Impuissance, fini­tude, endu­rance. Tu fabriques le bébé, mais pas direc­te­ment. Tu es res­pon­sable de son bien-être, mais inca­pable de contrô­ler les élé­ments fon­da­men­taux. Tu dois lui per­mettre de se déployer, tu dois nour­rir son déploie­ment, tu dois le veiller. Mais il va se déployer de la façon dont ses cel­lules ont pré­vu qu’il se déploie­rait. Tu ne peux pas contre­car­rer une per­tur­ba­tion struc­tu­relle ou chro­mo­so­male en ingé­rant le bon thé bio.

Powerlessness, fini­tude, endu­rance. You are making the baby but not direct­ly. You are res­pon­sible for his wel­fare, but unable to control the core ele­ments. You must allow him to unfurl, you must feed his unfur­ling, you must hold him. But he will unfurl as his cells are pro­gram­med to unfurl. You can’t reverse an unfol­ding struc­tu­ral or chro­mo­so­mal dis­tur­bance by inges­ting the right orga­nic tea.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 135–136

Je ne suis pas inté­res­sée par une her­mé­neu­tique, ni par une éro­tique, ni une poé­tique de mon anus. Je suis inté­res­sée par le sexe anal.

I am not inter­es­ted in a her­me­neu­tics, or an ero­tics, or a meta­pho­rics, of my anus. I am inter­es­ted in ass-fucking.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 125

Pour notre der­nière nuit au Sheraton, nous man­geons sur place, au res­to « mexi­cain sans pré­ten­tion » beau­coup trop cher, le Dos Caminos. Tu passes pour un homme ; moi, pour une femme enceinte. Notre ser­veur nous parle joyeu­se­ment de sa famille, exprime son appro­ba­tion vis-à-vis de la nôtre. En sur­face, on aurait pu dire que ton corps deve­nait de plus en plus « mas­cu­lin » ; le mien, de plus en plus « fémi­nin ». Mais nous ne nous sen­tions pas comme ça. À l’intérieur, nous étions deux ani­maux humains en cours de trans­for­ma­tion l’un auprès de l’autre, témoins sans pres­sion du chan­ge­ment de l’autre. En d’autres termes, nous pre­nions de l’âge.

Our last night at the Sheraton, we have din­ner at the astoun­din­gly over­pri­ced “casual Mexican” res­tau­rant on the pre­mises, Dos Caminos. You pass as a guy ; I, as pre­gnant. Our wai­ter cheer­ful­ly tells us about his fami­ly, expresses delight in ours. On the sur­face, it may have see­med as though your body was beco­ming more and more “male,” mine, more and more “female.” But that’s not how it felt on the inside. On the inside, we were two human ani­mals under­going trans­for­ma­tions beside each other, bea­ring each other loose wit­ness. In other words, we were aging.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 122–123

Si, petite fille, tu cherches des avant-goûts du sexe et que les seules options qui se pré­sentent dépeignent le viol d’un enfant ou d’autres abus (donc, tous mes livres pré­fé­rés de pré­ado­les­cente : I Know Why the Caged Bird Sings, Clan of the Cave Bear, The World According to Garp, tout comme les quelques films cotés R qu’on me per­met­tait de regar­der : Fame, notam­ment, avec la scène indé­lé­bile d’Irene Cara à qui un pho­to­graphe louche, qui a pro­mis de faire d’elle une star, demande d’enlever sa che­mise et de sucer son pouce), alors ta sexua­li­té va se for­mer autour de ça. Il n’y a pas de groupe témoin, à qui on aurait don­né un pla­ce­bo. Je ne veux même pas par­ler de « sexua­li­té fémi­nine » tant qu’on ne se dote­ra pas d’un groupe témoin. Et il n’y en aura jamais.

À l’école secon­daire, un prof bien avi­sé nous a don­né à lire Wild Swans d’Alice Munro. L’histoire a sai­si mon esprit vicié par l’image du pénis-maïs et l’a net­toyé. En quelques pages, Munro couvre tout le sujet : com­ment la force de la curio­si­té ado­les­cente et le désir latent doivent sou­vent entrer en guerre avec le besoin de se pro­té­ger de vio­leurs per­ni­cieux et dégueu­lasses ; com­ment le plai­sir peut coexis­ter avec une dégra­da­tion affreuse, sans que ça signi­fie que la dégra­da­tion était jus­ti­fiée ou qu’elle incar­nait un fan­tasme incons­cient ; com­ment on se sent lorsqu’on est à la fois com­plice et vic­time ; et com­ment de telles ambi­va­lences peuvent per­du­rer dans une vie sexuelle adulte.

If you’re loo­king for sexual tid­bits as a female child, and the only ones that present them­selves depict child rape or other vio­la­tions […], then your sexua­li­ty will form around that fact. There is no control group. I don’t even want to talk about “female sexua­li­ty” until there is a control group. And there never will be.

In high school, a wise tea­cher assi­gned the short sto­ry “Wild Swans” by Alice Munro. […] In just a few short pages, Munro lays it all out : how the force of one’s ado­les­cent curio­si­ty and inci­pient lust often must war with the need to pro­tect one­self from dis­gus­ting and wicked vio­la­tors, how plea­sure can coexist with awful degra­da­tion without mea­ning the degra­da­tion was jus­ti­fied or a spe­cies of wish ful­fillment ; how it feels to be both accom­plice and vic­tim ; and how such ambi­va­lences can live on in an adult sexual life.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 99

Je vise une écri­ture qui dra­ma­tise les façons dont nous sommes « pour un autre ou grâce à un autre », et pas seule­ment dans cer­taines cir­cons­tances, mais dès le début et pour toujours.

I mean wri­ting that dra­ma­tizes the ways in which we are for ano­ther or by vir­tue of ano­ther, not in a single ins­tance, but from the start and always.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 91

C’est dou­lou­reux pour moi d’avoir écrit tout un livre qui remet en ques­tion les poli­tiques iden­ti­taires pour me décou­vrir ins­ti­tuée comme sym­bole de l’identité les­bienne. Ou bien les gens n’ont pas vrai­ment lu le livre, ou la force gra­vi­ta­tion­nelle des poli­tiques iden­ti­taires est si puis­sante que peu importe ce que tu écris, même quand c’est expli­ci­te­ment oppo­sé aux poli­tiques iden­ti­taires, la machine le rattrape.

Je pense que Butler est géné­reuse lorsqu’elle désigne la dif­fuse « force gra­vi­ta­tion­nelle de l’identité » comme étant le pro­blème. De façon moins géné­reuse, je dirais que le simple fait qu’elle est une les­bienne est si aveu­glant pour cer­tains que peu importent les mots qui sortent de sa bouche – peu importent les mots qui sortent de la bouche de la les­bienne, peu importent les idées qui jaillissent de sa tête –, cer­tains audi­teurs n’entendent qu’une seule chose : les­bienne, les­bienne, les­bienne. Il n’y a qu’un pas de là à dis­qua­li­fier la les­bienne – ou, au fond, à dis­qua­li­fier n’importe qui, dès lors qu’il refuse de se glis­ser sans rechi­gner dans un futur « post­ra­cial » qui res­semble beau­coup trop au pas­sé raciste, au pré­sent raciste – comme iden­ti­ta­riste, quand c’est en fait l’auditeur qui n’arrive pas à sur­mon­ter l’identité qu’il a impu­tée au locu­teur. Traiter le locu­teur d’iden­ti­ta­riste devient alors une excuse suf­fi­sante pour ne pas l’écouter, auquel cas l’auditeur peut reprendre son rôle de locu­teur. Ne reste qu’à décam­per pour aller assis­ter à une énième confé­rence d’honneur de Jacques Rancière, d’Alain Badiou, de Slavoj Žižek, où l’on pour­ra médi­ter sur Soi et l’Autre, se débattre avec la dif­fé­rence radi­cale, exal­ter l’esprit de déci­sion du Deux et cou­vrir de honte les iden­ti­ta­ristes sans sophis­ti­ca­tion, réunis que nous serons tous, une fois encore, au pied d’un autre grand homme blanc pon­ti­fiant du haut de son podium, comme nous le fai­sons depuis des siècles.

It’s pain­ful for me that I wrote a whole book cal­ling into ques­tion iden­ti­ty poli­tics, only then to be consti­tu­ted as a token of les­bian iden­ti­ty. Either people didn’t real­ly read the book, or the com­mo­di­fi­ca­tion of iden­ti­ty poli­tics is so strong that wha­te­ver you write, even when it’s expli­cit­ly oppo­sed to that poli­tics, gets taken up by that machi­ne­ry. (Judith Butler)

I think Butler is gene­rous to name the dif­fuse “com­mo­di­fi­ca­tion of iden­ti­ty” as the pro­blem. Less gene­rous­ly, I’d say that the simple fact that she’s a les­bian is so blin­ding for some, that wha­te­ver words come out of her mouth—whatever words come out of the lesbian’s mouth, wha­te­ver ideas spout from her head—certain lis­te­ners hear only one thing : les­bian, les­bian, les­bian. It’s a quick step from there to dis­coun­ting the lesbian—or, for that mat­ter, anyone who refuses to slip quiet­ly into a “post­ra­cial” future that resembles all too clo­se­ly the racist past and present—as iden­ti­ta­rian, when it’s actual­ly the lis­te­ner who can­not get beyond the iden­ti­ty that he has impu­ted to the spea­ker. Calling the spea­ker iden­ti­ta­rian then serves as an effi­cient excuse not to lis­ten to her, in which case the lis­te­ner can resume his role as spea­ker. And then we can scam­per off to yet ano­ther confe­rence with a key­note by Jacques Rancière, Alain Badiou, Slavoj Žižek, at which we can medi­tate on Self and Other, grapple with radi­cal dif­fe­rence, exalt the deci­si­ve­ness of the Two, and shame the unso­phis­ti­ca­ted iden­ti­ta­rians, all at the feet of yet ano­ther great white man pon­ti­fi­ca­ting from the podium, just as we’ve done for centuries.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 80–81

Et main­te­nant, après avoir vécu près de toi toutes ces années, après avoir regar­dé le moteur qu’est ton esprit pro­duire un art de liber­té pure – pen­dant que je tra­vaille farou­che­ment sur ces phrases, inquiète tout du long que l’écriture ne soit au fond que les balises qui marquent la domes­ti­ca­tion de la liber­té (fidé­li­té à la pro­duc­tion de sens, à l’assertion, à l’argu­ment, même ouvert) –, je ne suis plus sûre duquel d’entre nous se sent le plus chez soi dans le monde, duquel est le plus libre.

Comment expli­quer ? L’expression « trans » peut cer­tai­ne­ment ser­vir en atten­dant, mais le récit mains­tream cor­res­pon­dant, qui croît sans cesse en popu­la­ri­té (« né dans le mau­vais corps », et donc, néces­si­té d’un pèle­ri­nage ortho­pé­dique entre deux des­ti­na­tions bien fixes), est inutile pour plu­sieurs ; même s’il est par­tiel­le­ment ou même pro­fon­dé­ment utile à d’autres. Comment expli­quer que pour cer­tains, « tran­si­tion­ner » peut vou­loir dire aban­don­ner com­plè­te­ment un genre, alors que pour d’autres – comme Harry, qui est satis­fait de s’identifier comme une butch sur le T – ça ne colle pas ? Je suis pas en che­min vers quoi que ce soit, répond par­fois Harry aux curieux. Comment expli­quer, dans une culture déses­pé­ré­ment vouée à la réso­lu­tion, que par­fois la patente reste une patente ? Je ne veux pas du genre fémi­nin qui m’a été assi­gné à la nais­sance. Pas plus que je ne veux du genre mas­cu­lin que la méde­cine trans­sexuelle me pro­met et que l’État fini­ra par m’accorder si je me com­porte comme il faut. Je n’en ai rien à faire, de tout ça. (Beatriz Preciado) Comment expli­quer que pour cer­tains, ou pour cer­tains à cer­tains moments, l’irrésolution est cor­recte – dési­rable, même (exemple, pour les « hackers du genre ») – alors que pour d’autres, ou pour d’autres à cer­tains moments, ça demeure une source de conflit ou de peine ? Comment peut-on pas­ser par-des­sus le fait que la meilleure façon de com­prendre com­ment les gens se sentent à pro­pos de leur genre ou de leur sexua­li­té – ou de tout le reste, en fait – est d’écouter ce qu’ils ont à dire et d’essayer de les trai­ter en consé­quence, sans confondre leur vision de la réa­li­té et la sienne propre ?

La pré­ten­tion de tout ça. D’un côté, le besoin aris­to­té­li­cien, presque évo­lu­tion­niste, de tout pla­cer dans des caté­go­ries – pré­da­teur, déclin, comes­tible – et de l’autre, le besoin de rendre hom­mage au tran­si­tif, à la fuite, à la grande soupe de l’être dans laquelle on vit concrè­te­ment. Devenir, voi­là com­ment Deleuze et Guattari ont appe­lé cette fuite : deve­nir-ani­mal, deve­nir-femme, deve­nir-molé­cule. Un deve­nir au sein duquel on ne devient jamais, un deve­nir dont la règle n’est ni l’évolution ni l’asymptote mais un cer­tain tour, une cer­taine spi­rale, me rendre en moi / me rendre à / moi-même / enfin / me rendre hors de la / cage blanche, me rendre hors de la / cage de la femme / me rendre enfin. (Lucille Clifton)

And now, after living beside you all these years, and wat­ching your wheel of a mind bring forth an art of pure wildness—as I labor grim­ly on these sen­tences, won­de­ring all the while if prose is but the gra­ves­tone mar­king the for­sa­king of wild­ness (fide­li­ty to sense-making, to asser­tion, to argu­ment, howe­ver loose)—I’m no lon­ger sure which of us is more at home in the world, which of us more free.

How to explain—“trans” may work well enough as shor­thand, but the qui­ck­ly deve­lo­ping mains­tream nar­ra­tive it evokes (“born in the wrong body,” neces­si­ta­ting an ortho­pe­dic pil­gri­mage bet­ween two fixed des­ti­na­tions) is use­less for some—but par­tial­ly, or even pro­found­ly, use­ful for others ? That for some, “tran­si­tio­ning” may mean lea­ving one gen­der enti­re­ly behind, while for others—like Harry, who is hap­py to iden­ti­fy as a butch on T—it doesn’t ? I’m not on my way anyw­here, Harry some­times tells inqui­rers. How to explain, in a culture fran­tic for reso­lu­tion, that some­times the shit stays mes­sy ? I do not want the female gen­der that has been assi­gned to me at birth. Neither do I want the male gen­der that trans­sexual medi­cine can fur­nish and that the state will award me if I behave in the right way. I don’t want any of it. (Preciado) How to explain that for some, or for some at some times, this irre­so­lu­tion is OK—desirable, even (e.g., “gen­der hackers”)—whereas for others, or for others at some times, it stays a source of conflict or grief ? How does one get across the fact that the best way to find out how people feel about their gen­der or their sexuality—or any­thing else, really—is to lis­ten to what they tell you, and to try to treat them accor­din­gly, without shel­la­cking over their ver­sion of rea­li­ty with yours ?

The pre­sump­tuous­ness of it all. On the one hand, the Aristotelian, per­haps evo­lu­tio­na­ry need to put eve­ry­thing into cate­go­ries—pre­da­tor, twi­light, edible—on the other, the need to pay homage to the tran­si­tive, the flight, the great soup of being in which we actual­ly live. Becoming, Deleuze and Guattari cal­led this flight : beco­ming-ani­mal, beco­ming-woman, beco­ming-mole­cu­lar. A beco­ming in which one never becomes, a beco­ming whose rule is nei­ther evo­lu­tion nor asymp­tote but a cer­tain tur­ning, a cer­tain tur­ning inward, tur­ning into my own / tur­ning on in / to my own self / at last / tur­ning out of the / white cage, tur­ning out of the / lady cage / tur­ning at last. (Lucille Clifton)

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 78–80

Un nœud de honte en moi : avoir été quelqu’un qui par­lait libre­ment, abon­dam­ment et pas­sion­né­ment à l’école secon­daire, puis arri­ver à l’université et réa­li­ser que j’étais en passe de deve­nir une de ces per­sonnes qui font lever les yeux au ciel : et la voi­là repar­tie. Ç’aura pris du temps et du trouble, mais fina­le­ment j’ai appris à arrê­ter de par­ler, à être une obser­va­trice (à jouer à l’être, en fait). Ce jeu m’a menée à écrire énor­mé­ment dans les marges de mes cahiers de notes ; du maté­riel que j’ai ensuite pillé pour faire des poèmes.

Me for­cer à me taire, déver­ser le lan­gage sur le papier à la place : c’est deve­nu une habi­tude. Mais main­te­nant je suis éga­le­ment reve­nue à une parole abon­dante, sous la forme de l’enseignement.

Parfois, quand j’enseigne, quand je glisse un com­men­taire sans que per­sonne ne m’en empêche, sans me pré­oc­cu­per du fait que j’ai déjà pris la parole il y a un ins­tant, ou quand j’interromps quelqu’un pour redi­ri­ger la conver­sa­tion loin d’une zone que je trouve per­son­nel­le­ment sté­rile, je suis gri­sée par la cer­ti­tude que je peux par­ler autant que je veux, aus­si rapi­de­ment que je le veux, dans tous les sens, sans que per­sonne ne puisse ouver­te­ment lever les yeux au ciel ou sug­gé­rer que j’aille en thé­ra­pie. Je ne dis pas que c’est de la bonne péda­go­gie. Je dis que la satis­fac­tion en est profonde.

Shame-spot : being someone who spoke free­ly, copious­ly, and pas­sio­na­te­ly in high school, then arri­ving in col­lege and rea­li­zing I was in dan­ger of beco­ming one of those people who makes eve­ryone else roll their eyes : there she goes again. It took some time and trouble, but even­tual­ly I lear­ned to stop tal­king, to be (imper­so­nate, real­ly) an obser­ver. This imper­so­na­tion led me to write an enor­mous amount in the mar­gins of my note­books— mar­gi­na­lia I would later mine to make poems.

Forcing myself to shut up, pou­ring lan­guage onto paper ins­tead : this became a habit. But now I’ve retur­ned to copious spea­king as well, in the form of teaching.

Sometimes, when I’m tea­ching, when I inter­ject a com­ment without anyone cal­ling on me, without caring that I just spoke a moment before, or when I inter­rupt someone to redi­rect the conver­sa­tion away from an eddy I per­so­nal­ly find fruit­less, I feel high on the know­ledge that I can talk as much as I want to, as qui­ck­ly as I want to, in any direc­tion that I want to, without anyone overt­ly rol­ling her eyes at me or sug­ges­ting I go to speech the­ra­py. I’m not saying this is good peda­go­gy. I am saying that its plea­sures are deep.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 71–72

Quand j’étais jeune, ma mère me deman­dait par­fois de chan­ger le poste de télé­vi­sion pour en trou­ver un avec un météo­ro­logue mas­cu­lin. D’habitude ils ont des pré­vi­sions plus justes, disait-elle.

Les météo­ro­logues lisent un texte, que je disais, levant les yeux au ciel.

C’est par­tout les mêmes prévisions.

Haussement d’épaules : C’est juste une impression.

Hélas, ce n’est pas qu’une impres­sion. Même si les femmes consultent les mêmes satel­lites ou lisent les mêmes textes : leurs rap­ports sont sus­pects ; c’est comme ça. Autrement dit, l’articulation de la réa­li­té de mon sexe est impos­sible dans le dis­cours et pour une rai­son de struc­ture, éidé­tique. Mon sexe est sous­trait, en tout cas comme une pro­prié­té d’un sujet, au fonc­tion­ne­ment de la pré­di­ca­tion qui assure la cohé­rence dis­cur­sive. (Luce Irigaray)

La réponse d’Irigaray à cette énigme : détruire, mais […] avec des outils nup­tiaux. […] Dit autre­ment, écrit-elle, il me res­tait à faire la noce avec les philosophes.

When I was gro­wing up, my mother would some­times tell me to switch the TV chan­nel to a sta­tion with a male wea­ther­man. They usual­ly have the more accu­rate fore­cast, she’d say.

The wea­ther people are rea­ding a script, I would say, rol­ling my eyes. It’s all the same fore­cast.

It’s just a fee­ling, she would shrug.

Alas, it isn’t just a fee­ling. Even if women are consul­ting the same satel­lites, or rea­ding from the same script : their reports are sus­pect ; the jig is up. In other words, the arti­cu­la­tion of the rea­li­ty of my sex is impos­sible in dis­course, and for a struc­tu­ral, eide­tic rea­son. My sex is remo­ved, at least as the pro­per­ty of a sub­ject, from the pre­di­ca­tive mecha­nism that assures dis­cur­sive cohe­rence. (Luce Irigaray)

Irigaray’s ans­wer to this conun­drum?: to des­troy … [but] with nup­tial tools…. The option left to me, she writes, was to have a fling with the phi­lo­so­phers.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 57–58
[J]e ne suis jamais arri­vée à me sen­tir inter­pe­lée par cama­rade, ni à embar­quer dans tout le fan­tasme guer­rier. En fait, j’en suis venue à com­prendre le lan­gage révo­lu­tion­naire comme une sorte de fétiche – auquel cas, une réponse au texte ci-des­sus pour­rait être : Notre diag­nos­tic est simi­laire, mais nos per­ver­sions ne sont pas compatibles.

I’ve never been able to ans­wer to com­rade, nor share in this fan­ta­sy of attack. In fact I have come to unders­tand revo­lu­tio­na­ry lan­guage as a sort of fetish—in which case, one res­ponse to the above might be, Our diag­no­sis is simi­lar, but our per­ver­si­ties are not com­pa­tible.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 42