gra­di­bus ascen­dens ad eum, qui fecit me, et venio in cam­pos et lata prae­to­ria memo­riae, ubi sunt the­sau­ri innu­me­ra­bi­lium ima­gi­num de cuius­ce­mo­di rebus sen­sis invec­ta­rum. ibi recon­di­tum est, quid­quid etiam cogi­ta­mus, vel augen­do vel minuen­do vel utcumque varian­do ea quae sen­sum atti­ge­rit, et si quid aliud com­men­da­tum et repo­si­tum est, quod non­dum absor­buit et sepe­li­vit obli­vio. ibi quan­do sum, pos­co, ut pro­fe­ra­tur quid­quid volo, et quae­dam sta­tim pro­deunt, quae­dam requi­run­tur diu­tius et tam­quam de abs­tru­sio­ri­bus qui­bus­dam recep­ta­cu­lis eruun­tur, quae­dam cater­va­tim se pro­ruunt et, dum aliud peti­tur et quae­ri­tur, pro­si­liunt in medium qua­si dicen­tia : ne forte nos sumus ? et abi­go ea manu cor­dis a facie recor­da­tio­nis meae, donec enu­bi­le­tur quod volo atque in conspec­tum pro­deat ex abdi­tis. alia faci­li­ter atque inper­tur­ba­ta serie sicut pos­cun­tur sug­ge­run­tur, et cedunt prae­ce­den­tia conse­quen­ti­bus, et ceden­do condun­tur, ite­rum cum volue­ro pro­ces­su­ra. quod totum fit, cum ali­quid nar­ro memoriter.

Je pour­suis ma lente ascen­sion vers celui qui m’a fait. J’atteins les immenses prai­ries, les vastes palais de la mémoire où se trouvent les tré­sors des images innom­brables impor­tées par la per­cep­tion de toutes sortes d’objets.
Est entre­po­sé là tout ce que notre intel­li­gence déve­loppe, réduit ou modi­fie de quelque façon, à par­tir de la per­cep­tion sen­sible. Et d’autres choses encore dépo­sées là, conser­vées, que l’oubli n’a tou­jours pas absor­bées et englouties.
J’y suis. Je réclame de voir ce que je veux. Pour cer­taines choses c’est immé­diat, pour d’autres la recherche est plus longue. Comme s’il fal­lait les extraire d’entrepôts plus secrets. Certaines affluent en bande alors même qu’on en avait deman­dé et cher­ché une autre. Elles font irrup­tion avec l’air de dire : c’est peut-être nous que tu cherches… La main de mon cœur les chasse du visage de ma mémoire jusqu’à ce qu’émerge de l’obscurité ce que je cherche. Sortie de sa cachette, la chose se pré­sente à moi. D’autres, en répon­dant à l’appel, se mettent en rangs impec­cables. Celles qui ouvrent la marche dis­pa­raissent pour céder la place aux sui­vantes, et en dis­pa­rais­sant sont cachées pour repa­raître quand je le vou­drai. C’est exac­te­ment ce qui se passe quand je raconte quelque chose de mémoire.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 10
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chap. 12
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 268–269

quam suave mihi subi­to fac­tum est carere sua­vi­ta­ti­bus nuga­rum, et quas amit­tere metus fue­rat, iam dimit­tere gau­dium erat.

Soudain, man­quer de la dou­ceur des riens me devint dou­ceur. Ce que j’a­vais eu peur d’a­ban­don­ner, main­te­nant j’é­tais heu­reux d’y renoncer.

Ce qui m’é­tait doux, sou­dain, il m’est deve­nu doux d’en man­quer. Ce que j’a­vais eu peur de lâcher, main­te­nant, j’é­tais heu­reux de le balancer.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 9
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chap. 1
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 233
, + trad. alt. maison

Ita sar­ci­na sae­cu­li, velut som­no asso­let, dul­ci­ter pre­me­bar ; et cogi­ta­tiones, qui­bus medi­ta­bar in te, similes erant cona­ti­bus exper­gis­ci volen­tium, qui tamen super­a­ti sopo­ris alti­tu­dine remer­gun­tur. et sicut nemo est, qui dor­mire sem­per velit, omniumque sano iudi­cio vigi­lare praes­tat, dif­fert tamen ple­rumque homo som­num excu­tere, cum gra­vis tor­por in mem­bris est, eumque iam dis­pli­cen­tem car­pit liben­tius, quam­vis sur­gen­di tem­pus adve­ne­rit : ita cer­tum habe­bam, esse melius, tuae cari­ta­ti me dedere, quam meae cupi­di­ta­ti cedere ; sed illud pla­ce­bat et vin­ce­bat, hoc libe­bat et vin­cie­bat. non enim erat quod tibi respon­de­rem dicen­ti mihi : Surge qui dor­mis, et exsurge a mor­tuis, et inlu­mi­na­bit te Christus ; et undique osten­den­ti vera te dicere, non erat omni­no, quid respon­de­rem veri­tate convic­tus, nisi tan­tum ver­ba len­ta et som­no­len­ta : modo, ecce modo sine pau­lu­lum. sed modo et modo non habe­bat modum et sine pau­lu­lum in lon­gum ibat. frus­tra conde­lec­ta­ba­tur legi tuae secun­dum inter­io­rem homi­nem, cum alia lex in mem­bris meis repu­gna­ret legi men­tis meae, et cap­ti­vum me duce­ret in lege pec­ca­ti, quae in mem­bris meis erat. lex enim pec­ca­ti est vio­len­tia consue­tu­di­nis, qua tra­hi­tur et tene­tur etiam invi­tus ani­mus, eo meri­to, quo in eam volens inlabitur.

Le doux poids du monde m’accablait, comme cela nous arrive sou­vent dans le som­meil. Je pen­sais à Toi, je rêvais de Toi comme quelqu’un qui se débat dans son som­meil en vou­lant se réveiller, sans pou­voir émer­ger, et qui replonge dans les pro­fon­deurs de l’endormissement. Personne ne veut dor­mir tou­jours. Tout homme sen­sé pré­fère l’état de veille. Mais d’ordinaire, il tarde à s’arracher du som­meil quand la tor­peur alour­dit ses membres, et mal­gré le désa­gré­ment, il y prend plus de plai­sir encore, même si le réveil a son­né. Comme moi, cer­tain qu’il valait mieux me don­ner à Ton amour que de céder à ma concu­pis­cence. Mais le pre­mier me plai­sait et me domi­nait, et l’autre m’attirait et m’enchaînait. Je n’avais rien à te répondre quand tu deman­dais : Tu dors ? Lève-toi. Relève-toi des morts. Christ t’illuminera. Tu affi­chais par­tout que Tu disais vrai et je n’avais rien du tout à répondre, convain­cu de la véri­té, sinon des paroles indif­fé­rentes et som­no­lentes : oui, tout de suite… voi­là, voi­là… un petit ins­tant… mais ces « tout de suite, tout de suite » n’avaient jamais de suite, et le petit ins­tant traî­nait en lon­gueur. L’homme inté­rieur en moi se plai­sait dans Ta loi, mais c’est une autre loi dans mes membres qui lut­tait contre la loi de mon intel­li­gence et m’enchaînait à la loi du péché qui était dans mes membres. Oui, la loi du péché, c’est la vio­lence de l’habitude. Elle entraîne et retient l’esprit contre son gré. Juste sanc­tion car il se laisse faire volontairement.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 8
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chap. 12
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 215–216

Et mani­fes­ta­tum est mihi, quo­niam bona sunt, quae cor­rum­pun­tur, quae neque si sum­ma bona essent, cor­rum­pi possent, neque nisi bona essent, cor­rum­pi possent : quia, si sum­ma bona essent, incor­rup­ti­bi­lia essent, si autem nul­la bona essent, quid in eis conrum­pe­re­tur, non esset. nocet enim cor­rup­tio, et nisi bonum minue­ret, non noce­ret. aut igi­tur nihil nocet cor­rup­tio, quod fie­ri non potest, aut, quod cer­tis­si­mum est, omnia, quae cor­rum­pun­tur, pri­van­tur bono. si autem omni bono pri­va­bun­tur, omni­no non erunt. si enim erunt et cor­rum­pi iam non pote­runt, melio­ra erunt, quia incor­rup­ti­bi­li­ter per­ma­ne­bunt. et quid mons­tro­sius quam ea dicere omni bono amis­so fac­ta melio­ra ? ergo si omni bono pri­va­bun­tur, omni­no nul­la erunt : ergo quam­diu sunt, bona sunt. ergo quae­cumque sunt, bona sunt, malumque illud, quod quae­re­bam unde esset, non est sub­stan­tia, quia, si sub­stan­tia esset, bonum esset.

Ce qui est bon pour­rit – c’est deve­nu évident pour moi. Ce qui n’est le cas ni pour ce qui est suprê­me­ment bon ni pour ce qui n’est radi­ca­le­ment pas bon : ce qui est suprê­me­ment bon est impu­tres­cible, et dans ce qui n’est radi­ca­le­ment pas bon rien n’est sus­cep­tible de pour­rir. Pourrir est une nui­sance. Si le bien n’en était pas alté­ré, ce n’en serait pas une. Ou alors pour­rir ne nuit en rien mais c’est impos­sible ! ou bien, et c’est sûr, pour­rir est tou­jours la pri­va­tion d’un bien. Mais une chose pri­vée de tout bien n’existe plus. Si elle existe et qu’elle ne peut plus pour­rir, elle sera meilleure parce qu’elle res­te­ra sans pour­rir. Et quoi de plus mons­trueux que de dire qu’en per­dant tout bien une chose est deve­nue meilleure ? Donc, si on la prive de tout bien, elle ne sera plus rien du tout. Conclusion : aus­si long­temps qu’elle existe, elle est bonne. Et tout ce qui existe est bon. Et le mal dont je cher­chais l’o­ri­gine n’est pas une sub­stance. Parce que s’il était une sub­stance, il serait bon.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 7
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chap. 18
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 195

Ego itaque incras­sa­tus corde, nec mihi­met ipsi vel ipse conspi­cuus, quid­quid non per ali­quan­ta spa­tia ten­de­re­tur, vel dif­fun­de­re­tur vel conglo­ba­re­tur vel tume­ret, vel tale ali­quid cape­ret aut capere pos­set, nihil pror­sus esse arbitrabar.

J’avais la conscience trouble. J’étais sans vision de moi-même. Tout ce qui ne pou­vait dans l’es­pace se déployer, se répandre ou se conden­ser, se gon­fler, prendre ou être capable de prendre une forme, n’é­tait pour moi que du rien.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 7
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chap. 2
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 182

et quo­niam cum de deo meo cogi­tare vel­lem, cogi­tare nisi moles cor­po­rum non nove­ram – neque enim vide­ba­tur mihi esse quic­quam, quod tale non esset – ea maxi­ma et prope sola cau­sa erat inevi­ta­bi­lis erro­ris mei. Hinc enim et mali sub­stan­tiam quan­dam cre­de­bam esse talem, et habere suam molem, tetram et defor­mem sivi cras­sam, quam ter­ram dice­bant, sive tenuem atque sub­ti­lem, sicu­ti est aeris cor­pus : quam mali­gnam men­tem per illam ter­ram repen­tem ima­gi­nan­tur. et quia deum bonum nul­lam malam natu­ram creasse qua­lis­cumque me pie­tas cre­dere coge­bat, consti­tue­bam ex adver­so sibi duas moles, utramque infi­ni­tam, sed malam angus­tius, bonam gran­dius. […] et magis plus mihi vide­bar, si te, deus meus, cui confi­ten­tur ex me mise­ra­tiones tuae, vel ex cete­ris par­ti­bus infi­ni­tum cre­de­rem, quam­vis ex una, qua tibi moles mali oppo­ne­ba­tur, coge­rer fini­tum fate­ri, quam si ex omni­bus par­ti­bus in cor­po­ris huma­ni for­ma te opi­nar fini­ri. et melius mihi vide­bar cre­dere nul­lum malum te creasse – quod mihi nes­cien­ti non solum ali­qua sub­stan­tia, sed etiam cor­po­rea vide­ba­tur, quia et men­tem cogi­tare non nove­ram nisi eam sub­tile cor­pus esse, quod tamen per loci spa­tia dif­fun­de­re­tur – quam cre­dere abs te esse qua­lem puta­bam natu­ram mali. ipsum quoque sal­va­to­rem nos­trum, uni­ge­ni­tum tuum, tam­quam de mas­sa luci­dis­si­mae molis tuae por­rec­tum ad nos­tram salu­tem ita puta­bam, ut aliud de illo non cre­de­rem nisi quod pos­sem vani­tate ima­gi­na­ri. talem itaque natu­ram eius nas­ci non posse de Maria vir­gine arbi­tra­bar, nisi car­ni concer­ne­re­tur. concer­ni autem et non coin­qui­na­ri non vide­bam, quod mihi tale figu­ra­bam. metue­bam itaque cre­dere incar­na­tum, ne cre­dere coge­rer ex carne inquinatum.

Mais si je vou­lais me repré­sen­ter mon Dieu, je ne savais me repré­sen­ter qu’une masse phy­sique. Je m’i­ma­gi­nais que rien ne pou­vait exis­ter sinon en cet état : cause majeure et presque unique de mon inévi­table erreur. Car de là, j’ai cru que le mal était une sorte de sub­stance du même ordre. Avec sa propre masse répu­gnante et informe, appe­lée terre quand elle est épaisse, ou ténue et sub­tile comme un corps aérien, un esprit malin qu’on ima­gine ram­per sur la terre. Et parce qu’un sem­blant de pié­té me for­çait à croire qu’un Dieu bon n’a créé aucune nature mau­vaise, j’op­po­sais deux masses face à face, toutes les deux infi­nies, la mau­vaise plus étroite, et la bonne plus vaste. […] Mais la masse de mal oppo­sée à toi me for­çait à t’a­vouer fini. Je pré­fé­rais donc croire que tu n’a­vais créé aucun mal – qui pour moi, dans mon igno­rance, était non seule­ment sub­stance mais sub­stance cor­po­relle puisque je ne savais conce­voir un esprit autre­ment que sous la forme d’un corps sub­til qui se dila­tait dans l’es­pace d’un lieu – plu­tôt que de croire que la nature du mal, selon ma concep­tion, venait de toi. Notre sau­veur lui-même, ton unique fils engen­dré, je me le repré­sen­tais comme extrait du bloc de ta masse lumi­neuse pour nous sau­ver. Ce que j’en croyais se limi­tait à ma vaine ima­gi­na­tion. Impossible de conce­voir qu’une nature comme la sienne puisse naître de Marie, vierge, sans être inex­tri­ca­ble­ment liée à la chair. Et je ne voyais pas, selon l’i­mage que je m’en fai­sais, com­ment y être lié sans être conta­mi­né. J’avais peur en croyant à une nais­sance char­nelle d’a­voir à croire à une conta­mi­na­tion par la chair.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 5
,
chap. 20
,
trad.  Frédéric Boyer
, , ,
p. 151–152

Ne t’im­pose aucune contrainte, mais ne sois pas mal­heu­reux de ne te contraindre à rien, ou encore, si tu devais le faire, d’être obli­gé de t’y contraindre. Et si tu ne te contrains pas, cesse de flai­rer las­ci­ve­ment les pos­si­bi­li­tés de contrainte.

Zwinge dich zu nichts, aber sei nicht unglü­ck­lich darü­ber, daß du dich nicht zwing­st, oder darü­ber, daß du, wenn du es tun soll­test, dich zwin­gen müß­test. Und wenn du dich nicht zwing­st, umlaufe nicht immer­fort lüs­tern die Möglichkeiten des Zwanges.

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trad.  Marthe Robert
, , , 18 jan­vier 1922

La phrase favo­rite de la femme du phi­lo­sophe Mendelssohn : Wie mies ist mir vor tout l’univers !

Lieblingssatz der Frau des Philosophen Mendelssohn : Wie mies ist mir vor tout l’univers !

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trad.  Marthe Robert
, , ,
p. 117
, 1er novembre 1911

Superstition : en buvant dans un verre qui a des défauts, on ouvre l’ac­cès de l’homme aux mau­vais esprits.

Aberglaube : Trinkt man aus einem unvoll­kom­me­nen Glas, bekom­men die bösen Geister Eingang in den Menschen.

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trad.  Marthe Robert
, , ,
p. 104
, 27 octobre 1911

What an inter­es­ting fin­ger
let me suck it

It’s not an inter­es­ting fin­ger
take it away

 

 

The sta­te­ment is pointless
The fin­ger is speechless