Une certitude à la fois distante, vague, mais intime et forte, donne une unité à un labeur continu, s’oublie dans l’enthousiasme local des découvertes, mais revient à point nommé dès que les obstacles, les échecs, les découragements s’accumulent.
Il était entendu, c’est-à-dire que je m’étais entendu avec moi-même pour reconnaître que rien ne pouvait être prétexte à cesser. « À quoi bon ? », me disait le démon nocturne, ou son double fraternel et sournois, le démon méridien : « À cela », répondais-je ; cela, le double futur du roman et du projet, qui est beaucoup plus que la thèse de mathématique (quand elle n’avance pas), (et plus tard quand elle est achevée, ce qui n’est pas mieux), beaucoup plus que le livre de poèmes (un échafaudage de sonnets).
Car cela, ma réponse aux démons, mon style pour les dompter (le « style », dit rakki tai), est plus, plus ambitieux, plus immense ; et surtout, toujours futur, toujours à faire. De la même étoffe (c’est le même tour de passe-passe) est ce qui est nommé « instinct de vie ».
Pendant les neuf premières années (comme il est dit au chapitre 2, « La chaîne »), je n’ai pas remis en cause la décision. Je n’étais pas oublieux de son contraire (car le démon nocturne et son frère de midi, le soleil double et noir au méridien de midi, emplissant le ciel vide de la perte de temps, me le présentaient à l’occasion), mais j’avais ma réponse toute prête : j’ai cela à faire, qui conduira au roman, au projet, qui en fera plus tard partie. J’en étais sûr.
De quoi pouvait bien me venir une telle certitude, qui n’était guère appuyée sur un avancement effectif de l’un ou de l’autre ? (Et il a suffi de regarder enfin cette vérité en face pour que tout s’écroule, un instant, avant de se rebâtir encore, mais autre, pour encore neuf années.)
Du rêve. Il n’y a pas d’autre possibilité.
La présence du rêve, en arrière-plan de ma vie, s’apparentait à une sorte d’édredon, ou d’oreiller de plume (un entassement d’oreillers plutôt, car il y avait plusieurs couches superposées de certitudes apaisantes), sur, ou sous lequel (lesquels) on voit, s’éveillant avec un inattendu sentiment de vacance, s’étendre devant soi une interminable journée lumineuse, faite de jardins, de promenade, d’amour, de lecture, de découverte. Sans bouger encore, on s’imagine. Il y aura du ciel, un ciel de bleu léger, des nuages tendres, une lune de jour peut-être, petite, prête à fondre, nuage elle-même. Il y aura une eau bougeante, entre des herbes.
De loin en loin, pourtant, j’entrevoyais un fond noir.
Comme parfois on s’imagine, en telle rêverie oiseuse, l’au-delà du visible du ciel, le fond de ciel comme on dit un « fond d’œil », le dessus-dessous de ce bleu qui vous trouble quand on y laisse s’immobiliser son regard ; plus loin que le ciel, on voit noir. L’entre-les-étoiles, le vide interstellaire des « space-operas », on le sent noir. Peut-être faut-il regretter l’imagerie encore si vivace à la Renaissance, l’emboîtement de sphères jusqu’à l’ultime, l’englobante du tout, la Sphère Céleste, ce grand et scintillant compotier d’astres, sans au-delà, ou un au-delà qui n’était que l’habitacle vaporeux, un rien-tout, demeure d’une pas trop pensable divinité (je parle d’une vision naïve, semi-cultivée, comme aurait pu être la mienne, disons, vers 1600).
Poursuivant cette comparaison (« j’aime cette comparaison »), je dirais que ces premières années après le rêve était dans ma vie une Renaissance sous le signe d’une cosmologie lumineuse et peuplée d’innombrables correspondances entre macrocosme et microcosme. Quelque effervescence de « poursuites » intellectuelles se manifestait sous la couverture des astres : la mathématique, la poésie, le sol solide, solidaires. Ce qui veut dire que tout cela était d’une fragilité absolue. J’étais porteur d’une certitude à l’avance ruinée, mais je ne le savais pas. Je ne le savais pas et de ne pas le savoir je pouvais avancer vers la révélation de la ruine en m’imaginant me rapprocher du commencement de la connaissance, inséparable du début de l’accomplissement. On a dit que toute vie bonne est une préparation à mourir. Cette partie de ma vie, ces neuf années, était plutôt une préparation à vivre : vivre serait le Projet.
Citations
Je devais poursuivre ailleurs ma préparation au projet : dans la mathématique, dans la poésie, dans une grande sévérité d’existence. L’austérité parfois érémitique qui se montrait nécessaire était comme fonctionnellement imposée par une recherche simultanée de voies dans les deux directions, duales et antagonistes en apparence, de la mathématique et de la poésie. En ces années, je vivais sous la contrainte : contrainte d’apprentissage du calcul, des formes poétiques, de leur mise en pratique simultanée. Mais aussi contraintes de la vie même : la règle de Paul Klee, « nulla dies sine linea », pas de jour sans avancer d’une ligne, suscitait simultanément de sévères exigences d’horaires, où se jouait sans cesse ma passion du dénombrement. La souplesse mentale indispensable pour les sauts perpétuels de la lecture à l’absorption des concepts de la théorie des catégories ou de l’algèbre commutative, l’effort d’immersion dans les langues lointaines des traditions poétiques voulues par le projet, n’étaient pas imaginables sans une rigidité concomitante de l’emploi de mon temps. Je me suis fait un devoir de solitude. De loin en loin je revenais à l’imagination du projet.
Je vivais dans un système de règles. Les règles de l’écriture poétique, les règles de la démonstration mathématique, les règles de vie constituaient trois systèmes qui se ressemblaient pour moi, qui avaient des chemins parallèles. Chaque règle, chaque acte selon les règles, était pensé comme préparatoire.
Ce matin du 11 juin 1985 (il est cinq heures), pendant que j’écris ceci sur le peu de place laissé libre par les papiers à la surface de mon bureau, j’entends passer, dans la rue des Francs-Bourgeois, deux étages plus bas à ma gauche, une voiture de livraison qui s’arrête devant l’ex-Nicolas, sans doute, à côté de la boucherie Arnoult.
Le moteur tourne, et, tandis que j’écoute le bruit des voix et des caisses, vient de s’éloigner invisiblement le moment intense d’angoisse et d’hésitation à commencer à écrire ceci, en lignes qui seront noires et serrées, aux lettres minuscules, sans ratures, sans repentirs, sans réflexion, sans imagination, sans impatience, sans promesses sinon de leur existence assurée ligne après ligne sur la page de cahier où je les écris.
Et j’écris seulement pour poursuivre, pour échapper à l’angoisse qui m’attend dès que je m’interromps, dès que je suspends leur progression incertaine et maladroite, pour que ce recommencement, après tant d’inquiétude et de paralysie, ne soit pas à son tour un simple faux départ de l’entreprise de prose à laquelle je m’efforce, vainement, depuis tant d’années.
J’écris que l’été a fait un brusque pas en avant, ou que peut-être le ciel, qui ne m’apparaît pas, est seulement pour un moment découvert, mais la nuit me semble moins entière derrière les volets de ma fenêtre.
Cela m’inquiète, j’ai besoin d’être dans la nuit finissante mais profonde pour trouver le courage minimal d’avancer, même inutilement, ceci.
Mais il est vrai, et comment pourrait-il en être autrement, que désormais tout m’inquiète, me décourage, pour ne pas employer de mots plus violents.
Pour ce matin de recommencement, je me suis préparé à l’obscurité finissante (trois heures du matin, solaires) : je me suis obligé, depuis plusieurs matins semblables, à m’accoutumer à l’idée de remplir régulièrement et lentement de lignes noires ces pages, sous le cône de la lampe noire qui serait, comme il va l’être, comme il est en train de l’être, lentement combattu, affaibli, brouillé, envahi par la clarté insidieuse qui se déverse lentement du ciel invisible dans la rue.
Et, par l’accumulation de tels matins interchangeables, le cahier et la lampe toujours au même endroit, le jour venant toujours semblablement diluer, troubler, emmêler, immerger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seulement chaque journée vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ainsi de suite, je conserverai aussi intacte et inchangée que possible l’impulsion du moment initial que je rapporte ici pendant qu’il passe.
Dans cet intervalle, entre l’instant d’avant l’aube où je me mettrai à bouger du noir sous la lampe et celui où, malgré les volets, la lumière du jour emplissant le carrefour dissoudra finalement le jaune électrique sur le papier, dans cet intervalle quotidien de ma vie maintenant vide, j’écrirai.
28 Les gelées ne gèlent que froides
Les gelées ne gèlent que froides. Mais là est bien la difficulté. Car comment déterminer quand il est indispensable d’éteindre le feu, de verser le liquide dans les pots, le fractionner, commencer l’attente fiévreuse du verdict ? À cette question il n’est pas de réponse certaine, constante, chiffrable. C’est pourquoi la fabrication des gelées n’est pas une science, n’est pas une technique, mais un art.
L’instant décisif dépend de beaucoup de facteurs : de l’état des fruits, de leur degré de maturité, de l’ensoleillement de la saison, de l’âge des arbres, des vents, de la taille des fruits, de leur masse même… Des azeroles jaunissantes, trop longtemps tombées à terre, grasses et farineuses de pluie ou de rosée, sont moins favorables que de petits fruits encore tout vifs et bien acides, juste décrochés par le vent ou la main. La cuisson est plus risquée par temps de marin, dit-on, que de cers. Certes : le marin, qui rend les femmes acariâtres, les filles insaisissables, les garçons grognons, les chevaux fous, les mulots neurasthéniques et les mouches pêgueuses, ne peut que jeter du trouble en l’azerole. Il vaut mieux pour tenter la gelée un bon cers presque froid.
On pourrait imaginer qu’un savoir ancestral, d’innombrables générations de grand-mères gélifiantes auraient pu, pesant chaque cause, arriver à quelque conclusion quantifiée et normative : « Faire bouillir à feu doux tant de minutes, éteindre, mettre dans tels pots… » Il n’en est rien. Aucune cause n’agit seule et de manière suffisamment constante ; et derrière leur combinaison déjà impondérable se dissimule, tel un paramètre caché plus fuyant qu’en physique des particules, ce qu’on pourrait appeler le libre arbitre (ou le « clinamen ») de la gelée : un moment, où le liquide se tend imperceptiblement dans la bassine, se contracte autour de lui-même, sous l’action de toutes ces raisons de geler ou de ne pas geler, on soupçonne que rien n’est décidé encore, que tout va dépendre de l’intensité de votre désir de la gelée, de la gloire des gelées, de la qualité de votre attention, de votre vigilance, de l’ordre des constellations au-dessus de votre tête dans le macrocosme, de l’intensité de la loi morale dans votre cœur.
Comme Isaac Newton soi-même, en de tels instants, on est tenté de croire immodérément à l’astrologie. Disons-le encore autrement : quand la gelée rate, il se peut que ce soit parce qu’elle avait toujours été destinée, ‘faée’, à rater, ou bien parce qu’elle a brusquement, sous l’action du démon de Maxwell des gelées, décidé de rater, ou bien encore qu’ayant voulu réussir vous ne l’avez pas comprise, et avez laissé s’échapper votre chance, sans espoir de retour.
On ne dispose, pour surprendre l’azerole, pour lui arracher le secret de ses intentions (si l’on ne veut pas renoncer à tout effort, pour s’en remettre au hasard) que d’une arme unique, qu’il faut manier d’ailleurs avec précaution. Je la nommerai le test du frisson. Debout devant la bassine, vous guettez la surface odorante et rousse (le parfum est maintenant devenu un vrai parfum de gelée, ce n’est plus une odeur de tisane), le message qu’un frémissement infime, infimement perceptible, révélateur de la mutation qui peut-être se prépare dans le cœur de la masse translucide.
De la longue louche à bec vous saisissez quelques gouttes brûlantes que vous versez dans une soucoupe. Vous inclinez légèrement la soucoupe après quelque refroidissement et vous regardez le liquide glisser vers le bas. Car tel est le test du frisson : si l’azerole n’est pas dans des dispositions gélifiantes, elle coulera dans la soucoupe comme le ferait un liquide ordinaire, simplement sirupeux, chargé de fruits et de sucres.
Mais si par miracle le germe secret du gel (presque aussi mystérieux que celui qui germa un jour dans un tonneau de glycérine bercé par les mouvements d’un navire en mer (et père de tous les cristaux de glycérine créés depuis)) est là, il frissonne, comme la surface d’un lac ou d’une mer dont l’immobilité se trouble des prémices ondulatoires presque imperceptibles qui commencent à froisser la surface plane ; ainsi, dans la soucoupe blanche, la nappe d’azerole se met à frissonner.
Il faut alors agir vite, très vite ; car la possibilité de gelée qui vous est consentie par l’azerole, ainsi surprise, et comme malgré elle, dans son intimité, ne durera pas. Il s’agit d’une faiblesse brève, d’un abandon à la volupté de quelques minutes. Si vous laissez passer ce moment, tout est perdu. Dès que la soucoupe a frissonné, donc, j’arrête la cuisson et je verse dans les pots préparés à cet effet sur la table ; dans une première tasse la première louchée, trempée à l’eau froide, qui sera la toute première gelée nouvelle, où je pourrai inspecter sa qualité propre, son goût, sa couleur, sa transparence, son toucher, sa consistance, son individualité, deviner s’il s’agit d’une grande année ou non.
Sur les flancs des pots, couverts dès le lendemain (une goutte d’alcool en surface, un rond de papier transparent serré d’un élastique), je collerai une étiquette (autocollante) avec tous les renseignements nécessaires : année, nature, origine (les fruits de quels arbres) ; format du pot, numéro d’ordre ; une cote, en somme, aux feutres de couleur, permettant de repérer convenablement les pots dans l’Armoire aux Confitures, au grenier, la Confiturothèque. J’emporterai quelques pots à Paris, à mon retour, comme cadeaux.
Si par malheur le test du frisson a échoué (il reste malgré tout un faible espoir, la gelée se décidant parfois brusquement beaucoup plus tard, dans le droit du grenier, en hiver, une nuit de gel), l’azerole liquide servira d’additif aux compotes, yaourts, petits-suisses ; fort appréciée, semble-t-il, autrefois, de mes neveux et nièces.
29 La cuiller, enfoncée dans le pot d’azerole
La cuiller, enfoncée dans le pot d’azerole, y découpe des blocs nets et fermes de gelée. L’azerole n’est pas une gelée tremblante, veule, incertaine. Elle se tient toute droite et autonome dans l’assiette, sans couler, se défaire ou s’effondrer.
Je regardais une coulée en colline de gelée dans une soucoupe brune. Elle apparaissait comme une falaise de cristal trouble, translucide, roux rouge orangé et rose, reflétant la lumière de la lampe matinale (il était six heures) comme en l’irrégularité de minuscules éclats arrachés par le ciseau du sculpteur. Mais elle n’avait rien de la dureté de la pierre roulée par les vagues méditerranéennes : d’un relief doux, en ses bords, sous moins d’épaisseur, elle semblait presque rose seulement.
Mon regard pénétrait dans la masse, la traversait de part en part avec la lumière, les trajets de lumière accusant les inégalités de la composition : parfois claire, parfois sombre, avec les grains minuscules de quelques impuretés ; et une poche blanche d’écume à l’intérieur, de cette écume qui, blanc cheveux, traîne à la surface quand elle cuit, et que j’avais expérimentalement laissée d’enfermer en elle, dans le pot, en la refroidissant.
Je l’ai mangée, contemplant sur ma mangue la saveur. Le goût de la gelée d’azerole est d’une originalité certaine : selon les axes principaux de l’hyperquadrique des gelées (si on fait une analyse factorielle « à la Benzécri »), ce nuage de points un peu comme un zeppelin où chaque point scintillant représente une gelée, avec toutes ses caractéristiques, et les ressemblances entre elles marquées par des proximités (mais il y a plus de trois dimensions, si on veut tenir compte de tous les facteurs qui contribuent à ce qu’on nomme « goût », et c’est pourquoi il faut imaginer une hypersurface), elle se situerait plutôt dans la région de la pomme que dans celle de la groseille, ou de la mûre. Je dis cela en simplifiant baucoup. Mais elle est donc non violente, discrète, légère, lente à se développer dans la bouche, modeste. Et elle ne se confond avec aucune : ni avec la pomme reinette ni avec le coing.
Sa singularité frappe : très subtilement acidulée, dans une tonalité étrangement assez éloignée de celle du fruit, comme si une véritable mutation, une naissance, s’était produite dans le liquide en ébullition au moment privilégié du gel (la gelée d’un an est plus sûre d’elle-même, décidée, profonde). Son unicité de goût, de parfum, de consistance s’accompagne d’une originalité d’un autre ordre, mais peut-être plus frappante encore, qui est sa rareté.
L’azerolier, père et mère de l’azerole, autrefois présent sur tout le pourtour de la Méditerranée (au moins en Italie, en Provence, en Languedoc, en Catalogne, à ma connaissance (dans les trois derniers cas ma connaissance est directe, dans le premier elle vient d’un poème de Montale) ; et le nom semble arabe), a reculé tellement en ce siècle qu’il n’est plus présent que dans les régions les plus tardivement touchées par la modernisation (et encore pourrait-on douter qu’il s’y trouve un seul arbre planté depuis la Seconde Guerre Mondiale !). C’est le cas, précisément, du Minervois.
Or, la tradition locale ignore, pour l’azerole, la gelée, préférant le sirop épais, lourd et dense, obtenu après une très longue réduction. Ainsi la gelée, réinventée par ma mère sur le modèle des autres gelées provençales traditionnelles (coing, cassis, framboise, mûre, groseille…) a quelque chance d’être un véritable unicum confiturier, puisque par ailleurs l’azerolier a pratiquement disparu en Provence depuis la fin du siècle dernier (le Jardinier provençal, déjà, ne lui consacre que quelques lignes fort peut éclaircissantes).
Ici, de plus, les arbres, qui constituent un élément archaïsant encore assez présent dans le paysage de vignes, de garrigues, de cyprès, de pins, d’amandiers, d’oliviers et de chênes verts (la zone est climatiquement frontière : la montagne Noire, avec ses châtaigniers, est proche), disparaissent les uns après les autres, et ne sont pas remplacés (ils meurent, on les abat pour élargir un chemin, agrandir une vigne). Et il se pourrait que mes gelées soient les dernières (je n’en ferai pas cette année, je n’en ferai peut-être plus jamais), comme une langue dont le parfum et la beauté redoublent avant de se perdre.
J’ai aimé, je l’avoue, cette singularité presque invisible, concentrant dans un orgueil de couleur et de saveur une mémoire à la fois familiale et collective, silencieusement. Et je m’imagine un peu la préparation de la prose comme celle de la gelée d’azerole : les fruits sont les instants ; la cuisson, la mémoire, et dans la voix qui incline le déroulement des phrases je guette avec impatience, inquiétude, l’apparition, si hasardeuse, du frisson.
Pour résumer, je vois donc trois étapes. La première, c’est soit Pindare, soit Archiloque. La deuxième : Pindare et Archiloque – Heine, donc. Et la troisième : un au-delà de Pindare et d’Archiloque, quelque chose qui évoque la possibilité de l’une et l’autre poésie à travers leur absence, qui est structurée par l’effort poétique. Comme si le poème conjurait une chose perdue, une chose absente qui ne peut, sans être profanée, sans être mésusée, être évoquée que de cette manière négative et ne pourra plus jamais être positivement revendiquée. Celan ne peut pratiquer l’éloge comme le fait Rilke, c’est impossible dans cette langue allemande. Et je pense qu’une des vérités ultimes de la poésie est constamment trahie par les poésies nostalgiques s’inspirant de Heidegger, et donc du désir de faire parler les maîtres… Du Pindare « recuit », en somme. Et c’est là que je trouve, malgré leur don indubitable, Char et Bonnefoy tout à fait irritants.
Benjamin [dans La Tâche du traducteur] dit qu’il est impossible de traduire le contenu – c’est-à-dire le signifié – d’une langue à l’autre, parce que dans ce cas on réduit la particularité de la langue à quelque chose d’universel et d’abstrait. Brot en allemand, ce n’est pas « pain », voilà la difficulté. Brot a une tout autre forme empirique en allemand : ça se mangue autrement, ça s’associe à d’autres situations que ce que le mot « pain » évoque dans le contexte culturel français. Ce qui fait que traduire Bort par « pain », c’est trahir quelque chose que Brot évoque. Donc quand Hölderlin traduit du grec, très souvent il trahit le référent au profit de quelque chose de plus évocateur. L’émotion que j’ai ressentie, jeune, en découvrant Hölderlin a servi de fil conducteur à mon interrogation. Je me suis toujours demandé d’où vient l’effet poétique, que je ne voulais pas confondre avec l’effet de sens. L’effet poétique est assimilé plutôt à un affect. Le sens, c’est le repos de l’affect, c’est un aboutissement où les choses s’immobilisent avec la plus haut précision pensable. Mais l’affect est purement dynamique. Or l’affect, dans la langue maternelle d’origine (ou contre la langue d’origine déjà rendue trop instrumentale dans l’effort de désigner des choses, d’avoir des nomenclatures que tout le monde accepte) ne peut fonctionner poétiquement que sur deux registres : l’éloge et le blâme – et l’on retrouve le grec ancien.
Il n’y a que deux poésies paradigmatiques : celles de Pindare et d’Archiloque. L’un qui fait l’éloge – ce que Rilke appelle rühmen, « dire à quel point la réussite est éclatante » –, et c’est Pindare, qui choisit de chanter les vainqueurs et d’abandonner les vaincus à leur triste sort… Et l’autre, le poète qui croasse comme un corbeau, c’est Archiloque, qui chante la défaite, qui s’enorgueillit même d’avoir jeté son bouclier dans un buisson et d’imaginer un adversaire s’en emparer1. Pour moi, la poésie ne peut être abordée dans sa dynamique affective que sur ces deux modes que sont l’éloge et le blâme ; et la langue maternelle à créer cherche à fournir à l’élan poétique l’élément dans lequel il peut s’épanouir sans être tributaire de ce dont il est question, qui est largement un prétexte.
La poésie n’a rien d’intellectuel, elle est largement dominée par le déploiement d’un affect qui a besoin, comme élément, d’une langue maternelle qui peut parfaitement être issue de plusieurs langues. Je dirais même que le poète le plus puissant va avoir plusieurs langues dans sa besace. Cette observation, je ne peux absolument pas la prouver, mais j’en suis convaincu : on s’est toujours demandé pourquoi la littérature grecque utilise, selon le genre, une autre langue artificielle ; il y a la langue de l’épopée dominée par l’ionien (et un peu d’achéen) ; puis avec Pindare, on trouve le dorien ; et ensuite, avec la tragédie, selon la partie parlée ou chantée, on est confronté à l’une ou l’autre langue artificielle. Or, ce que j’essaie de décrire comme l”« entre » des langues, les Grecs l’ont fabriqué à partir du grec.
Le grec est en effet multi-langues, ce qui est incroyable quand on y réfléchit. Quand les Grecs ont fabriqué de la littérature, de la poésie, ils naviguaient entre plusieurs langues, car il leur fallait mobiliser la vague de l’affect pour dire soit la jubilation, soit la lamentation. La lamentation, qui jouxte la vitupération, qui jouxte la révolte contre le malheur, est une autre source de poésie très puissante. Si l’on veut vraiment insulter, il faut disposer d’une langue poétique qui est la langue maternelle ; c’est ce que nous dit Pindare : « La parole poétique est comme la flèche qui frappe la cible. » C’est une parole qui va dans le mille. Quand Pindare dit es to pan, que Puech traduit par « pour la foule », alors que ça veut dire « dans le mille », il ne réfléchit pas à la question de savoir comment cette parole peut être reçue par la multitude : il se demande si cette parole, qui est une flèche, frappe le cœur de la cible. La poésie ne peut pas être violence originaire, sinon elle n’a aucune raison d’être.
Lorsque je parle de « l’allemand », je désigne la langue allemande, non pas dans sa diversité dialectale, mais en tant que langue codifiée, soustraite en quelque sorte à la communauté immédiate. J’évoque en réalité ce que l’ont appelle le « Hochdeutsch », cette langue qui, pour être parlée, suppose que les locuteurs soient libérés de la contingence des affects. S’il est évidemment toujours possible de recréer dans cette langue les conditions de l’expression affective, cela passe uniquement par la littérature, si bien que l’allemand se présente sous une forme très stratifiée. On a tout d’abord affaire à un idiome très souvent régional, qui sert à la vie quotidienne, directe, à la communication de desiderata ou d’évaluations non élaborées. Ces idiomes régionaux échappent très largement à ce qui, pour le Hochdeutsch, est constitutif, à savoir la syntaxe. Au-delà de cette sphère presque désincarnée, tant elle est peu faite pour exprimer des enjeux humains immédiats, se trouve la littérature.
Il importe de saisir en premier lieu comment fonctionne ce Hochdeutsch dont l’élaboration résulte d’un processus assez long, inséparable de la traduction de la Bible par Luther, des réaménagements de cette traduction, de la pratique des sermons, ainsi que des pratiques littéraires issus de l’ensemble de ces travaux. La langue épurée est si difficile que l’on évite de la pratiquer dans la situation de communication immédiate : les présentateurs de radio par exemple ou à la télévision sont obligés de lire leur texte, car il est impossible d’improviser correctement le Hochdeutsch. Cette langue se caractérise par le fait qu’elle est totalement soustraite aux idiomatismes, et entièrement soumise au principe générateur de syntaxe. La syntaxe anglaise ou française n’est pas si contraignante et la présence des idiomatismes est plus grande, de sorte qu’il y est bien davantage possible d’avoir recours à des expressions toutes faites, à des manières de dire. L’allemand pur, stylisé, implique au contraire d’être produit en fonction d’un principe générateur de la syntaxe, ce qui a pour conséquence que la manière de parler est soit extrêmement individualisée – le discours ne peut pas être emprunté en puisant dans le stock idiomatique –, soit elle est un calque sans personnalisation possible, sans que l’on puise jouer sur la convention, en « citant ».
La contrainte syntaxique ne s’est dégagée qu’à partir du moment où, pour l’identifier, on s’est extrait du modèle de la grammaire latine où l’on présuppose que les propositions repose essentiellement sur le substantif, le nom qui est sujet et son attribut ou prédicat. La structure de la phrase latine est comparable à une équation dans la mesure où, dans la forme la plus simple du jugement d’attribution, le sujet et son prédicat sont censés être mis dans une relation d’équivalence par la copule (le verbe être). Le prédicat (l’attribut), en français, s’accorde avec son sujet en genre et en nombre, en fonction de l’accord présupposé, la copule ne jouant qu’un rôle subalterne : c’est d’ailleurs un verbe qu’on appelle « auxiliaire ».
Le propre de l’allemand, en revanche, est de conférer aux verbes un rôle bien plus important.1 Les verbes que les grammaires traditionnelles et descriptives – calquées sur la latin – appellent auxiliaires sont dans la langue allemande les verbes les plus « puissants ». En effet, la syntaxe s’appuie toujours sur le verbe qu’il s’agit de spécifier (quand l’attribut français est un adverbe). Autrement dit, la réalité c’est l’action verbale, et l’allemand désigne la réalité du nom de Wirklichkeit, terme indiquant qu’il s’agit bien d’une action (le verbe wirken signifie « agir » au sens très général, et donne également le substantif Werk : œuvre, ouvrage). Ce n’est donc pas la res latine, laquelle se découpe dans un espace idéal de représentation. La langue exprime la manière dont on représente l’action sur la réalité ; en allemand, la syntaxe est construite à partir de l’élément de la langue qui exprime cette action, c’est-à-dire le verbe. Tout le reste de la proposition doit être compris comme spécification de cette action.
Lorsqu’on a affaire à une subordonnée, c’est-à-dire à une affirmation qui n’est ni vraie ni fausse, on peut y observer la structure syntaxique essentielle, avant tout effet d’affirmation effective ou d’interrogation. Le verbe est placé en dernière position, révélant ainsi que tous les foncteurs qui le précèdent n’en sont que des spécifications, en fonction d’un autre principe syntaxique tout à faire contraignant qui veut que le déterminant précède toujours le déterminé (c’est aussi le principe qui règle la forme des mots composées, si bien qu’il n’est pas étonnant de voir proliférer à la fin d’une phrase plusieurs formes verbales sous diverses formes). Cela implique qu’il faut penser ce que l’on veut dire avant de l’exprimer, sauf à quitter la structure contraignante de cette syntaxe, ce qui est d’ailleurs le cas en allemand courant. Dans la communication courante en effet, on observe en permanence des ruptures syntaxiques, car il n’est pas possible de se tenir constamment au niveau de cette anticipation intellectuelle de ce qui doit être dit sans pouvoir, en quelque sorte, se rattraper après coup en ajoutant d’autres spécifications qui viendraient après le verbe. Ainsi, l’idéal de la phrase allemande est-il une phrase dans laquelle toutes les spécifications possibles de l’action verbale la plus générale (être) sont réunies : c’est la système hégélien ! Toutes les spécifications possibles de l’action verbale « être » y sont convoquées et agencées en vue de cette spécification. L’esprit de système qui est ici à l’œuvre n’est pas ce que les Français désignent par là et qui recouvre, en r »alité, une rationalité taxinomique bien plus confortable que le systématique allemand, lequel est aussi bien plus violent puisqu’il force la totalité du réel à s’agencer de manière déterminante dans une dynamique régie par le verbe où toutes les catégories sont engendrées les unes par les autres. Dans la taxinomie, en revanche, les catégories sont déjà là ; elles ne sont pas déduites. Le système allemand exige, idéalement, la production des catégories, des spécifications selon une dynamique génétique et logiquement ordonnée. On comprend mieux pourquoi Heidegger fustigeait les langues latines pour leur oubli caractérisé de l’être, et tout particulièrement le français auquel il déniait la possibilité d’être une langue philosophique fiable.
On peut ici évoquer des opérateurs culturels, au sens où Quine définit des « synthétiseurs culturels » : ce sont des schèmes qui font que des univers de sens coagulent autour des mots. Et ces univers de sens, au niveau du français, sont caractérisés par une abolition de la différence ontologique qui conduit à une sorte de compacité. L’absence d’éléments de différenciation suppose une connivence de départ, car ces mots-là sont toujours échangés pour ainsi dire « à bon entendeur salut ». Dès lors, il est impossible de tester, d’éprouver leur signification ; à prendre ou à laisser, ces mots ne sont pas utilisés dans un effort de clarification philosophique, mais dans une circulation où la connivence permet de dévier le mot de sont sens le plus courant et de jouer phonétiquement sur les écarts. C’est ce qu’on appelle l’homophonie, l’homonymie, chose qui n’existe précisément pas dans la langue allemande. Les homonymes, en effet, supposent que l’on sache par avance de quoi l’on parle avant d’avoir parlé, mais surtout avant que la situation ne soit rendue plus claire. J’ai parlé plus haut de « compacité », car la langue française a été, au cours de son histoire, véritablement compactée. Cette opération de réduction renvoie donc à un processus historique lié à la monarchie absolue.
Le français du XVIIe siècle était infiniment plus riche qu’aujourd’hui. Il est très « paysan » au sens où il disait les choses avec précision, avait un mot pour chaque nuance, faisait en sorte que l’on sache exactement ce que l’on veut signifier. À la Cour, l’élitisme des courtisans consistait à donner à penser qu’ils comprenaient à demi-mot. Rien n’était jamais dit. Ainsi, peu à peu, la langue française s’est-elle rétrécie. Néanmoins et pour cette raison même, elle est devenue incomparable pour un autre exercice littéraire. Le fait que cette langue peut à tout moment être chargée de tant de sous-entendus lui confère une richesse implicite infinie qui n’existe pas en allemand. Ce processus de réduction et d’augmentation dans la langue s’éclaire si on le compare à une opération culinaire, comme lorsque l’on fait réduire du bœuf pendant de nombreuses heures dans une sauce. La cuisine française résulte exactement du même parti pris pour n’avoir plus à la fin une seule espèce de saveurs, mais plusieurs saveurs ensemble.
Tous les mots du français ont, me semble-t-il, un caractère de mets cuisiné. Un certain goût s’est attaché à ces mots par l’usage qui en a été fait, et ces mots n’ont plus la fonction qu’ils peuvent avoir dans les langues primitives. L’allemand, en ce sens, est une langue plus primitive que le français, car il désigne sans équivoque la chose. On trouve infiniment plus de verbes pour qualifier les bruits en allemand, infiniment plus d’adjectifs pour introduire des nuances, d’autant que la syntaxe, on l’a vu, est très différente. La syntaxe française est réduite à pas grand-chose, alors que la syntaxe allemande est d’une rigueur absolue. En réalité, dans la mesure où les mots du lexique sont des mots cuits, cuisinés, c’est entre connaisseurs qu’on les échange. Cela n’est pas destiné à la même opération. Comme langue, l’allemand est destiné à autre chose. C’est la raison pour laquelle on peut dire que l’allemand est une langue brutale : elle est simplement explicite. Le français est une langue allusive ; on dit « plus ou moins ». Racine utilise mille cinq cents mots au maximum, et le mot « ardeur », par exemple, recouvre une multiplicité de significations différentes. Un Allemand cultivé utilise à mon avis entre trois et quatre fois plus de mots que ceux utilisés par le français, mais il est pas bon d’être allemand pour un diplomate2 !
Je dirais que le français est une langue de connivence, quand l’allemand, par sa structure syntaxique même, et notamment le rôle éminent du verbe, confisque la possibilité de la conversation. L’épreuve de cette impossibilité se retrouve, d’une manière particulièrement amusante, dans les plaintes de Madame de Staël. Celle-ci se plaignait en effet régulièrement, lors de ses séjours en Allemagne, de ce qu’il n’y avait pas de conversation possible parce que, chez Goethe par exemple, ceux qui prenaient la parole ne la lâchaient pas avant d’avoir terminé leur phrase : « Ah que je regrette le gazouillis de mon salon, écrit-elle. On y parle tous en même temps et tout le monde s’entend. » Où l’on voit bien que, pour elle, une conversation consiste précisément à emboîter le pas à celui qui parle, à prolonger ce qu’il dit dans une sorte de connivence, souvent tout à fait amicale, mais qui ne peut exister dans la langue allemande.
Dans la forme syntaxique allemande, dérivée de l’interrogation, le verbe précède toujours le sujet, et, dans la réponse à cette interrogation, lorsqu’elle est modalisée par un foncteur interrogatif (quand, pourquoi, etc.), c’est le foncteur qui précède le verbe, tandis que le sujet occupe une autre place : à la phrase « quand peux-tu venir » ?, on répond par « demain peux je venir ». L’ordre sujet-verbe-complément de la phrase affirmative n’est en rien l’ordre de base, car c’est toujours la spécification verbale qui est prioritairement déterminante. Toute la rhétorique allemande joue sur le phénomène d’une interrogation implicite : l’affirmative où l’ont constate la présence d’une « inversion » sujet-verbe est en fait la réponse à une question qui n’a pas été exprimée. Les effets rhétoriques suggèrent qu’il s’agit de réponses à des questions. Quand Lohengrin dit « Nie sollst du mich fragen » (jamais tu ne devras m’interroger [sur mon nom]), « jamais » est placé en tête de phrase comme si cette affirmation répondait à une question implicite (« quand aurais-je le droit de te demander ton nom ?, par exemple) ; si bien que l’interlocuteur se trouve impliqué dans l’affirmation. Il y a d’innombrables affirmatives qui, par leur structure, sont des réponses à des questions qu’il est impossible de formuler : on ne peut apprécier ces affirmatives que si l’ont cherche à reconstruire le type de questions qu’on ne se serait pas posées autrement. Le récepteur se trouve alors entraîné dans une démarche intellectuelle qui est à égale distance de la certitude dogmatique et de la perplexité : dans un entre-deux que la langue elle-même aménage et qui est l’espace de la réflexivité. La plupart des grands textes mettent en œuvre ce dispositif rhétorique. Le style hymnique – celui de Hölderlin, par exemple – recourt à des interjections dont le rôle est de suggérer qu’on répond à une question implicite.
C’est ce dispositif-là qui est proprement le lieu créateur de la langue allemande, le moteur de l’innovation. La contrainte est par ailleurs si forte que la phrase idéalement achevée tend essentiellement au silence : après le verbe, il n’y a plus rien à ajouter.
Plus généralement, l’esprit qu’encourage cette langue est le principe d’action, tandis que c’est celui de spatialité qui prédomine en France. On pourrait poursuivre les conséquences de cette différence dans l’art pictural où l’opposition entre impressionnisme et expressionnisme est flagrante, ou en musique où la musique française est plus proche de la littérature, plus illustrative, alors que la musique allemande est purement formelle, purement structurée par le souci de la dynamique.
Le niveau supérieur est celui de la littérature où le génie consiste à créer, au-delà de tout l’espace contraint, une sorte de retour de l’immédiateté communicationnelle, mais sans rompre avec la syntaxe ; à produire, donc, une sorte d’immédiateté seconde, mais perdue.
Lorsque j’évoque la liberté réflexive distinguant un enracinement illusoire et un déracinement relatif, j’oppose un monde structuré par la figure du père, qui dicte l’identité et a vocation à l’incarner exemplairement, à un univers de frères. La liberté, au sens étymologique, participe en français de la relation du pater familias à ses fils ; on n’est libre que dans la mesure où le père nous protège. Le terme allemand de Freiheit provient du lien d’amitié noué entre frères qui, en cas de guerre, s’enchaînaient et se ruaient ainsi sur les légions romaines. Chacun était le garant de l’autre, mais tous signifiaient aussi par cet enchaînement leur refus de l’esclavage auquel les aurait voués inévitablement leur défaite. L’univers paternel, vertical, est sécurisant au prix d’une dépossession, sauf à admettre la réussite de l’insurrection débouchant sur un renversement de l’image paternelle. L’univers des frères renvoie quant à lui à la notion grecque d’éleuthéria (qui contient la racine allemande du mot Leute) ; il est donc plus démocratique, horizontal. Le mode de constitution de la confrérie qui n’est pas native implique la possibilité d’une autre voie que celles offertes par l’alternative suivante : soit être père soi-même (investi de l’autorité), soit rester enfant (soumis à l’autorité). Au sein de cette confrérie, la reconnaissance est fonction de la perception d’une analogie de liberté ; le ciment de cette communauté n’est pas fourni par l’évidence d’une origine partagée, mais par l’analogie du geste. Et c’est cela qui, pour moi, constitue l’objectif même de l’enseignement. Sa finalité est la Freiheit ; il ne s’agit pas de former des disciples appelés à remplacer la figure paternelle de l’enseignant ou à rester disciples, mais des frères qui agiront dans d’autres domaines, travailleront d’autres matériaux, mais se reconnaîtront dans cette analogie du geste.
La poussière, dit-il, lui était beaucoup plus familière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une maison où l’on fait la poussière, et nulle part il ne se trouvait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de rester où elles sont, sans qu’on les dérange, adoucies par la scorie noire et veloutée qui se dépose quand la matière, par touches imperceptibles, se décompose pour retourner au néant.
La plupart des appartements sont depuis longtemps désertés et leurs propriétaires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indestructibles reviennent été après été hanter la gigantesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immobiles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges couloirs, traversent les immenses salles, montent et descendent, en posant précautionneusement un soulier devant l’autre, les escaliers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs pékinois rongés par les ulcères.