Démosthène dit ain­si que, à la dif­fé­rence des mau­vais par­rè­siastes qui, eux, disent n’im­porte quoi et n’in­dexent pas leurs dis­cours à la rai­son, il ne veut pas par­ler sans rai­son, il ne veut pas « en venir aux injures » et « rendre coup pour coup » (vous savez, ces fameuses dis­putes où on dit n’im­porte quoi, pour­vu que ça puisse des­ser­vir l’ad­ver­saire et être utile à sa propre cause). Il ne veut pas faire cela, il veut au contraire, avec de la par­rê­sia (meta par­rê­sias) dire le vrai (ta ale­thê : les choses vraies). D’ailleurs, il ajoute : je ne dis­si­mu­le­rai rien (oukh apo­kh­rup­sô­mai). Ne rien cacher, dire les choses vraies, c’est pra­ti­quer la par­rê­sia. La par­rê­sia, c’est donc le « tout-dire », mais indexé à la véri­té : tout dire de la véri­té, ne rien cacher de la véri­té, dire la véri­té sans la mas­quer par quoi que ce soit.

Toute l’a­na­lyse de Cassirer répond au pro­jet de défi­nir le cadre struc­tu­rant dans lequel évo­lue la magie. Conformément à un geste typi­que­ment kan­tien, Cassirer se détourne dans un pre­mier­temps du conte­nu de la croyance pour diri­ger son regard vers sa forme. Selon Cassirer, il convient d’a­bord de décou­vrir le ter­rain sur lequel la magie déploie ses opé­ra­tions, de pré­ci­ser les fon­de­ments de la croyance,avant de s’é­ver­tuer à faire l’in­ven­taire eth­no­gra­phique du phé­no­mène. L’hypothèse fon­da­men­tale de Cassirer repose sur l’af­fir­ma­tion d’u­ne­re­la­tion étroite entre la magie et la pen­sée mythique. Plus exac­te­ment, la magie n’est qu’un sous-ensemble de la pen­sée mythique, c’est-à-dire une par­tie de l’une des dimen­sions les plus essen­tielles de l’es­prit humain, au même titre que la connais­sance, le lan­gage ou l’art.
Le mythe, etde manière cor­ré­la­tive la magie, appa­raissent pour Cassirer prin­ci­pa­le­ment comme des formes de pen­sée. Ence sens, une ana­ly­tique du mythe doit cir­cons­crire en pre­mier lieu les ques­tions à par­tir des­quelles l’in­tel­li­gi­bi­li­té des croyances devient pos­sible. Ces ques­tions sont mul­tiples, mais ont la même allure. Quelle est la nature de la rela­tion entre un objet et un sujet au sein de cette pen­sée ? Comment s’a­gencent les fonc­tionsde per­cep­tion, d’i­ma­gi­na­tion et de syn­thèse qui per­mettent à cette pen­sée de pro­duire des repré­sen­ta­tions sur un objet ? Quelles sont enfin les caté­go­ries par­ti­cu­lières propres à la pen­sée mythique ? En tant qu epen­sée, le mythe a une visée objec­tive. Il est ten­du par la néces­si­té de dési­gner un objet comme étant réel. Le mythe n’ap­par­tient pas au domaine de l’i­ma­gi­na­tion, mais à celui de l’ac­tion. Cette dimen­sion de la pen­sée mythique est pré­ci­sé­ment incar­née par la magie. Pour Cassirer, la magie ne se résume pas à un besoin de croire à l’ef­fi­ca­ci­té d’un sor­ti­lège. Elle cherche avant tout à pos­sé­der une chose au moyen notam­ment de la connais­sance de son nom. La magie est une forme d’ac­tion, mai­selle n’est pas pour autant une tech­nique à fina­li­té uti­li­taire. Elle agit sur le monde parce qu’elle est d’a­bord et vant toute chose une forme de pen­sée, pré­cise le phi­lo­sophe. Pour agir, il est néces­saire, à l’é­vi­dence, de se for­ger une repré­sen­ta­tion de la réa­li­té. Le mythe et la magie construisent une image du réel à par­tir de caté­go­ries struc­tu­rantes. Ces caté­go­ries n’ont pas pour objec­tif de dis­sé­quer des objets, mais de les fusion­ner et de les rendre indis­tincts : « Même là où l’in­tui­tion empi­rique des sens semble nous don­ner les choses pour ain­si dire elles-mêmes sépa­rées et dis­tinctes, le mythe sub­sti­tue à cette exté­rio­ri­té et cette jux­ta­po­si­tion des choses une forme carac­té­ris­tique d’im­bri­ca­tion. Le tout et ses par­ties sont inti­me­ment entre­la­cés et pour ain­si dire atta­chés l’un à l’autre par le destin. »
Reprenant impli­ci­te­ment la dis­tinc­tion kan­tienne entre pen­sée et connais­sance, Cassirer montre que le mythe ne pro­cède pas par construc­tion de concepts. Le mythe filtre les pro­prié­tés du par­ti­cu­lier en les éle­vant au rang de prin­cipes uni­ver­sels d’ex­pli­ca­tion de la réa­li­té. L’universel est par là même immé­dia­te­ment pré­sent dans le par­ti­cu­lier. La pen­sée mythique est par­ve­nue à for­ger une caté­go­rie hybride que l’on pour­rait dési­gner sous le terme de « par­ti­cu­lier uni­ver­sel ». Plus exac­te­ment, le par­ti­cu­lier et l’u­ni­ver­sel ne sont pas deux caté­go­ries dis­tinctes au sein de la pen­sée mythique, l’é­vé­ne­ment sin­gu­lier ayant d’emblée une signi­fi­ca­tion qui le relie à un réseau de sym­boles. En ce sens, la pen­sée mythique n’é­la­bore pasun objet en cher­chant à le déter­mi­ner selon des règles de consti­tu­tion de l’ob­jec­ti­vi­té, elle se laisse enva­hir et pos­sé­der par la pré­sence imma­nente d’une chose à carac­tère sacré ou mythique : « Cette pen­sée n’est pas pous­sée par la volon­té de com­prendre l’ob­jet, au sens de l’embrasser par la pen­sée et de l’in­cor­po­rer à un com­plexe de causes et de consé­quences : elle est sim­ple­ment prise par lui. »

La thèse abré­gée de Lalande, publiée ini­tia­le­ment en 1892, a pour objet de réfu­ter les argu­ments évo­lu­tion­nistes deve­nus, selon le phi­lo­sophe, le lan­gage com­mun des sciences phy­siques et morales de son temps. L’analyse de Lalande porte d’a­bord sur la poly­sé­mie du mot évo­lu­tion qui enf ait ain­si plu­tôt une notion qu’un concept. Ce mot détient, en par­ti­cu­lier, l’é­ton­nant pou­voir de « tout inter­pré­ter au moyen d’un seul et même prin­cipe ». L’évolution est un prin­cipe direc­teur qui engendre indé­fi­ni­ment des expli­ca­tions sur des bases fra­giles. Il suf­fit pour cela de prendre une ques­tion, par exemple l’ex­pli­ca­tion cau­sale, de trou­ver deux termes à l’ex­tré­mi­té d’un spectre de théo­ries, en l’oc­cur­rence la magie et la science, pour être en mesure arti­fi­ciel­le­ment de recons­truire une évo­lu­tion his­to­rique et néces­saire ame­nant l’homme à se libé­rer de fausses repré­sen­ta­tions. Le prin­cipe évo­lu­tion­niste délivre, dans ce cas pré­sent, une expli­ca­tion dou­teuse en ce qu’elle pos­tule d’a­bord que la magie et la science se réduisent toutes les deux à l’ap­pli­ca­tion du prin­cipe de cau­sa­li­té, et en ce qu’elle pré­sup­pose ensuite que ce prin­cipe embrasse une seule signi­fi­ca­tion, tant pour la magie que pour la science. De ce fait, la ligne conti­nue qui relie les points d’une courbe pro­pose une vision pure­ment méta­phy­sique et non scien­ti­fique d’un pro­blème. André Lalande voit dans le prin­cipe d’é­vo­lu­tion une réac­tua­li­sa­tion de cette ten­dance au monisme pro­fon­dé­ment che­villée au dis­cours phi­lo­so­phique : « La loi qui l’ex­prime est donc bien la loi de l’u­ni­vers, l’axiome secret qui domine les choses, les engendre, et dont la pos­ses­sion nous donne la clé des phé­no­mènes. » L’architecture de ces pro­po­si­tions évo­lu­tion­nistes pré­ten­du­ment scien­ti­fiques n’est pas, en fait, radi­ca­le­ment dif­fé­rentes des construc­tions de Hegel, ou de Schelling. Appliquées aux sciences sociales, les thèses évo­lu­tion­nistes dévoilent plus encore leur fra­gi­li­té. L’idée selon laquelle l’ob­ser­va­tion des pri­mi­tifs don­ne­rait accès à une com­pré­hen­sion des formes pre­mières de la vie sociale ou des repré­sen­ta­tions col­lec­tives semble par­ti­cu­liè­re­ment hasar­deuse et indé­mon­trable. L’article « Primitif », inté­gré au Vocabulaire tech­nique et cri­tique de la phi­lo­so­phie, relève toutes les ambi­guï­tés de ce terme « très usuel en socio­lo­gie ». Peut-on assi­mi­ler, demande André Lalande, les socié­tés infé­rieures actuelles aux socié­tés archaïques, aux socié­tés qui nous ont chro­no­lo­gi­que­ment pré­cé­dés ? Comment éta­blir la preuve que l’a­na­lyse d’une ins­ti­tu­tion archaïque consti­tue un accès à la com­pré­hen­sion de cette ins­ti­tu­tion dans des socié­tés sup­po­sées plus avan­cées du point de vue de l’é­vo­lu­tion ? Est-on cer­tain que l’é­vo­lu­tion his­to­rique va du simple ou com­plexe, « de l’ho­mo­gène à l’hé­té­ro­gène, d’une exu­bé­rance des formes non sys­té­ma­tiques à une sélec­tion logique » ?

Il faut le redire : avant de le céder à la grâce de l’hexa­mètre et au ton­nerre de la Parole, le Moyen Age intel­lec­tuel a d’a­bord été vain­cu par la raille­rie.[…] Un Rabelais, un Jean Luis Vivès, un Coluccio Salutati, un Luther ont, avec leurs inté­rêts propres, dit et fait la même chose. Le Moyen Age est sté­rile. Il est donc mort de rire et de colère, du rire des huma­nistes, de la colère des réfor­ma­teurs, avant de nous faire périr d’ennui.

Tout bon­ne­ment ahu­ris­sante est l’erreur ridi­cule des gens qui se figurent par­ler pour les choses elles-mêmes. Mais le propre du lan­gage, à savoir qu’il n’est tout uni­ment occupe que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pour­quoi le lan­gage est un si mer­veilleux mys­tère et si fécond : que quelqu’un parle tout sim­ple­ment pour par­ler, c’est jus­te­ment alors qu’il exprime les plus magni­fiques véri­tés. Mais qu’il veuille au contraire par­ler de quelque chose de pré­cis, voi­là tout aus­si­tôt la langue mali­cieuse qui lui fait dire les pires absur­di­tés, les bourdes les plus gro­tesques. Aussi est-ce bien de là que vient la haine que tant de gens sérieux ont du lan­gage. Sa pétu­lance et son espiè­gle­rie, ils la remarquent ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est que le bavar­dage à bâtons rom­pus et son lais­ser-aller si dédai­gné sont jus­te­ment le côté infi­ni­ment sérieux de la langue.

Der lächer­liche Irrthum ist nur zu bewun­dern, daß die Leute mei­nen — sie sprä­chen um der Dinge willen. Gerade das Eigenthümliche der Sprache, daß sie sich blos um sich selbst beküm­mert, weiß kei­ner. Darum ist sie ein so wun­der­bares und frucht­bares Geheimniß, — daß wenn einer blos spricht, um zu spre­chen, er gerade die herr­lichs­ten, ori­gi­nell­sten Wahrheiten auss­pricht. Will er aber von etwas Bestimmten spre­chen, so läßt ihn die lau­nige Sprache das lächer­lichste und ver­kehr­teste Zeug sagen. 10 Daraus ents­teht auch der Haß, den so manche erns­thafte Leute gegen die Sprache haben. Sie mer­ken ihren Muthwillen, mer­ken aber nicht, daß das verächt­liche Schwatzen die unend­lich erns­thafte Seite der Sprache ist.

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« Monologue » Œuvres com­plètes
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vol. 2 : Les fragments
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trad.  Armel Guerne
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p. 86

Je crois avoir bien sai­si dans son ensemble ma pro­po­si­tion à l’é­gard de la phi­lo­so­phie, quand j’ai dit : La phi­lo­so­phie, on ne devrait l’é­crire qu’en poème.

L’exigence pla­to­ni­cienne d’un gou­ver­ne­ment par les phi­lo­sophes ne signi­fie pas que les gou­ver­nants doivent être choi­sis par­mi les auteurs de manuels de logique. Dans les affaires, l’es­prit de spé­cia­li­té [Fachgeist] ne connaît que le pro­fit, dans le domaine mili­taire le pou­voir, et même en science, le suc­cès seule­ment dans une dis­ci­pline par­ti­cu­lière [Spezialdisziplin]. Si cet esprit n’est pas contrô­lé, il carac­té­rise un état anar­chique de la socié­té. Pour Platon, la phi­lo­so­phie allait de paire avec l’effort pour unir et main­te­nir les dif­fé­rentes capa­ci­tés [Vermögen] et branches de la connais­sance [Arten der Erkenntnis] dans une cohé­rence qui rende pro­duc­tifs ces élé­ments iso­lé­ment des­truc­teurs [par­tiell des­truk­tiv]. Voilà ce que signi­fiait exi­ger que les phi­lo­sophes gouvernent.
Original :« Platons Forderung, der Staat solle von Philosophen regiert wer­den, meint nicht, daß diese Regierenden unter den Verfassern von Lehrbüchern und der Logik aus­gewählt wer­den soll­ten. Der Fachgeist kennt im Geschäftsleben nur den Profit, im militä­ri­schen Bereich nur die Macht und selbst in der Wissenschaft nur den Erfolg inne­rhalb einer Spezialdisziplin. Wird die­ser Geist nicht kon­trol­liert, so verkör­pert er einen anar­chi­schen Zustand der Gesellschaft. Für Platon war Philosophie gleich­be­deu­tend mit dem Bestreben, die ver­schie­de­nen Vermögen und Arten der Erkenntnis so zu verei­ni­gen und zusam­men­zu­hal­ten, daß diese par­tiell des­truk­ti­ven Elemente im wah­ren Sinn zu pro­duk­ti­ven wür­den. Darauf zielte seine Forderung, die Philosophen soll­ten regieren. »

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« Die gesell­schaft­liche Funktion der Philosophie » Kritische Theorie. Eine Dokumentation
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p. 306

La véri­table fonc­tion sociale de la phi­lo­so­phie est la cri­tique de l’existant [du sub­sis­tant : de ce qui appa­raît comme onto­lo­gi­que­ment conti­nu, his­to­ri­que­ment constant, essen­tiel­le­ment inva­riable ; des Bestehenden]. Ça implique de ne pas ergo­ter super­fi­ciel­le­ment sur des idées ou des états [situa­tions, Zustände] iso­lés, comme si un phi­lo­sophe était un drôle de zouave [ein komi­scher Kauz ; un oli­brius, un drôle de lous­tic]. Ça n’implique pas non plus que le phi­lo­sophe déplore telle ou telle cir­cons­tance prise iso­lé­ment et trouve un remède à cela. Le seul but d’une telle cri­tique est d’éviter que les Hommes se perdent dans les idées et les com­por­te­ments que la socié­té, dans son orga­ni­sa­tion actuelle [pré­sent ; jet­zig], leur dicte.

Die wahre gesell­schaft­liche Funktion der Philosophie liegt in der Kritik des Bestehenden. Das bedeu­tet keine ober­flä­chliche Nörgelei über ein­zelne Ideen oder Zustände, so als ob ein Philosoph ein komi­scher Kauz wäre. Es bedeu­tet auch nicht, daß der Philosoph die­sen oder jenen iso­liert genom­me­nen Umstand bek­lagt und Abhilfe emp­fiehlt. Das eigent­liche Ziel einer derar­ti­gen Kritik ist es zu verhin­dern, daß die Menschen sich an jene Ideen und Verhaltensweisen ver­lie­ren, welche die Gesellschaft in ihrer jet­zi­gen Organisation ihnen ein­gibt. Die Menschen sol­len den Zusammenhang zwi­schen ihren indi­vi­duel­len Tätigkeiten und dem, was durch diese erreicht wird, ein­se­hen ler­nen, zwi­schen ihrer beson­de­ren Existenz und dem all­ge­mei­nen Leben der Gesellschaft, zwi­schen ihren tägli­chen Projekten und den großen Ideen, die sie anerkennen.

« […] l’ac­cord fut que je por­te­rai mes efforts en direc­tion des per­sonnes et carac­tères sur­na­tu­rels ou du moins roman­tiques ; le but étant de pui­ser au fond de notre nature intime une huma­ni­té aus­si bien qu’une vrai­sem­blance que nous trans­fé­re­rions à ces créa­tures de l’i­ma­gi­na­tion, de qua­li­té suf­fi­sante pour frap­per de sus­pen­sion, ponc­tuel­le­ment et déli­bé­ré­ment, l’in­cré­du­li­té, ce qui est le propre de la foi poé­tique. »