Et pour ce que devant avons touché quelque chose des scrupules es confessions, il nous semble bon y adiouster encore ce que s’ensuyt. Il est expédient aux scrupuleux qu’ilz ne soient point de conscience trop estroicte a exposer les moindres péchez en confession, mais leurs souffise briefment et succinctement et quasi en général, les explicquer, et les plus grands esquelz y auroit péril d’âme, donneront a entendre spécialement le mieulx que pourront. Et est a noter que les gresves, ordes et sales cogitations, soint de blasphème ou de luxure, se doibvent dire en sorte et maniere que le confesseur entende l’intention du confitent, en gardant toute honnesteté de parler, autant que possible sera, pour la révérence du sacrement et du confesseur.
Or est a scavoir que telles exécrables cogitations ne doibvent personne troubler, car certainement elles ne délectent pas les devotz, mais les crucient et affligent ; et aussi elles ne sont pas de l’homme mais diable qui les suggère ; par quoy elles ne seront point imputées a l’homme a démérite, mais plus fort luy seront réputées a mérite ; et si purgent plus l’âme de celluy qui les souffre et porte, qu’il ne la macule et ce pour le labeur que l’homme endure en bataillant contre icelles ; car quelconque chose afflige l’homme contre sa volunté et ne luy plait point et ne le délecte point, le tentateur ne peut facilement nuyre en telles choses.
Quiconques doncques en telles ordes cogitations vouldroit trop specificquement descendre en les confessant, et estre trop scrupuleux entour elles, cestuy cy sans nulle doubte par ce ne recepvra pas paix de cueur et conscience, mais plus tost opposée et contraire plus fort, et si donne occasion a l’ennemy de le beaucoup plus inquiéter et vexer, comme aulcuneffois il advient a ceulx qui s’efforcent appaiser le cry et abay des chiens et leurs gectent du pain, affin que ainsi cessent crier et abayer ; mais souvent ilz infestent plus fort et assaillent plus durement celluy qui leur a gecté le pain.
Il convient et est nécessaire que en quelconque partie quelcun se sent plus prompt et enclin a mal et pouoir estre plus facilement tenté, il doibt estre solliciteur de y opposer et apposer remède tout contraire. Si quelqu’un est trop legierement scrupuleux en conscience, qu’il estudie a liberté et gayeté de cueur. Si quelqu’un est iracunde et véhément et ost facilement esmeu, qu’il fuye occasion de ire et quasi avec violence entende a tranquillité et mansuétude d’esperit. Si quelqu’un est impatient es adversitez, qu’il remémore les exemples des pères, mesurement de Jhesus Christ et des martirs. Qu’ainsi soit dit des aultres tentations.
Citations
Voici une rumination de Ger…, une femme du peuple très peu instruite. Une après-midi de jeudi, elle songe à préparer le dîner et prend un pot afin d’aller chez la fruitière acheter pour quelques sous de bouillon. Elle s’arrête sur l’escalier avec la pensée qu’il faut réfléchir un moment s’il n’y a rien de répréhensible à acheter du bouillon chez la fruitière (manie de précision) : « en général non, mais c’est aujourd’hui jeudi, il faut faire attention à ce détail : qu’est-ce que la fruitière va penser en lui voyant acheter du bouillon aujourd’hui (manie de l’interrogation) ? Si elle croit que c’est pour faire la soupe ce soir, il n’y a pas grand mal, mais on peut supposer que la fruitière croira autre chose (manie des suppositions) ; elle croira peut-être que je veux en faire une soupe pour demain vendredi. Si elle suppose cela elle va être scandalisée à cause de moi : c’est bien ma nature de donner toujours aux autres le mauvais exemple (obsession criminelle) : si j’ai fait croire cela à la fruitière j’ai commis un acte qui en lui-même ne paraît pas très grave mais qui est horrible par sa signification ; cela signifie que je me moque du bon Dieu (manie du symbole). Toute la question revient à savoir si la fruitière peut supposer que je mangerai mon brouillon demain plutôt que ce soir. Comment fera-t-elle une pareille supposition ? En réfléchissant à ce qui pourra me rester dans mon garde-manger pour la soupe de ce soir. La dernière fois que je l’ai vue, c’est-à-dire hier matin, lui ai-je donné à penser qu’il me restait de la soupe pour jeudi soir, quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin (manie des recherches dans le passé et embranchement d’idées). » La voici maintenant qui travaille à se remémorer tout ce qu’elle avait pu dire à la fruitière, malheureusement le souvenir ne revient pas assez complet et elle finit par se dire « que si la fruitière lui a fait un moment mauvais visage, c’était qu’elle lui avait dit quelque chose d’extraordinaire, mais voilà, la fruitière lui a‑t-elle fait un moment mauvais visage, impossible de le savoir avec précision…, non, décidément le mieux c’est de demander conseil au mari ; mais le mari va répondre, c’est sûr : tu m’embêtes avec ton vendredi ; et le seul résultat, c’est qu’elle aura fourni à son mari l’occasion de dire de mal du bon Dieu, la voilà bien qui scandalise tout le monde ; quel horrible état criminel est le sien. Vraiment tout vaudrait mieux que ce crime perpétuel et si Dieu lui accordait de ne plus scandaliser tout le monde, elle lui promettrait bien de faire n’importe quoi. Mais si Dieu lui demande de tuer sa petite-fille (manie des pactes), il peut le demander puisque c’est l’enfant d’une mère coupable qui sera coupable comme elle. Vaut-il mieux continuer à scandaliser tout le monde ou consentir à tuer sa petite fille avec un couteau de cuisine…, etc. ? » Trois heures après le début de ces belles réflexions, le mari rentre chez lui et trouve Ger… sur le palier de l’escalier, son pot vide à la main : elle n’avait pas pu se décider ni à aller chez la fruitière, ni à rentrer chez elle en renonçant à faire cette soupe
Par exception, on rencontre des scrupuleux bavards comme Jean ou qui écrivent beaucoup comme Nadia, mais l’espoir de les entendre parler clairement de leur maladie est bientôt déçu. C’est un flux intarissable de paroles, de plaintes, de gémissements, mais avec les mêmes contradictions, les mêmes obscurités. Jean complique son langage d’une grande quantité de néologismes dont il a peu à peu précisé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son langage plus clair. « Ah ! j’ai eu ma petite mesure depuis que je vous ai quitté ; une petite échaubouillaison a fait que tout repigeonnait encore, et l’obsession mentale et le fou-rire cérébral qui me labouraient la tête. Je ne pouvais plus résister au besoin de me crisper les organes, cric, crac, meurs donc en te donnant des jouissances. Ce que j’ai dû soulever de poutres en nombre répété pour résister. Vous ne vous figurez pas comme cela produit un état fastidieux tout le long de la ligne des nerfs. » Et il continue ainsi pendant des heures sans arriver à se faire comprendre et surtout sans arriver à se satisfaire lui-même. Il supplie qu’on l’écoute encore un quart d’heure, parce qu’il est si important qu’il ait tout dit. Il consent à s’arrêter avec la promesse que la prochaine fois il reprendra le récit interrompu.
Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affection et la plus grande vénération : il les pleure, cela est naturel. Va-t-il être obsédé par l’image de leur figure comme une hystérique pleurant son père ? Non. Il est obsédé par la pensée de l’âme de son oncle, mais ce qui est effroyable c’est que l’âme de son oncle est associée, juxtaposée ou confondue (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répugnant, des excréments humains. « L’âme de mon oncle gît au fond des cabinets, elle sort du derrière de monsieur un tel, etc. » II fait une foule de variantes sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poitrine. « Peut-on concevoir abomination pareille, penser que l’âme de mon oncle c’est de la merde ! »
Les choses ont commencé à mal tourner le jour de son ordination. L’angoisse qui l’a saisi à ce moment n’a plus vraiment cessé. Comment être certain de l’efficacité des sacrements ? Comment, surtout, un chrétien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéissance au pape est toujours demeurée loyale et indiscutable, même dans l’adversité. Pourtant, au moment précis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est compréhensible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette cérémonie, si elle fonctionne, l’autorisera à célébrer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accomplir. Les doutes se succèdent en cascade : l’évêque a‑t-il prononcé la bonne formule ? N’a‑t-il pas oublié quelques mots indispensables ? Dans ce cas, tous les actes sacerdotaux qu’il accomplira, et ceux d’innombrables prêtres mal ordonnés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un réconfort, les précisions fournies par le droit canonique ne font qu’ajouter à la confusion. Cette panique initiale nous offre la meilleure voie pour saisir la genèse des troubles d’Opicino. La collation des sacrements est la clé de voûte de la société chrétienne. Une fois le Dieu-Homme mort et ressuscité, ses vicaires, prêtres et évêques, le remplacent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mission de transmettre la grâce sacramentelle, du baptême qui fait entrer dans la communauté des fidèles au sacrement de l’autel qui fait participer les croyants au sacrifice du rédempteur. L’entreprise de consolidation institutionnelle et doctrinale menée dans la seconde moitié du XIe siècle, que l’on désigne communément du nom de « réforme grégorienne », a défini un point crucial.
La validité des sacrements est indifférente à la moralité de l’officiant puisque ce dernier agit, au nom du Christ, par la vertu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont correctement accomplis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usurier) sont parfaitement efficaces – lui seul portera la responsabilité de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une institution médiatrice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un processus qui ne dépend pas de lui. Cette définition, pour partie inspirée de saint Augustin mais neuve dans son extension, était requise par la construction d’une Église romaine centralisée qui ne pouvait se permettre de faire dépendre sa puissance de la pureté de ses desservants. Ce n’est pas sans raison que la rupture avec Rome de nombreux groupes dissidents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette question. Cette automaticité n’avait rien pour rassurer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles prononcées, une erreur sur les termes peut avoir des conséquences incalculables.
Il faut aussi admettre que les circonstances n’étaient pas favorables. Frappée par une sentence collective visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était placée sous interdit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouvertement engagé dans la ligue gibeline, venait d’être destitué et excommunié après s’être enfui d’Avignon pendant l’été 1319. La vie liturgique, réduite aux célébrations majeures, entretenait le jeune clerc dans une frustration et une incertitude prolongées. Après une tentative infructueuse à Milan, il avait fallu recourir à un subterfuge pour qu’il puisse se faire ordonner à Parme, pendant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connaissait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scander, comme autant d’exploits, chacune de ses premières performances sacramentelles ; en réalité, comme le montrent les textes placés à l’extérieur des cercles, il tient surtout à confesser les maladresses et les erreurs commises par inexpérience. Le séjour à Valenza lui a permis d’étendre son registre, au prix d’un nouveau paradoxe. Pour disposer de la plénitude des attributions d’un prêtre, il lui avait fallu abandonner la responsabilité de sa paroisse. Une fois installé à Avignon, il souffre encore du complexe d’une éducation fruste et incomplète. S’il s’accuse d’un manque de « distinction en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embarras persistant dans la pratique sacramentelle.
Une raison supplémentaire peut avoir aggravé son appréhension de l’ordination. Parmi les différentes significations qu’il attribue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opizein, passé en latin au sens de « balbutier ». Il se présente ainsi comme celui qui broie ou qui abrège les mots (frendens nomine), sans préciser depuis combien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaiement n’a pas été l’une des causes de sa panique sacramentelle, il a pu en être une conséquence. La peur de prononcer les paroles rituelles peut suffire à faire trébucher l’officiant. Un passage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situation s’est stabilisée, sans être totalement résolue. Les mots le font bégayer uniquement lorsque son intention se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une recitation automatique de la liturgie ne lui pose aucune difficultés. Il en parle dans les termes classiques de l’opposition paulinienne entre l’homme intérieur et l’homme extérieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la disjonction : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacerdotale apparente qui est dépréciée. L’homme extérieur, lors du sacrement de l’autel, ne reconnaît que le pain et le vin, alors que son maître spirituel intérieur est seul capable d’y goûter le corps et le sang du Christ. Il est frappant que la conjonction des deux faces produise un trouble de langage. Le prêtre doit spirituellement s’absenter des gestes de la célébration pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dissociation intérieure peut se comprendre en regard des difficultés initiales rencontrées au moment de son ordination. S’il a eu du mal à endosser l’habit de prêtre pour assumer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino ressentait fortement la scission entre l’état de chrétien et celui de prêtre.
Son incompréhension face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le reconnaît, lorsqu’il tenta de suivre des cours, les abstractions juridiques lui demeuraient fermées. À quoi correspondent ces événements de langage dotés d’une forme efficace ? De la même façon que pour les formules sacramentelles, l’arbitraire des énoncés performatifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réalité instable et incertain où les ambiguïtés de la jurisprudence ne proposent pas des solutions univoques mais des argumentations contradictoires, où la parole mensongère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juridique transparaît quand il évoque la résurgence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a longtemps été torturé par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordination, les coups qu’il avait portés sur des clercs gibelins durant les violences de 1314, et de s’en être souvenu plus tard, une fois devenu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confession, il a été absous et plutôt deux fois qu’une, aussi bien des faits eux-mêmes que de sa négligence à les avouer. Il demeure pourtant dans la crainte d’un jugement qui pourrait remettre en cause la régularité de l’attribution de sa cure. Cette requalification serait profondément injuste, tant au regard du passé (lorsque personne n’avait conscience d’un empêchement), que du présent (où sa bonne renommée actuelle serait remise en cause en raison de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et religieuse, telle que la conçoit Opicino, est régulée par les intentions et la réputation, la grâce et le pardon. L’ordre du droit lui est tellement extérieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évoquée dans ce cas doit se comprendre en écho à la contestation judiciaire de l’entrée en possession de son église, qui faisait alors l’objet d’un procès bien réel. Il présente ailleurs l’objet du litige, de façon contournée. Adaptée à la situation d’un curé face à sa paroisse, la métaphore du mariage mystique unissant l’évêque à son diocèse est filée très littéralement. Alors que l’union était légitime, un obstacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de verser) l’a obligé à prendre possession de son épouse avec violence, pour pouvoir la féconder de ses œuvres de justice et de piété. Cette faute de procédure, dont il était plus la victime que le coupable, se retourna contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désagréments de cette affaire, Opicino pouvait espérer une issue favorable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des personnalités majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le cardinal, et Manuele, le notaire du papes.La question qui le tourmente véritablement se situe sur le plan des principes. Sa fonction institutionnelle consiste à accorder, par la grâce, au nom d’une autorité déléguée par le pape, des dérogations au droit commun de l’Église. Dans le même temps, sa capacité à occuper cette charge est contestée en raison d’une broutille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juridiques face auxquels la pénitence et l’absolution personnelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démêler les contradictions dans lesquelles Opicino se débat. Elles ne correspondent sans doute pas à la définition la plus rigoureuse de ses « injonctions contradictoires ». On y retrouve néanmoins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non résolu entre différents niveaux de normativité. L’ordre des dignités ecclésiastiques, qui définit la structure du pouvoir dans l’Église, n’est pas celui de la perfection de vie chrétienne que cette Église, pourtant, promeut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a généralisé une pratique jusqu’alors imposée aux seuls moines, tout chrétien est astreint à confesser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de pénitence qui prépare Pâques. Or ce confesseur n’est pas tenu d’être moralement supérieur au pénitent.La prééminence cléricale est justifiée par la fonction médiatrice que remplit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divinité absente. L’inspection suspicieuse de ses propres actions et pensées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine fourni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du paradoxe fondateur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénuement que le Christ, Messie à l’envers, a démontré la nature spirituelle de sa royauté. Opicino n’a pas été le seul, ni le premier, à ressentir de telles difficultés. Comme il le répète souvent, il a été sauvé par sa foi qui ne l’a jamais quitté. Or c’est une foi qui porte aussi, sans distinction ni discussion, sur le pouvoir du pape et tous les enseignements de l’Église. La voie du désaccord doctrinal et de l’entrée en dissidence étant impraticable, il a dû trouver une solution au sein de l’institution. On comprend mieux qu’il ait cru pouvoir résoudre cette tension entre la vertu personnelle et la fonction sacerdotale en rejoignant la Pénitencerie, dans l’espoir illusoire d’occuper simultanément les positions du confesseur et du pénitent. Sur place, il n’y a ressenti que plus fortement encore la dissociation des registres – distribuant quotidiennement des grâces tout en faisant lui-même l’objet d’accusations.
S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.
les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres
anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire
les tournures que d’autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d’en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater
les phrases terribles qu’il aurait fallu oublier, plus tenaces que d’autres en raison même de l’effort pour les refouler, tu ressembles à une putain décatie
les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet
exister c’est se boire sans soif
que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?
in illo tempore le dimanche à la messe
vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées
les paroles attachées pour toujours à des individus comme une devise — à un endroit précis de la nationale 14, parce qu’un passager les a dites juste quand on y passait en voiture et on ne peut pas y repasser sans que ces mêmes paroles sautent de nouveau à la figure, comme les jets d’eau enterrés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus
les exemples de grammaire, les citations, les insultes, les chansons, les phrases recopiées sur des carnets à l’adolescence
l’abbé Trublet compilait, compilait, compilait
la gloire pour une femme est le deuil éclatant du bonheur
notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps
le comble de la religieuse est de vivre en vierge et de mourir en sainte
l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses
c’était un porte-bonheur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait acheté au marché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous
mon histoire c’est l’histoire d’un amour
est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ?
(je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sauvé ! disait Jonas en sortant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dauphin, ces jeux de mots entendus mille fois, ni étonnants ni drôles depuis longtemps, irritants de platitude, qui ne servaient plus qu’à assurer la complicité familiale et qui avaient disparu dans l’éclatement du couple mais revenaient parfois aux lèvres, déplacés, incongrus hors de la tribu ancienne, après des années de séparation c’était au fond tout ce qu’il restait de lui)
les mots dont on s’étonne qu’ils aient existé déjà autrefois, mastoc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pioncer (George Sand au même)
le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho
qu’est-ce que le mariage ? Un con promis
les métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau
ô Mère ensevelie hors du premier jardin
pédaler à côté du vélo devenu pédaler dans la choucroute puis dans la semoule puis rien, les expressions datées
les mots d’homme qu’on n’aimait pas, jouir, branler
ceux appris durant les études, qui donnaient la sensation de triompher de la complexité du monde.
L’examen passé, ils partaient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés
les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du chapeau de la gamine
les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager
Quand passent les cigognes
Marianne de ma jeunesse
Madame Soleil est encore parmi nous
le monde manque de foi dans une vérité transcendante
Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.
After that, I began to make a wish when the impracticalities of life wronged me, but very cautiously. I did that to understand who I really was and what I actually wanted, regardless of whether my wish could possibly come true or was good or bad for me or for anyone else, because I didn’t know who I was most of the time.
I tried to see myself as consciousness that looked like me and whose speaking voice was based herein and censored by my crappy English but also out of my control like my ventriloquist. I used that voice to represent the public me. And then there was my secret self who took pity on how compromised I usually was and poached the wisest powers of my mind, then used a thought to say, in so many words, “I will grant you one wish, Dennis. What do you want?”
Then I would think about the question until it had infected me, revising and refining a related wish, first conceptually as a tryout to assess the consequence, were it to happen in the real world. If the wish involved sex, which it almost inevitably did, I would test myself by masturbating, cum, then reappraise the wish more puritanically and decide if my surpassing goal of cumming had overly influenced me or given me the equivalent of truth serum.
This process might go on and on for weeks, months, with one offhand in-process wish refining and dwindling until I’d built the single most intransigent, comprehensive thing I craved and that would never come to pass and that no one else could ever guess I wanted. And once I had decided on and made that perfect wish, didn’t get it, and accepted that my peace of mind was doomed, I thought I knew exactly who I was, and I stopped wishing for it.
I thought my wishing ritual would die away or be co-opted when I became a writer, or at least a writer good enough to do my thoughts some kind of justice and get them published and read. I assumed the writing thing was generated from the same impulse I’d had to pinpoint and set aside my deepest shit. I figured writing would just give that stuff a solid form and, if safely sealed into the envelopes of books, readers could solve me if they wanted. But that wasn’t true.
Instead, my writing merely subdivided me again. I became a semi-guy who dealt with other people nicely and another semi-guy who used the written word to challenge readers to accept the secret me selectively and still another semi-me who wanted something so abnormal that even the unrivaled distancing device of nuanced, airtight wordage couldn’t get it out to other people.
What the writing did was draw a stylized map to the general location where my wishes were impregnating. I tried to make the maps clever, funny, disturbing, and erotic so the things I wrote about would seem as scary or exciting to envision as they’d been to pen, sort of like the rosy illustrations with which rides are represented in the folded maps they hand you at the entrances of amusement parks.
I think the wishes always courted love. I think somewhere along the line I decided that I hadn’t actually wanted to be dead when I’d wished to die, and that I’d wanted death to love me enough to kill and take me. I don’t think I knew that for a long time, though. I think I thought the wishes I so time-consumingly constructed were about having raucous sex since that was the crux of what happened in them.
When I never thought I could be loved, or not realistically, or not by anyone real who had a choice, by which I mean people other than my family, which covers most of my life, I’d think up situations where the horror of not being loved, of being rejected by someone I could ostensibly pick out of the lineup of Los Angeles’s cutest boys, for instance, would feel the most intense.
And since cumming was the most intense outcome I knew, I made them hugely sexual, and, to try to make the blast as wild as I imagined being loved would feel, I made my fantasies as scary and chaotic to everyone involved in them as possible, but especially to me since I was real. I wanted the orgasms they produced to be like self-inflicted fatal wounds, or maybe more like being shocked back into real life by a defibrillator, I guess.
Sometimes these visitors would pause their fretting long enough ask how Dennis was, and he would tell them he was fine as briefly as he could because he knew they didn’t really care, or that they wanted to be quickly reassured he was okay enough to always be cemented where they could rely on him, so, in a way, their show of interest was a secret way of making sure he wasn’t doing all that well, because they actually wished the worst for him, or wished the worst that wouldn’t kill him.
You say that everything is very simple and interesting
it makes me feel very wistful, like reading a great Russian novel does
I am terribly bored sometimes it is like seeing a bad movie other days, more often, it’s like having an acute disease of the kidney
god knows it has nothing to do with the heart
nothing to do with people more interesting than myself
yak yak
that’s an amusing thought
how can anyone be more amusing than oneself
how can anyone fail to be
can I borrow your forty-five
I only need one bullet preferably silver
if you can’t be interesting at least you can be a legend
(but I hate all that crap)
Mothers of America
let your kids go to the movies !
get them out of the house so they won’t know what you’re up to it’s true that fresh air is good for the body
but what about the soul
that grows in darkness, embossed by silvery images
and when you grow old as grow old you must
they won’t hate you
they won’t criticise you they won’t know
they’ll be in some glamorous country
they first saw on a Saturday afternoon or
playing hookey
they may even be grateful to you
for their first sexual experience
which only cost you a quarter
and didn’t upset the peaceful home
they will know where candy bars come from
and gratuitous bags of popcorn
as gratuitous as leaving the movie before it’s over
with a pleasant stranger whose apartment is in the Heaven on Earth Bldg
near the Williamsburg Bridge
oh mothers you will have made the little tykes
so happy because if nobody does pick them up in the movies
they won’t know the difference
and if somebody does
it’ll be sheer gravy
and they’ll have been truly entertained either way
instead of hanging around the yard
or up in their room
hating you
prematurely since you won’t have done anything horribly
mean yet except keeping them from the darker joys
it’s unforgivable the latter
so don’t blame me if you won’t take this advice
and the family breaks up
and your children grow old and blind in front of a TV set
seeing
movies you wouldn’t let them see when they were young