aussi dans la frottola et dans le « vers de nien ». Mais on voit surtout le passage de la même rime instantanément du mètre long au mètre court. Là est le nœud formel : l’attente de l’identité rime-mètre, immédiatement niée et de la manière la plus évidente.
1863. Fatrasie, etc. « Tels cuide veillier qui dort/en paradis/». Le proverbe est rendu bête par le deuxième vers, qui est aussi en contre-pied métrique. Autre exemple : « Tos jors est li soleils chaus/an plein aoust/» Où l’évidence sentencieuse est ridiculisée à l’aide de la métrique.
feuchtwanger ici à dîner. sujet de conversation, à nouveau : hitler est-il un politicien bourgeois ? conception de feutchtwanger et de la plupart des adversaires d’hitler, hitler est un histrion totalement insignifiant que la reichswehr a engagé pour s’occuper de ses affaires. argument choc : le style c’est l’homme. pas de plan, pas d’idée originale, hostilité à l’égard de la pensée etc. pour ma part, hitler grand homme me convient tout à fait, i.e. il me semble urgent de réviser la notion bourgeoise de grand homme (donc de la grandeur bourgeoise, de ce qu’est ou de ce que peut être un grand politicien bourgeois), raison pour laquelle je suis prêt tout simplement à traiter hitler de grand politicien bourgeois – mais en dehors même de cela, la conception de feuchtwanger, qui n’est autre que la conception bourgeoise, ne me paraît judicieuse ni du point de vue de la propagande, ni du point de vue de l’histoire. on ne combat pas hitler en le présentant comme particulièrement incapable, comme une monstrueuse excroissance, un pervers et un charlatan, un cas spécialement pathologique, ni en lui opposant comme des modèles, des modèles inaccessibles, les autres politiciens bourgeois ; de même qu’on ne combat pas le fascisme en l’isolant de la bourgeoisie « saine » (reichswehr et industrie), afin de mieux l’éliminer « seul ». goûterait-on le personnage, s’il était « grand » ? – mais toute représentation théâtrale approfondie du phénomène me paraît également exclue, si par ex. on omet qu’il s’agit d’un phénomène vraiment national, d’un « volksführer », d’un politicien rusé, vivant, non conventionnel et original, et alors seulement sa corruption, son insuffisance, sa brutalité extrêmes etc. etc. entreront en jeu avec toute l’éfficacité voulue. la petite bourgeoisie, classe sans issue entre toutes, établit sa dictature à l’heure où le capitalisme connaît une situation entre toutes sans issue. cette dictature n’est qu’apparente dans la mesure où elle s’impose entre les classes qui se perpétuent, accentuant ainsi le poids « naturel » (le poids économique) de la grande bourgeoisie (les junkers), et ne gouverne pas « dans le sens » de la petite ; elle fait office de prête-main, de prête-poing, mais le poing a une relative autonomie ; l’industrie obtient son impérialisme, mais doit prendre celui qu’on lui donne, signé hitler. le pathologique est entièrement ici un phénomène de classe. La neurasthénie d’hitler est celle d’un receveur de postes. toute la visée, consciente est forcément pure idéologie, mauvais mythe, irréalisme. la bête, très malade, très dangereuse, très vigoureuse, pense avec précision dans le détail, s’exprime le plus habilement en s’exprimant confusément (le style, c’est la situation), elle agit brusquement, maladivement, « intuitivement », elle produit sans cesse des vertus faites de ripostes anticipées aux coups de l’ennemi. « tirer l’épée » peut sembler ridicule, contre les tories ce n’est pas ridicule, mais adéquat. l’antisémitisme non plus n’a rien d’« absurde », aussi répugnant soit-il. la nation opéra là sur le fantôme. la bourgeoisie, qui n’avait jamais eu l’hégémonie politique, créa ainsi un sentiment national (« contre les juifs » égalait « pour les frères sudètes »).
feuchtwanger zum abendessen hier, thema wieder ist hitler ein hampelmann ? f[euchtwanger] und der meisten hitlergegner konzeption, nach der h[itler] ein völlig unbedeutender mime ist, den die reichswehr engagiert hat, ihre geschäfte zu besorgen. hauptargument : der stil ist der mann, kein plan, keine originelle idee, feindschaft gegen denken usw. nun ganz abgesehen davon, daß hitler mir als großer mann durchaus willkommen ist, dh daß mir eine revision der bürgerlichen Vorstellung von großem mann (also von bürgerlicher große, von dem, was ein großer bürgerlicher politiker ist oder sein kann) akut zu sein scheint, weshalb ich ohne weiteres bereit bin, H [itler] als großen bürgerlichen politiker zu behandeln — scheint mir die feuchtwangersche konzeption, die eben die bürgerliche ist, weder vom propagandistischen noch vom historischen Standpunkt aus sinnvoll, man bekämpft hitler nicht, wenn man ihn als besonders unfähig, als auswuchs, perversität, humbug, speziell pathologischen fall hinstellt und ihm die andern bürgerlichen politiker als muster, unerreichte muster, vorhält ; wie man ja auch den faschismus nicht bekämpfen kann, wenn man ihn vom >gesunden< bürgertum (reichswehr und industrie) isolieren und >allein< beseitigen will, würde man ihn goutieren, wenn er >groß< wäre ? – aber auch eine tiefgreifende dramatische darstellung zb scheint mir nicht möglich, wenn übersehen wird, daß er eine wirklich nationale erscheinung, ein >volksführer<, ist, ein schlauer, vitaler, unkonventioneller und origineller politiker, und seine äußerste korruptheit, Unzulänglichkeit, brutahtät usw kommen erst dann wirkungsvoll ins spiel, die auswegloseste aller klassen, das kleinbiirgertum, etabliert sich diktatorisch in der ausweglosesten Situation des kapitalismus. die diktatur ist nur insofern scheinbar, als sie sich zwischen den weiterbestehenden klassen durchsetzt, so das >natürliche< (ökonomische) gewicht des großbürgertums (junkertums) zur verschärften geltung bringt und nicht >im sinn< des kleinbürgertums regiert ; es ist hand langertum, faustlangertum, aber die faust hat eine gewisse Selbständigkeit ; die Industrie bekommt ihren Imperialismus, aber sie muß ihn nehmen, wie sie ihn bekommt, den hitlerschen. das pathologische ist etwas durchaus klassenmäßiges, hitlers neurasthenie ist die neurasthenie des postsekretärs. alles zielhafte ist notgedrungen pure ideologie, schlechter mythos, unreal, die bestie, sehr krank, sehr gefährlich, sehr stark, denkt scharf im detail, drückt sich am schlauesten aus, wenn sie sich verworren ausdrückt (der stil ist die Situation), handelt sprunghaft, krankhaft, >intuitiv<, produziert dauernd fügenden, die aus not gemacht sind, die berühmten >stöße< sind lauter gegenstöße zu anti [zijpierten stoßen der feinde. >das schwert zu ziehen< mag lächerlich sein, gegen die tories ist es nicht lächerlich, sondern adäquat, der antisemitismus ist ebenfalls nichts »sinnloses«, wenn er auch etwas abscheuliches ist. die nation operierte da am phantom. das bürgertum, das die politische herrschaft nie bekommen hatte, schuf so ein nationalgefühl (»gegen die juden< war »für die sudetenbrüder<).
1143. Il faut défendre la posture suivante : nécessité de la poésie ; nécessité, si on est poète, de se revendiquer comme poète.
1144. Il faut affirmer que la question de la poésie ne concerne pas que les poètes. La chute de la poésie menace la langue. La chute de la poésie menace chacun en sa mémoire, menace sa faculté d’être libre.
1145. Il n’y a cependant aucune raison d’être œcuménique en poésie. Bien que la question interne à la poésie : qu’est-ce qui vaut ?, qu’est-ce qui ne vaut pas ?, ne soit pas la première question qui se pose, en des temps de menace absolue sur la poésie, on ne peut pas gommer les divergences dans l’appréciation des lignes poétiques antagonistes qui s’affrontent dans son champ. Autrement dit, je suis en partie d’accord avec David Antin quand il dit : « suis-je poète ? si X est poète, alors je ne suis pas poète. » Mais je dirai quand même : « Oui je suis poète, même si X se dit poète. »
1146. La conception de la poésie qui résulte des hypothèses avancées ne peut donner à la poésie aucune des justifications qui sont généralement proposées comme raisons de son existence, de sa survie. Elle n’amène pas non plus à admettre ce qui lui est souvent annoncé comme faisant partie de ses devoirs.
1147. L’acte d’accusation – l’argument de la difficulté. Les poètes ne sont plus lus, sont peu lus parce qu’ils sont difficiles.
1148. Première réponse à l’accusation de difficulté, la réponse polémique : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. » Vous trouvez la poésie difficile parce que vous ne voyez pas pourquoi il y aurait de la poésie. Cela, soit parce que vous la jugez dépassée, ennuyeuse, soit parce que vous considérez qu’autre chose aujourd’hui peut jouer le rôle qui était le sien (il s’agit du rôle « poétique » au sens mou), la chanson, la pub…
1149. Deuxième réponse : si la poésie est liée à la mémoire, elle l’est à la mémoire de chacun ; si elle n’est pas, ou plus, dans votre mémoire, alors vous ne connaissez plus ce qu’est la poésie ; la poésie que vous rencontrez est nécessairement étrange, inhabituelle, difficile donc, par non-familiarité, par perte de familiarité avec la poésie, avec toute poésie.
1150. Une variante de la même accusation : la poésie actuelle est difficile ; ah si vous écriviez comme x, comme y, comme tel poète du passé.
1151. La réponse à cette variante est une variante de la réponse à la forme pure : parce que la poésie du passé est déjà entrée dans la mémoire, dans la mémoire de la langue, donc indirectement dans la vôtre ; elle est déjà là, ce qu’elle est est déjà acquis dans la langue, s’absorbe alors sans l’effort nécessaire de pénétration, de perception de la poésie en tant que poésie, de reconnaissance de la poésie dans les poèmes (qui est le premier moment de la mise en mémoire).
1152. Dans ce cas la difficulté de la poésie se présente aussi comme difficulté à admettre le changement dans la poésie. Ceci est de plus un cas particulier d’un phénomène qui affecte toute mémoire, et qui joue spécialement dans le cas de la poésie, étant donné sa nature.
1153. Il s’agit de la mémoire immobilisée, arrêtée. La mémoire intérieure, dans ses deux formes, ne peut vivre qu’en se modifiant sans cesse, qu’en se vérifiant sans cesse intérieurement. L’hypertrophie du rôle donné aux mémoires externes favorise, en devenant le paradigme dominant, l’immobilisation de la mémoire (see la transmission orale de la poésie, la transmission orale des lois, des généalogies ; l’exemple paradigmatique cité par Jack Goody). (C’est un point essentiel soulevé par Platon, autrefois.)
1154. La poésie extrême-contemporaine présente un autre caractère encore, qui est source d’une réelle difficulté, très différente de ce qu’on désigne d’ordinaire par difficulté (vocabulaire, constructions, formes, présentation, idées…) : l’hypothèse de la mémoire implique, si on tient compte de ce que la mémoire signifie, que la poésie anticipe sur les changements dans la langue (le temps de la poésie est aussi un futur antérieur), les annonce, éventuellement participe à leur émergence.
1155. La poésie contient le futur de la langue.
1156. La langue paraît étrange, insolite, difficile, dans la poésie du présent.
1157. La langue paraît étrange dans la poésie extrême-contemporaine parce qu’elle y présente certains traits de son futur.
1158. La langue paraît étrange dans la poésie extrême-contemporaine parce qu’elle y présente certains traits oubliés de son passé.
1159. La poésie préserve le passé de la langue dans son présent. Elle donne une image augustinienne de la langue.
1160. La poésie redonne un sens oublié aux mots de la tribu.
1161. Tel est le sens de la remarque de Gertrude dans une interview (quelque chose comme : « Look, when I say “a rose is a rose is a rose is a rose”, the rose is again red in english poetry »).
1162. La troisième réponse à l’accusation de difficulté est qu’elle repose sur un contresens absolu concernant la nature de la poésie. Il y a des poèmes (parmi ceux que je suis prêt à défendre) qui posent des problèmes de compréhension immédiate, linguistique ou de pensée, considérables. Mais il y en a au moins autant d’autres qui ne présentent nullement cette caractéristique. Mais la présence des uns et des autres dans les librairies (et généralement leur absence) ne dépend absolument pas de cette distinction.
1163. La difficulté de la poésie aujourd’hui est qu’elle est poésie. Ce qui est difficile à admettre, à entendre, et à comprendre (l’a toujours été plus ou moins, mais l’est à l’extrême dans les conditions actuelles), c’est qu’il y ait, encore, cette manière particulière de traiter la langue qui constitue la poésie. La difficulté première est là. Toute autre difficulté est secondaire.
1164. Cela tient bien sûr à la nature toute particulière de la notion de sens en poésie. S’il y a sens, c’est sens formel et effet intérieur de sens. Dans toute forme-poésie du présent, d’un type nouveau, il y a difficulté à saisir ce sens, à l’admettre, à le reconnaître parce qu’on est habitué (scolairement et idéologiquement habitué) à chercher autre chose, une des formes habituelles du sens.
1165. Pour beaucoup (y compris certains poètes ; il y a des postures démagogiques chez les poètes) le crime essentiel de la poésie est l’incompréhensibilité. La poésie doit satisfaire les exigences de sens d’un public hypothétique.
1166. L’accusation d’incompréhensibilité est associée de manière implicite à l’exigence de compréhension immédiate.
1167. Si la poésie est mémoire, agit sur la mémoire, il n’y a aucune raison que sa pénétration (donc sa compréhension) soit immédiate. Bien au contraire.
1168. La compréhension immédiate d’un poème est ou bien un contresens, la compréhension d’autre chose que le poème qua poème ; ou bien une compréhension molle, pâle.
1169. Ceci est spécialement visible si le poème ne pose aucune difficulté de compréhension instantanée au sens ordinaire. Exemple paradigmatique : le poème chippewa des nuages.
1170. « Tu ne comprends pas ? je répète… »
1171. Dans la mémoire naît une compréhension irréfléchie, non traductible, non transmissible, de la poésie.
1172. Une autre manière de céder à la pression du monde sur la poésie est de maintenir la posture du poète, mais en admettant toutes ou partie des accusations portées contre la poésie et les poètes qui se situent, plus ou moins nettement, dans la perspective que je dessine dans la POFORM (poétique formelle).
1173. C’est la posture du renoncement. Dans ces conditions la poésie peut survivre, atteindre même une certaine audience en se présentant comme ce qui est pour moi soit un autre rôle que le sien, soit, si on veut être plus sévère, un travestissement, une trahison de son rôle. L’exemple le plus net de cette situation est aujourd’hui l’Angleterre.
1174. La poésie ne peut pas sans s’affaiblir renoncer à tout projet formel.
1175. La posture du renoncement conduit la poésie à se satisfaire d’un rôle de parente pauvre du roman.
1176. La posture du renoncement conduit la poésie à imiter le roman de gare, réduit aux élans du cœur (Wendy Cope).
1177. La poésie du renoncement peut trouver une force apparente dans une situation où apparaît un indiscutable épuisement de la forme romanesque.
1178. La poésie démissionnaire joue un rôle de substitut émouvant du discours bio-éthique, écologique, humanitaire, jardinier, touristique, franciscain, bouddhiste, new age, etc. (des noms !).
1179. La posture du renoncement est le prolongement de la politique du slogan « mort de la poésie », mais par d’autres moyens.
1180. Le discours savant, le discours critique (ce qu’il en reste), le discours journalistique, soutiennent la posture du renoncement.
1181. La poésie du renoncement s’interdit la poétisation du discours politique à cause des slogans « mort de la politique », « discrédit de la politique »… Il s’ensuit qu’une poésie à surface ouvertement politique serait sans doute momentanément à défendre.
1182. Hypothèse quatorze de la poésie : la poésie est pour un œil-oreille.
1183. « Historiquement » (dans l’histoire du conte théorique), l’invention simonidienne est associée à une révolution technologique : celle de l’écriture alphabétique.
1184. Les progrès de l’écrit ont conduit à une situation d’équilibre plus ou moins stable entre mémoire externe et mémoire interne.
1185. L’hypothèse quatorze exprime d’abord ce fait élémentaire que la poésie devient écrite-orale.
1186. À l’époque médiévale, dans les langues vernaculaires, la poésie redevient aussi écrite-orale.
1187. C’est alors que se rompt le lien de la poésie à la musique.
1188. La poésie est nécessairement un double (sens de la vue, sens de l’ouïe) ; cela tient aussi à la nature de la mémoire, qui est un double (passé-présent).
1189. Avant l’écriture alphabétique, la seule à pouvoir « donner à voir » les sons de la poésie, c’est dans le même « sens », dans l’oralité-auralité que se transmet la poésie. Ce sont les générations successives qui jouent le rôle du double.
1190. Imaginons un axe de la langue dans la poésie, qui a deux pôles, un pôle de la trace écrite, un pôle de la trace orale.
1191. La poésie (au sens qui est donné ici, à ce mot, dans ces remarques) manifeste (extérieurement) deux formes ; elle est sur la page et elle est dans la voix.
1192. Il est clair que le TONUTRIN va compliquer, enrichir (et si on n’y prend garde brouiller, affaiblir) cette distinction nécessaire.
1193. La poésie peut privilégier l’une ou l’autre forme (écrite/orale).
1194. La poésie peut circuler de la forme écrite à la forme orale et réciproquement.
1195. La poésie peut être « derrière » les deux formes, sans pencher vers une.
1196. Il existe une modalité de la poésie où la forme écrite est subordonnée (elle n’est pas (toujours) absente chez les poètes de la performance, Blaine, Heidsieck, Métail)).
1197. La modalité écrite fait intervenir les modalités du geste d’inscription (main, typo, écran…).
1198. La modalité écrite fait intervenir le geste d’appréhension par l’œil (see exemple écranique de l’apparition non simultanée de la page).
1199. La modalité orale-aurale fait intervenir le geste de prononcement.
1200. Il y a des modalités de poésie où la voix est impossible.
1201. Il y a des modalités de poésie où l’écrit est impossible.
1202. Dans une poésie où soit l’écrit soit la voix est impossible, cela ne veut pas dire que la voix ou l’écrit n’en fait pas partie. La poésie est toujours un double, mais une des faces du double peut être vide, ou obscure, ou opaque.
1203. Je n’ai pas formulé une Hypothèse quatorze prime de la poésie : la poésie est orale-écrite.
1204. Je ne pourrais en fait postuler que quelque chose comme une Hypothèse quatorze seconde de la poésie : la poésie apparaît sous la forme orale-écrite.
1205. Ne parler que de poésie écrite ou de poésie orale, c’est oublier qu’on ne vise par là qu’une forme externe, un état de langue.
1206. Hypothèse quinze de la poésie : la poésie est mémoire externe et mémoire interne. C’est une hypothèse de précision.
1207. Scholie de l’hypothèse quinze : La poésie n’est pas strictement publique. La poésie ne peut pas se réduire à son aspect public, au texte dans le livre, à la performance de voix, de gestes… la poésie est aussi privée, et d’une manière qui est autre que celle de la mémoire-souvenir, comme de la mémoire-pensée…
1208. Il s’ensuit qu’il peut exister, et même qu’il existe nécessairement une distance énorme entre les effets-mémoire de la poésie, d’une mémoire intérieure à une autre. Pour toute autre activité de langue, pour l’examen de toute autre activité de langue, ces effets (qui existent toujours) doivent être réduits au maximum, doivent être considérés soit comme négligeables et parasites, soit comme seconds ; dans le cas de la poésie, cette réduction est impossible.
1209. La poésie est soustraite à la règle dite de la « publicity of meaning » (see Tennant). La discussion sur la signification de la poésie (dans les poèmes) est au départ faussée si on ne tient pas compte de cela. Dans le « sens » de ce que dit un poème, il y a nécessairement une part prépondérante de privé intransmissible, non interpersonnel.
1210. Hypothèse seize de la poésie : La poésie apparaît sous la forme aurale-éQrite (je désigne par « éQrit » l’effet interne de la trace).
1211. On peut aussi postuler une Hypothèse dix-sept de la poésie : la poésie est nasale, est dans la peau, sur la peau, sur la langue (organe).
1212. L’opposition première n’est pas entre oral et écrit mais entre intérieur et extérieur.
1213. L’opposition intérieur-extérieur est, dans le cas de la poésie, beaucoup plus radicale que dans le cas de toutes les autres activités langagières.
1214. Il s’ensuit que la poésie, si je l’accueille et la reconnais, fait de la langue ma langue plus que tout autre usage, me fait possesseur de ma langue. Ma langue est à moi par la poésie.
1099. Hypothèse treize de la poésie : Dans toute langue il y a de la poésie.
1100. L’invention simonidienne est de rendre explicite ce qui est poésie dans la poésie (i‑e les compositions poétiques).
1101. L’invention de la poésie doit s’entendre comme possibilité de reconnaître qu’il y a de la poésie (au sens des hypothèses de la poésie).
1102. On peut la reconnaître alors ailleurs. (Autres temps, autres lieux.)
1103. La poésie, dans Homère, est plagiat par anticipation de la poésie (au sens de Simonide, au sens contemporain).
1104. L’invention de la poésie permet de reconnaître que ce que disent (au sens ordinaire de dire) les poésies d’ailleurs, d’avant et de toujours, est autre que la poésie.
1105. La poésie véhicule toujours du sens (toutes sortes de sens) mais ce(s) sens ne lui est (sont) pas essentiel(s) par nature.
1106. Les hypothèses de la poésie impliquent des hypothèses du poète.
1107. Les hypothèses de la poésie impliquent des hypothèses du lecteur.
1108. Les poètes ne sont pas des maîtres de vérité.
1109. Continuer à revendiquer le prestige des temps pré-simonidiens, à s’affirmer diseur de la vérité des choses, des êtres, des langues, des cités ou des empires, la vérité des dieux, c’est la posture homérique.
1110. La posture orphique est celle du retour à la posture shamanique. C’est la posture du poète inspiré, du « furieux ».
1111. La posture du poète spontané est la version mièvre de la posture du poète inspiré.
1112. La posture malherbienne est celle du poète décoratif.
1113. La posture malherbienne est celle qui est préférée par les représentants des différentes branches du savoir.
1114. Les principales postures de poète se caractérisent par une ignorance de ou un refus d’admettre la nature propre, particulière, irréductible, de la poésie, par une dénégation ou minimisation de son rapport privilégié, nécessaire et original à la langue.
1115. Les progrès de l’ECOPROF impliquent l’affaiblissement de la position de la poésie dans le champ de la littérature, dans celui de la société, dans la vie individuelle ; et dans un deuxième temps non seulement son affaiblissement, mais la possibilité même de sa disparition.
1116. Les hypothèses de la poésie impliquent que le rôle social du poète (dans les temps de l’ECOPROF et de l’IVIMON) ne peut être que très modeste.
1117. Je défendrai l’idée de la relative neutralité de la technique (donc du TONUTRIN).
1118. À l’époque moderne et contemporaine, les poètes qui ont eu un rôle social ou politique reconnu éminent l’ont dû en grande partie à un contresens, contresens dont l’idée de poésie a souffert et souffre encore.
1119. La posture du poète maudit est une posture particulièrement caractéristique du moment moderne.
1120. Le geste avant-gardiste est un geste de destruction-libération.
1121. Le geste libératoire masque la pauvreté du geste de la table rase.
1122. Le geste avant-gardiste est soumis à la tentation de la fuite en avant révolutionnaire.
1123. La fuite en avant avant-gardiste peut être aussi bien contre-révolutionnaire (Pound, Céline, Benn).
1124. Les « vieilleries poétiques », les formes traditionnelles dépassées, épuisées et surannées survivent en dessous, quand le geste avant-gardiste est confronté à la durée.
1125. Le « retour à » est une des conséquences possibles de l’épuisement du geste avant-gardiste.
1126. Le geste avant-gardiste est nécessairement psitacciste.
1127. L’aboutissement naturel du geste avant-gardiste est le silence.
1128. La version glorieuse du geste moderniste, chez Rimbaud, se change en version trafic.
1129. Les libérateurs du vers, en vieillissant, deviennent des négriers du vers.
1130. Denis Roche : abandon de la poésie – éloge de la littérature – difficulté avec la littérature – photographie –.
1131. La fatalité massive de la faillite des avant-gardes l’emporte sur la variété inventive des expériences individuelles, interdit d’établir les expériences, les démarches, dans une quelconque continuité, une communauté de formes stables, tend à créer un semi-solipsisme. L’air de famille flou du vers libre international (le vil) tire les stratégies personnelles vers le mouton au panurgisme incontrôlé.
1132. Tout geste avant-gardiste est voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une compréhension formelle.
1133. La fatalité de l’avant-garde est la posture de secte.
1134. L’avant-gardisme est lié au moment moderniste. L’avant-gardisme du moment post-moderne est d’annoncer la fin des avant-gardes.
1135. Le slogan de la mort de l’auteur est une variante du slogan de la mort de la poésie.
1136. L’invention du « texte » fut la variante farce des deux slogans croisés « mort de l’auteur » et « mort de la poésie ».