Entre le pouvoir et la connaissance, il n’y a pas seulement un rapport de sujétion, il y a aussi un rapport de vérité. Nombreuses sont les connaissances qui, hors de proportions avec le rapport des forces, restent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être formellement. Quand un médecin expatrié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas pathologique », il est possible qu’en fin de compte les résultats de l’examen clinique lui donnent raison ; mais il y a une telle disproportion entre cette phrase et le désastre objectif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque que ce diagnostic en devient dérisoire et que ce n’est pour celui qui le formule qu’une façon de plastronner.
Citations
Ce qui manque aux paysages américains, [… c’est] le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas laissé de traces. Ce n’est pas seulement qu’il n’y a guère de champs labourés et que les bois n’y sont souvent que des taillis non défrichés ; ce sont surtout les routes qui donnent cette impression. Elles coupent le paysage sans jamais aucune transition. Plus on les a tracées larges et plates – moins leur chaussée luisante semble à sa place dans cet environnement d’une végétation trop sauvage et plus elle semble lui faire violence. Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y voie nulle trace de pas ni de roues, entre elles et la végétation il manque la transition d’un chemin de terre meuble qui les longe et il n’y a pas non plus de sentiers partant latéralement vers le fond de la vallée : il leur manque ainsi cette douceur apaisante et ce poli qu’ont les choses où la main et les outils qui la prolongent directement ont fait leur œuvre. De ces paysages, on serait tenté de dire que personne ne leur a passé la main dans les cheveux. Ils sont inconsolés et désolants.
Il y a lieu de se défier de certaines poses affichant la virilité, qu’il s’agisse de celle des autres ou de la sienne propre. Ces attitudes expriment l’indépendance, l’assurance du commandement et une connivence tacite entre hommes. C’est ce qu’on appelait auparavant, avec une admiration craintive, des caprices de maître ; de nos jours, cela s’est démocratisé et les héros de la pellicule montrent comment il faut faire au dernier des employés de banque lui-même. L’archétype est l’homme séduisant qui, tard le soir et en smoking. rentre seul chez lui dans sa garçonnière, allume son éclairage indirect et se sert un whisky and soda. Le bruissement pétillant, soigneusement enregistré, de l’eau gazeuse dit ce que ne dit pas son rictus hautain : à savoir qu’il méprise tout ce qui ne sent pas le tabac, le cuir et l’aftershave – tout particulièrement les femmes, et que justement ça les attire comme des mouches. Son idéal en matière de relations humaines, c’est le club, lieu d’une désinvolture faussement irrespectueuse et pleine de ménagements. Les joies que connaissent les hommes de ce type, ou plutôt leurs modèles – et on trouverait difficilement quelqu’un qui leur ressemble dans la vie, car les hommes valent quand même mieux que leur culture – ont toutes en elles quelque chose d’un acte de violence latente. Il semble que cette violence vise les autres, dont peut bien se passer depuis longtemps un homme de cette trempe, bien carré au fond de son fauteuil. Mais il s’agit en vérité d’une violence qu’il s’est faite à lui-même. S’il est vrai que tout plaisir dépasse en les intégrant des déplaisirs anciens, ici c’est le déplaisir lui-même qui est comme tel directement élevé au rang d’un plaisir stéréotypé, en tant qu’orgueil du déplaisir surmonté.
Celui qui se met en colère apparaît toujours comme le chef de bande de lui-même, qui donne à son inconscient l’ordre de « taper dans le tas », et dans les yeux duquel brille la satisfaction de parler au nom de tous ceux qu’il est lui-même. Plus un individu a pris à son compte son agression, mieux il représente le principe répressif de la société. C’est en ce sens, plus peut-être qu’en aucun autre, qu’est vraie la fameuse phrase selon laquelle le plus individuel est en même temps le plus général.
Libre et solitaire, l’individu bourgeois est responsable de lui-même, alors que les formes de respect et d’égards hiérarchiques développées par l’absolutisme, privées dès lors de leurs fondements économiques et de leur pouvoir menaçant, subsistent encore tout juste assez pour rendre supportable la vie sociale au sein de groupes privilégiés. Ce « match nul » paradoxal entre l’absolutisme et le libéralisme, pour ainsi dire, est perceptible non seulement dans le Wilhelm Meister, mais aussi dans le rapport qu’entretient Beethoven aux schémas traditionnelles de la composition et même jusque dans la Logique, dans la reconstruction subjective des idées nécessaires objectivement chez Kant.
Il y a deux sortes d’avarice. L’une est l’avarice archaïque, passion qui ne s’accorde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immortalisé la figure et que Freud a identifiée comme caractère anal. […] Mais l’avare de maintenant, c’est celui pour qui rien n’est assez cher quand c’est pour lui et tout est trop cher dès qu’il s’agit des autres. […] Ce qui le caractérise le plus sûrement, c’est sa hâte à « renvoyer l’ascenseur » pour chacune des attentions dont ils ont bénéficié car il ne faut surtout pas laisser interroöpre la chaîne des échanges où on rentre dans ses frais.
La main pleine de sollicitude qui continue à prendre soin avec amour de son coin de jardin – comme si ce dernier n’était pas devenu depuis longtemps un lot de terrain parmi d’autres – mais qui avec défiance tient à distance l’intrus qu’on ne connaît pas, c’est déjà celle qui refusera l’asile politique à un réfugié. Objectivement menacés, ceux qui ont le pouvoir et leur clientèle deviennent, subjectivement, tout à fait inhumains. C’est ainsi que la classe dominante vient à la conscience d’elle-même et fait sienne la volonté destructrice immanente à la marche du monde. Les bourgeois continuent à vivre comme des revenants de mauvais augure.
Ce qui est vrai des pulsions ne l’est pas moins de la vie intellectuelle : le peintre ou le compositeur qui s’interdisent tel agencement de couleurs ou telle suite d’accords parce qu’ils les trouvent de mauvais goût (kitschig), l’écrivain qui ne supporte pas certaines tournures de phrases parce qu’il les trouve banales ou trop recherchées, ils ne réagissent les uns et les autres si énergiquement contre de tels moyens expressifs que parce qu’ils sentent en eux-même quelque chose qui les y porte.
Il n’y a pas moyen d’échapper au système. La seule attitude défendable consiste à s’interdire toute utilisation fallacieuse de sa propre existence à des fins idéologiques et, pour le reste, à se conduire en tant que personne privée d’une façon aussi modeste, aussi discrète et aussi peu prétentieuse que l’exige, non plus ce qu’était il y a bien longtemps une bonne éducation, mais la pudeur que doit inspirer le fait qu’on trouve encore dans cet enfer de quoi respirer.
Dans son intérêt particulier, chaque individu se considère meilleur que tous les autres mais, en tant que clientèle collective, il les place en même temps au-dessus de lui-même – voilà deux principes de l’idéologie bourgeoise aussi vieux l’un que l’autre. Depuis que la classe bourgeoise traditionnelle a abdiqué, ils continuent l’un et l’autre à se survivre dans l’esprit des intellectuels, qui sont les derniers ennemis des bourgeois et en même temps les derniers bourgeois.