anni tui nec eunt nec veniunt : isti autem nos­tri eunt et veniunt, ut omnes veniant. anni tui omnes simul stant, quo­niam stant, nec euntes a venien­ti­bus exclu­dun­tur, quia non tran­seunt : isti autem nos­tri omnes erunt, cum omnes non erunt. anni tui dies unus, et dies tuus non coti­die, sed hodie, quia hodier­nus tuus non cedit cras­ti­no ; neque enim suc­ce­dit hesterno.

Tes années ne vont ni ne viennent ; les nôtres vont et viennent afin qu’elles passent toutes. Si tes années demeurent com­pactes, c’est qu’elles demeurent. Elles ne sont pas chas­sées par les années qui viennent, parce qu’elles ne passent jamais. Tes années sont une seule jour­née, et cette jour­née n’est pas tous les jours, mais aujourd’­hui, tou­jours, parce que ton aujourd’­hui ne s’ef­face pas devant un demain, pas plus qu’il ne suc­cède à un hier.

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Confessiones [397–401]
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t. 11
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chap. 13
, tra­duc­tion maison

Sed dico te, deus nos­ter, omnis crea­tu­rae crea­to­rem, et si cae­li et ter­rae nomine omnis crea­tu­ra intel­le­gi­tur, auden­ter dico : ante­quam face­ret deus cae­lum et ter­ram, non facie­bat ali­quid. si enim facie­bat, quid nisi crea­tu­ram facie­bat ? et uti­nam sic sciam, quid­quid uti­li­ter scire cupio, que­mad­mo­dum scio, quod nul­la fie­bat crea­tu­ra, ante­quam fie­ret ulla creatura.

Toi, notre Dieu, créa­teur de toutes créa­tures pour autant qu’elles sont com­prises sous les noms de « ciel » et de « terre », je déclare avec har­diesse qu’a­vant de faire le ciel et la terre, tu ne fai­sais rien. Car si tu avais alors fait quelque chose, qu’au­rais-tu pu faire d’autre que de la créa­ture ? Et j’ai­me­rais être aus­si cer­tain de tout ce que je désire savoir que je suis cer­tain de ceci : de la créa­ture, il ne s’en créait pas avant la création.

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Confessiones [397–401]
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t. 11
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chap. 12
, tra­duc­tion maison

Quid est illud, quod inter­lu­cet mihi et per­cu­tit cor meum sine lae­sione ? et inhor­res­co et inar­des­co : inhor­res­co, in quan­tum dis­si­mi­lis ei sum, inar­des­co, in quan­tum simi­lis ei sum.

Qu’est-ce que c’est, cette lumière qui scin­tille en moi et tra­verse mon cœur sans cau­ser de bles­sure ? Je m’ef­fraie et m’en­flamme : je m’ef­fraie tant je lui dis­semble ; je m’en­flamme tant je lui ressemble.

Qu’est-ce que c’est, cette lumière qui scin­tille devant moi et tra­verse mon cœur sans cau­ser de bles­sure ? Je prends peur et prends feu : peur de ce que je lui suis si dis­sem­blable ; feu de ce que je lui suis si semblable.

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Confessiones [397–401]
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t. 11
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chap. 9
, tra­duc­tions maison

neque enim fini­tur, quod dice­ba­tur, et dici­tur aliud, ut pos­sint dici omnia, sed simul ac sem­pi­terne omnia

Jamais ce qui est dit ne finit. On ne dit pas une chose après l’autre pour que tout soit dit. Mais tout est dit ensemble et pour toujours.

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Les Aveux [Confessiones (397–401)]
,
trad.  Frédéric Boyer
, , ,
p. 314

Ecce sunt cae­lum et ter­ra, cla­mant, quod fac­ta sint.

Ça y est. Le ciel et la terre sont. Ils crient qu’ils furent créés.

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Confessiones [397–401]
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t. 11
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chap. 4
, tra­duc­tion maison
nos quae­sis­ti non quae­rentes te, quae­sis­ti autem, ut quae­re­re­mus te

tu nous as cher­chés alors que nous ne te cher­chions pas, mais tu nous as cher­chés pour que nous te cherchions

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Confessiones [397–401]
,
t. 11
,
chap. 2
, tra­duc­tion maison

Une chose amère, une chose déplo­rable, une chose assu­ré­ment hor­rible à pen­ser, ter­rible à entendre, un crime détes­table, un for­fait exé­crable, un acte abo­mi­nable, une infa­mie affreuse, une chose tout fait inhu­maine, bien plus, étran­gère toute huma­ni­té, a, grâce au rap­port de plu­sieurs per­sonnes dignes de foi, reten­ti nos oreilles, non sans nous frap­per une grande stu­peur et nous faire fré­mir d’une vio­lente horreur…

Res ama­ra, res fle­bi­lis, res qui­dem cogi­ta­tu hor­ri­bi­lis, audi­tu ter­ri­bi­lis, detes­ta­ti­bi­lis cri­mine, exce­cra­bi­lis sce­lere, abho­mi­na­bi­lis opere, detes­tan­do fla­gi­cio, res peni­tus inhu­ma­na, immo ab omni huma­ni­tate sepo­si­ta, dudum fide digna rela­tione mul­to­rum, non absque gra­vis stu­po­ris impul­su et vehe­men­tis hor­ro­ris fre­mi­tu, auri­bus nos­tris insonuit…

ne oleum pec­ca­to­ris mihi sit os mecum ad inpin­guan­dum caput meum

Ce qui sort de ma bouche ne doit pas deve­nir l’huile du péché sur ma tête.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 10
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chap. 62
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trad.  Frédéric Boyer
, , ,
p. 300

amant eam lucen­tem, ode­runt eam redar­guen­tem. quia enim fal­li nolunt et fal­lere volunt, amant eam, cum se ipsa indi­cat, et ode­runt eam, cum eos ipsos indi­cat. inde retri­buet eis, ut, qui se ab ea mani­fes­ta­ri nolunt, et eos nolentes mani­fes­tet et eis ipsa non sit manifesta.

Ils aiment la véri­té quand elle brille, ils la haïssent quand elle leur résiste. Ils ne veulent pas qu’on leur mente mais veulent men­tir. Ils aiment la véri­té quand elle se montre mais la haïssent quand elle les dénonce. Ce sera leur récom­pense : ils ne veulent pas qu’elle les révèle, eh bien elle les révé­le­ra mal­gré eux sans se révé­ler à eux.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
,
t. 10
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chap. 34
,
trad.  Frédéric Boyer
, ,
p. 283

Affectiones quoque ani­mi mei eadem memo­ria conti­net non eo modo, quo eas habet ipse ani­mus, cum pati­tur eas, sed alio mul­tum diver­so, sicut sese habet vis memo­riae. nam et lae­ta­tum me fuisse remi­nis­cor non lae­tus, et tris­ti­tiam meam prae­te­ri­tam recor­dor non tris­tis, et me ali­quan­do timuisse reco­lo sine timore, et pris­ti­nae cupi­di­ta­tis sine cupi­di­tate sum memor. ali­quan­do et e contra­rio tris­ti­tiam meam tran­sac­tam lae­tus remi­nis­cor, et tris­tis lae­ti­tiam. quod miran­dum non est de cor­pore : aliud enim ani­mus, aliud cor­pus itaque si prae­te­ri­tum dolo­rem cor­po­ris gau­dens memi­ni, non ita mirum est. hic vero, cum ani­mus sit etiam ipsa memo­ria – nam et cum man­da­mus ali­quid, ut memo­ri­ter habea­tur, dici­mus : vide, ut illud in ani­mo habeas, et cum obli­vis­ci­mur, dici­mus : non fuit in ani­mo et elap­sum est ani­mo, ipsam memo­riam vocantes ani­mum – cum ergo ita sit, quid est hoc, quod cum tris­ti­tiam meam prae­te­ri­tam lae­tus memi­ni, ani­mus habet lae­ti­tiam et memo­ria tris­ti­tiam, lae­tusque est ani­mus ex eo, quod inest ei lae­ti­tia, memo­ria vero ex eo, quod inest ei tris­ti­tia, tris­tis non est ? num forte non per­ti­net ad ani­mum ? quis hoc dixe­rit ? nimi­rum ergo memo­ria qua­si ven­ter est ani­mi, lae­ti­tia vero atque tris­ti­tia qua­si cibus dul­cis et ama­rus : cum memo­riae com­men­dan­tur, qua­si traiec­ta in ven­trem recon­di illic pos­sunt, sapere non pos­sunt. ridi­cu­lum est haec illis simi­lia putare, nec tamen sunt omni modo dissimilia.

La même mémoire contient aus­si les affects de mon âme. Non pas comme l’âme elle-même quand elle les a éprou­vés, mais de façon très dif­fé­rente selon la puis­sance propre à la mémoire. Je me sou­viens de ma joie sans éprou­ver de joie. Je me rap­pelle ma tris­tesse d’autrefois sans être triste. Et je me sou­viens d’avoir eu peur, par­fois, sans avoir peur. Mémoire sans désir d’anciens dési­rs. Et par­fois, au contraire, je me sou­viens avec joie de ma tris­tesse pas­sée ou avec tris­tesse de ma joie pas­sée. Rien de sur­pre­nant s’il s’agit du corps. Autre est l’esprit, autre est le corps. Et me sou­ve­nir avec plai­sir d’une dou­leur phy­sique pas­sée n’a rien de sur­pre­nant. Mais dans ce cas, l’esprit est mémoire. En effet, quand nous confions quelque chose à la mémoire, nous disons : atten­tion, garde ça à l’esprit. Ou s’agissant d’un oubli, nous disons : je ne l’ai pas à l’esprit. Ou encore : ça m’est sor­ti de l’esprit. Nous appe­lons donc esprit la mémoire. Mais alors pour­quoi, quand je me sou­viens avec joie de ma tris­tesse pas­sée, j’ai la joie à l’esprit et la tris­tesse en mémoire ? et pour­quoi l’esprit pos­sède avec joie la joie alors que la mémoire n’est pas triste de conte­nir la tris­tesse ? La mémoire n’aurait rien à voir avec l’esprit. Mais qui pour­rait l’affirmer ? La mémoire est peut-être comme le ventre de l’esprit, dans lequel la joie et la tris­tesse sont un ali­ment doux et amer. Un ali­ment qui, une fois pas­sé dans le ventre, s’y retrouve, et peut ne plus avoir de goût. Comparaison ridi­cule mais pas tant que ça !

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
,
t. 10
,
chap. 21
,
trad.  Frédéric Boyer
, , ,
p. 274