205. Un poème devrait avoir un pro­jet for­mel, pas seule­ment une forme prise parce qu’elle se trou­vait là.

206. La poé­sie n’est pas une cita­tion de la langue mais son signal.

207. La poé­sie est (au début) une mime­sis aurale.

208. Le mot oreille contient aus­si le mot réel (mais cette fois « dans le désordre »).

209. Un poème réel est sa propre idée.

210. Un poème ne se dis­tingue pas de l’idée de lui-même.

211. Chaque poème est sin­gu­lier dans la succession.

212. Dans un poème tout peut arriver.

213. La tech­nique de la poé­sie est combinatoire.

214. Poésie : une pen­sée sans connaissance.

215. Poésie : une pen­sée qui perd connaissance.

216. Si vous n’avez pas (ou plus) de poèmes dans la tête, je vous plains.

194. La poé­sie est main­te­nant (un aspect de l’hypothèse) : le poème n’existe que dans le moment de sa pro­fé­ra­tion ou appré­hen­sion (œil-oreille).

195. Les poèmes ne sont que dans un pré­sent non dis­cré­ti­sé, plein, conti­nu, étendu.

196. Du point de vue de la poé­sie, les tau­to­lo­gies jouent le même rôle que les paradoxes.

197. La poé­sie disant ce qu’elle dit en le disant ne dit pas quelque chose. Elle ne dit pas quelque chose qui serait hors d’elle, ceci ou cela. D’où on conclu­ra aisé­ment (selon l’opinion), qu’elle ne dit rien.

198. La poé­sie est comme le mètre éta­lon. Une langue s’y mesure, qui sans elle serait sans mesures. Mais elle ne se mesure pas elle-même.

199. La tra­duc­tion est une mesure indi­recte de la poésie.

178. Sens des arts de la mémoire : inté­rio­ri­sa­tion de la mémoire externe.
179. Lutte de la mémoire interne contre la mémoire externe, plu­tôt que lutte de l’oral contre l’écrit, à tra­vers une lutte de l’« aural » contre le visuel (anti-Ong). Contre le « par­tage des tâches » scien­ti­fiques entre lan­gage, écri­ture et rai­son­ne­ment (pour lequel, selon Platon et Aristote, le lan­gage inter­na­li­sé, la logique, suffit).
180. La pen­sée dite « occi­den­tale » nie la mémoire, nie le rôle pre­mier de la mémoire dans toute pen­sée. Elle tend à l’exclusion ou infé­rio­ri­sa­tion de tout autre savoir (mémoire manuelle, ges­tuelle : outils, arts du geste ; mémoire lan­ga­gière : poésie).
181. La concep­tion du poète « fab­bro » ou « fac­teur » insiste sur cette paren­té des savoirs déniés.
182. À la mémoire aus­si appar­tient le savoir du conte.
183. Le conte dit « folk­lo­rique » semble exclu de la dis­cus­sion sur l’oralité : Coyote ne cir­cule pas moins ora­le­ment qu’Homère.
184. Pour Simonide la mémoire est demi-divine : mi-âne mi-cavale.

168. C’est la diglos­sia asso­ciée à la dicho­to­mie écrit-oral qui condi­tionne la créa­tion de la poé­sie au sens moderne par les Troubadours. Elle occupe le ter­rain sans oppo­si­tion, à la dif­fé­rence de la poé­sie des Anciens qui est mar­quée néces­sai­re­ment comme intel­lec­tuel­le­ment inférieure.

169. L’importance de la poé­sie des Troubadours (et de la prose ver­na­cu­laire qui en dépend) appa­raît mieux. En outre le tro­bar a inven­té le concept fon­da­men­tal de toute poé­sie : l’amour, insé­pa­rable de l’amour de la langue.

170. La poé­sie est mémoire de la langue par amour, par l’amour.

171. L’oralité poé­tique contem­po­raine est une non-non oralité.

172. Le dis­soi logoi recom­mande l’association de noms com­muns pour la mné­mo­nique des noms propres, et réci­pro­que­ment. La poé­sie (Gertrude) traite les noms com­muns comme les noms propres des choses.

173. Le poète « fab­bro » pra­tique une « mime­sis » par­ti­cu­lière : l’imitation de la poé­sie par la poé­sie. C’est le pen­dant du tra­vail d’invention de la mémoire.

174. Le « big shop­per » est mon ins­tru­ment d’aède.

175. Que la poé­sie ne dit pas « quelque chose ». Parce que ce qu’elle dit n’est pas sépa­rable d’elle ; du moins dans les poèmes.

176. Car la poé­sie qui est l’absente de tout poème, dit la langue, est sa mémoire.

146. L’invention des arts de la mémoire consti­tue une ten­ta­tive de sau­ve­tage de la concep­tion ancienne de la poé­sie, des arts de la parole et de l’ouïe plus géné­ra­le­ment (aus­si le conte) per­met­tant une tra­duc­tion visuelle interne.

147. Tel est le sens du « ut pic­tu­ra poesis ».

148. Il faut réap­prendre à mar­cher dans sa tête.

149. Ce n’est pas seule­ment une réfé­rence com­mune dans la langue qui a été per­due avec la chute de la poé­sie, parce qu’on ne l’apprend plus, c’est toute vraie réfé­rence indi­vi­duelle à la poésie.

150. Un poème doit être mémo­rable, pour être mémo­ri­sé, ou au moins revi­si­té intérieurement.

151. La posi­tion « simo­ni­dienne » serait : il n’y a pas que la poé­sie qui est mémo­ri­sable. Tout l’est, grâce aux « arts ». On peut « tra­duire » l’oral en visuel. Et on peut le faire cha­cun pour soi.

(…)

154. Le jeu de la poé­sie orale est un jeu entre répé­ti­tion et inven­tion, entre le plai­sir de la sur­prise et celui de la recon­nais­sance (see Henry James). Il importe donc d’étudier le contraste entre le for­mu­laïque et le reste. Et ceci montre encore le lien avec les stra­té­gies mné­mo­niques (see la « bro­ken for­mu­la » de Bacon et la maxime à la Rochefoucauld ; see le partimen).

(…)

157. La concep­tion orale, « mimé­tique » de la poé­sie inter­dit l’identification de la poé­sie avec un indi­vi­du sépa­ré, pour­vu d’une âme indi­vi­duelle. C’est ce carac­tère qu’a conser­vé la poé­sie, d’où la lutte indis­pen­sable contre le « biographique ».

3497. Entre poé­sie et prose, un cri­tère de par­ti­tion : le mémo­rable. Ce n’est pas qu’un cri­tère pragmatique.

3498. Il y a vingt-cinq ans Denis Roche disait : « la poé­sie est inad­mis­sible ; d’ailleurs elle n’existe pas. » Aujourd’hui, Emmanuel Hocquard dit à peu près : « la poé­sie est trop admis­sible ; et elle existe trop. »

3499. Qui ne connaît qu’un poète ne connaît rien à la poésie.

3500. Qui ne lit qu’un poète n’en lit aucun.

3501. Qui n’a rete­nu qu’une seule ligne de poé­sie n’en connaît aucune.

3502. Chaque uni­té poé­tique posée (en mémoire externe), que ce soit un poème ou un vers ou autre chose, n’est qu’une his­toire figée de cette même unité.

133. La déduc­tion mémo­rielle est à la fois natu­relle, uni­ver­selle (« prou­vée » par Cherechevski) et condi­tion de la logique, de la syn­taxe, de la métrique (du rythme dans la langue). Telle est la thèse que je pro­po­se­rai, en toute irresponsabilité.