Et pour ce que devant avons tou­ché quelque chose des scru­pules es confes­sions, il nous semble bon y adious­ter encore ce que s’en­suyt. Il est expé­dient aux scru­pu­leux qu’ilz ne soient point de conscience trop estroicte a expo­ser les moindres péchez en confes­sion, mais leurs souf­fise brief­ment et suc­cinc­te­ment et qua­si en géné­ral, les explic­quer, et les plus grands esquelz y auroit péril d’âme, don­ne­ront a entendre spé­cia­le­ment le mieulx que pour­ront. Et est a noter que les gresves, ordes et sales cogi­ta­tions, soint de blas­phème ou de luxure, se doibvent dire en sorte et maniere que le confes­seur entende l’in­ten­tion du confitent, en gar­dant toute hon­nes­te­té de par­ler, autant que pos­sible sera, pour la révé­rence du sacre­ment et du confesseur.
Or est a sca­voir que telles exé­crables cogi­ta­tions ne doibvent per­sonne trou­bler, car cer­tai­ne­ment elles ne délectent pas les devotz, mais les cru­cient et affligent ; et aus­si elles ne sont pas de l’homme mais diable qui les sug­gère ; par quoy elles ne seront point impu­tées a l’homme a démé­rite, mais plus fort luy seront répu­tées a mérite ; et si purgent plus l’âme de cel­luy qui les souffre et porte, qu’il ne la macule et ce pour le labeur que l’homme endure en bataillant contre icelles ; car quel­conque chose afflige l’homme contre sa volun­té et ne luy plait point et ne le délecte point, le ten­ta­teur ne peut faci­le­ment nuyre en telles choses.
Quiconques doncques en telles ordes cogi­ta­tions voul­droit trop spe­ci­fic­que­ment des­cendre en les confes­sant, et estre trop scru­pu­leux entour elles, ces­tuy cy sans nulle doubte par ce ne recep­vra pas paix de cueur et conscience, mais plus tost oppo­sée et contraire plus fort, et si donne occa­sion a l’en­ne­my de le beau­coup plus inquié­ter et vexer, comme aul­cu­nef­fois il advient a ceulx qui s’ef­forcent appai­ser le cry et abay des chiens et leurs gectent du pain, affin que ain­si cessent crier et abayer ; mais sou­vent ilz infestent plus fort et assaillent plus dure­ment cel­luy qui leur a gec­té le pain.
Il convient et est néces­saire que en quel­conque par­tie quel­cun se sent plus prompt et enclin a mal et pouoir estre plus faci­le­ment ten­té, il doibt estre sol­li­ci­teur de y oppo­ser et appo­ser remède tout contraire. Si quel­qu’un est trop legie­re­ment scru­pu­leux en conscience, qu’il estu­die a liber­té et gaye­té de cueur. Si quel­qu’un est ira­cunde et véhé­ment et ost faci­le­ment esmeu, qu’il fuye occa­sion de ire et qua­si avec vio­lence entende a tran­quilli­té et man­sué­tude d’es­pe­rit. Si quel­qu’un est impa­tient es adver­si­tez, qu’il remé­more les exemples des pères, mesu­re­ment de Jhesus Christ et des mar­tirs. Qu’ainsi soit dit des aultres tentations.

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« De reme­diis contra pusillanimitatem » Œuvres com­plètes [1405]
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t. 9
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chap. 7
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p. 395

Voici une rumi­na­tion de Ger…, une femme du peuple très peu ins­truite. Une après-midi de jeu­di, elle songe à pré­pa­rer le dîner et prend un pot afin d’al­ler chez la frui­tière ache­ter pour quelques sous de bouillon. Elle s’ar­rête sur l’es­ca­lier avec la pen­sée qu’il faut réflé­chir un moment s’il n’y a rien de répré­hen­sible à ache­ter du bouillon chez la frui­tière (manie de pré­ci­sion) : « en géné­ral non, mais c’est aujourd’­hui jeu­di, il faut faire atten­tion à ce détail : qu’est-ce que la frui­tière va pen­ser en lui voyant ache­ter du bouillon aujourd’­hui (manie de l’in­ter­ro­ga­tion) ? Si elle croit que c’est pour faire la soupe ce soir, il n’y a pas grand mal, mais on peut sup­po­ser que la frui­tière croi­ra autre chose (manie des sup­po­si­tions) ; elle croi­ra peut-être que je veux en faire une soupe pour demain ven­dre­di. Si elle sup­pose cela elle va être scan­da­li­sée à cause de moi : c’est bien ma nature de don­ner tou­jours aux autres le mau­vais exemple (obses­sion cri­mi­nelle) : si j’ai fait croire cela à la frui­tière j’ai com­mis un acte qui en lui-même ne paraît pas très grave mais qui est hor­rible par sa signi­fi­ca­tion ; cela signi­fie que je me moque du bon Dieu (manie du sym­bole). Toute la ques­tion revient à savoir si la frui­tière peut sup­po­ser que je man­ge­rai mon brouillon demain plu­tôt que ce soir. Comment fera-t-elle une pareille sup­po­si­tion ? En réflé­chis­sant à ce qui pour­ra me res­ter dans mon garde-man­ger pour la soupe de ce soir. La der­nière fois que je l’ai vue, c’est-à-dire hier matin, lui ai-je don­né à pen­ser qu’il me res­tait de la soupe pour jeu­di soir, quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin (manie des recherches dans le pas­sé et embran­che­ment d’i­dées). » La voi­ci main­te­nant qui tra­vaille à se remé­mo­rer tout ce qu’elle avait pu dire à la frui­tière, mal­heu­reu­se­ment le sou­ve­nir ne revient pas assez com­plet et elle finit par se dire « que si la frui­tière lui a fait un moment mau­vais visage, c’é­tait qu’elle lui avait dit quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, mais voi­là, la frui­tière lui a‑t-elle fait un moment mau­vais visage, impos­sible de le savoir avec pré­ci­sion…, non, déci­dé­ment le mieux c’est de deman­der conseil au mari ; mais le mari va répondre, c’est sûr : tu m’embêtes avec ton ven­dre­di ; et le seul résul­tat, c’est qu’elle aura four­ni à son mari l’oc­ca­sion de dire de mal du bon Dieu, la voi­là bien qui scan­da­lise tout le monde ; quel hor­rible état cri­mi­nel est le sien. Vraiment tout vau­drait mieux que ce crime per­pé­tuel et si Dieu lui accor­dait de ne plus scan­da­li­ser tout le monde, elle lui pro­met­trait bien de faire n’im­porte quoi. Mais si Dieu lui demande de tuer sa petite-fille (manie des pactes), il peut le deman­der puisque c’est l’en­fant d’une mère cou­pable qui sera cou­pable comme elle. Vaut-il mieux conti­nuer à scan­da­li­ser tout le monde ou consen­tir à tuer sa petite fille avec un cou­teau de cui­sine…, etc. ? » Trois heures après le début de ces belles réflexions, le mari rentre chez lui et trouve Ger… sur le palier de l’es­ca­lier, son pot vide à la main : elle n’a­vait pas pu se déci­der ni à aller chez la frui­tière, ni à ren­trer chez elle en renon­çant à faire cette soupe

Par excep­tion, on ren­contre des scru­pu­leux bavards comme Jean ou qui écrivent beau­coup comme Nadia, mais l’es­poir de les entendre par­ler clai­re­ment de leur mala­die est bien­tôt déçu. C’est un flux inta­ris­sable de paroles, de plaintes, de gémis­se­ments, mais avec les mêmes contra­dic­tions, les mêmes obs­cu­ri­tés. Jean com­plique son lan­gage d’une grande quan­ti­té de néo­lo­gismes dont il a peu à peu pré­ci­sé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son lan­gage plus clair. « Ah ! j’ai eu ma petite mesure depuis que je vous ai quit­té ; une petite échau­bouillai­son a fait que tout repi­geon­nait encore, et l’ob­ses­sion men­tale et le fou-rire céré­bral qui me labou­raient la tête. Je ne pou­vais plus résis­ter au besoin de me cris­per les organes, cric, crac, meurs donc en te don­nant des jouis­sances. Ce que j’ai dû sou­le­ver de poutres en nombre répé­té pour résis­ter. Vous ne vous figu­rez pas comme cela pro­duit un état fas­ti­dieux tout le long de la ligne des nerfs. » Et il conti­nue ain­si pen­dant des heures sans arri­ver à se faire com­prendre et sur­tout sans arri­ver à se satis­faire lui-même. Il sup­plie qu’on l’é­coute encore un quart d’heure, parce qu’il est si impor­tant qu’il ait tout dit. Il consent à s’ar­rê­ter avec la pro­messe que la pro­chaine fois il repren­dra le récit interrompu.

Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affec­tion et la plus grande véné­ra­tion : il les pleure, cela est natu­rel. Va-t-il être obsé­dé par l’image de leur figure comme une hys­té­rique pleu­rant son père ? Non. Il est obsé­dé par la pen­sée de l’âme de son oncle, mais ce qui est effroyable c’est que l’âme de son oncle est asso­ciée, jux­ta­po­sée ou confon­due (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répu­gnant, des excré­ments humains. « L’âme de mon oncle gît au fond des cabi­nets, elle sort du der­rière de mon­sieur un tel, etc. » II fait une foule de variantes sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poi­trine. « Peut-on conce­voir abo­mi­na­tion pareille, pen­ser que l’âme de mon oncle c’est de la merde ! »

Les choses ont com­men­cé à mal tour­ner le jour de son ordi­na­tion. L’angoisse qui l’a sai­si à ce moment n’a plus vrai­ment ces­sé. Comment être cer­tain de l’efficacité des sacre­ments ? Comment, sur­tout, un chré­tien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéis­sance au pape est tou­jours demeu­rée loyale et indis­cu­table, même dans l’adversité. Pourtant, au moment pré­cis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est com­pré­hen­sible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette céré­mo­nie, si elle fonc­tionne, l’autorisera à célé­brer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accom­plir. Les doutes se suc­cèdent en cas­cade : l’évêque a‑t-il pro­non­cé la bonne for­mule ? N’a‑t-il pas oublié quelques mots indis­pen­sables ? Dans ce cas, tous les actes sacer­do­taux qu’il accom­pli­ra, et ceux d’innombrables prêtres mal ordon­nés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un récon­fort, les pré­ci­sions four­nies par le droit cano­nique ne font qu’ajouter à la confu­sion. Cette panique ini­tiale nous offre la meilleure voie pour sai­sir la genèse des troubles d’Opicino. La col­la­tion des sacre­ments est la clé de voûte de la socié­té chré­tienne. Une fois le Dieu-Homme mort et res­sus­ci­té, ses vicaires, prêtres et évêques, le rem­placent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mis­sion de trans­mettre la grâce sacra­men­telle, du bap­tême qui fait entrer dans la com­mu­nau­té des fidèles au sacre­ment de l’autel qui fait par­ti­ci­per les croyants au sacri­fice du rédemp­teur. L’entreprise de conso­li­da­tion ins­ti­tu­tion­nelle et doc­tri­nale menée dans la seconde moi­tié du XIe siècle, que l’on désigne com­mu­né­ment du nom de « réforme gré­go­rienne », a défi­ni un point crucial.
La vali­di­té des sacre­ments est indif­fé­rente à la mora­li­té de l’officiant puisque ce der­nier agit, au nom du Christ, par la ver­tu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont cor­rec­te­ment accom­plis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usu­rier) sont par­fai­te­ment effi­caces – lui seul por­te­ra la res­pon­sa­bi­li­té de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une ins­ti­tu­tion média­trice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un pro­ces­sus qui ne dépend pas de lui. Cette défi­ni­tion, pour par­tie ins­pi­rée de saint Augustin mais neuve dans son exten­sion, était requise par la construc­tion d’une Église romaine cen­tra­li­sée qui ne pou­vait se per­mettre de faire dépendre sa puis­sance de la pure­té de ses des­ser­vants. Ce n’est pas sans rai­son que la rup­ture avec Rome de nom­breux groupes dis­si­dents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette ques­tion. Cette auto­ma­ti­ci­té n’avait rien pour ras­su­rer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles pro­non­cées, une erreur sur les termes peut avoir des consé­quences incalculables.
Il faut aus­si admettre que les cir­cons­tances n’étaient pas favo­rables. Frappée par une sen­tence col­lec­tive visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était pla­cée sous inter­dit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouver­te­ment enga­gé dans la ligue gibe­line, venait d’être des­ti­tué et excom­mu­nié après s’être enfui d’Avignon pen­dant l’été 1319. La vie litur­gique, réduite aux célé­bra­tions majeures, entre­te­nait le jeune clerc dans une frus­tra­tion et une incer­ti­tude pro­lon­gées. Après une ten­ta­tive infruc­tueuse à Milan, il avait fal­lu recou­rir à un sub­ter­fuge pour qu’il puisse se faire ordon­ner à Parme, pen­dant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connais­sait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scan­der, comme autant d’exploits, cha­cune de ses pre­mières per­for­mances sacra­men­telles ; en réa­li­té, comme le montrent les textes pla­cés à l’extérieur des cercles, il tient sur­tout à confes­ser les mal­adresses et les erreurs com­mises par inex­pé­rience. Le séjour à Valenza lui a per­mis d’étendre son registre, au prix d’un nou­veau para­doxe. Pour dis­po­ser de la plé­ni­tude des attri­bu­tions d’un prêtre, il lui avait fal­lu aban­don­ner la res­pon­sa­bi­li­té de sa paroisse. Une fois ins­tal­lé à Avignon, il souffre encore du com­plexe d’une édu­ca­tion fruste et incom­plète. S’il s’accuse d’un manque de « dis­tinc­tion en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embar­ras per­sis­tant dans la pra­tique sacramentelle.
Une rai­son sup­plé­men­taire peut avoir aggra­vé son appré­hen­sion de l’ordination. Parmi les dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions qu’il attri­bue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opi­zein, pas­sé en latin au sens de « bal­bu­tier ». Il se pré­sente ain­si comme celui qui broie ou qui abrège les mots (fren­dens nomine), sans pré­ci­ser depuis com­bien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaie­ment n’a pas été l’une des causes de sa panique sacra­men­telle, il a pu en être une consé­quence. La peur de pro­non­cer les paroles rituelles peut suf­fire à faire tré­bu­cher l’officiant. Un pas­sage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situa­tion s’est sta­bi­li­sée, sans être tota­le­ment réso­lue. Les mots le font bégayer uni­que­ment lorsque son inten­tion se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une reci­ta­tion auto­ma­tique de la litur­gie ne lui pose aucune dif­fi­cul­tés. Il en parle dans les termes clas­siques de l’opposition pau­li­nienne entre l’homme inté­rieur et l’homme exté­rieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la dis­jonc­tion : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacer­do­tale appa­rente qui est dépré­ciée. L’homme exté­rieur, lors du sacre­ment de l’autel, ne recon­naît que le pain et le vin, alors que son maître spi­ri­tuel inté­rieur est seul capable d’y goû­ter le corps et le sang du Christ. Il est frap­pant que la conjonc­tion des deux faces pro­duise un trouble de lan­gage. Le prêtre doit spi­ri­tuel­le­ment s’absenter des gestes de la célé­bra­tion pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dis­so­cia­tion inté­rieure peut se com­prendre en regard des dif­fi­cul­tés ini­tiales ren­con­trées au moment de son ordi­na­tion. S’il a eu du mal à endos­ser l’habit de prêtre pour assu­mer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino res­sen­tait for­te­ment la scis­sion entre l’état de chré­tien et celui de prêtre.
Son incom­pré­hen­sion face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le recon­naît, lorsqu’il ten­ta de suivre des cours, les abs­trac­tions juri­diques lui demeu­raient fer­mées. À quoi cor­res­pondent ces évé­ne­ments de lan­gage dotés d’une forme effi­cace ? De la même façon que pour les for­mules sacra­men­telles, l’arbitraire des énon­cés per­for­ma­tifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réa­li­té instable et incer­tain où les ambi­guï­tés de la juris­pru­dence ne pro­posent pas des solu­tions uni­voques mais des argu­men­ta­tions contra­dic­toires, où la parole men­son­gère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juri­dique trans­pa­raît quand il évoque la résur­gence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a long­temps été tor­tu­ré par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordi­na­tion, les coups qu’il avait por­tés sur des clercs gibe­lins durant les vio­lences de 1314, et de s’en être sou­ve­nu plus tard, une fois deve­nu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confes­sion, il a été absous et plu­tôt deux fois qu’une, aus­si bien des faits eux-mêmes que de sa négli­gence à les avouer. Il demeure pour­tant dans la crainte d’un juge­ment qui pour­rait remettre en cause la régu­la­ri­té de l’attribution de sa cure. Cette requa­li­fi­ca­tion serait pro­fon­dé­ment injuste, tant au regard du pas­sé (lorsque per­sonne n’avait conscience d’un empê­che­ment), que du pré­sent (où sa bonne renom­mée actuelle serait remise en cause en rai­son de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et reli­gieuse, telle que la conçoit Opicino, est régu­lée par les inten­tions et la répu­ta­tion, la grâce et le par­don. L’ordre du droit lui est tel­le­ment exté­rieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évo­quée dans ce cas doit se com­prendre en écho à la contes­ta­tion judi­ciaire de l’entrée en pos­ses­sion de son église, qui fai­sait alors l’objet d’un pro­cès bien réel. Il pré­sente ailleurs l’objet du litige, de façon contour­née. Adaptée à la situa­tion d’un curé face à sa paroisse, la méta­phore du mariage mys­tique unis­sant l’évêque à son dio­cèse est filée très lit­té­ra­le­ment. Alors que l’union était légi­time, un obs­tacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de ver­ser) l’a obli­gé à prendre pos­ses­sion de son épouse avec vio­lence, pour pou­voir la fécon­der de ses œuvres de jus­tice et de pié­té. Cette faute de pro­cé­dure, dont il était plus la vic­time que le cou­pable, se retour­na contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désa­gré­ments de cette affaire, Opicino pou­vait espé­rer une issue favo­rable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des per­son­na­li­tés majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le car­di­nal, et Manuele, le notaire du papes.La ques­tion qui le tour­mente véri­ta­ble­ment se situe sur le plan des prin­cipes. Sa fonc­tion ins­ti­tu­tion­nelle consiste à accor­der, par la grâce, au nom d’une auto­ri­té délé­guée par le pape, des déro­ga­tions au droit com­mun de l’Église. Dans le même temps, sa capa­ci­té à occu­per cette charge est contes­tée en rai­son d’une brou­tille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juri­diques face aux­quels la péni­tence et l’absolution per­son­nelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démê­ler les contra­dic­tions dans les­quelles Opicino se débat. Elles ne cor­res­pondent sans doute pas à la défi­ni­tion la plus rigou­reuse de ses « injonc­tions contra­dic­toires ». On y retrouve néan­moins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non réso­lu entre dif­fé­rents niveaux de nor­ma­ti­vi­té. L’ordre des digni­tés ecclé­sias­tiques, qui défi­nit la struc­ture du pou­voir dans l’Église, n’est pas celui de la per­fec­tion de vie chré­tienne que cette Église, pour­tant, pro­meut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a géné­ra­li­sé une pra­tique jusqu’alors impo­sée aux seuls moines, tout chré­tien est astreint à confes­ser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de péni­tence qui pré­pare Pâques. Or ce confes­seur n’est pas tenu d’être mora­le­ment supé­rieur au pénitent.La pré­émi­nence clé­ri­cale est jus­ti­fiée par la fonc­tion média­trice que rem­plit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divi­ni­té absente. L’inspection sus­pi­cieuse de ses propres actions et pen­sées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine four­ni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du para­doxe fon­da­teur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénue­ment que le Christ, Messie à l’envers, a démon­tré la nature spi­ri­tuelle de sa royau­té. Opicino n’a pas été le seul, ni le pre­mier, à res­sen­tir de telles dif­fi­cul­tés. Comme il le répète sou­vent, il a été sau­vé par sa foi qui ne l’a jamais quit­té. Or c’est une foi qui porte aus­si, sans dis­tinc­tion ni dis­cus­sion, sur le pou­voir du pape et tous les ensei­gne­ments de l’Église. La voie du désac­cord doc­tri­nal et de l’entrée en dis­si­dence étant impra­ti­cable, il a dû trou­ver une solu­tion au sein de l’institution. On com­prend mieux qu’il ait cru pou­voir résoudre cette ten­sion entre la ver­tu per­son­nelle et la fonc­tion sacer­do­tale en rejoi­gnant la Pénitencerie, dans l’espoir illu­soire d’occuper simul­ta­né­ment les posi­tions du confes­seur et du péni­tent. Sur place, il n’y a res­sen­ti que plus for­te­ment encore la dis­so­cia­tion des registres – dis­tri­buant quo­ti­dien­ne­ment des grâces tout en fai­sant lui-même l’objet d’accusations.

S’annuleront subi­te­ment les mil­liers de mots qui ont ser­vi à nom­mer les choses, les visages des gens, les actes et les sen­ti­ments, ordon­né le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.
les slo­gans, les graf­fi­tis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les his­toires sales, les titres
ana­mnèse, épi­gone, noème, théo­ré­tique, les termes notés sur un car­net avec leur défi­ni­tion pour ne pas consul­ter à chaque fois le dictionnaire
les tour­nures que d’autres uti­li­saient avec natu­rel et dont on dou­tait d’en être capable aus­si un jour, il est indé­niable que, force est de constater
les phrases ter­ribles qu’il aurait fal­lu oublier, plus tenaces que d’autres en rai­son même de l’effort pour les refou­ler, tu res­sembles à une putain décatie
les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet
exis­ter c’est se boire sans soif
que fai­siez-vous le 11 sep­tembre 2001 ?
in illo tem­pore le dimanche à la messe
vieux krou­mir, faire du cham­bard, ça valait mille ! tu es un petit bal­lot ! les expres­sions hors d’usage, réen­ten­dues par hasard, brus­que­ment pré­cieuses comme des objets per­dus et retrou­vés, dont on se demande com­ment elles se sont conservées
les paroles atta­chées pour tou­jours à des indi­vi­dus comme une devise — à un endroit pré­cis de la natio­nale 14, parce qu’un pas­sa­ger les a dites juste quand on y pas­sait en voi­ture et on ne peut pas y repas­ser sans que ces mêmes paroles sautent de nou­veau à la figure, comme les jets d’eau enter­rés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus
les exemples de gram­maire, les cita­tions, les insultes, les chan­sons, les phrases reco­piées sur des car­nets à l’adolescence
l’abbé Trublet com­pi­lait, com­pi­lait, compilait
la gloire pour une femme est le deuil écla­tant du bonheur
notre mémoire est hors de nous, dans un souffle plu­vieux du temps
le comble de la reli­gieuse est de vivre en vierge et de mou­rir en sainte
l’explorateur mit le conte­nu de ses fouilles dans des caisses
c’était un porte-bon­heur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait ache­té au mar­ché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous
mon his­toire c’est l’histoire d’un amour

est-ce qu’on peut tir­li­po­ter avec une four­chette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmil­blick dans le bibe­ron des enfants ?
(je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sau­vé ! disait Jonas en sor­tant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dau­phin, ces jeux de mots enten­dus mille fois, ni éton­nants ni drôles depuis long­temps, irri­tants de pla­ti­tude, qui ne ser­vaient plus qu’à assu­rer la com­pli­ci­té fami­liale et qui avaient dis­pa­ru dans l’éclatement du couple mais reve­naient par­fois aux lèvres, dépla­cés, incon­grus hors de la tri­bu ancienne, après des années de sépa­ra­tion c’était au fond tout ce qu’il res­tait de lui)
les mots dont on s’étonne qu’ils aient exis­té déjà autre­fois, mas­toc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pion­cer (George Sand au même)
le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en res­tait que da svi­da­nia, ya tebia liou­bliou karacho
qu’est-ce que le mariage ? Un con promis
les méta­phores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau
ô Mère ense­ve­lie hors du pre­mier jardin
péda­ler à côté du vélo deve­nu péda­ler dans la chou­croute puis dans la semoule puis rien, les expres­sions datées
les mots d’homme qu’on n’aimait pas, jouir, bran­ler
ceux appris durant les études, qui don­naient la sen­sa­tion de triom­pher de la com­plexi­té du monde.
L’examen pas­sé, ils par­taient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés
les phrases répé­tées, éner­vantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du cha­peau de la gamine 
les marques de pro­duits anciens, de durée brève, dont le sou­ve­nir ravis­sait plus que celui d’une marque connue, le sham­poing Dulsol, le cho­co­lat Cardon, le café Nadi, comme un sou­ve­nir intime, impos­sible à partager
Quand passent les cigognes
Marianne de ma jeunesse

Madame Soleil est encore par­mi nous
le monde manque de foi dans une véri­té transcendante
Tout s’effacera en une seconde. Le dic­tion­naire accu­mu­lé du ber­ceau au der­nier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sor­ti­ra rien. Ni je ni moi. La langue conti­nue­ra à mettre en mots le monde. Dans les conver­sa­tions autour d’une table de fête on ne sera qu’un pré­nom, de plus en plus sans visage, jusqu’à dis­pa­raître dans la masse ano­nyme d’une loin­taine génération.

After that, I began to make a wish when the imprac­ti­ca­li­ties of life wron­ged me, but very cau­tious­ly. I did that to unders­tand who I real­ly was and what I actual­ly wan­ted, regard­less of whe­ther my wish could pos­si­bly come true or was good or bad for me or for anyone else, because I didn’t know who I was most of the time.
I tried to see myself as conscious­ness that loo­ked like me and whose spea­king voice was based herein and cen­so­red by my crap­py English but also out of my control like my ven­tri­lo­quist. I used that voice to represent the public me. And then there was my secret self who took pity on how com­pro­mi­sed I usual­ly was and poa­ched the wisest powers of my mind, then used a thought to say, in so many words, “I will grant you one wish, Dennis. What do you want?”
Then I would think about the ques­tion until it had infec­ted me, revi­sing and refi­ning a rela­ted wish, first concep­tual­ly as a tryout to assess the conse­quence, were it to hap­pen in the real world. If the wish invol­ved sex, which it almost inevi­ta­bly did, I would test myself by mas­tur­ba­ting, cum, then reap­praise the wish more puri­ta­ni­cal­ly and decide if my sur­pas­sing goal of cum­ming had over­ly influen­ced me or given me the equi­va­lent of truth serum.
This pro­cess might go on and on for weeks, months, with one off­hand in-pro­cess wish refi­ning and dwind­ling until I’d built the single most intran­sigent, com­pre­hen­sive thing I cra­ved and that would never come to pass and that no one else could ever guess I wan­ted. And once I had deci­ded on and made that per­fect wish, didn’t get it, and accep­ted that my peace of mind was doo­med, I thought I knew exact­ly who I was, and I stop­ped wishing for it.
I thought my wishing ritual would die away or be co-opted when I became a wri­ter, or at least a wri­ter good enough to do my thoughts some kind of jus­tice and get them publi­shed and read. I assu­med the wri­ting thing was gene­ra­ted from the same impulse I’d had to pin­point and set aside my dee­pest shit. I figu­red wri­ting would just give that stuff a solid form and, if safe­ly sea­led into the enve­lopes of books, rea­ders could solve me if they wan­ted. But that wasn’t true.
Instead, my wri­ting mere­ly sub­di­vi­ded me again. I became a semi-guy who dealt with other people nice­ly and ano­ther semi-guy who used the writ­ten word to chal­lenge rea­ders to accept the secret me selec­ti­ve­ly and still ano­ther semi-me who wan­ted some­thing so abnor­mal that even the unri­va­led dis­tan­cing device of nuan­ced, air­tight wor­dage couldn’t get it out to other people.
What the wri­ting did was draw a sty­li­zed map to the gene­ral loca­tion where my wishes were impre­gna­ting. I tried to make the maps cle­ver, fun­ny, dis­tur­bing, and ero­tic so the things I wrote about would seem as sca­ry or exci­ting to envi­sion as they’d been to pen, sort of like the rosy illus­tra­tions with which rides are repre­sen­ted in the fol­ded maps they hand you at the entrances of amu­se­ment parks.
I think the wishes always cour­ted love. I think somew­here along the line I deci­ded that I hadn’t actual­ly wan­ted to be dead when I’d wished to die, and that I’d wan­ted death to love me enough to kill and take me. I don’t think I knew that for a long time, though. I think I thought the wishes I so time-consu­min­gly construc­ted were about having rau­cous sex since that was the crux of what hap­pe­ned in them.
When I never thought I could be loved, or not rea­lis­ti­cal­ly, or not by anyone real who had a choice, by which I mean people other than my fami­ly, which covers most of my life, I’d think up situa­tions where the hor­ror of not being loved, of being rejec­ted by someone I could osten­si­bly pick out of the lineup of Los Angeles’s cutest boys, for ins­tance, would feel the most intense.
And since cum­ming was the most intense out­come I knew, I made them huge­ly sexual, and, to try to make the blast as wild as I ima­gi­ned being loved would feel, I made my fan­ta­sies as sca­ry and chao­tic to eve­ryone invol­ved in them as pos­sible, but espe­cial­ly to me since I was real. I wan­ted the orgasms they pro­du­ced to be like self-inflic­ted fatal wounds, or maybe more like being sho­cked back into real life by a defi­bril­la­tor, I guess.

Sometimes these visi­tors would pause their fret­ting long enough ask how Dennis was, and he would tell them he was fine as brie­fly as he could because he knew they didn’t real­ly care, or that they wan­ted to be qui­ck­ly reas­su­red he was okay enough to always be cemen­ted where they could rely on him, so, in a way, their show of inter­est was a secret way of making sure he wasn’t doing all that well, because they actual­ly wished the worst for him, or wished the worst that wouldn’t kill him.

You say that eve­ry­thing is very simple and interesting
it makes me feel very wist­ful, like rea­ding a great Russian novel does
I am ter­ri­bly bored some­times it is like seeing a bad movie other days, more often, it’s like having an acute disease of the kidney
god knows it has nothing to do with the heart
nothing to do with people more inter­es­ting than myself
yak yak
that’s an amu­sing thought
how can anyone be more amu­sing than oneself
how can anyone fail to be
can I bor­row your forty-five
I only need one bul­let pre­fe­ra­bly silver
if you can’t be inter­es­ting at least you can be a legend
(but I hate all that crap)

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« Yesterday Down at the Canal (1961) » Lunch Poems
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p. 66

Mothers of America
let your kids go to the movies !
get them out of the house so they won’t know what you’re up to it’s true that fresh air is good for the body
but what about the soul
that grows in dark­ness, embos­sed by sil­ve­ry images
and when you grow old as grow old you must
they won’t hate you
they won’t cri­ti­cise you they won’t know
they’ll be in some gla­mo­rous country
they first saw on a Saturday after­noon or
playing hoo­key
they may even be gra­te­ful to you
for their first sexual experience
which only cost you a quarter
and didn’t upset the pea­ce­ful home
they will know where can­dy bars come from
and gra­tui­tous bags of popcorn
as gra­tui­tous as lea­ving the movie before it’s over
with a plea­sant stran­ger whose apart­ment is in the Heaven on Earth Bldg
near the Williamsburg Bridge
oh mothers you will have made the lit­tle tykes
so hap­py because if nobo­dy does pick them up in the movies
they won’t know the difference
and if some­bo­dy does
it’ll be sheer gravy
and they’ll have been tru­ly enter­tai­ned either way
ins­tead of han­ging around the yard
or up in their room
hating you
pre­ma­tu­re­ly since you won’t have done any­thing horribly
mean yet except kee­ping them from the dar­ker joys
it’s unfor­gi­vable the latter
so don’t blame me if you won’t take this advice
and the fami­ly breaks up
and your chil­dren grow old and blind in front of a TV set
seeing
movies you wouldn’t let them see when they were young

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« Ave Maria (1960) » Lunch Poems
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p. 51–52