Dogs run when they can

Time belongs to those who have so lit­tle time
that all of it is spent to think about the time they have
They end up being time itself
Dogs run when they can
eat so much food they throw up
howl the moon seize the day burn their paws
I’ve been offe­red a mas­sage in a salon for my bday
focu­sed on fee­ling it super casual
over­thought the underthinking
in order to maximize
pleasure
— but failed —
even­tual­ly became plea­sure itself

Les chiens courent quand ils peuvent. Le temps appar­tient à ceux qui ont peu de temps, que tout est dépen­sé à pen­ser au temps qu’ils n’ont pas. Ils finissent par deve­nir le temps en lui-même. Les chiens courent quand ils peuvent, ils mangent tel­le­ment de nour­ri­ture qu’ils vomissent. Ils hurlent à la lune, ils sai­sissent la jour­née, brûlent leurs pattes. On m’a offert un mas­sage dans un salon pour mon anni­ver­saire. J’étais concen­trée sur le sen­ti­ment d’être très natu­relle, j’ai trop pen­sé à ne pas pen­ser de manière à maxi­mi­ser le plai­sir, mais j’ai échoué, éven­tuel­le­ment deve­nant le plai­sir en lui-même.

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« Dogs run when they can » Hot Wings & Tenders
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trad.  trad. Lucille (lien)
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p. 53
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A poem from a meme where tom cruise is a boomer making fun of young people who don’t get outdated references

Back in the time
— a boo­mer says —
if you wan­ted space to be safe,
you’d make sure aliens have a weak point
and send tom cruise.
For some of my friends,
Being in a safe space is
when you can pre­tend to be a boo­mer for fun
because you’d be sur­roun­ded by an infor­med public.
Some other friends find a safe space
in a safe time
spent to for­get about tom cruises.
Aliens of mine
find safe­ty in the know­ledge of time.
They save some
— a room of their own —
they tra­vel in there and know their weak points.

Un poème à par­tir d’un mème où tom cruise est un boo­mer et qui se moque des jeunes gens qui n’ont pas les réfé­rences datées. Il y a long­temps, c’est un boo­mer qui le dit, si vous vou­lez un espace pour être en sécu­ri­té, il faut être sûrxe que les aliens ont un point faible et envoyer tom cruise. Pour quelques uns de mes amis, être dans un espace en sécu­ri­té c’est quand tu peux faire sem­blant d’être un boo­mer pour rigo­ler. Parce que tu serais entou­réxe par un public infor­mé. D’autres amixes trouvent un espace sûr dans un temps sûr dépen­sé à oublier tout ce qui est à pro­pos de tom cruise. Mes aliens trouvent de la sécu­ri­té dans le savoir du temps. Ils en sauvent (une chambre à eux), ils voyagent là et connaissent leurs points faibles.
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« A poem from a meme where tom cruise is a boo­mer making fun of young people who don’t get out­da­ted references » Hot Wings & Tenders
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trad.  trad. Fanny (lien)
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p. 51
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Baby pigeons

Some theo­ries online say birds don’t exist
they say
Birds are government.
Have you ever seen a baby pigeon ? they ask
I bare­ly get 1 / 1000 of the world so I get it
I don’t get how the wires that get in the houses up the doors in the streets bring light
how exact­ly iron melts or even how the paper is paper
i have never seen a pre­sident with my own eyes
even less germs —
suppose
that they’re everywhere —
trust
that
knowledge
isn’t enough
I’ve seen nests
but still don’t know how to build a roof
i trust in houses
I have seen baby pigeons, seve­ral of them
but whatever
who needs to know

Bébés pigeons. Y a des théo­ries en ligne qui disent que les oiseaux n’existent pas. Iels disent que les oiseaux c’est le gou­ver­ne­ment. Est-ce que vous avez déjà vu un bébé pigeon iels demandent. Je com- prends uni­que­ment un mil­lième du monde donc je com­prends ça. Je com­prends pas com­ment les wires qui arrivent sur les mai­sons à tra­vers les portes et les rues apportent de la lumière, ni com­ment le fer fond ou com­ment ça se fait que le papier c’est du papier. J’ai jamais vu un pré­sident de mes propres yeux, et encore moins des germes. J’imagine, j’imagine qu’ils sont par­tout. La confiance qui le savoir n’est pas as- sez. J’ai vu des nids mais je sais tou­jours pas com­ment construire un toit. J’ai confiance dans les mai­sons. J’ai vu des bébés pigeons, plu­sieurs d’entre eux, mais bon on s’en fout, qui a besoin de savoir ça.
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« Baby pigeons » Hot Wings & Tenders
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trad.  trad. Sarah (lien)
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p. 49
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Facts + tips to get over it

— There is some­thing you won’t ever smell : the air going out of your lungs —
— You’ll never be sure that your inner voice sounds the same than your real voice —
— You won’t taste your own tongue or swal­low your oesophage —
— Nor know exact­ly where the fee­lings come from when you caress your own fingertips —
— Through a mir­ror, you can’t see your eyes loo­king at any­thing else than your eyes —

In other words :
you can’t see what you look like when you are loo­king at your own body.
People, espe­cial­ly bor­ned, rai­sed or expe­rien­ced women, only trust
their bodies + the others’ looks
to see what emo­tions their seen bodies seem to create.

feel free to feel sel­fish and keep your senses for your senses

— video record your­self loo­king at yourself
glue fore­ver your fin­ger­tips together
exhale in a jar, keep it for later
swal­low your tongue, taste your oesophage
get your inner voice a spe­cial ID —

Des faits plus des astuces pour s’en remettre. Il y a une chose que vous ne sen­ti­rez jamais, c’est l’air qui sort de vos pou­mons. Tu ne seras jamais sûrxe de ta voix inté­rieure ni du fait qu’elle ait le même son que ta vraie voix. Tu ne sen­ti­ras jamais ta propre langue ou tu n’avaleras jamais ton œso­phage. Tu ne sau­ras jamais non plus exac­te­ment d’où vient ce sen­ti­ment quand tu caresses tes propres doigts. À tra­vers un miroir tu ne peux pas voir tes yeux qui regardent autre chose que tes yeux. En d’autres mots, tu ne peux pas voir ce à quoi tu res­sembles quand tu regardes ton propre corps. Les gens, spé­cia­le­ment ceux qui sont néxes ou éle­véxes ou ont vécu en tant que femme, croient uni­que­ment en leur corps plus dans ce à quoi res­semblent les autres, de savoir quelles émo­tions leur corps obser­vé évoque. Sentez-vous libre de vous sen­tir égoïste et de gar­der vos sens pour vous-même. La vidéo est en train d’enregistrer vous-même en train de vous regar­der. Collez pour tou­jours vos doigts ensemble. Expirez dans un vase et gar­dez-le pour plus tard. Avalez votre langue et goû­tez votre œso­phage. Obtenez pour votre voix inté­rieure une iden­ti­té spéciale.
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« Facts + tips to get over it » Hot Wings & Tenders
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trad.  trad. Juliette (lien)
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p. 37
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Einzig, dit Koller, avait tou­jours atta­ché, sur­tout dans toutes les cor­res­pon­dances, la plus grande valeur à être appe­lé von Einzig, et s’il avait à signer, il ne signait tou­jours que von Einzig, mais même dans les rela­tions quo­ti­diennes, Einzig s’était tou­jours fait appe­ler par tout le monde, sur­tout par les gens de basse extrac­tion, von Einzig, mais les Mange-pas-cher, dès le tout début, ne l’avaient jamais appe­lé von Einzig et s’étaient refu­sés dès la toute pre­mière appa­ri­tion d’Einzig à lui don­ner le titre de von Einzig, dès le pre­mier ins­tant ils ne s’étaient pas abais­sés à cette chose ridi­cule, et Einzig s’était sou­mis sans oppo­si­tion à leur exi­gence quant à la sup­pres­sion immé­diate du von devant Einzig. Parmi eux, il n’avait été que mon­sieur Einzig, pas une fois une seule von Einzig, et il ne lui avait natu­rel­le­ment pas non plus été per­mis par les Mange-pas-cher de se faire appe­ler von Einzig par le per­son­nel de la CPV. D’Einzig Koller savait extrê­me­ment peu de chose et Einzig avait aus­si tou­jours tout fait pour qu’on voie le moins pos­sible à l’intérieur de son exis­tence, même s’il avait tou­jours été très géné­reux pré­ci­sé­ment en décla­ra­tions qui concer­naient son ori­gine, où tout était cepen­dant tou­jours si contra­dic­toire qu’il y avait tou­jours toute appa­rence qu’Einzig avait inven­té de fond en comble, selon l’expression qu’avait employée Koller, tout ce qui concer­nait son ori­gine. Ce qui assu­ré­ment repo­sait sur une véri­té, c’était qu’Einzig venait de Carinthie, le pays où les fan­tai­sies autri­chiennes fleu­rissent avec le plus de luxu­riance, et pro­ba­ble­ment ne fal­lait-il pas dou­ter non plus du fait qu’il était, lui Einzig, venu de la val­lée de la Gail à Vienne, pour, selon l’expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l’université et fina­le­ment pou­voir reven­di­quer un poste d’enseignant à la même uni­ver­si­té, qui n’a jamais été dési­gnée par Koller que comme le pre­mier éta­blis­se­ment de des­truc­tion de l’esprit en Autriche, d’où d’après Koller n’étaient d’ailleurs sor­tis tous les ans que des cen­taines et des mil­liers d’esprits détruits, aux­quels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débi­li­té et sa stu­pi­di­té et son ridi­cule. Mais Koller avait tou­jours pu éle­ver un doute quant à savoir s’il était vrai, comme Einzig l’affirmait conti­nuel­le­ment et obs­ti­né­ment, qu’il des­cen­dait d’une lignée aris­to­cra­tique ancienne et pour ain­si dire très ancien­ne­ment ins­tal­lée et qu’en fait il était d’une ori­gine bien plus haute, la plus haute même, que ne pou­vait l’exprimer le von pla­cé devant son nom. Lui, Einzig, n’était cepen­dant pas par­mi les Mange-pas-cher, comme il est natu­rel, allé bien loin avec ses fan­tai­sies généa­lo­giques, eux, les Mange-pas cher, avaient très vite per­cé à jour ces fan­tai­sies comme les fan­tai­sies effec­ti­ve­ment super­flues qu’elles étaient et n’avaient plus lais­sé Einzig se mani­fes­ter en ce qui concer­nait ces fan­tai­sies, de sorte que lui qui, sans doute jusqu’au moment où il était tom­bé à la CPV de la Döblinger Hauptstrasse et donc sur les Mange-pas-cher, n’avait tiré sa sub­sis­tance que de ces fan­tai­sies, avait dû tout à coup mettre un terme à ces fan­tai­sies en fin de compte peu ragoû­tantes, dit Koller, et se limi­ter à sa situa­tion effec­tive à Vienne, donc à son exis­tence plus ou moins insi­gni­fiante d’enseignant d’université. Le van­tard Einzig avait été, comme il est natu­rel, tout de suite retaillé par les Mange-pas-cher à la dimen­sion des faits démon­trables qui le concer­naient, dit Koller, et par là pri­vé de ce qui avait été jusque-là son ins­tru­ment de pou­voir le plus influent, lequel n’avait pas été souf­fert par les Mange-pas-cher un ins­tant de plus qu’il n’était néces­saire et de fait, selon Koller, dès le pre­mier moment, dès qu’Einzig avait sur­gi pour la pre­mière fois à la CPV, avait été abo­li. Les Mange-pas-cher avaient aus­si­tôt, dès qu’avait sur­gi Einzig, abo­li la monar­chie, dit Koller. Ils avaient accor­dé à Einzig une mise à l’épreuve, qu’il avait fina­le­ment pas­sée avec suc­cès, il avait, pro­ba­ble­ment parce que sa place aux côtés des Mange-pas-cher était plus impor­tante qu’une autre pour lui, renon­cé à ses pri­vi­lèges nobi­liaires, il avait, par­mi les Mange-pas-cher qui, pour quelque rai­son que ce fût, l’attiraient, com­men­cé par renon­cer à soi-même, ce qui ne veut rien dire d’autre que com­men­cer par renon­cer à son esprit. Mais Koller se sou­ve­nait très bien qu’Einzig avait com­men­cé par vou­loir en remon­trer aux Mange-pas-cher avec sa noblesse et n’avait pas trou­vé trop ignoble d’abattre l’atout de son ori­gine inven­tée de fond en comble. Les Mange-pas-cher cepen­dant n’étaient pas un ins­tant tom­bés dans le piège de sa tac­tique, mais avaient, aus­si­tôt et à vrai dire sans méprise pos­sible, oppo­sé à Einzig une fin de non-rece­voir, et une fin de non-rece­voir si claire qu’il n’avait là-des­sus plus fait la moindre ten­ta­tive de vou­loir, comme c’est le cas chez ces carac­tères, tout payer avec sa noblesse, et donc avec une mon­naie qui n’avait plus cours depuis bien long­temps et à vrai dire depuis un demi-siècle déjà, qui n’avait tou­jours été dési­gnée par Koller que comme une abjecte fausse mon­naie salie par l’histoire. Einzig était, selon Koller, le pro­vin­cial faible de carac­tère, d’extraction qu’on appelle misé­rable, qui avait revê­tu le cos­tume généa­lo­gique nobi­liaire pour faire son entrée dans ce qu’il est conve­nu d’appeler le grand monde, pour pou­voir faire bonne figure. Les Mange-pas cher n’avaient pas eu pour cela la moindre com­pré­hen­sion et avaient mis Einzig devant le choix, ou bien d’enlever aus­si­tôt, au moins en leur pré­sence, ce cos­tume généa­lo­gique nobi­liaire qui était le sien, ou bien de dis­pa­raître de leur table. Einzig avait contre toute attente et effec­ti­ve­ment sans hési­ter enle­vé son cos­tume généa­lo­gique nobi­liaire et de cette manière avait été conser­vé aux Mange-pas-cher. À par­tir de ce geste d’abnégation lit­té­ra­le­ment sur­hu­main pour lui, Einzig, dit Koller, n’avait plus par­lé, s’il par­lait de la Carinthie, que du cli­mat en Carinthie et des célèbres mer­veilles naturellesqu’on pou­vait y admi­rer, plus un mot sur la noblesse de là-bas, mais en fait, et cela va de soi, il n’avait natu­rel­le­ment plus eu à par­tir de là le moindre besoin de par­ler de la Carinthie, au moins en pré­sence des Mange-pas-cher, qui ne s’intéressaient nul­le­ment à la Carinthie, bien plu­tôt déjà à la Haute Autriche ou au Tyrol, et qui de fait avaient très peu d’intérêt pour la pro­vince en géné­ral, parce que tout ce qui a un rap­port avec la pro­vince n’avait fait que les ennuyer. Einzig avait, selon Koller, tout sim­ple­ment vou­lu man­ger pour pas cher et il n’avait pu exau­cer ce désir qu’à la CPV, et puisque à la CPV, c’était ce qu’il avait, Einzig, pro­ba­ble­ment pen­sé, il n’avait trou­vé d’intérêt à s’asseoir qu’à la table qui était la table domi­nante à la CPV, à savoir la table des Mange-pas-cher, ain­si ne lui était-il, à lui Einzig, rien res­té d’autre à faire que de se plier aux exi­gences qui étaient édic­tées à la table des Mange-pas-cher, de se sou­mettre aux lois de la table des Mange-pas-cher. Ce qui avait été tout à fait carac­té­ris­tique d’Einzig, selon Koller, c’était qu’il n’avait por­té que son pre­mier jour à la CPV une lourde che­va­lière en or avec ses armoi­ries, selon Koller, dès le len­de­main Einzig avait, selon Koller, enle­vé cette che­va­lière de son doigt avant de péné­trer à la CPV et l’avait four­rée dans la poche de sa veste. À ce que lui, Koller, savait, Einzig conti­nuait à por­ter comme devant cette che­va­lière, mais il l’enlevait chaque fois qu’il entrait à la CPV et la four­rait dans la poche de sa veste.

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trad.  Claude Porcell
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p. 111–115

Il est clair que Koller n’avait pas pu faire autre­ment que de se sen­tir atti­ré sur­tout par Goldschmidt, qui, tout bien consi­dé­ré en soi et pour soi, était au pre­mier chef exac­te­ment comme lui, Koller, pour l’abolition de la socié­té de classes et un être de l’esprit. À pro­pos de la langue il aurait dit qu’elle se com­po­sait sur­tout de mots équi­va­lant à des poids par les­quels les pen­sées sont constam­ment rame­nées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en abso­lu­ment aucun cas deve­nir mani­festes dans toute leur signi­fi­ca­tion et leur infi­ni effec­tif. La langue pesait de la manière la plus mal­heu­reuse sur la pen­sée qu’il fal­lait rete­nir et la rédui­sait dans tous les cas à un état constant de fai­blesse de l’esprit, dont celui qui pense devait cepen­dant s’accommoder. Penser n’avait encore jamais été ren­du dans sa per­fec­tion et son infi­ni, avait dit Goldschmidt à Koller. Rien de cela, aus­si long­temps que rendre la pen­sée devrait pas­ser par la langue, ne changerait.

Il avait, dit-il main­te­nant, amé­na­gé depuis le tout début sa Physiognomonie de manière qu’elle lui appa­rût aujourd’hui dans toutes ses par­ties comme entiè­re­ment rela­tive aux Mange-pas-cher, de fait qu’elle soit rela­tive aux Mange-pas-cher, donc à Einzig, Grill, Goldschmidt et Weninger, dont il devait don­ner, l’un après l’autre, un bref cur­ri­cu­lum vitae, avant qu’il ne dût appro­fon­dir leurs autres points de réfé­rence par­ti­cu­liers. Il m’avait, tou­jours à par­tir d’une marque exis­ten­tielle carac­té­ris­tique de cha­cun des Mange-pas-cher, selon l’expression qu’il avait, lui Koller, employée, solide et pro­bante, pour ain­si dire déchif­fré les Mange-pas-cher l’un après l’autre. Pourquoi a‑t-il pré­ci­sé­ment com­men­cé par le com­mer­çant Weninger, je ne le sais pas, mais ce fait a assu­ré­ment la signi­fi­ca­tion qui lui revient, car après coup il avait été clair pour moi qu’il n’avait pas pu com­men­cer par Grill ou Goldschmidt, ni non plus par Einzig, s’il ne vou­lait pas d’entrée de jeu échouer dans ses efforts pour tout au moins m’indi­quer, sinon m’expliquer, les Mange-pas-cher.

Nous ne devons pas nous livrer tota­le­ment à l’infirme, capi­tu­ler devant l’infirme, nous devons nous affir­mer face à lui, même si nous devons nous réfu­gier dans l’abjection. Il avait ain­si, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma bru­ta­li­té impi­toyable, à savoir que je n’avais pas craint de me retour­ner vers lui, mani­fes­té tout à fait clai­re­ment le fait que sa pen­sée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait natu­rel­le­ment pas été per­mis d’espérer un équi­libre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seule­ment la frac­tion d’une seule seconde, et la juste répar­ti­tion du poids était réta­blie, lui, Koller, était sim­ple­ment le supé­rieur. L’espace d’un ins­tant il m’était appa­ru comme l’être le plus soli­taire de tous et je lui avais au moins sou­hai­té un chien, qui aurait bien conve­nu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pen­sé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été pos­sible, pour de nom­breuses rai­sons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-des­sus de mes moyens, une autre fois.

Il aurait natu­rel­le­ment, dit-il, pu aller aus­si avec moi au Wertheimsteinpark et m’expliquer là-bas les Mange-pas-cher, mais sur le che­min du Wertheimsteinpark déjà l’intensité néces­saire à son expo­sé se serait pro­ba­ble­ment per­due, rien n’était, comme je le savais, plus fra­gile qu’un sujet scien­ti­fique com­plexe comme les Mange-pas-cher, il était déjà de la plus grande dif­fi­cul­té de rete­nir assez long­temps pour soi dans sa tête un pareil sujet, à plus forte rai­son un pareil sujet pour quelqu’un d’autre encore, et ain­si, comme il était natu­rel, il avait été obli­gé de se déci­der à me prier d’aller à l’Œil de Dieu, de fait il avait dit et pas seule­ment une fois, mais plu­sieurs fois prier d’aller à l’Œil de Dieu, il avait été obli­gé de s’abaisser jusqu’à une telle décla­ra­tion, effec­ti­ve­ment pour lui, je le sais, indigne, pour m’expliquer les Mange-pas-cher, car pour aller au Wertheimsteinpark il nous aurait fal­lu deux fois plus de che­min que pour aller à l’Œil de Dieu, un ins­tant l’idée lui était pas­sée par la tête d’aller au Casino Zögernitz qui nous était bien connu et fami­lier à tous les deux, mais il avait peur, au Casino Zögernitz, dont moi sur­tout j’avais été l’hôte tous les jours pen­dant de nom­breuses années, tou­jours avec une tasse de café et avec les tout der­niers jour­naux, plus ou moins heu­reux dans la socié­té de ceux que j’appelais les Zögernitziens, qui étaient eux aus­si un groupe humain en soi et, comme les gens de la CPV et les gens de l’Œil de Dieu, le sont encore aujourd’hui, c’était par lui d’abord qu’avait été faite la pro­po­si­tion d’aller au Zögernitz, où j’ai tou­jours eu plus d’avantages que dans tous les autres éta­blis­se­ments du dix-neu­vième arron­dis­se­ment et où, quand j’y vais, je les ai encore, pour ne rien dire du magni­fique jar­din et de l’air de la Forêt Viennoise tou­jours frais dans ce jar­din du Zögernitz, mais lui, Koller, avait eu sou­dain peur alors de ren­con­trer au Zögernitz pré­ci­sé­ment les gens qui avaient été les plus répu­gnants pour lui les der­niers temps, à savoir ceux qu’il appe­lait les vieux du Zögernitz, les­quels sont assis jour après jour au Zögernitz depuis des dizaines d’années et étaient deve­nus avec le temps une caté­go­rie humaine en soi qui lui répu­gnait plus encore que les gens de l’Œil de Dieu, parce que, comme il l’avait expri­mé plu­sieurs fois, d’abord à cause de ses opi­nions poli­tiques, mais ensuite au fil du temps à cause de son tra­vail scien­ti­fique où il avan­çait avec cohé­rence, que les gens du Zögernitz, selon lui, avaient pris l’habitude de ne dési­gner tou­jours face à lui que comme une lubie de fou, il éprou­vait depuis des années contre les gens du Zögernitz pré­ci­sé­ment la haine la plus grande, une haine inin­ter­rom­pue née pen­dant les trois, quatre der­nières années d’une aver­sion, croyait-il, ignoble à son endroit, une haine qu’il appe­lait une haine inin­ter­rom­pue de l’esprit, parce qu’ils lui enviaient, ne ces­sait-il de dire, son exis­tence, à savoir le fait qu’il pos­sé­dait une pen­sion qui lui était effec­ti­ve­ment assu­rée à per­pé­tui­té et devait être au sur­plus tous les mois exac­te­ment ajus­tée à ce qu’on appelle le coût de la vie et donc tou­jours d’une valeur de la plus grande sta­bi­li­té per­ma­nente, et aus­si en rai­son du fait que c’était pré­ci­sé­ment, de fait, direc­te­ment et non pas indi­rec­te­ment, une pen­sion de l’industriel ver­rier Weller, et même les gens du Zögernitz étaient allés, selon lui, jusqu’à lui envier la mor­sure du chien de Weller, car eux, lui avaient-ils pré­ten­du­ment repré­sen­té à chaque ins­tant, avaient tou­jours été obli­gés dans leur vie de tra­vailler dur et main­te­nant encore, dans leur âge avan­cé, tra­vaillaient dur, étaient donc obli­gés jusqu’à aujourd’hui de gagner leur pain par plus ou moins de dur tra­vail, quel qu’il soit, tan­dis que lui pour ain­si dire grâce au hasard de la mor­sure du chien de Weller était dis­pen­sé de tout tra­vail ali­men­taire et pour ain­si dire grâce à la cir­cons­tance que le jour en ques­tion il était allé au Türkenschanzpark et non au Wertheimsteinpark, était tom­bé sur ce qu’on appelle le côté beur­ré de la vie et pou­vait s’adonner à sa folie, sans sou­ci aucun.

La ligne qui m’était tra­cée par nature, il l’avait tou­jours qua­li­fiée de ligne simple, la sienne, qu’il s’était tra­cée lui-même, contre la et en fin de compte sa nature, comme il l’avait décla­ré une fois, de com­pli­quée. D’entrée de jeu le patri­moine de son esprit, héri­té ou non, disait il, avait été plus impor­tant que le mien et il avait pu au fil du temps faire fruc­ti­fier ce patri­moine de l’esprit d’une manière cor­res­pon­dante, en ne tra­vaillant jamais à autre chose qu’à aug­men­ter ce patri­moine de l’esprit qui était le sien, en s’appropriant peu à peu l’art d’augmenter le patri­moine de l’esprit et en s’étant à la fin per­fec­tion­né dans cet art, et de fait il avait une fois fait la remarque, face à moi, que pour pré­ve­nir ce qu’il appe­lait les déva­lua­tions de l’esprit et donc les époques de pénu­rie de l’esprit, toutes, il avait pla­cé son patri­moine de l’esprit à tous les points pos­sibles (de sa tête), qu’il avait effec­ti­ve­ment très tôt déjà tout fait pour pré­ve­nir une indi­gence intel­lec­tuelle invo­lon­taire, qu’il pou­vait à tout ins­tant recou­rir à ce patri­moine intel­lec­tuel bien pla­cé et donc était dans une par­faite indé­pen­dance d’esprit. Il avait tou­jours été effrayé par le fait, disait-il, que la plu­part des gens ont très tôt déjà consu­mé le patri­moine de leur esprit et tout à coup et le plus sou­dai­ne­ment du monde se retrouvent devant le néant et végètent ensuite pour le res­tant de leur vie avec ce qu’il appe­lait le mini­mum vital de l’esprit. Comme les mar­chands pour l’argent, l’être de l’esprit devait suivre le cours de la pen­sée, le mar­chand sui­vait la Bourse des actions, disait Koller, l’être de l’esprit la Bourse des pen­sées. Le pen­seur devait agir à cet égard comme le mar­chand, et plus il était habile, mieux c’était natu­rel­le­ment, et ni le mar­chand, ni le pen­seur ne devaient avoir honte de cette manière d’agir qui était la leur. Mais de même, comme on sait, qu’il y a peu de mar­chands de pre­mier rang, il y a aus­si peu de pen­seurs de pre­mier rang.