Plus grise, plus misé­rable, plus répé­ti­tive, plus dégra­dante, plus vide était la vie de cha­cun et plus le film de l’aventure était ruti­lant de sens séques­tré, exclu­sif, subli­mant, débor­dant. Il suf­fit de cir­cons­crire les frag­ments d’une vie quel­conque, dans la mosaïque qui en expurge la tris­tesse d’être authen­ti­que­ment non vécue, pour sai­sir d’un seul coup toutes les qua­li­fi­ca­tions avec l’absence des­quelles elle est consti­tuée. Ceci est la leçon que le capi­tal à visage humain veut apprendre de l’art, pour la trans­fu­ser immé­dia­te­ment dans le corps empri­son­né der­rière ce visage. Que cha­cun soit l’entrepreneur d’une trans­cen­dance géné­ra­li­sée. Que cha­cun sai­sisse son sens valo­ri­sé dans les divi­dendes des Actions Imaginaires. Un petit effort et tu ne seras plus le toi qui se connaît comme pauvre de tout et sou­mis à tout, mais seras le héros des aven­tures du sens cen­tra­li­sé, duquel tes sens sont en per­ma­nence cré­di­teurs. Tu seras l’amant magni­fique d’une amante magni­fique et vice-ver­sa, à condi­tion que tu ne croies plus un mot de ce que tes sens savent. Discrédite tes cau­che­mars d’esclave et tu seras le roi des cau­che­mars, fina­le­ment supé­rieur à tous les autres, enfer­més cha­cun dans leur supé­rio­ri­té. Tu seras le puis­sant pro­duc­teur du film de ta vie, à condi­tion d’oublier que c’est toi qui ne vis pas. Tu seras le spec­ta­teur enthou­siaste de toi-même, il suf­fit que tu ne pré­tendes pas t’élever. Tu seras la banque cen­trale du sens du tout, à condi­tion de ne jamais te regar­der dans le miroir de la véri­té : en toi-même qui te ren­voie l’image d’un men­diant pour un mor­ceau de sens avec lequel sur­vivre. Tu seras tout, à condi­tion de ne pas voir que tu es un sol­dat du Rien.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 119–120 § 63

À bas la pro­duc­tion de mar­chan­dises inutiles et trop rapi­de­ment péris­sables, à bas la crois­sance incon­trô­lée de nou­velles entre­prises, à bas la déva­lo­ri­sa­tion accé­lé­rée, à bas l’extraction insen­sée d’énergie natu­relle en voie d’épuisement, à bas l’industrialisation concen­trée en quelques nations, à bas la pro­duc­tion pol­luante, à bas l’exploitation dés­équi­li­brée de la terre ; mais sur­tout il faut expul­ser de la vie de l’homme-capital le tra­vail pro­duc­teur seule­ment de mar­chan­dise. Ceci est la quin­tes­sence des recom­man­da­tions qui concluent le rap­port du MIT, et ceci est le sens expli­cite des sug­ges­tions de Mansholt. Mais si le capi­tal renonce à se sur­pro­duire, s’il décon­sacre l’eucharistie des consom­ma­tions, à quel nou­veau saint va-t-il se vouer ? C’est facile à pré­voir : le règne de l’abondance maté­rielle pour quelques-uns est révo­lu, vive le règne de l’ascèse spi­ri­tuelle pour tous. Qu’on abaisse les heures de tra­vail à la machine de qua­rante à vingt par semaines, qu’on soit davan­tage au ser­vice des « ser­vices per­son­nels » ; qu’on aug­mente le temps libre, que « fleu­rissent » dans ce nou­veau temps libre (de la liber­té d’être inutiles) la culture et la poé­sie, qu’on se socia­lise au plus vite, en fai­sant de la vie une école du devoir per­ma­nent, esthé­tique et phi­lo­so­phique ; qu’apparaisse chez tout homme le poète de sa sur­vie. Le capi­tal à visage humain a besoin d’un peuple plus policé.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Ch »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 111 § 57

Les modes selon les­quels se pro­duisent, dans l’histoire, les com­mu­nau­tés sociales ont fait fonc­tion­ner l’économie poli­tique de la « per­sonne » dans des connexions de subor­di­na­tion pseu­do-natu­relle avec l’économie glo­bale chaque fois en vigueur. Le pou­voir poli­tique, le pou­voir reli­gieux, le pou­voir cultu­rel ont enrô­lé la per­sonne à leur ser­vice pour ce qu’elle était : la repré­sen­tante « offi­cielle » d’une cor­po­réi­té dont la force était néces­saire au pou­voir, mais « natu­rel­le­ment » média­ti­sée par la liber­té d’apparaître sous le masque d’un rôle social. Il suf­fi­sait aux pou­voirs de s’assurer l’intégration à la com­mu­nau­té de l’énergie vitale des corps, et il leur était facile de l’assurer au moyen des rôles pro­duc­tifs que les « per­sonnes » pou­vaient s’imaginer assu­mer ou subir selon que domi­nait en elles-mêmes (au niveau de la hié­rar­chie sociale dans laquelle elles se trou­vaient) et dans la com­mu­nau­té cor­po­rée, l’idéologie des libres chances ou, plus antique et plus humi­liante, la reli­gion du fait impé­né­trable. Dans les divers modes, le méca­nisme d’autorégulation qui gou­ver­nait la com­mu­nau­té comme sys­tème en pro­cès se pla­çait encore à l’extérieur de l’être indi­vi­duel. Le mou­ve­ment de colo­ni­sa­tion de l’existant conser­vait une direc­tion extro­jec­tive, qui allait de l’intérieur vers l’extérieur de la cor­po­réi­té de l’espèce ; la conquête était encore celle de la « nature », et pour la sur­vie de l’espèce contre la « nature ». Ce que l’intériorisation auto­ma­tique de la nature com­por­tait d’aliénation et de réi­fi­ca­tion à l’intérieur de la cor­po­réi­té, se cachait encore dans l’obscurité de l’intériorité non-vio­lée, d’où l’art seule­ment, dans sa clair­voyance aveu­glée, pou­vait tirer le timbre dont vibraient drames et tra­gé­dies. Les artistes étaient les seuls « spé­cia­listes », dis­cré­di­tés par le cou­ron­ne­ment poé­tique, de l’intériorité. En éter­ni­sant l’art, qui était la voix bou­le­ver­sée du corps empri­son­né, ils en fai­saient pas­ser les mes­sages au-des­sus des têtes captives.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Chirurgie esthé­tique »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 106 § 50

Défonçant le mur d’une sub­jec­ti­vi­té déjà empri­son­née par l’histoire, l’économie poli­tique déborde à l’intérieur de chaque être ; rapi­de­ment elle comble tout vide, en le cachant tout sim­ple­ment. Au moment où l’identique se repro­duit de façon homo­gène, il perd les traits de la pri­son qu’il a tou­jours été, et prends les traits de l’entreprise capi­ta­liste. Chaque entre­prise pro­duc­tive est un hôtel des mon­naies depuis que l’argent s’est trans­sub­stan­tia­li­sé en cré­dit, et le capi­tal fic­tif valo­ri­sé grâce au « bon » renom de l’entreprise. Chaque entre­prise frappe sa mon­naie inexis­tante ; on lit par trans­pa­rence, au-delà de la façade, l’addition tru­quée de son châ­teau d’escompte. De la même façon en cha­cun le capi­tal crée un entre­pre­neur de lui-même : en fon­dant toute « per­son­na­li­té » à l’image d’une entre­prise, la lan­çant dans la cir­cu­la­tion apo­plec­tique du cré­dit, là où il n’y a pour cir­cu­ler que la géné­ra­li­té du non avoir. Le capi­tal qui se fait homme fait de chaque homme le capi­tal, de toute vie l’entreprise de la valeur, de chaque « per­sonne » une firme débi­trice en per­ma­nence de son sens, cré­di­trice en per­ma­nence du non-sens généralisé.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Chirurgie esthé­tique »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 102 § 47

La quan­ti­té est le règne exclu­sif de la valo­ri­sa­tion qui consiste en ceci : la pro­duc­tion de qua­li­tés appa­rentes au som­met des­quelles gît tou­jours une quan­ti­té de tra­vail don­née. Depuis que le capi­tal se limi­tait à van­ter la qua­li­té de ses mar­chan­dises, il est pas­sé tout le temps néces­saire pour empri­son­ner tota­le­ment chaque forme de vie dans la forme mar­chan­dise, de telle sorte qu’aujourd’hui on peut dis­cu­ter de la « qua­li­té de la vie » après que der­rière toute « vie » pro­duite gise une quan­ti­té de tra­vail don­née, de vie déva­lo­ri­sée. Ceci est la nou­velle conquête du capi­tal anthro­po­morphe : avoir colo­ni­sé pour la valeur chaque trait de la vie en socié­té, s’être lui-même recom­po­sé au-delà du seuil d’explosion de ses vices orga­niques dans la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal-vie, avoir réa­li­sé sa trans­crois­sance du règne de l’intoxication des mar­chan­dises-rebuts de l’extériorité au règne sur­vi­vant de l’intériorité d’autant plus dégra­dée qu’elle a été déter­rée et mise au rang de nou­velle aire du mar­ché. Une archéo­lo­gie macabre est sol­li­ci­tée pour res­sus­ci­ter, dans les morts-vivants, l’âme phé­ni­cienne des com­merces aven­tu­reux, mais sous les constel­la­tions du déluge les âmes mortes ne peuvent tra­fi­quer que de reliques : la mort des dési­rs est l’équivalent géné­ral qui informe de sa valeur toutes les mon­naies de la « per­son­na­li­té » dépres­sive. Laissons les morts enter­rer leur « vie ».

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 1  : « Saut périlleux »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 68 § 17

Dans la phase de tran­si­tion de la domi­na­tion for­melle à la domi­na­tion réelle du capi­tal, on dis­tin­gue­ra deux séries de média­tions, entre­croi­sées mais dis­tinctes. Dans le pre­mier ordre, exclu­si­ve­ment éco­no­mi­co-poli­tique, du capi­tal (domi­na­tion for­melle), il ne pou­vait être ques­tion de contre-révo­lu­tion : le pro­lé­ta­riat, en tant que classe, incu­bait la crois­sance d’un élan direc­te­ment diri­gé vers la néga­tion des condi­tions maté­rielles de son exis­tence, donc immé­dia­te­ment révo­lu­tion­naire. Le pro­lé­ta­riat comme masse, et une élite d’intellectuels déser­teurs de la bour­geoise domi­nante (mais non, comme on le ver­ra, de sa culture illu­mi­niste) concour­raient à faire mûrir une conscience de classe des­ti­née à expri­mer dans l’insurrection armée la pro­tes­ta­tion contre l’exploitation fron­tale de la force de tra­vail, pro­duite et trai­tée comme mar­chan­dise, et la pro­tes­ta­tion du pro­lé­ta­riat contre son exclu­sion fron­tale de la jouis­sance des richesses dont il était le pro­duc­teur conscient. C’est dans cette phase que le pro­lé­ta­riat vit l’extranéisation for­cée à l’égard d’un monde de « valeurs » trans­mises par la révo­lu­tion bour­geoise (richesse comme liber­té par rap­port au besoin, éga­li­té comme par­tage de l’opulence, fra­ter­ni­té comme éman­ci­pa­tion de la misère géné­ra­trice de haine) qui lui appa­raissent réa­li­sées par la seule classe diri­geante, c’est-à-dire objets de jouis­sance pour elle au prix into­lé­rable de son propre tra­vail. Le sujet de la valo­ri­sa­tion, le pro­lé­ta­riat, se repré­sente à lui-même comme exclu de la jouis­sance des valeurs : sans les cri­ti­quer, il les reven­dique, se pro­po­sant lui-même comme étant la force his­to­rique des­ti­née à en recueillir l’héritage, en l’universalisant. C’est aus­si dans cette phase que la poli­tique a déjà alté­ré la vision de la dia­lec­tique radi­cale, en lui cachant la véri­té mil­lé­naire de l’identité entre culture et modes d’oppression, en lui niant le droit de voir, de recon­naître, dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion de la culture, non pas le « patri­moine » du genre humain, mais le plus antique, le plus ances­tral mode « géné­tique » de pro­duc­tion de la com­mu­nau­té humaine comme machine sociale où la vie orga­nique est asser­vie à la conser­va­tion et au déve­lop­pe­ment de la valeur inor­ga­nique ; où l’inorganique est le métal dans le timbre duquel vibre la voix du pou­voir ; où la vie est asser­vie au labeur « ration­nel » de se poser soi-même comme éner­gie. La tâche his­to­rique de la dia­lec­tique radi­cale, celle de libé­rer l’espèce du tra­vail, ne pour­ra être réa­li­sée que le jour où devien­dra clair à l’esprit de tous ce qui, depuis tou­jours, est déjà dans la cor­po­réi­té orga­nique, niée, de tous : la des­truc­tion néces­saire de la domi­na­tion de l’idéologie, la libé­ra­tion néces­saire à l’égard du pre­mier et du moins natu­rel des tra­vaux : le sacri­fice de la libre expres­si­vi­té orga­nique à la langue du devoir-être, à la cap­ture de la « rai­son » natu­relle mise au ser­vice de la « ratio » alié­née, à la vente du sens vivant au pro­fit de l’éternisation du sens mort.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 1  : « Saut périlleux »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 61 § 10

En dévoi­lant la cos­mo­lo­gie figée des bal­cons cir­cu­laires de la salle de lec­ture, le plan ascen­dant atté­nue le carac­tère fré­né­tique des recherches des deux enquê­teurs, donc confirme la coïn­ci­dence momen­ta­née entre la connais­sance et l’ordre archi­tec­tu­ral de la tota­li­té astro­no­mique, et nous donne un bref aper­çu de la pro­vi­dence – orga­ni­sa­trice de l’his­toire, elle y est pour­tant irre­pré­sen­table. Aux ana­lyses de Pakula, on pour­ra donc pré­fé­rer cette des­crip­tion, due à Jacques Rivette, d’un plan ana­logue dans Toute la mémoire du monde d’Alain Resnais (bien plus, on peut consi­dé­rer le plan sur la Bibliothèque du Congrès [dans Les Hommes du Président] comme une allu­sion à ce der­nier) : « le grand drame de notre civi­li­sa­tion est qu’elle est en train de deve­nir une civi­li­sa­tion de spé­cia­listes. Chacun est de plus en plus enfer­mé dans son petit domaine et inca­pable de sor­tir de celui-ci. Personne aujourd’­hui n’est capable de déchif­frer à la fois une ins­crip­tion ancienne et une for­mule scien­ti­fique moderne. La culture et le tré­sor com­mun de l’hu­ma­ni­té sont deve­nus la proie des spé­cia­listes. Je crois que c’é­tait là l’i­dée de Resnais en tour­nant la “natio­nale”. Il vou­lait mon­trer que la seule tâche néces­saire pour l’hu­ma­ni­té, pour essayer de retrou­ver cette uni­té de la culture, c’é­tait par le tra­vail de cha­cun, de ras­sem­bler les frag­ments épar­pillés de cette culture uni­ver­selle en train de se perdre. Et c’est pour­quoi, je pense, Toute la mémoire du monde se ter­mi­nait par ces vues de plus en plus hautes de la salle cen­trale, où l’on voit chaque lec­teur, chaque cher­cheur, dans son coin, pen­ché sur son manus­crit, mais les uns à côté des autres, tous en train d’es­sayer d’as­sem­bler les mor­ceaux épars de la mosaïque, de retrou­ver le secret per­du de l’hu­ma­ni­té, secret qui s’ap­pelle peut-être le bonheur. »
Pourtant, ni le « secret du bon­heur », ni la défense sen­ti­men­tale de la consti­tu­tion amé­ri­caine sur laquelle s’a­chève le film de Pakula, ne consti­tuent la meilleure façon de spé­ci­fier la conjonc­tion inter­mit­tente entre l’ac­com­plis­se­ment de la des­ti­née et l’a­per­çu presque exta­tique du para­di­siaque. On pense à la thèse per­verse des « capi­tal-logi­ciens » : ce que Hegel, en pro­cé­dant à son inven­taire, appe­lait l’Esprit abso­lu, il faut de notre point de vue l’i­den­ti­fier désor­mais au Capital ; désor­mais, c’est l’é­tude du Capital qui est notre véri­table onto­lo­gie. Le nou­veau sys­tème mon­dial, le troi­sième stade du capi­ta­lisme, est pour nous la tota­li­té absente, le « Dieu ou la Nature » de Spinoza, le réfé­rent ultime (et peut-être le seul), le véri­table fon­de­ment de l’Être de notre temps.
Seule une contem­pla­tion de ses appa­ri­tions spas­mo­diques nous per­met­tra de dévoi­ler son ave­nir, mais aus­si le nôtre :

On le voit, le phi­lo­sophe pos­sède aus­si son mil­lé­na­risme (Chiliasmus) ; mais pour en favo­ri­ser l’a­vè­ne­ment, l’i­dée qu’elle s’en fait, encore de très loin seule­ment, peut jouer un rôle par elle-même. Ce n’est donc nul­le­ment une rêve­rie de vision­naire. Il s’a­git seule­ment de savoir si l’ex­pé­rience révèle quelque chose qui jus­ti­fie un tel pro­ces­sus dans les plans de la nature. Je dis “un tant soit peu”, car ce cir­cuit semble exi­ger un tel laps de temps avant de se fer­mer que, si nous nous fon­dons sur la por­tion infime par­cou­rue jus­qi’i­ci par l’hu­ma­ni­té dans ce domaine, on ne peut déter­mi­ner la forme de ce cir­cuit et les rap­ports des par­ties au tout qu’a­vec bien peu de cer­ti­tude. Pareillement, en s’ap­puyant sur toutes les obser­va­tions du ciel faites jus­qu’i­ci, entre­voit-on bien dif­fi­ci­le­ment la course qu’ac­com­plit notre soleil et tout son cor­tège de satel­lites dans le grand sys­tème des pla­nètes ; cepen­dant, le peu qu’on a obser­vé du fon­de­ment géné­ral de la consti­tu­tion sys­té­ma­tique de l’é­di­fice du monde nous donne assez peu de cer­ti­tude pour conclure à la réa­li­té de cette révo­lu­tion. En atten­dant, la nature humaine adopte l’at­ti­tude sui­vante : même à l’é­gard de l’é­poque la plus éloi­gnée que doit atteindre notre espèce, elle ne demeure pas indif­fé­rente, à condi­tion de pou­voir l’at­teindre avec cer­ti­tude. » 1

The moun­ting came­ra shot, which dimi­nishes the feve­red researches of the two inves­ti­ga­tors as it rises to dis­close the fro­zen cos­mo­lo­gy of the rea­ding room’s cir­cu­lar bal­co­nies, confirms the momen­ta­ry coin­ci­dence bet­ween know­ledge as such and the archi­tec­tu­ral order of the astro­no­mi­cal tota­li­ty itself, and yields a brief glimpse of the pro­vi­den­tial, as what orga­nizes his­to­ry but is unre­pre­sen­table within it.
To Pakula’s account, then, may be pre­fer­red this des­crip­tion, by Jacques Rivette, of the ana­lo­gous shot in Resnais” Toute la memoire du monde (to which indeed the Library of Congress shot may be seen as an allu­sion) : « the most cru­cial thing that’s hap­pe­ning to our civi­li­za­tion is that it is in the pro­cess of beco­ming a civi­li­za­tion of spe­cia­lists. Each one of us is more and more locked into his own lit­tle domain, and inca­pable of lea­ving it. There is no one nowa­days who has the capa­ci­ty to deci­pher both an ancient ins­crip­tion and a modern scien­ti­fic for­mu­la. Culture and the com­mon trea­sure of man­kind have become the prey of the spe­cia­lists. I think that was what Resnais had in mind when he made Toute la memoire du monde. He wan­ted to show that the only task neces­sa­ry for man­kind in the search for that uni­ty of culture was, through the work of eve­ry indi­vi­dual, to try to reas­semble the scat­te­red frag­ments of the uni­ver­sal culture that is being lost. And I think that is why Toute la memoire du monde ended with those higher and higher shots of the cen­tral hall, where you can see each rea­der, each resear­cher in his place, bent over his manus­cript, yet all of them side by side, all in the pro­cess of trying to assemble the scat­te­red pieces of the mosaic, to find the lost secret of huma­ni­ty ; a secret that is per­haps cal­led happiness »
Yet even the “secret of hap­pi­ness” – like the sen­ti­men­tal defense of the US consti­tu­tion with which Pakula’s film overt­ly ends – may not be the best way of spe­ci­fying the way in which, here, the solem­ni­ty of a wor­king out of des­ti­ny is conjoi­ned inter­mit­tent­ly with a well-nigh ecs­ta­tic glimpse of the para­di­sal. One thinks of the per­verse argu­ments of the so-cal­led Capital-logi­cians : that what Hegel, in the pro­cess of making his exhaus­tive inven­to­ry of it, cal­led Absolute Spirit, is now from our pers­pec­tive rather to be iden­ti­fied as Capital itself, whose stu­dy is now our true onto­lo­gy. It is indeed the new world sys­tem, the third stage of capi­ta­lism, which is for us the absent tota­li­ty, Spinoza’s God or Nature, the ulti­mate (indeed, per­haps the only) referent, the true ground of Being of our own time. Only by way of its fit­ful contem­pla­tion can its future, and our own, be some­how dis­clo­sed : « We can see that phi­lo­so­phy too may have its chi­lias­tic expec­ta­tions ; but they are of such a kind that their ful­filment can be has­te­ned, if only indi­rect­ly, by a know­ledge of the idea they are based on, so that they are any­thing but over-fan­ci­ful. The real test is whe­ther expe­rience can dis­co­ver any­thing to indi­cate a pur­po­se­ful natu­ral pro­cess of this kind. In my opi­nion, it can dis­co­ver a lit­tle ; for this cycle of events seems to take so long a time to com­plete, that the small part of it tra­ver­sed by man­kind up till now does not allow us to deter­mine with cer­tain­ty the shape of the whole cycle, and the rela­tion of its parts to the whole. It is no easier than it is to deter­mine, from all hither­to avai­lable astro­no­mi­cal obser­va­tions, the path which our sun with its whole swarm of satel­lites is fol­lo­wing within the vast sys­tem of the fixed stars ; although from the gene­ral pre­mise that the uni­verse is consti­tu­ted as a sys­tem and from the lit­tle which has been learnt by obser­va­tion, we can conclude with suf­fi­cient cer­tain­ty that a move­ment of this kind does exist in rea­li­ty. Nevertheless, human nature is such that it can­not be indif­ferent even to the most remote epoch which may even­tual­ly affect our spe­cies, so long as this epoch can be expec­ted with certainty. »

  1. Kant, « Idée d’une his­toire uni­ver­selle au point de vue cos­mo­po­li­tique », in Opuscules sur l’his­toire, trad. Stéphane Piobetta, Garnier-Flammation, 1990, p. 83–84
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La tota­li­té comme complot [The Geopolitical Æsthetic. Cinema and Space in the World System, Indiana University Press, 1992, p. 82–83]
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trad.  Nicolas Vieillescazes
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p. 122–124

À mon sens, dans la nou­velle dimen­sion­na­li­té de l’es­pace cultu­rel post­mo­derne, les idées res­sor­tis­sant de l’an­cien type concep­tuel ont per­du leur auto­no­mie ; elles sont deve­nues des espèces d’i­mages réma­nentes, pro­je­tées sur l’é­cran de l’es­prit et de la pro­duc­tion sociale par la cultu­ra­li­sa­tion de la vie quo­ti­dienne. La dis­so­lu­tion actuelle de la phi­lo­so­phie reflète dès lors cette modi­fi­ca­tion du sta­tut des idées (et de l’i­déo­lo­gie) : rétro­ac­ti­ve­ment, un cer­tain nombre de « concepts » phi­lo­so­phiques tra­di­tion­nels sont démas­qués comme ayant tou­jours été de tels symp­tômes de la conscience, même s’ils ne pou­vaient être recon­nus comme tels dans les socié­tés (ou modes de pro­duc­tion) du pas­sé – leur culture était pauvre, pré-média­tique, et il y per­sis­tait encore des rési­dus de « nature ».
Ce que l’on appelle aujourd’­hui Théorie consti­tue bien sûr un autre signe de cette gigan­tesque muta­tion his­to­rique qui, en ren­dant la Culture abso­lue, a aus­si ren­du pro­fon­dé­ment pro­blé­ma­tique la voca­tion de cha­cun de ses pro­duits, textes, ou œuvres indi­vi­duels (s’ils ne « signi­fient » plus rien, s’ils ne sont plus por­teurs d’i­dées ou de mes­sages, ne fût-ce que sous forme de « thèmes » ou de « pro­blèmes », à quelle fonc­tion pour­raient-il encore prétendre ?).

My sense is that in the new dimen­sio­na­li­ty of post­mo­dern cultu­ral space, ideas of the older concep­tual type have lost their auto­no­my and become some­thing like by-pro­ducts and after-images flung up on the screen of the mind and of social pro­duc­tion by the cultu­ra­li­za­tion of dai­ly life. The dis­so­lu­tion of phi­lo­so­phy today then reflects this modi­fi­ca­tion in the sta­tus of ideas (and ideo­lo­gy), which itself retroac­ti­ve­ly unmasks any num­ber of tra­di­tio­nal phi­lo­so­phi­cal “concepts” as having been just such conscious­ness-symp­toms all the while, that could not be iden­ti­fied as such in the cultu­ral­ly impo­ve­ri­shed, pre-media, and resi­dual­ly. “natu­ral” human socie­ties (or modes of pro­duc­tion) of the past. What is today cal­led Theory is of course ano­ther sign of this momen­tous his­to­ri­cal deve­lop­ment, which, by ren­de­ring Culture abso­lute, has dee­ply pro­ble­ma­ti­zed the voca­tion of any of its indi­vi­dual pro­ducts, texts or works (if they can no lon­ger “mean” some­thing or convey ideas or mes­sages, even in the form of the “theme” or the “pro­blem,” what new func­tion can they claim?)

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La tota­li­té comme complot [The Geopolitical Æsthetic. Cinema and Space in the World System, Indiana University Press, 1992, p. 24]
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trad.  Nicolas Vieillescazes
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p. 51

Vague espoir, vague confiance.
Un inter­mi­nable et mélan­co­lique après-midi de dimanche, qui consomme des années entières, qui se com­pose d’an­nées. Tour à tour déses­pé­ré dans les rues vides, puis, cal­mé, sur mon cana­pé. Étonnement, par­fois, devant les nuages absurdes, sans cou­leur, qui défilent presque conti­nuel­le­ment. « Tu es mis en réserve pour un grand lun­di » « Bien par­lé, mais le dimanche ne fini­ra jamais. »

Vage Hoffnung, vages Zutrauen.
Ein end­los trü­ber Sonntagnachmittag, ganze Jahre auf­zeh­rend, ein aus Jahren bes­te­hen­der Nachmittag. Abwechselnd verz­wei­felt in den lee­ren Gassen und beru­higt auf dem Kanapee. Manchmal Erstaunen über die fast unaufhör­lich vor­bei­zie­hen­den far­blo­sen, sinn­lo­sen Wolken. »Du bist auf­ge­ho­ben für einen großen Montag!« — »Wohl ges­pro­chen, aber der Sonntag endet nie.«

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trad.  Marthe Robert
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p. 524
, 2 novembre 1921

Toutes les facul­tés dont nous avons par­lé, qu’il s’agisse des facul­tés de connais­sance ou des facul­tés vitales, qu’il s’agisse des facul­tés natu­relles ou arti­fi­cielles, sont, c’est à noter, appe­lées opé­ra­tions [ener­geia]. L’opération est la force et l’activité natu­relles de chaque essence – ou encore : toute essence a une acti­vi­té innée qui est son opé­ra­tion natu­relle ; il est donc clair qu’à même essence cor­res­pond même opé­ra­tion, et que là où les natures dif­fèrent les opé­ra­tions dif­fèrent. Aucune essence ne peut être sépa­rée de son opé­ra­tion natu­relle. l’o­pé­ra­tion natu­relle est, dans chaque essence, la force qui rend la nature de cette essence mani­feste. Ou : l’o­pé­ra­tion natu­relle est la puis­sance, pre­mière et per­pé­tuel­le­ment active, de l’âme qui intel­lige ; c’est le verbe qui s’é­coule d’elle natu­rel­le­ment et per­pé­tuel­le­ment comme une source. Ou encore : l’o­pé­ra­tion natu­relle est la force et l’activité de chaque essence dont seul est pri­vé ce qui n’est pas.

Mais on appelle aus­si opé­ra­tions des actions, par exemple par­ler, man­ger, boire, etc. Les affec­tions natu­relles reçoivent aus­si le nom d’opé­ra­tions, par exemple la faim, la soif, etc. Enfin, l’effet d’une force est aus­si sou­vent appe­lé opé­ra­tion. […]

L’opération pre­mière et la seule véri­table éner­gie natu­relle est la vie volon­taire, ration­nelle et libre qui consti­tue l’humanité. Comment ceux qui en privent le Seigneur peuvent-ils affir­mer qu’Il s’est fait homme ?

L’opération est acti­vi­té radi­cale de la nature : et par radi­cal il faut entendre mû par soi-même.

[C’est au cha­pitre sui­vant que la praxis est défi­nie comme ener­geia logi­kê]

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La foi orthodoxe [730–740]
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t. 2
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chap. 23  : « « De l’énergie » »