Le désir d’a­gir chante son pareil quand les choses
Se lient, équi­va­lentes ; et le temps de tra­vail figé
Mesure la valeur d’u­sage ; tra­vail abs­trait où le produit
Ne se com­pare au maté­riau, où les nuances confondues
Cachent aux yeux de tous leur usage premier.
Et si les choses étaient des mots, elles diraient : Le Jour est
Pareil à la Nuit, pareil à nous, mais selon nos bons maîtres
Dans l’é­change figure à peine l’u­sage des choses,
Tout s’a­chète pour être ven­du et la valeur dispose.
C’est à bon droit que nous fuyons qui nous a faites
Quand on s’empresse de nous tenir en compagnie ;
Mais voyez, le com­merce dissimule
Les effets du tra­vail humain
Que la valeur a détourné.

On croit que la copie vaut bien l’original
Tout comme le billet vaut l’or de bon aloi,
C’est un flux conti­nu, un cir­cuit qui induit
Notre être – las­sé d’être idéal,
Livré au tour­billon des crises. Fini les anciens
Maîtres – le tra­vail pro­duit une richesse inouïe
Qui dis­pose l’es­pace, nous focalise
Et loca­lise la production :
Sous l’ap­pa­rence des faits, on ploie des volontés ;
Par la divi­sion du tra­vail, le tra­vail dépasse
Notre mal­adresse – tra­vail ven­du pour
Argent comp­tant, mais sans bénéfice,
Même si on tire la langue, les yeux bandés ;
C’est pour­quoi la valeur s’é­loigne du travail,
Plus-value pré­vi­sible – actes discordants.

Les mains, le cœur ne savent mesu­rer notre valeur
Et de toute envie de per­fec­tion ne reste qu’un projet,
Nos vies ont len­te­ment dis­po­sé nos sens à se réjouir ;
Oh, cette ardeur révèle bien ce que nous sommes :
Façons de faire, et non manières de défaire – le tout
En tra­vail mort, atteint par les outrages du temps ;
Les puis­sants confisquent les pro­duits du travail
Et nous voi­ci confon­dus sitôt qu’on nous entrave –
Et plus on tra­vaille vite, moins on a de mérite –
C’est évident, la plus-value augmente
En rap­port direct avec le rythme imposé :
Choses en vrac, un tas, mais que le temps accorde
À la vie qui déborde – c’est encore l’ou­vrage de l’esprit :
Dès que cesse le tra­vail, c’est en nous qu’il grandit.

La lumière excède les bornes que le jour nous impose,
Voici qu’un jour touche à sa fin. Les pauvres sont accablés,
Un cran de plus dans l’en­gre­nage du temps –
Sans espoir de perdre ce car­can où s’étranglent
Les tour­ments du monde, mais avec cette fureur
Calme que portent en eux les obs­curs, l’es­poir bloqué,
Stérile, le regard implo­rant – des masques vous guettent :
Puisqu’on nous prend pour des choses, qu’on soit aus­si bien traité ;
Appréciez donc en nous cette lumi­no­si­té des choses
Elle porte l’es­prit vers la lumière que l’in­fi­ni localise :
Ce n’est pas aujourd’­hui mais demain qui nous focalise.
Nul ne peut nous connaître s’il ne nous retrouve ;
Les hommes ni le temps ne nous éprouvent, mais au réveil
Le tra­vail nous rebute car il nous masque et nous déguise,
On nous prend pour des machines humaines.

Dissimulation – ça pèse sur les bonnes manières –
Une série de sot­tises bien fice­lées finissent par s’imposer,
Mais ça ne tient pas debout ; on nous voit comme des choses
Enchaînées au pro­grès, allant vers le rejet de la pleine lumière –
Dans l’ef­froi des machines on voit la per­ver­sion de l’usage.
Notre époque a per­ver­ti ses visées d’abondance :
Choses. Nous n’a­vons pas tou­jours connu cette discordance –
La mal­veillance de l’in­té­rêt, du pro­fit et de la rente – le calcul
De la plus-value, for­mu­lable en tra­vail – la source
De toute richesse indue est un gain non déclaré.
Vision qui éva­cue la terre et l’ouvrier –
Division de la plus-value, usure des machines
Mais tou­jours cet aiguillon du tra­vail aus­si vif
Que la lumière à son tour ani­mée par un travail.

Voici, nous sommes des choses, disons un quan­tum d’actions
Un cer­tain pro­duit d’éner­gie et de temps, passé
Dans les mots et les rimes que le chant appelle,
Et ce champ force l’abs­trac­tion à passer
Des lois de la valeur à la valeur appro­chée d’une œuvre.

Le regard tour­né vers l’ac­tion voit l’a­mour porter
L’apparence des choses liées, équi­va­lentes ; – évalue
Valeur et mesure que cha­cun accorde à l’a­mour, le labeur
Visible des êtres, abs­trac­tion-sen­sa­tion ; éva­lue les ressemblances
(Mi-spon­ta­nées, mi-com­po­sées) et mul­tiples nuances
Que pré­sente la nature : Benedict a un voisin
Qui rous­pète : « Mince un piaf a gobé ma mai­son » : lueur
De la nuit où l’on voit les étoiles (notre guide vers les pôles) ;
Sitôt fleu­ri, l’œillet perd ses pétales et cède la place
À la giro­flée – Non, ça n’est pas du délire (ça existe
Tout seul ; ça vit sans per­mis­sion), voyez ceux
Dont la vue rayonne, « Et j’i­rai, visiteurs,
Chercher le cœur des choses, l’a­mour ; au Séjour des Âmes
Nul amour tra­fi­qué – pen­sées d’a­mour pour l’es­poir abdiqué. »

Quel besoin pour quel motif : la per­fec­tion du réel –
Pour l’a­mour le corps est prêt à deve­nir emblème
Et nour­rit sans arrêt la pen­sée que le plai­sir attise.
Fidèle à la pen­sée, jamais le corps ne s’épuise
L’idéal amou­reux de l’a­mour, spi­rale men­tale. Supplique
En sus­pens ; plus un mot, la langue fourche
Et souffre de mêler ain­si la pen­sée vive et ses balises
Où les reflets des choses conti­nuel­le­ment se focalisent,
Substance non sou­mise aux pré­vi­sions humaines ;
Libre, elle existe, elle aime. Bientôt ron­gée par les vers,
Inutile de pleur­ni­cher, ça ne fait ni pous­ser les roses,
Ni pas­ser le der­nier souffle ; de là, il existe une grâce
D’où pro­vient la force qui incite amour à voir
Que le corps est bien avi­sé de res­ter comme il est.

Vertu enflamme la valeur et met l’a­mour en liesse.
Voici l’é­pure par­faite et l’u­nique tra­cé d’une
Puissance dont les humbles n’éprouvent
Pas la cohé­rence ; le corps, plus habile, mieux disposé
Anime maints esprits dont les visées font, de la méprise,
Une errance – Mais la seule emprise est l’a­mour : c’est lui
Qui efface les fautes envers soi et autrui, la parole
Contrainte, le rêve contra­rié que l’on fait au réveil ; nulle
Entrave ne vient des germes dont se nour­rit la force ;
Simple rap­pel du déclin quant les amours déclinent ;
Les den­te­lures du pis­sen­lit font tou­jours des heureux
Car la fan­tai­sie lui prête aus­si­tôt belle allure ;
Mais la nuit traîne au-delà de son heure, le soleil
Rejoint sa vraie nature, et la méprise prend fin.

L’amour excède les bornes que le jour lui impose –
La sombre haine se trompe ; dou­leur, fureur, blessure,
Méchants atours du res­sen­ti­ment, mais l’es­poir – l’amour
Voit l’ob­jet dont sa cause pro­cède, il voit se frayer
Dans les choses le che­min du pré­sent, du futur, voit la borne
Dérisoire du pas­sé, pas à pas, l’é­cho sonore d’un regard,
La perte – L’amour voit ces choses dont cha­cune s’annonce :
« Il nous incombe, il nous revient d’être au moins choses
D’amour ; on les voit filer dans les vœux, lumière que l’infini
Localise, gerbe de joyaux ou d’en­cens qui se focalise.
Nul ne nous connaît vrai­ment, si ce n’est par amour,
Le temps ne nous change pas, nous sommes, aimons, brûlons
Des sar­ments de mémoire, évi­tant l’é­cueil des faux-semblants.
ce que les hommes invoquent en nous, c’est l’éternel. »

Un sage se voue sans réserve à la piété,
Il vit dans le bien et non dans l’er­reur. Le chant
S’affirme sous l’emprise de l’a­mour, retour de lumière
À l’es­prit, joie qui impose à la mort, au bord de la patience,
De frei­ner son ardeur. Rare et pénible mérite : sous l’emprise
De l’a­mour la perte détour­née s’empare du visage souffrant
Sous le regard d’Apollon : AiAi, Hyacinthe, vision de pétales –
Toute rup­ture est un vif acquies­ce­ment ; humeurs subtiles
Chiffrées et déchif­frées par ami­tié, image rescapée
Qui relève de la vigi­lance, image agres­sée par
Le men­songe qui la brûle, claire image disparue ;
Transmutation de la déri­sion en chan­son, clarté
Impérissable, connaître ce qui anime toute action.

L’amour parle : « dans les villes sac­ca­gées, il y a moins d’action.
La douce giro­flée n’est plus de sai­son. Pleure maintenant,
L’emprise de l’a­mour rime avec une chan­son aberrante
Avec votre aber­ra­tion. Choses liées, équivalentes ;
Sinon, com­ment éva­luer la dis­tance de l’a­mour au loin… »

An impulse to action sings of a semblance
Of things rela­ted as equa­ted values,
The mea­sure all use is time congea­led labor
In which abs­trac­tion things keep no resemblance
To goods crea­ted ; inte­gra­ted all hues
Hide their natu­ral use to one or one’s neighbor.
So that were the things they could say : Light is
Like night is like us when we meet our mentors
Use hard­ly enters into their exchanges,
Bought to be sold things, our value arranges ;
We flee people who made us as a right is
Whose sight is quick to choose use as frequenters,
But see our cen­ters do not show the changes
Of human labor our value estranges.

Values in series taking on as real
We affect rea­dy gold a stea­dy token
Flows in unbro­ken cir­cuit and induces
Our being, wea­ries of us as ideal
Equals that hea­dy crises eddy. Broken
Mentors, uns­po­ken wealth labor produces,
Now loom as causes dis­po­sing our loci,
The foci of pro­duc­tion : things reflected
As will sub­jec­ted ; for­med in the division
Of labor, labor takes on our imprecision –
Bought, indu­ced by gold at no gain, though close eye
And gross sigh fixed upon gain have effected
Value erec­ted on labor, prevision
Of sur­plus value, dis­pa­rate decision.

Hands, heart, not value made us, and of any
Desired per­fec­tion the pro­jec­tion solely,
Lives wor­ked us slow­ly to delight the senses,
Of their fire shall you find us, of the many
Acts of direc­tion not defec­tion – wholly
Dead labor, low­lier with time’s offenses,
Assumed things of labor powers extorted
So thwar­ted we are toge­ther impeded –
The labor spee­ded while our worth decreases –
Naturally sur­plus value increases
Being inci­dent to the place exhorted :
Unsorted, indrawn, but things that time ceded
To life excee­ded – not change, the mind pieces
The expanse of labor in us when it ceases.

 

Light acts beyond the phase day wills us into
Call a matu­rer day, the poor are torn – a
Pawl to adorn a rat­chet – hope dim – eying
Move cangues, conjoi­ned the coils of things they thin to,
With allayed furor the obs­cu­rer bourne, a
Stopped hope unworn, a voi­ced look, mask espying
That, as things, men want in us yet behoove us,
Disprove us least as things of light appearing
To the will gea­ring to light’s infi­nite locus :
Not today but tomor­row in their focus.
No one real­ly knows us who does not prove us,
None or times move us but that we wake searing
The labor vee­ring from guises which cloak us,
as ani­mate ins­tru­ments men invoke us.

Dissemble – pled­ging com­plexions so guarded –
Cast of plied error leaves such error asserted
But stand obver­ted, men sight us things joi­ned to
Change itself edging the full light discarded –
In machines” ter­ror a use there averted –
Times have sub­ver­ted the plen­ty they point to :
Things, we have not always known this division –
Misprision of inter­est, pro­fit, rent – coded
Surplus, deco­ded as labor – evaded
As gain the source of all wealth so degraded
The land and the wor­ker elude the vision –
A scis­sion of sur­plus and use corroded
And still, things goa­ded by labor, nor faded,
But like light in which its action was aided.

We are things, say, like a quan­tum of action
Defined pro­duct of ener­gy and time, now
In these words which rhyme now how song’s exaction
Forces abs­trac­tion to turn from equated
Values to labor we have approximated.

 

An eye to action sees love bear the semblance
Of things, rela­ted is equa­ted, – values
The mea­sure all use who conceive love, labor
Men see, abs­trac­tion they feel, the resemblance
(Part, self-crea­ted, inte­gra­ted) all hues
Show to natu­ral use, like Benedict’s neighbor
Crying his hall’s flown into the bird : Light is
The night iso­la­ted by stars (poled mentors)
Blossom eye­let enters pea­ling with such changes
As sweet alys­sum, that not-mad­ness, (ranges
In itself, there tho acting without right) is –
Whose sight is rays, « I shall go ; the frequenters
That search our cen­ters, love ; Elysium exchanges
No desires ; its thought loves what hope estranges. »

 

Such need may see rea­son, the per­fect real –
A body rea­dy as love’s stea­dy token
Fed thought unbro­ken as plea­sure induces –
True to thought wea­ries never its ideal
That loves love, head, eve­ry eddy. Broken
Plea, best uns­po­ken, a lip’s change produces
Suffers to confuse this thought and its loci,
The foci of things time­less­ly reflected –
Substance sub­jec­ted to no human prevision,
Free as exists it loves : worms dig ; imprecision
Of indi­gna­tion can­not make the rose high
Or close sigh, the­rein bles­sed­ness effected
Thru power has direc­ted love to envision
Where body is it bears a like decision.

Virtue flames value, mer­riment love – any
Compassed per­fec­tion a pro­jec­tion solely
Power, the low­ly do not tune the senses ;
More apt, more salu­ta­ry body moves many
Minds whose direc­tion makes defec­tion wholly
Vague. This sole lee is love : from it offences
To self or others die, and the extorted
Word, thwar­ted dream with eyes open ; impeded
Not by things see­ded from which strength increases ;
Remindful of its deaths as loves decreases ;
Happy with the dan­de­lion unsorted,
Well-sor­ted by ima­gi­na­tion speeded
To it, excee­ded night lasts, the sun pieces
In neces­sa­ry nature, error ceases.

Love acts beyond the phase day wills it into –
Hate is obs­cure, errs, is pain, furor, torn – a
Lust to adorn aver­sion, hope – love eying
Its object joi­ned to its cause, sees path into
Things the future or now, that poo­rer bourne, a
Past, a step, a worn, a voi­ced look, gone – eying
These, each in itself is saying, « behoove us,
Disprove us least as things of love appearing
In a wish gea­ring to light’s infi­nite locus,
Balm or jewel­weed is accor­ding to focus.
No one real­ly knows us who does not love us,
Time does not move us, we are and love, searing
Remembrance – vee­ring from guises which cloak us,
So defi­ned as eter­nal, men invoke us. »

 

A wise man pled­ging pie­ty unguarded
Lives good not error. By love’s heir are asserted
Song, light obver­ted to mind, joy enjoi­ned to
Least death, act edging patience, envy discarded ;
Difficult rare excel­lence, love’s heir, averted
Loss seize the hurt head Apollo’s eyes point to :
Ai, Ai Hyacinthus, the petals in vision –
The scis­sion living acquies­cence, coded
Tempers deco­ded for friend­ship, evaded
Image recur­ring to vigi­lance, raided
By fal­se­hood bur­ning it clear to the vision,
Derision trans­mu­ted by laugh­ter, goaded
Voice hol­ding the node at heart, song, unfaded
Understanding whe­re­by action is aided.

Love speaks : « in wra­cked cities there is less action,
Sweet alys­sum some­times is not of time ; now
Weep, love’s heir, rhyme now how song’s exaction
Is your dis­trac­tion – rela­ted is equated,
How else is love’s dis­tance approximated. »

,
« A9 » « A » [1978, University of California Press / quo­ted : 1993, John Hopkins, p. 106–111]
,
trad.  François Dominique trad.  Serge Gavronsky
, , ,
p. 151–156

Tout homme qui se tient à l’é­cart, tout indi­vi­du qui s’i­sole et qui a l’air habi­tuel­le­ment affec­té, eh bien, c’est quel­qu’un chez qui s’a­nime un prin­cipe. Le com­por­te­ment qui n’est pas natu­rel est sym­to­ma­tique d’une maxime frois­sée. L’indépendance, l’o­ri­gi­na­li­té doit conu­nen­cer par être affec­tée. Toute morale com­mence (d’une manière) affec­tée. Elle impose l” l”  »affec­ta­tion ». Tout com­men­ce­ment est maladroit.

Jeder sich abson­dernde, gewöhn­lich affec­tirt schei­nende Mensch ist denn doch ein Mensch, bey dem sich ein Grundsatz regt. Jedes unnatür­liche Betragen ist Symptom einer anges­choss­nen Maxime. Selbstständigkeit muß affec­tirt anfan­gen. Alle Moral fängt affec­tirt an. Sie gebie­tet Affectation. Aller Anfang ist ungeschickt.

,
« Fragments pré­pa­rés pour de nou­veaux recueils » Œuvres com­plètes
,
t. 2 : « Les fragments »
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 78 § 127

Je me sais tel que je me veux, et je me veux tel que je me sais moi-même : parce que je veux ma volon­té, parce que je veux abso­lu­ment. En moi sont donc par­fai­te­ment unis connais­sance et volon­té. Comme je veux encore per­ce­voir en par­ti­cu­lier ma volon­té, mon acte, – je remarque aus­si que j’ai une volon­té, que je puis faire quelque chose sans le savoir, et mieux encore, que je puis même connaître et savoir sans l’a­voir voulu.

Ich selbst weis mich, wie ich mich will und will mich, wie ich mich weis — weil ich mei­nen Willen will — weil ich abs[olut] will. In mir ist also Wissen und Willen voll­kom­men verei­nigt. Indem ich mei­nen Willen, meine That — beson­ders noch ver­neh­men will — mercke ich, daß ich auch einen Willen haben — etwas thun kann — ohne daß ich darum weis — fer­ner, daß ich etw[as] wis­sen kann und weis, ohne daß ich es gewollt habe.

,
« Fragments pré­pa­rés pour de nou­veaux recueils » Œuvres com­plètes
,
t. 2 : « Les fragments »
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 73 § 108

Les êtres vivants ne se dis­tinguent des corps orga­niques que par la pro­prié­té qu’ils ont d’être exci­tés. Les agents de cette exci­ta­tion du corps vivant sont : ou bien a) l’air, les ali­ments, les objets exté­rieurs, le sang et les fluides sécré­tés dans le corps ; ou bien b) cer­taines fonc­tions du corps comme les contrac­tions mus­cu­laires, l’ac­tion céré­brale due aux sen­sa­tions, à la pen­sée, aux pas­sions, etc. Ces divers agents consti­tuent les puis­sances inci­tantes, et la fonc­tion qu’ils mettent en jeu se nomme l’inci­ta­bi­li­té. Quant à l’in­ci­ta­tion, c’est le pro­duit de l’ac­tion des puis­sances inci­tantes sur l’in­ci­ta­bi­li­té. La vie dépend donc de deux fac­teurs : l’un actif et exté­rieur, et l’autre pas­sif et interne ; la mort a deux causes : soit la ces­sa­tion des actions exci­tantes, soit l’ex­tinc­tion de l’in­ci­ta­bi­li­té. La san­té tient à une cor­ré­la­tion telle des inci­tants et de l’in­ci­ta­bi­li­té, que la vie se main­tienne au degré moyen d’éner­gie dont elle est sus­cep­tible. Toutes les mala­dies consistent dans l’ex­cès ou le défaut d’in­ci­ta­tion ; les mala­dies par excès sont sthi­niques, et par défaut d’in­ci­ta­tion, asthé­niques. Tous les pro­blèmes de la thé­ra­peu­tique se réduisent à savoir à pro­pos aug­men­ter ou dimi­nuer l’in­ci­ta­tion. (Ce qui n’est pas sans une cer­taine ana­lo­gie avec la démarche de l’a­cu­punc­ture chi­noise, remar­quons-le.) Brown esti­mait que les mala­dies asthé­niques étaient plus nom­breuses que les mala­dies sthé­niques. Rasori, son dis­ciple ita­lien, esti­ma par la suite que c’é­tait le contraire.

, ,
vol. 2 : Les fragments
, , ,
p. 67 (n. 1)
, résu­mé de la doc­trine de John Brown (1735–1788) par Armel Guerne

Ce que sont à la logo­lo­gie les phi­lo­so­phies qu’on a faites jus­qu’à pré­sent, les poé­sies qu’on a faites jus­qu’à pré­sent le sont à la poé­sie qui doit et qui va venir. Les poé­sies ont eu jus­qu’à main­te­nant presque toutes un effet dyna­mique ; la future poé­sie trans­cen­dante se pour­ra dire orga­nique. Sitôt qu’on l’au­ra décou­verte, on s’a­per­ce­vra que tous les authen­tiques poètes de jadis avaient, à leur insu, poé­ti­sé orga­ni­que­ment. Mais le fait qu’ils n’aient pas eu conscience de le faire a eu sur tout l’en­semble de leurs œuvres une influence essen­tielle, tant et si bien qu’elles ne furent vrai­ment poé­tiques que par endroits la plu­part du temps, alors qu’elles étaient géné­ra­le­ment non poé­tiques dans leur ensemble. [Des par­ties poé­tiques dans un tout qui ne l’é­tait point.] La logo­lo­gie amè­ne­ra avec elle la révo­lu­tion nécessaire.

Wie sich die bishe­ri­gen Philosophieen zur Logologie verhal­ten, so die bishe­ri­gen Poësieen zur Poesie, die da kom­men soll. Die bishe­ri­gen Poësieen wirck­ten meis­ten­theils dyna­misch, die Künftige, transs­cen­den­tale Poësie könnte man die orga­nische heißen. Wenn sie erfun­den ist, so wird man sehn, daß alle ächte Dichter bisher, ohne ihr Wissen, orga­nisch poë­ti­sir­ten – daß aber die­ser Mangel an Bewußtseyn des­sen, was sie tha­ten – einen wesent­li­chen Einfluß auf das Ganze ihrer Wercke hatte – so daß sie größes­ten­theils nur im Einzelnen ächt poe­tisch – im Ganzen aber gewöhn­lich unpoë­tisch waren. Die Logologie wird diese Revolution noth­wen­dig herbeyführen.

,
« Fragments pré­pa­rés pour de nou­veaux recueils » Œuvres com­plètes
,
vol. 2 : Les fragments
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 58 § 41

L’énergie est la matière des matières. L’âme l’éner­gie des éner­gies. L’esprit est l’âme des âmes. Dieu est l’es­prit des esprits.

Kraft ist die Materie der Stoffe. Seele die Kraft d[er] Kräfte. Geist ist die Seele der Seelen. Gott ist der Geist der Geister.

,
« Fragments logo­lo­giques » Œuvres com­plètes
,
vol. 2 : Les fragments
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 54 § 24

Penseur brut, dis­cur­sif, voi­là le sco­las­tique. Un mys­tique de la sub­ti­li­té, tel est le vrai sco­las­tique. Il construit son uni­vers d’a­tomes logiques : il abo­lit toute nature vivante pour lui sub­sti­tuer un ouvrage arti­fi­ciel de la pen­sée. Son but est un auto­mate infi­ni. Son oppo­sé est le poète brut, intui­tif, qui est, lui, un macro­logue mys­tique. Il hait la règle et la forme fixe : c’est la vie sau­vage, énorme et puis­sante qui règne dans la nature, et y est en ani­ma­tion. Pas de loi nulle part – caprice et miracle par­tout. Il est pure­ment dynamique.

Der rohe, dis­cur­sive Denker ist der Scholastiker, der ächste Scholastiker ist ein mys­ti­scher Subtilist. Aus logi­schen Atomen baut er sein Weltall – er vernich­ tet alle leben­dige Natur, um ein Gedankenkunststück an ihre Stelle zu set­zen – Sein Ziel ist ein unend­liches Automat. Ihm ent­ge­gen­ge­sezt ist der rohe, intui­tive Dichter. Er ist ein mys­ti­scher Macrolog. Er haßt Regel, und feste Gestalt. Ein wil­ des, gewalt­thä­tiges Leben herr­scht in der Natur – Alles ist belebt. Kein Gesetz – Willkühr und Wunder übe­rall. Er ist bloß dynamisch.

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« Fragments logo­lo­giques » Œuvres com­plètes
,
t. 2 : « Les fragments »
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 49 § 13

Vraiment phi­lo­so­pher entiè­re­ment est donc un vol de migra­tion qu’on fait ensemble vers un monde aimé, un vol au cours duquel on se détache à tour de rôle au pre­mier poste de pointe, celui qui rend néces­saire le plus gros effort contre l’élé­ment hos­tile dans lequel on vole.

Achtes Gesammtphilosophiren ist also ein gemein­schaft­li­cher Zug nach einer gelieb­ten Welt – bey wel­chem man sich wech­sel­sei­tig im vor­ders­ten Posten, wel­cher die meiste Anstrengung gegen das widers­tre­bende Element, worinn man fliegt, nöthig macht, ablößt.

,
« Fragments logo­lo­giques » Œuvres com­plètes
,
vol. 2 : Les fragments
,
trad.  Armel Guerne
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p. 48 § 3

La cri­tique qui se laisse anni­hi­ler par sa pré­ca­ri­té se repro­dui­sant, face aux dimen­sions défi­ni­tives de l’affrontement, pré­fère se liqui­der : elle se contente désor­mais d’énoncer ce mini­mum que tout indi­vi­du radi­cal connaît comme la condi­tion d’insuffisance que com­bat son désir de sai­sir sa véri­té : « le dépas­se­ment de la poli­tique ne laisse pas der­rière lui un vide mais le déve­lop­pe­ment pra­tique de la cri­tique qui est entiè­re­ment à décou­vrir. » La révo­lu­tion est alors « ce dont on ne sau­rait par­ler » : fait brut par excel­lence, sco­to­mi­sa­tion par­faite de ce qui, inex­pri­mable, ne pour­ra man­quer de se révé­ler mys­ti­que­ment aux néo-adven­tistes de la vraie foi : au-delà des acci­dents de l’histoire, au-delà même de cet atome d’énergie où la patience de la « pen­sée qui se pense », achar­née à com­battre la com­pré­hen­sion du néga­tif, inves­tit son pou­voir de le com­prendre comme l’anticipation, non ter­ro­ri­sée, de l’affirmation d’une dimen­sion qui l’outrepasse. Plus d’autre issue pour la cri­tique ter­ro­ri­sée que de se replier sur elle-même ! Chaque « objet » échaude sa crainte pho­bique de quoi que ce soit qui la mesure ou est, lorsqu’il lui par­vient, cor­rom­pu par le défaut d’être adve­nu. La police cri­tique refoule à la fron­tière pas­sion et espèce, exha­la­tions impures d’un évé­ne­ment qui, une fois dépas­sé le rêve d’une chose, ne res­semble plus en rien à la chose vue en rêve. Seule sa propre haleine lui est encore res­pi­rable, et elle ne se risque plus à par­ler que d’elle-même.

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« Ce qu’on ne peut pas taire » Apocalypse et révolution [Puzz, n°20, juin-août 1975]
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trad.  Lucien Laugier
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p. 237–238 § 9

Aucune théo­ri­sa­tion de cou­ver­ture ne peut rendre à la sub­ver­sion moderne, armée contre la domi­na­tion trans-éco­no­mique du capi­tal, les formes his­to­ri­ci­sées de la vio­lence, expres­sion en droite ligne de la cri­tique de l’économie poli­tique. Nous ne sommes pas les héri­tiers des « révo­lu­tions vain­cues ». Notre sub­ver­sion se déclenche à par­tir d’une dis­con­ti­nui­té. La rup­ture avec le pas­sé, qui en com­bat toute sur­vie dans le pré­sent, ne rachète qu’ainsi celles de ses visées qui ne sont pas mortes. Nous ne par­lons pas par la voix des morts : ils ne peuvent plus faire mieux qu’ils n’ont fait. Nous ne les recon­naî­trons jamais mieux qu’en por­tant la contra­dic­tion à leurs contra­dic­tions. Refuser la vio­lence dra­ma­tur­gique des bri­ga­distes, ces révo­lu­tion­naires que leur pro­fes­sion rend clan­des­tins à eux-mêmes, n’équivaut pas à une pro­fes­sion symé­trique de paci­fisme. Le moment cri­tique ne peut se per­mettre d’ignorer la muti­la­tion que l’histoire lui inflige en le pri­vant d’une vio­lence cohé­rente, qui ne soit pas aveugle à son sens. Trop long­temps, par les révo­lu­tion­naires eux-mêmes, la souf­france en a été adou­cie en balan­çant le refus du ter­ro­risme par la sur­va­lo­ri­sa­tion de gestes aban­don­nés, fugaces, déri­vés du syn­drome d’une aver­sion deve­nue style de la vie cou­rante. Pas plus que cette dimen­sion anec­do­tique de la « vio­lence » n’exprime davan­tage qu’une symp­to­ma­to­lo­gie de la per­cep­tion immé­diate, mais incon­sé­quente du néga­tif, sa décan­ta­tion hété­ro­nome, ici, ne com­pense l’autoconscience qui lui manque, la per­cep­tion de sa propre insuf­fi­sance. À l’incendie, il ne manque le feu.

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« Ce qu’on ne peut pas taire » Apocalypse et révolution [Puzz, n°20, juin-août 1975]
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trad.  Lucien Laugier
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p. 234–235 § 5