Et à vrai dire il était de par son tem­pé­ra­ment plus près des rep­tiles que des oiseaux et pou­vait subir sans suc­com­ber des muti­la­tions mas­sives, se sen­tant mieux assis que debout et cou­ché qu’assis, de sorte qu’il se cou­chait et s’asseyait au moindre pré­texte et ne se levait pour repar­tir que lorsque le struggle for life ou élan vital lui met­tait le feu au cul. Et une bonne par­tie de son exis­tence a dû se pas­ser dans une immo­bi­li­té de pierre, pour ne pas dire les trois quarts, et même les quatre cin­quièmes, immo­bi­li­té de sur­face dans les pre­miers temps mais qui gagna peu à peu je ne dirai pas les œuvres vives mais tout au moins la sen­si­bi­li­té et l’entendement. Et il faut croire qu’il reçut en par­tage de ses nom­breux aïeux, par le tru­che­ment de son papa et de sa maman, par un heu­reux hasard et entre autres avan­tages bien enten­du, un sys­tème végé­ta­tif à toute épreuve, pour avoir atteint l’âge qu’il vient d’atteindre, et qui n’est qu’une plai­san­te­rie à côté de l’âge qu’il attein­dra, c’est moi qui me le dis, sans pépin sérieux, je veux dire de nature à le rayer séance tenante du nombre des mourants.

L’idée de châ­ti­ment se pré­sen­ta à son esprit, cou­tu­mier à vrai dire de cette chi­mère et impres­sion­né pro­ba­ble­ment par la pos­ture du corps et par les doigts cris­pés comme dans la souf­france. Et sans savoir exac­te­ment quelle était sa faute il sen­tait bien que vivre n’en était pas une peine suf­fi­sante ou que cette peine était en elle-même une faute, appe­lant d’autres peines, et ain­si de suite, comme s’il pou­vait y avoir autre chose que de la vie, pour les vivants. Et il se serait sans doute deman­dé s’il fal­lait vrai­ment être cou­pable pour être puni, sans le sou­ve­nir qu’il avait, de plus en plus acca­blant, d’avoir consen­ti à vivre dans sa mère, puis à la quit­ter. Mais là non plus il ne pou­vait voir sa vraie faute, mais plu­tôt encore une peine, qu’il n’avait pas su mener à bien et qui loin de l’avoir lavé de sa faute n’avait fait que l’y enfon­cer plus avant. Et à vrai dire peu à peu les idées de faute et de peine s’étaient confon­dues dans son esprit comme font sou­vent celles de cause et d’effet chez ceux qui pensent encore. Et c’était sou­vent en trem­blant qu’il souf­frait et en se disant, Ça va me coû­ter cher.

C’est curieux, je ne sens plus mes pieds, la sen­sa­tion les ayant misé­ri­cor­dieu­se­ment quit­tés, et cepen­dant je les sens hors de por­tée du téles­cope le plus puis­sant. Serait-ce là ce qu’on appelle avoir un pied dans la tombe ? Et tout à l’avenant, car s’il ne s’agissait que d’un phé­no­mène local je ne l’aurais pas remar­qué, n’ayant été toute ma vie qu’une suite ou plu­tôt une suc­ces­sion de phé­no­mènes locaux, sans que cela ait jamais rien don­né. Mais mes doigts aus­si écrivent sous d’autres lati­tudes, et l’air qui res­pire à tra­vers mon cahier et en tourne les pages à mon insu, quand je m’assoupis, de sorte que le sujet s’éloigne du verbe et que le com­plé­ment vient se poser quelque part dans le vide, cet air n’est pas celui de cette avant-der­nière demeure, et c’est bien ain­si. Et sur mes mains c’est peut-être la moire d’une ombre de feuilles et de fleurs et des taches claires d’un soleil oublié. Maintenant mon sexe, je veux dire le tube lui-même, et spé­cia­le­ment le bout, par où giclaient quand j’étais puceau des paquets de foutre qui venaient me frap­per en plein visage, l’un après l’autre, mais si rap­pro­chés qu’on aurait dit un seul jet conti­nu, le temps que ça durait, et par où doit pas­ser encore un peu de pisse de temps en temps, sinon je serais mort d’urémie, je ne compte plus le voir à l’œil nu, non que j’y tienne, je l’ai assez vu, nous nous sommes assez regar­dés, l’œil dans l’œil, mais c’est pour vous dire. Mais ce n’est pas encore tout et il n’y a pas que mes extré­mi­tés qui s’en vont, cha­cune sui­vant son axe, loin de là. Car mon cul, par exemple, qu’on ne peut accu­ser d’être la fin de quoi que ce soit, à moins qu’on ne veuille y voir le bout des lèvres, s’il se met­tait à chier à l’heure qu’il est, ce qui m’étonnerait, je crois vrai­ment qu’on ver­rait les copeaux sor­tir en Australie. Et si je devais me mettre encore une fois debout, ce dont Dieu me pré­serve, je rem­pli­rais une bonne par­tie de l’univers, il me semble, oh pas plus qu’allongé, mais ça se remar­que­rait davan­tage. Car je l’ai tou­jours remar­qué, le meilleur moyen de ne pas se faire remar­quer c’est de s’aplatir et de ne plus bou­ger. Et voi­là, moi qui ai tou­jours cru que j’irais en me rata­ti­nant, jusqu’à finir par pou­voir être enter­ré dans un écrin à bijou presque, voi­là que je me dilate.

Naître, voi­là mon idée à pré­sent, c’est-à-dire vivre le temps de savoir ce que c’est que le gaz car­bo­nique libre, puis remer­cier. Ça a tou­jours été mon rêve au fond. Toutes les choses qui ont tou­jours été mon rêve au fond. Tant de cordes et jamais une flèche. Pas besoin de mémoire. Oui, voi­là, je suis un vieux fœtus à pré­sent, che­nu et impo­tent, ma mère n’en peut plus, je l’ai pour­rie, elle est morte, elle va accou­cher par voie de gan­grène, papa aus­si peut-être est de la fête, je débou­che­rai vagis­sant en plein ossuaire, d’ailleurs je ne vagi­rai point, pas la peine. Que d’histoires je me suis racon­tées, accro­ché au moi­si, et enflant, enflant. En me disant, Ça y est, je la tiens ma légende.

Il est juste que lui aus­si ait sa petite chro­nique, ses sou­ve­nirs, sa rai­son, et qu’il puisse retrou­ver le bon dans le mau­vais, le mau­vais dans le pire, et ain­si dou­ce­ment vieillir tout le long des jours qui se res­semblent, et mou­rir un jour comme les autres, seule­ment plus court.

Que de belles choses, de choses impor­tantes, je vais rater par crainte, par crainte de tom­ber dans l’ancienne erreur, par crainte de ne pas finir à temps, par crainte de jouir, une der­nière fois, d’un der­nier flot de tris­tesse, d’impuissance et de haine. Les formes sont variées où l’immuable se sou­lage d’être sans forme.