je me sou­viens j’é­tais assis sur les marches à l’en­trée d’une mai­son avec        une poi­gnée d’autres gamins et nous devions avoir entre trois et cinq ans        tous assis sur des marches à brook­lyn        à teni­rune réunion        et on essaie de déter­mi­ner quel âge on aime­rait avoir        parce qu’on n’est jamais content d’a­voir trois quatre ou cinq ans        c’est une mau­vaise période        qui vou­drait avoir entre trois et cinq ans ?        (…)        nous sommes assis à tenir cette        réunion sur l’âge        et un gamin dit oh comme j’ai­me­rais avoir treize ans        ça avait vrai­ment l’air d’être un âge d’homme puis­sant        je pense que tous les gamins étaient des gar­çons mais je nesuis même pas sûr de ça        et l’un dit j’ai­me­rais bien avoir quinze ans        et tout le monde était d’ac­cord pour dire que c’é­tait bien        et un dit seize        et alors quel­qu’un dit dix-sept        et on a dit        non        c’est trop vieux il faut deux mots pour le dire                nous savions que dix-sept ans c’é­tait l’autre ver­sant de la col­line        nous avions donc déjà cette notion de balis­tique        comme pour la tra­jec­toire d’un obus        vous mon­tez pen­dant un moment jus­qu’à ce que vous attei­gniez un cer­tain point        et ensuite vous des­cen­dez car déjà à cette époque nous savions que tout ce qui monte des­cent aus­si        et nous avions un cer­tain sens du déclin de notre puis­sance à dix-sept ans        c’est comme ça qu’on voyait les choses à cette époque        et j’ai eu pas mal d’autres points de vue là-des­sus depuis

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« je n’ai jamais su quelle heure il était » je n’ai jamais su quelle heure il était
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trad.  Pascal Poyet
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p. 116–117

La pre­mière per­sonne est d’abord une manière de dire : pré­sent — comme on dit « pré­sent » en classe, au moment de l’appel. Allow me to intro­duce myself. Or il a fal­lu que je gagne mon pré­sent. J’ai été éle­vé à l’idée de la dis­cré­tion, nour­ri au Beckett ou au Bartleby… Mais j’ai bien dû consta­ter ce que cela pou­vait pro­duire de rhé­to­rique, de pos­ture, de prê­chi-prê­cha. Ça finit par don­ner du basique res­sas­sé. Le majeur du mineur. Il y a là un pro­blème qu’il fau­drait exa­mi­ner dans tous les arts, dans toutes les dimen­sions poli­tiques et humaines : com­ment, à un moment don­né, une idée magni­fique passe de l’autre côté, com­ment une idée bien­fai­trice devient une idée idiote.
Pour moi, les choses s’inversent au moment de L’art poe­tic’. J’y exé­cute le pro­gramme de la dis­pa­ri­tion, mais d’une cer­taine manière, je sors du lit­té­raire, et c’est loin d’être fini. Mais curieu­se­ment, à par­tir de là, je suis sau­vé, j’ai fait mon che­min de Damas. Je me suis mis de l’autre côté de la langue. J’aurai donc mis quinze ans, avant de publier, à me débar­ras­ser de tout ce ver­biage sur « la lit­té­ra­ture », à me désur­moï­ser — para­doxe : à désur­moï­ser l’idée de dis­pa­raître, l’idée d’être un sous-moi. À bas la tyran­nie de l’effacement ! C’est ça mon sujet.

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« Cap au mieux (entre­tien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »
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vol. 45
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Vacarme n° 4
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p. 4–12
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A l’utopie de la nos­tal­gie il fal­lait un topos, cepen­dant. L’un de ces topos est la mère. La figure de sa mère est pré­sente, constam­ment, dans les textes et dans les pro­pos de Pasolini (qui, jusqu’à sa mort, vivra avec elle). « Ce fut ma mère, déclare-t-il, qui me révé­la com­ment la poé­sie pou­vait être écrire de façon concrète. Ainsi, d’entrée la mère est une sorte d’Ange de l’Annonciation de ce dont le fils, lit­té­ra­le­ment accou­che­ra. Les pre­miers poèmes sont écrits en friou­lan, « à Casarsa dans la ville de (la) mère ». Et peu après, quit­tant le Frioul, c’est avec cette mère que le poète ira, dit-il, « se réfu­gier » dans cette sorte d’Égypte que seront les bor­gates romains. Autrement dit, si les « recherches anti-ita­liennes » à quoi s’essaient le jeune poète se déve­loppent dans le sens d’une quête d’étrangeté (à l’italien « cen­tral »), l’axe que suivent ces recherchent consiste en une remon­tée vers une sorte de « natu­ra­li­té » de la langue : une langue « refuge » une langue de ori­gines, plus « pure », incar­née, radia­le­ment « maternelle ».

Une lit­té­ra­ture réa­liste, ce serait quoi ? Les pro­cès-ver­baux, il y a les flics pour ça ? Ou bien dres­sons les pro­cès-ver­baux qu’on ne dresse jamais. Disons com­ment on fait par­ler. Comment on parle. La réa­li­té fout le camp au même train que la minute. Voici des mots sur du papier, c’est la seule réa­li­té entre nous. Tout le reste, illu­sion, et l’illu­sion cen­sure, elle aus­si. On n’é­crit pas pour fixer : on écrit pour super­po­ser de la dérive à l’u­ni­ver­selle dérive. Et merde pour le mes­sage, d’ailleurs le mes­sage est une ten­ta­tive de cen­sure puis­qu’il vise à impo­ser une véri­té. Le signi­fié, c’est l’o­deur du char­nier men­tal, le fumet de la décom­po­si­tion. Mais là-des­sous, cama­rade lec­teur, reste-t-il du corps ?

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« L’outrage aux mots » L’outrage aux mots [« L’outrage aux mots », in Le châ­teau de Cène, Pauvert, 1975]
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p. 32

Lorsque nous sommes dans nos trente ans les choses ordi­naires – un caillou, un verre d’eau – prennent un lustre très expres­sif. On veut en savoir davan­tage à leur sujet et, à notre tour, on se retrouve vécu par ces choses. Les jeunes pour­raient ne pas envier ce genre de situa­tion, et peut-être à juste titre, seule­ment voi­là, s’intercalant entre les pages de souf­france et les pages d’indifférence à cette souf­france, il existe main­te­nant un espace pris­ma­tique que l’on ne peut pas voir, que l’on ne peut que sen­tir, qui est comme la consé­quence d’une angu­laire ayant dû per­du­rer depuis des temps immé­mo­riaux et qui, seule­ment aujourd’hui arrive à faire éprou­ver sa pré­sence à tra­vers les brumes de l’acceptation impuis­sante de tout le reste, tout ce reste pro­je­té dans le morne espace de nos jours. On en est conscients comme on le serait d’un champ ouvert de pos­si­bi­li­tés nar­ra­tives. Mais pas dans le sens édi­fiant des contes du pas­sé aux­quels nous sommes mal­gré tout liés, plu­tôt dans le sens d’histoires qui ne nous parlent que de nous-mêmes, et tant et si bien que l’on se rend compte alors qu’entre moi s’est peu à peu réduit, s’est même main­te­nant éva­noui dans la lumière de la pure spé­cu­la­tion. Col rele­vé, vous voi­là plus léger que l’air. Le fais­ceau de nerfs récep­tifs bour­donne bien de nou­veau, il a été au fond à peine endom­ma­gé : il reçoit de l’extérieur des éma­na­tions cou­leur du temps et il ren­voie des mes­sages très denses, très pré­ci­sé­ment for­mu­lés. Il y a de la place pour se mou­voir, c’est tout ce qui importe. La dou­leur qui drai­nait le sang de vos joues lorsque vous étiez jeune, et qui vous avait trans­for­mé en une sorte de spectre livide avant l’heure, cette souf­france s’est muée en une source d’énergie peu­plant ce nou­veau monde de per­cep­tions émerveillées.

Le trem­ble­ment de terre de Lisbonne, en 1755, avait dété­rio­ré plu­sieurs pan­neaux allé­go­riques en azu­lei­jos qui décorent la ter­rasse du palais de la Frontera. Notamment celui qui repré­sente l’Astronomie. Un cer­taine nombre de car­reaux du bas avaient été des­cel­lés et étaient tom­bés par terre. Un maçon « idiot », qui n’a­vait pas accès à la repré­sen­ta­tion, les avait recol­lés à la hâte (comme il convient d’ailleurs de le faire pour ne pas fra­gi­li­ser davan­tage l’en­semble), mais n’im­porte com­ment, sans s’être sou­cié de la cohé­rence du décor d’o­ri­gine. De sorte que, depuis cette res­tau­ra­tion sau­vage et dis­con­ti­nue, l’Anatomie a les pieds dans un chaos de lignes et de cou­leurs. Or, cette inco­hé­rence, qui n’est pas sans inté­rêt ni sans charme, pro­duit à son tour une forme fixe à l’in­té­rieur du pan­neau. Si bien qu’on n’en sort pas.

Notre époque se pré­tend celle des moyens de com­mu­ni­ca­tion, c’est un abus de lan­gage. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sont théo­ri­que­ment fon­dés sur l’ab­sence de cen­sure. La liber­té d’in­for­ma­tion est leur cri­tère. En réa­li­té, l’in­fla­tion des nou­velles ruine toue la mise en pers­pec­tive de l’in­for­ma­tion : tout y devient égal, et bien­tôt éga­le­ment indif­fé­rent Ainsi se pro­duit un glis­se­ment bien plus habile que l’an­cienne cen­sure, car on ne le repère pas sur le moment même. Pour dési­gner ce tour de passe-passe, j’ai fabri­qué le mot SENSURE avec un S à la place du C ini­tial. Cette Sensure exprime la pri­va­tion de sens, mani­pu­la­tion sub­tile qui dégrade imper­cep­ti­ble­ment la communication.

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« Littérature et communication » Le sens et la sensure [1985]
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 : L’outrage aux mots
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p. 172