Dernière en grec (sep­tième ex æquo). Devant ma honte, ma stu­peur. Je n’avais donc jamais eu honte ? J’avais vu la honte des autres, je les avais vus être en situa­tion hon­teuse. Et main­te­nant, mon tour était venu. La dou­leur, tou­te­fois – c’était la dou­leur qui m’étonnait : que ce fût une dou­leur, et qu’elle mon­tât en moi, fût en moi, fût moi, au lieu que je m’étais atten­due à por­ter ma honte comme un vête­ment peu seyant. L’expérience, disons, des chaus­settes hautes (beau­coup de jeunes filles, à l’âge que j’avais alors, por­taient des bas) : je réprou­vais qu’on condam­nât quelqu’un à por­ter des chaus­settes hautes quand ses jambes étaient deve­nues trop longues ; les regards iro­niques, tou­te­fois, d’ailleurs les chaus­settes elles-mêmes, encore que col­lant à la peau, tout cela, c’était du dehors. Voici que tout à coup quelque chose était dedans, quoique étran­ger, et dont je ne vou­lais pas. Ou plus jus­te­ment : je vou­lais bien avoir honte, je ne vou­lais pas être honte. Or je l’étais. J’avais même le sen­ti­ment de n’avoir jamais réel­le­ment été avant d’être honte : j’ai honte, donc je suis.
Essai de recons­ti­tu­tion : pour mes condis­ciples, il y a quelqu’un qui n’est aucune d’elles (hors l’ex æquo, mais c’est son habi­tude), et qui est der­nière en grec ; tout spé­cia­le­ment, il y a un corps qui n’est pas le leur qui est le corps de celle qui est der­nière en grec, et un nom n’est pas le leur qui est le nom qui va avec ce corps ; mais moi seule j’éprouve ce que c’est qu’être celle qui est celle-là (je ne dis pas seule­ment être celle-là ; ce que j’entends par être celle qui est celle-là, c’est n’avoir pas refuge hors d’elle ; c’est être celle qui est, quoique per­sis­tant à l’éprouver comme étran­gère, empri­son­née dans (celle qui est) cette honte).
Tout le monde sait que qui a mon corps et porte mon nom, celle-là est der­nière en grec, mais il n’y a que moi qui sache que c’est moi qui ai ce corps et qui porte ce nom (m’éprouve ayant l’un, por­tant l’autre). Qu’est-ce que cela pour­rait me faire de savoir que c’est qui a mon corps et qui porte mon nom qui est der­nière en grec, n’était qu’il n’y a per­sonne hors moi pour avoir ce corps et pour por­ter ce nom ? (Le rai­son­ne­ment que, qua­dra­gé­naire, j’essaie de recons­ti­tuer tant bien que mal, et qui avait pour fin de me dis­so­cier de ma honte, ce rai­son­ne­ment sem­blait impa­rable à mes qua­torze ans, bien que d’une totale inef­fi­ca­ci­té pratique.)
Et : ce n’est pas de chance, pen­saient à peu près mes qua­torze ans, moi qui, d’ordinaire, suis si peu qui porte mon nom, qu’il me faille jus­te­ment me trou­ver l’être plei­ne­ment (ou presque), lorsque por­ter mon nom n’est qu’être la honte de qui porte mon nom.

Quelles qu’en soient les rai­sons, les bonnes, les mau­vaises, les gra­ve­ment soup­çon­nables, les hau­te­ment condam­nables, quoique ne par­lant que de moi ou, du moins, qu’à par­tir de moi, je n’ai pas envie de par­ler de moi.
J’ai, dès l’enfance, accor­dé une atten­tion déme­su­rée, moins tou­te­fois à ma per­sonne qu’à la ques­tion de savoir quelle atten­tion il conve­nait que j’accordasse à ma personne.
J’ai, conjoin­te­ment, accor­dé mon atten­tion moins à mes vête­ments qu’à la ques­tion de savoir quelle atten­tion il conve­nait que j’accordasse à mes vêtements.
J’ai, par la suite, réso­lu de la sorte, l’une et l’autre de ces ques­tions : il convient d’accorder et à sa per­sonne et à ses vête­ments exac­te­ment ce qu’il faut d’attention pour être en mesure de n’y plus penser.
J’ai fait un pas de plus : les vête­ments et la per­sonne sont une seule et même chose, ce que je peux choi­sir d’énoncer en latin : enim est unum ues­tis cum ues­ti­to ; « l’habit fait le moi », for­mule qu’on a pu lire ailleurs sous ma plume, n’exprime en revanche qu’une part d’une pen­sée plus soli­de­ment tenue sous la forme : la per­sonne, cette défroque.
Chacun est, ou peut être, sur la consi­dé­ra­tion de la per­sonne qu’il est à même de se savoir ne pas être, le cri­tère de la néga­tion de toute personne.
L’expérience, tou­te­fois, per­siste à démen­tir la presque cer­ti­tude, la forte pré­somp­tion intel­lec­tuelle : per­sonne n’est une personne.
De la non-per­sonne que l’on se mesure être – d’une incom­men­su­ra­bi­li­té à tout nom­mable –, ne devrait-il pas s’ensuivre le non-être per­sonne de tout autre ?
Je vous crois, je vais vous croire, ou, du moins, je vais faire comme si je vous croyais, lorsque vous croyez que je suis une per­sonne, puisque je vois bien que je crois que vous-mêmes êtes des per­sonnes, puisque je par­viens à le croire, et alors même que je crois que je ne fais que le croire, alors même que je sais, ou que je crois savoir, sur mon exemple, qu’une per­sonne, que ce qui paraît sous ce jour, est d’abord tout autre chose, est prin­ci­pa­le­ment tout autre chose.
C’est cela, une per­sonne. Ou : et moi aus­si, je suis une personne.
(L’excès logique des étapes est néces­saire à une adhé­sion qui demeure menacée.)
Quelle per­sonne, auprès, est une ques­tion très secondaire.
La honte est habile à faire son trou : quelqu’un que je vois, deve­nu une épave, et que j’ai connu dans sa digni­té, je ne suis pas abso­lu­ment cer­taine de ne pas devoir avoir honte de n’être pas moi-même deve­nue cette épave (ain­si, ici, tou­te­fois, essen­tia­li­ser la honte – ce qui me vient aisé­ment : la honte, je la vois volon­tiers figure, debout, solen­nelle, ecto­plas­mique, à la fois, avec d’amples gestes hagards, et insis­tante ; fai­sant son trou, cepen­dant, c’est lar­vaire, plu­tôt ; ou étant ce trou –, voi­là qui déborde et déforme ce qui accepte de se dire d’un devoir et de man­que­ments demeu­rés incer­tains y ayant eu à vivre, y ayant eu le fait de vivre ; ne peut, en effet, s’exclure la ques­tion : fal­lait-il vivre ?).
La troi­sième per­sonne pro­duit d’autres effets que d’illusoire dédoua­ne­ment. La troi­sième per­sonne se sert de moi pour pro­duire un per­son­nage. Elle ne vise pas à tant de pré­ci­sion que je n’en requiers ten­tant de poser pour moi un pro­blème non pas, au reste, exac­te­ment pri­vé, mais très lar­ge­ment impli­quant qui je suis. Encore ne me posé-je ce pro­blème qu’en vue, et plu­tôt que de le résoudre (comme je l’ai lais­sé entendre, je tiens de la vie, et de sa durée, que la durée de la vie le résout ; la vie est exem­plaire), de dis­tin­guer jusqu’où ce pro­blème est le mien, n’est que moi ; jusqu’où il me dépasse, et quels choix s’ensuivent.
La troi­sième per­sonne se satis­fait d’un pre­mier énon­cé sitôt que se donne plau­sible qui­conque (soit cette troi­sième per­sonne même) de qui il pour­rait appa­raître comme vrai. De ce que je suis, dit-elle par exemple, sous le seul cha­pitre de ma digni­té, je n’éprouve pas de honte. Elle n’ira pas jusqu’à pen­ser que celle-là, si digne, donc, et si satis­faite de soi, fasse un per­son­nage, sans doute, d’une belle por­tée roma­nesque, de quoi elle ne s’inquiète pas, tablant sur la fic­tion, et qu’elle vien­dra pour lui régler son compte (or la fic­tion, regret­ta­ble­ment, tarde).
N’ajouterait roma­nes­que­ment rien qu’elle croie devoir se deman­der en outre : non, vrai­ment ? jamais ? pas de honte ? Et cette ampleur, jadis, des ciels noc­turnes, quand tu croyais que tu ris­quais ta vie, que vivre était ris­quer, moins bra­vant la mort, encore que la bra­vant, que t’imaginant brû­ler tes vais­seaux, quoique ce fût ne brû­ler rien, brû­ler si peu, titres à peine de menue gloire, ni que ce ne fussent vais­seaux, som­brer t’imaginant, jadis, et te perdre (car c’est l’intention qui compte), et face à l’épave, aujourd’hui, au moins soup­çon­nant – pour, non moins, tôt, arguer, d’ailleurs pro­bables, conti­nuées, de quelque veu­le­rie, ou pas­si­vi­té de vic­time –, anté­rieure, l’héroïque.

Il s’é­cria :
« Ce n’est pas ça la vie, tu t’é­loignes, tout ça n’a plus rien à voir avec la réalité.
— C’est de la poé­sie, répondit-il.
— Précisément, rétor­qua-t-il, le poète c’est le rythme, c’est Solar, c’est le rythme de la vie. Tu sais les emmer­de­ments arrivent à tout ins­tant, se réper­cutent, il faut gar­der le tem­po. Le poème ne te plaît pas ? deman­da-t-il. – Non, ça ne va pas, ça ne va pas, y entend-on les bruits de la rue, non, on n’y voit rien de vrai, c’est de la lit­té­ra­ture ! s’ex­cla­ma-t-il. La poé­sie, pour­tant, est dans la vie… s’excusa-t-il.
— Et, là, il y a une sépa­ra­tion monu­men­tale entre l’é­par­pille­ment des sen­sa­tions de la vie et ce que tu mets là de faible, on dirait un filet de voix mala­dif, c’est plus dur que ça, ton tem­po est trop mou, on n’y croit pas, ça ne donne pas envie de vivre, ça ne donne pas le rythme, fran­che­ment, un texte comme ça ne donne pas de plai­sir à l’en­tendre ou à le lire, on se demande même pour­quoi il existe, c’est rien et c’est loin de ce qui fait notre réa­li­té, notre réa­li­té crisse, expliqua-t-il.
— Crisse ? s’é­ton­na-t-il. ‑Oui, elle grince, elle est cha­hu­tée, elle est cabos­sée, ça vient de par­tout et ça ne laisse pas tran­quille un ins­tant, il faut tenir, et ne pas perdre de temps, tu vois encore une his­toire de tem­po et de force de convic­tion, il faut pou­voir te faire entendre, avec des mots plus rudes, pré­ci­sa-t-il. C’est le bruit, main­te­nant, affirma-t-il.
— Comme une chan­son, comme un rag­ga­muf­fin, comme un chant de com­bat, comme une affiche déchi­rée ? suggéra-t-il.
— Je ne sais pas, mais tu écoutes le texte et ça se voit tout de suite si c’est du vrai. Tu me montres là une chose qui ne sert à rien et qui n’exprime rien de la vie, ça me dégoûte, je ne le sup­porte plus, excuse-moi, ça suf­fit ces conne­ries », avoua-t-il.

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« A nice reality » Le Kilo et autres inédits
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p. 519–520

Les trente ans com­mencent à cou­rir dans les ser­vi­tudes le jour où l’on cesse d’en jouir les diverses espèces de ser­vi­tude sont éta­blies pen­dant trente ans la pos­ses­sion de la ser­vi­tude est le droit abso­lu d’en jouir et d’en dis­po­ser de la manière la plus abso­lue l’o­bli­ga­tion doit être accom­plie exac­te­ment de la manière que le pos­ses­seur a vou­lu et enten­du qu’elle le fût doit accor­der tout ce qui lui est néces­saire pour en user et nul ne peut le contraindre de se déta­cher de sa ser­vi­tude même si elle est non appa­rente même si elle est conti­nue il conti­nue d’en jouir tant qu’il n’y renonce pas il est de bonne foi tant qu’il en ignore les vices nul ne peut lui enle­ver la ser­vi­tude pour vio­lence faite sur l’ob­jet quand depuis que la vio­lence a ces­sé elle a été approu­vée taci­te­ment ou expres­sé­ment ou en lais­sant pas­ser le temps sans rien avoir deman­dé nul ne peut le des­ti­tuer pour une erreur une erreur est cause de nul­li­té que si elle tombe sur la sub­stance même de la matière qui est l’ob­jet de ser­vi­tude sa ser­vi­tude ne sera pas annu­lée même si elle demande de faire une chose impos­sible ou si elle demande de ne pas faire une chose impos­sible jus­qu’à un évé­ne­ment futur incer­tain ou un évé­ne­ment arri­vé mais incon­nu ou un évé­ne­ment qui arri­ve­ra à une date fixe ou à une date incer­taine s’il n’y a pas de date fixe elle n’est pas défaillie la condi­tion peut encore être accom­plie tant qu’il reste une chance que l’é­vé­ne­ment s’ac­com­plisse elle n’est défaillie que s’il est deve­nu cer­tain que l’é­vé­ne­ment n’ar­ri­ve­ra jamais pen­dant trente ans tout ce qui s’u­nit s’in­cor­pore à la chose lui appar­tient en tout quand le fonds à qui elle est due et le fonds qui la doit sont réunis dans la même main devient sa par­tie prin­ci­pale celle à laquelle l’autre par­tie n’a été unie que pour son usage même si la chose unie est de beau­coup plus pré­cieuse que la chose prin­ci­pale même si elle a été employée à son insu il demande que la chose unie soit sépa­rée pour lui être ren­due même s’il en résulte une dégra­da­tion de la chose à laquelle elle a été jointe avant de lui être enle­vée avant de lui être ren­due même si les matières ne peuvent pas être sépa­rées de la chose unie par leur mélange sans pro­vo­quer des dégra­da­tions même si sa matière est de beau­coup plus pré­cieuse que la matière qui a été unie il demande la res­ti­tu­tion de toute la chose for­mée par le mélange il demande la res­ti­tu­tion de sa matière en même nature en même valeur en même quan­ti­té en même bon­té à ceux qui auront employé sa matière à son insu à ceux qui emploient de la matière d’au­trui à leur insu la simple pos­ses­sion le simple usage éta­blit l’o­bli­ga­tion abso­lue de ser­vi­tude sur la chose qu’une per­sonne s’o­blige à don­ner ou qu’une per­sonne s’o­blige à faire ou qu’une per­sonne s’o­blige à ne pas faire la per­sonne s’en­gage à don­ner et à faire est une chose regar­dée comme nor­male équi­va­lente à ce qu’on lui a don­né ou à ce qu’on a fait pour elle même si la chose est incer­taine sans cause l’o­bli­ga­tion abso­lue de don­ner l’emporte sur l’o­bli­ga­tion de déte­nir ou de gar­der est l’ob­jet même de la ser­vi­tude est par­faite par le consen­te­ment tacite d’un pre­mier accord a pour seule condi­tion le hasard du gain ou de la perte de l’é­vé­ne­ment incer­tain qui l’é­teint et qui annule tous les autres contrats aléa­toire éta­blis pen­dant ces trente ans la course à pied la course de cha­riot la course àche­val et les jeux qui tiennent de l’a­dresse et de l’exer­cice du corps.

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« [Les trente ans] » Le Kilo et autres inédits
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p. 442–443

1. Les gens sont cons
D’abord mes amis, parce qu’ils ont pour ami moi, faut être con,plus parce qu’ils sont mes amis et ne com­prennent rien.
Puis les gens en géné­ral sont cons. Non dans leur comportement,comme un pro­vin­cial sur un pont sur­plom­bant le péri­phé­rique évi­dem­ment satu­ré de dizaines de mil­liers de véhi­cules immo­biles dirait au sujet des gens venus se faire engluer là comme chaque jour : qu’ils sont cons.
Non, dans un autre sens. Les gens sont cons. Quand ils se mettent à par­ler c’est pas comme si c’é­tait un homme qui par­lait mais un symp­tôme grotesque.
C’est une his­toire d’o­deur de famille probablement.
Mais pour­quoi, à chaque fois qu’ils parlent, c’est pour dire une connerie ?
Une erreur logique ?
2. Plus cons que les gens, ma famille.
Car en plus de dire des erreurs, ce sont des cri­mi­nels salauds pervers.
3. Comme toute famille, mais on ne peut pas être de toutes les familles.
4. Parmi les gens les cons sont hié­rar­chi­sés : d’a­bord, au sommet,les pari­siens, puis la jeune, puis les doctes.
5. Nous ne par­le­rons pas des flics. Ils sont à part. Ils ne font pas parti[e] des cons. C’est à part.
6. Comment édu­quer la jeu­nesse pour qu’elle se venge des flics ?
Je ne sais pas. Il fau­drait des clubs anti-flic à la base qui s’or­ga­nisent en une hié­rar­chie puis­sante et non détec­tée bien sûr par les rats.
7. Un flic mort est-il un bon flic. Je ne crois pas, car il a été flic. On ne sup­pose pas qu’il va faire des bêtises, il a déjà fait des bêtises ayant été flic.
8. Autant les gens sont conformes à la logique des choses quand ils sont acteurs, autant sont-ils inépui­sa­ble­ment idiots quand ils se mettent à par­ler – penser.
À parler.
Car à pen­ser : cela nous ferait entrer dans une telle quan­ti­té de mons­truo­si­tés nau­séa­bondes qu’on en res­sor­ti­rait aussitôt.
[…]

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« Les gens sont cons » Le Kilo et autres inédits
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p. 543–644

Sur les berges du fleuve qui tra­verse la ville, une pièce d’un euro dans la vase, l’effigie du roi d’Espagne au pied du châ­teau d’Amboise, tout crotté.
Dans les jar­dins autour de nous, l’indésirable, ou le sur­gis­se­ment du prin­temps, se résume à l’apparition de pâque­rettes sur les pelouses.
Cela déferle, une gelée grise, vague for­mée de nano-machines, masse homo­gène et inco­lore de machines invi­sibles à l’œil nu, et qui se répliquent d’une manière effrénée.
La crainte com­mune d’un com­plet rem­plis­sage, le com­plot de la ter­reur-du-rem­plis­sage, et sa réponse, le désir de faire le vide, le désir de vider.
Je ne passe jamais devant un fétiche de bois, un Bouddha doré, une idole mexi­caine sans me dire : c’est peut-être le vrai dieu.
Les sculp­tures de jar­din, les peluches, l’ensemble des ani­maux for­més par les mains de l’homme dans le lotis­se­ment, jetés dans un creu­set, fon­dus tous ensemble jusqu’à deve­nir une masse homo­gène, une lave.

L’erreur des Égyptiens qui écrivent que le souffle de vie entre par l’oreille droite et le souffle de mort par l’oreille gauche ; l’erreur d’Hippocrate qui sup­pose que le souffle arrive d’abord au cer­veau, lais­sant dans celui-ci sa par­tie la plus active, celle qui est intel­li­gence et connaissance.
L’erreur répan­due dans l’Égypte antique à pro­pos d’un cœur qui parle, du cœur qui parle à tra­vers les vais­seaux de chaque membre ; l’erreur d’Alcméon qui croit que les artères véhi­culent de l’air ; l’erreur des Grecs selon qui le cœur pos­sède un feu inné situé dans le ven­tri­cule gauche : la res­pi­ra­tion le refroi­dit, le régule, en dis­tri­bue la cha­leur dans tout le corps.
L’erreur de Platon et son pou­mon dans lequel se déversent les bois­sons que nous buvons, et ce pour rafraî­chir le cœur situé tout près ; l’erreur d’Alcméon qui affirme que, si les hommes meurent, c’est qu’il ne leur est pas pos­sible de joindre le com­men­ce­ment et la fin.
L’erreur de Pythagore, pour qui les oiseaux sont des hommes dégra­dés, des indi­vi­dus qui ont mon­tré, durant leur vie pre­mière, de la curio­si­té pour les sujets éle­vés mais qui confon­dirent la vue et la raison.

For Fred

Whatever your name, whatever
Your beef, I read you like I
Read a book
You would gut a nursery
To make the papers, like
Medusa your Poster Queen
You mur­der children
With no father’s consent

You map your trea­che­ry shrewdly,
A computer
Click clicking
As it tracks a ship
Headed for the Unknown
Making com­plex maneuvers
Before spla­shing down into
Mystery

Suppose eve­ryone wan­ted it their
Way, traf­fic would be bot­tled up
The Horsemen couldn’t come
There would be no beau­ty, no radio
No one could hear your monologues
Without drums or chorus
In which you are right
And others, sha­dows, snat­ching things

Fate, The Gods, A Jinx, The Ruling Class
Taboo, eve­ry­thing but you
All the while you so helpless
So char­ming, so innocent
Crossed your legs and the lawyer
Muttered, drop­ped your hankie
And the judges stuttered

You for­got one thing though, thief
Leaving a sil­ver ear­ring at the
Scene of a house you’ve pilfered
You will trip up somewhere
And the case will be closed

Standup Antigone,
The jury finds you guilty
Antigone, may the Eater
Of The Dead savor your heart
You wrong girl, you wrong
Antigone, you dead, wrong
Antigone, this is it

Your hair will turn white overnight

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« Antigone, This Is It » Chattanooga
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p. 29–30
, first publi­shed in Black World, sept. 1973

Un de ces jours où je suis très petit, on s’ar­rête une nuit de vacances dans cette mai­son que je ne connais pas, une sorte de cha­let désaf­fec­té, ouvert à l’en­droit des arbres. Je veux dor­mir mais le lit est bor­dé d’une manière si rigou­reuse qu’il m’est impos­sible de le défaire tout seul. Quelqu’un m’aide. Les draps froids, tirés, presque infi­nis m’a­pla­tissent et, sou­dain, je sors, par la force des choses, de mon habi­tude d’être en boule. Je tends les bras, j’é­tire les jambes, le cou : je suis pour la pre­mière fois pris dans cette forme d’ex­ten­sion de la pâte qu’on étale.

*

Dans l’éner­gie du refou­lé, mon corps com­pact revient durant la nuit et la boule qu’il forme est main­te­nant sans issue. Dans le noir très dense, j’en­tends qu’on appelle et puisque je ne peux que crier, je crie, non du retour de la den­si­té mais de ce qu’il n’existe plus qu’elle. Peut-être l’in­quié­tude m’ap­pa­raît alors briè­ve­ment comme un état stable et, pen­dant les quelques secondes durant les­quelles on me cherche sous le lit d’a­bord puis tout autour, jus­qu’au cou­loir paraît-il, avant de me retrou­ver fina­le­ment pié­gé entre la hau­teur du mate­las et le drap, j’ai, pen­dant ces quelques secondes où s’ef­facent tous mes repères, le sen­ti­ment sau­gre­nu d’ap­par­te­nir à quelque chose.

*

Mais quoi ? Je suis sim­ple­ment coin­cé dans le repli du lit trop bien bor­dé d’un cha­let de vacances lais­sé à l’a­ban­don et j’ai comme l’illu­sion de connaître la forme sta­bi­li­sée de l’ab­sorp­tion universelle. […] 

Et depuis qu’il a com­pris qu’à chaque fois qu’il déconne suf­fi­sam­ment, on lui demande de reco­pier, au futur et sous une forme néga­tive, la conne­rie com­mise, mon plan choi­sit très scru­pu­leu­se­ment ses façons de décon­ner afin de reco­pier des conne­ries qu’il juge suf­fi­sam­ment inté­res­santes pour être reco­piées. C’est à ce moment-là seule­ment, après tout, qu’on lui demande d’é­crire. C’est quand il sait qu’on l’o­bli­ge­ra à retrans­crire conscien­cieu­se­ment ce qu’il ne devait pas faire (voir à reprendre, mot à mot, ce qu’il ne devait pas dire) qu’il trouve la moti­va­tion suf­fi­sante pour abou­tir à quelques conne­ries qui en valent la peine. Il faut aller cher­cher, tout au fond de soi, la sou­plesse néces­saire pour relier le plai­sir de faire ou dire une conne­rie à la joie de répé­ter son strict contraire. Peut-être même faut-il idéa­le­ment ten­ter de pui­ser l’ins­pi­ra­tion des gestes ou des phrases dans le seul désir pros­pec­tif de les retour­ner. C’est une manière de gym­nas­tique à laquelle mon plan se plie bien volon­tiers, une sorte de yoga qui reprend et déforme, par séries d’é­ti­re­ments, la logique pres­crip­tive par laquelle s’é­crivent les textes qu’il pré­fère puis­qu’ils répètent tou­jours la même idée jus­qu’à l’é­pui­se­ment. Tantôt jus­qu’à l’é­pui­se­ment de l’i­dée quand elle est mal choi­sie, tan­tôt jus­qu’à l’é­pui­se­ment du plan lui-même quand il réus­sit son coup.

*

Tu feras plein d’i­mages taillées et de repré­sen­ta­tions quel­conques de ce qui n’existe ni sur ni autour de ton plan. Tu ne cou­pe­ras pas en vain les fils ténus parce qu’ils ne laissent jamais tran­quilles ceux qui les coupent en vain. Je ne les cou­pe­rai pas, c’est pro­mis. D’ailleurs, je trace la ligne d’ar­ri­vée der­rière mon point de départ et je ne bouge plus. C’est pro­mis. Ce n’est pas parce qu’on mul­ti­plie les grains jus­qu’à ce que leur somme dépasse ce que l’on peut pen­ser que cette sommes est illi­mi­tée. Sous réserve de réci­pro­ci­té, tu peux donc faire de faux témoi­gnages et convoi­ter puis déro­ber le bœuf et l’âne des autres si ce bœuf et cet âne s’a­vèrent tel­le­ment gros qu’ils dés­équi­librent com­plè­te­ment l’es­pace où se trouvent ton bœuf et ton âne. Et comme tu appar­tiens tou­jours simul­ta­né­ment aux plans de ceux qui appar­tiennent à ton plan, bœufs et âne pour­ront, à leur tour, si cela s’a­vé­rait néces­saire, te lais­ser convoi­ter et déro­ber par d’autres bœufs et ânes, éven­tuel­le­ment deve­nus pierre, rivière ou forêt. De sorte que même sans bou­ger, on ne reste jamais tout à fait immo­bile. On attrape une chose par un bout, tient par ce bout la chose se repliant. L’autre ver­sant s’é­loigne sans arrêt mais il reste de temps en temps ce qui la retient.