Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil. Entre les jambes des pas­santes les dadaïstes auraient vou­lu trou­ver une clef à molette, et les sur­réa­listes une coupe de cris­tal, c’est per­du. Nous savons lire sur les visages toutes les pro­messes, der­nier état de la mor­pho­lo­gie. La poé­sie des affiches a duré vingt ans. Nous nous ennuyons dans la ville, il faut se fati­guer sale­ment pour décou­vrir encore des mys­tères sur les pan­cartes de la voie publique, der­nier état de l’humour et de la poésie :

Bain-Douches des Patriarches
Machines à tran­cher les viandes
Zoo Notre-Dame
Pharmacie des Sports
Alimentation des Martyrs
Béton translucide
Scierie Main‑d’or
Centre de récu­pé­ra­tion fonctionnelle
Ambulance Sainte-Anne
Cinquième ave­nue café
Rue des Volontaires Prolongée
Pension de famille dans le jardin
Hôtel des Étrangers
Rue Sauvage

Et la pis­cine de la rue des Fillettes. Et le com­mis­sa­riat de police de la rue du Rendez-vous. La cli­nique médi­co-chi­rur­gi­cale et le bureau de pla­ce­ment gra­tuit du quai des Orfèvres. Les fleurs arti­fi­cielles de la rue du Soleil. L’hôtel des Caves du Château, le bar de l’Océan et le café du Va et Vient. L’hôtel de l’Époque.

Et l’étrange sta­tue du Docteur Philippe Pinel, bien­fai­teur des alié­nés, dans les der­niers soirs de l’été. Explorer Paris.

Et toi oubliée, tes sou­ve­nirs rava­gés par toutes les conster­na­tions de la map­pe­monde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géo­gra­phie, ne par­tant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calen­drier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la ver­ras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda.

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« Formulaire pour un urba­nisme nouveau » Écrits retrou­vés
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p. 7–8

En effet, Dieu n’aurait pas créé un seul ange, que dis-je ? un seul homme dont il aurait pré­vu la cor­rup­tion, s’il n’avait su en même temps com­ment il ferait tour­ner ce mal à l’avantage des justes et relè­ve­rait la beau­té de l’univers par l’opposition des contraires, comme on embel­lit un poëme par les antithèses.

Ainsi donc, plus une forme est pure, plus elle a de lumière et plus elle est belle et donc par­ti­cipe de la « Beauté iné­nar­rable » de ce qui est essen­tiel­le­ment lumière. En revanche, plus une forme est « ombrée par la matière », plus elle est « dif­forme » ou « laide », ou si l’on pré­fère, moins elle est forme. L’intellect agent qui dépouille dans les corps la forme de la matière ramène donc la lumière à la Lumière. Il accom­plit ain­si la des­ti­née de la Lumière en accom­plis­sant sa nature même d’intellect.

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« Ulrich de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 143

La monar­chie dio­ny­sienne du Bien est donc fon­dée dans l’on­to­lo­gie augus­ti­nienne. C’est l’u­ni­ci­té de l’Être qui garan­tit l’u­ni­ci­té du Bien : il n’y a pas de mal suprême, parce qu’il n’y a qu’un Être. Le mal ne donne rien parce qu’il n’est rien. Seul l’Être est Principe. L’indissociabilité de l’on­to­lo­gie et de la théo­di­cée exprime la nature même de l’ordre de l’u­ni­vers. L’ordre du monde est l’ordre de l’Être. Le néant est dans le monde sans en faire par­tie. Il n’y a qu’un seul être qui se pro­digue. Il n’y a qu’une seule lumière. Les ténèbres ne recèlent rien et n’ont rien à montrer.

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« Ulrich de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 140

La divi­sion ori­gi­naire du mal dis­tingue le mal par soi, c’est-à-dire la pri­va­tion elle-même, et le mal par acci­dent, c’est-à-dire, le bien impar­fait, le bien en tant que pri­vé d’une cer­taine per­fec­tion. Le mal par soi, on l’a dit, se sub­di­vise en trois : le mal de nature, le mal de peine et le mal de coulpe. Le mal par acci­dent com­prend cinq espèces : le mal d’ac­tion (toute action cor­rup­trice est « mau­vaise »), le mal de défaillance ou défaut (l’ac­tion du péché, le « faillir », est « mau­vaise », qu’il s’a­gisse du défaut natu­rel ou du défaut de coulpe ou « péché » pro­pre­ment dit), le mal d’in­cli­na­tion (la pri­va­tion est la « méchan­ce­té de la matière », elle l’in­cline à la cor­rup­tion), le mal for­mel (la pas­sion est « mau­vaise »), le mal maté­riel (la matière en tant que pri­va­tion de la forme est « mau­vaise », l’homme en tant que sujet d’une pri­va­tion est « mauvais »).

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« Ulrich de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 139

Les meilleures dési­gna­tion de Dieu ne sont donc ni les termes sym­bo­liques qui ne prennent sens qu’à être niés, ni les termes cau­saux qui dis­tinguent les effets plu­tôt qu’ils n’as­signent la cause. Les meilleures dési­gna­tions sont celles qui, à la fois, posent quelque chose en le niant et nient quelque chose en le posant. Ce sont ces « affir­ma­tions par excès » (cum exces­su) qui sont en même temps des néga­tions par défaut, qui visent la sur­abon­dance de la cause dans le défaut de l’ef­fet. Ces affir­ma­tions émi­nentes sont donc des néga­tions supé­rieures qui se trouvent au-delà même de l’op­po­si­tion entre affir­mer et nier, dire et ne pas dire : « Il est évident qu’au­cun nom […] ne convient pro­pre­ment à Dieu, à moins d’être signi­fié par excès, selon ce pas­sage de MT 6,11 : “Donne-nous aujourd’­hui notre pain super­sub­stan­tiel”. En effet, ce qui est dit ici c’est que Dieu n’est pas sub­stance mais super­sub­stance, ni essence mais super­es­sence, etc. Ces néga­tions ne s’op­posent donc pas à des affir­ma­tions, puis­qu’elles ne sont pas faites par rap­port à la même chose. »
Autrement dit : dire que Dieu est « super­sub­stan­tiel », ce n’est pas lui refu­ser le sta­tut de sub­stance pour la rai­son qu’il serait en défaut par rap­port à elle, c’est refu­ser Dieu à l’i­dée de sub­stance pour la rai­son qu’elle est en défaut par rap­port à lui (ou lui en excès par rap­port à elle). Donc, en disant que Dieu « n’est pas sub­stance », on ne dit pas qu’il lui manque quelque chose pour être sub­stance, mais plu­tôt qu’il manque quelque chose à la sub­stance pour être Dieu. Dire que Dieu « n’est pas sub­stance », c’est donc bien dire qu’il est au-des­sus d’elle : super­sub­stance, super­sub­stan­tiel. Cet énon­cé ne s’op­pose pas à l’é­non­cé affir­ma­tif : « Dieu est une sub­stance. » Il ne se confond pas non plus avec le simple énon­cé pri­va­tif : « Dieu n’est pas une sub­stance. » « En effet, l’es­sence, la sub­stance ou la vie sont affir­mées de Dieu du point de vue de la réa­li­té signi­fiée par le nom, laquelle est d’a­bord en Dieu puis, grâce à lui, dans les autres choses. Et ce que l’on nie, c’est que l’es­sence, la sub­stance ou la vie res­tent les mêmes une fois qu’elles ont revê­tu le mode d’im­per­fec­tion qui est le leur dans les créa­tures. Or, pré­ci­sé­ment, c’est en cet état qu’elles sont nor­ma­le­ment signi­fiées par les noms. Ceux-ci ne sont donc pas refu­sés à Dieu pour son imper­fec­tion, mais bien plu­tôt pour son éminence. »
La voie d’é­mi­nence est le cou­ron­ne­ment des voies antérieures.

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« Ulrich de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 108–109

La voie néga­tive s’en­tend comme pur­ga­tion, épu­ra­tion, cathar­sis du sym­bo­lisme, qu’il soit res­sem­blant ou dis­sem­blant. Les Saintes Écritures pro­posent une diver­si­té de sym­boles et de dési­gna­tions sym­bo­liques : « lion », « pierre », etc. Le tra­vail du théo­lo­gien, à la fois ana­go­gique et cathar­tique, consiste à moti­ver le signe en niant son adé­qua­tion. La voie néga­tive est donc cette démarche para­doxale qui per­met d’employer un terme au moment même où elle le nie : « Quand nous refu­sons (nega­mus) à Dieu les noms de « lion », de « pierre », disant qu’il n’est pas vrai­ment un lion ou une pierre – et pour­tant c’est ain­si qu’on l’ap­pelle dans les Écritures –, nous connais­sons qu’il y a en lui cer­tain fon­de­ment d’une per­fec­tion, dont la res­sem­blance appa­raît dans la créa­ture du nom de laquelle on le désigne. Ainsi, par le nom de « lion », nous pen­sons en Dieu le cou­rage invin­cible, par celui d”  »agneau », la man­sué­tude de la pitié, et ain­si de suite. »

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« Ulrich de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 106

Tout en s’ap­puyant sur la dis­tinc­tion dyo­ni­sienne des trois voies – néga­tion, émi­nence, cau­sa­li­té –, Hugues [Ripelin de Strasbourg] pro­pose une théo­rie de la contem­pla­tion fon­dée sur une noé­tique d’ins­pi­ra­tion essen­tiel­le­ment augustinienne.
Le nom que porte l’âme ne lui est pas essen­tiel mais, si l’on peut dire, extrin­sèque. C’est la diver­si­té de ses fonc­tions ou opé­ra­tions qui fait qu’elle est appe­lée ici « âme », là « mens », là encore « rai­son », « esprit », « sens » ou « mémoire ».
Cette exté­rio­ri­té de la dési­gna­tion rap­pelle en un sens celle de Dieu lui-même, connu et nom­mé d’a­près ses effets. Hugues est ici très proche du motif avi­cen­no-alber­ti­nien, plus tard repris par Eckhart, selon lequel l’âme est elle-même « sans nom ». La poly­ny­mie de l’âme n’at­teint pas son essence, elle ne dit que ses fonc­tions : « On l’ap­pelle “âme” quand elle anime et vivi­fie un corps. “Mens” en tant qu’elle exa­mine (reco­lit). “Animus” quand elle veut. “Raison” quand elle juge droi­te­ment. “Esprit” quand elle spire ou parce qu’elle est de nature spi­ri­tuelle. “Volonté” quand elle décide. Tous ces noms ne reviennent pas à l’âme à cause d’une plu­ra­li­té dans son essence mais seule­ment à cause de la mul­ti­pli­ci­té de ses effets et à cause de son acti­vi­té même. »
[…] La pré­sence de l’âme au corps n’est donc pas d’ordre onto­lo­gique. Elle est d’ordre opératoire.

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« Hugues Ripelin de Strasbourg » La mys­tique rhénane
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p. 84