… De toute façon le soir
A ten­dance à modi­fier les choses. Moins la couleur,
La qua­li­té d’une poi­gnée de main, une haleine douteuse,
Qu’une impa­tience géné­rale à voir les comptes faits,
Les fleurs dis­po­sées loin de tout regard.

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« Pas moyen de savoir » Autoportait dans un miroir convexe
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p. 71

Some things we do take up a lot more time
And are consi­de­red a fruit­ful, natu­ral thing to do.
I am coming out of one way to behave
Into a plo­wed corn­field. On my left, gulls,
On an inland vaca­tion. They seem to mind the way I write.
Or, to take ano­ther example : last month
I vowed to write more. What is writing ?
Well, in my case, it’s get­ting down on paper
Not thoughts, exact­ly, but ideas, maybe :
Ideas about thoughts. Thoughts is too grand a word.
Ideas is bet­ter, though not pre­ci­se­ly what I mean.
Someday I’ll explain. Not today though.
I feel as though someone had made me a vest
Which I was wea­ring out of doors into the countryside
Out of loyal­ty to the per­son, although
There is no one to see, except me
With my inner vision of what I look like.
The wea­ring is both a duty and a pleasure
Because it absorbs me, absorbs me too much.
One horse stands out irre­gu­lar­ly against
The land over there. And am I receiving
The vision ? Is it mine, or do I alrea­dy owe it
For other visions, unno­ti­ced and unrecorded
On the great, relaxed curve of time,
All the for­got­ten springs, drop­ped pebbles,
Songs once heard that then pas­sed out of light
Into eve­ry­day obli­vion ? He moves away slowly,
Looks up and pumps the sky, a lingering
Question. Him too we can sacrifice
To the end of pro­gress, for we must, we must be moving on.

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« Ode to Bill »

Le pétrole n’a pas tardé
À prendre la place de
L’obscurité qui t’en­toure. Tout se passait
Comme pré­vu, mais enfin ça n’é­tait jamais exac­te­ment ça :
Une petite cas­sure par ici, un zézaie­ment sans importance.
Il faut que ça se présente
Dans une der­nière échap­pée : poi­riers et fleurs
Un ultime mur résineux
Jouissance du cli­mat tempéré
De ton iden­ti­té. Fécondité morose
À surveiller. 

Pretty soon oil has
Taken up the place of
The dark around you. It was all
As told, but any­way it never came out just right :
A frac­tion here, a lisp where it didn’t matter.
It has to be presented
Through a final gap : pear trees and flowers
An ulti­mate resi­nous wall
Basking in the tem­pe­rate climate
Of your iden­ti­ty. Sullen fecundity
To be wat­ched over. 
Toutes les choses semblent leur propre signe
Et les noms qui y poussent se rami­fient vers d’autres référents.

[…] Les noms que nous avons volés ne nous éloignent pas :
Nous avons pris sur eux un petit peu d’avance
Le moment, désor­mais, est venu d’at­tendre à nouveau.
Rien qu’at­tendre, l’at­tente : de quoi se comble l’intervalle ?
C’est un autre genre d’at­tente, attendre que cesse l’attente.
Rien ne prend sa juste part du temps.
L’attente est inté­grée aux choses qui naissent à elles-mêmes.
Rien n’est incom­plet en par­tie, mais l’attente
Envahit tout comme un climat.
Quelle heure est-il ?
Rien vaut-il la peine ?
Oui, car il faut attendre de voir de quoi il a vrai­ment l’air,
Cet inci­dent qui vient de tour­ner le coin
Et sera dif­fé­rent du reste et à vrai dire
Ne pour­ra pas sur­prendre : trop d’ampleur.
All things seem men­tion of themselves
And the names which stem from them branch out to other
referents.
[…] The names we stole don’t remove us :
We have moved on a lit­tle ahead of them
And now it is time to wait again.
Only wai­ting, the wai­ting : what fills up the time between ?
It is ano­ther kind of wait, wai­ting for the wait to be ended.
Nothing takes up its fair share of time,
The wait is built into the things just coming into their own.
Nothing is par­tial­ly incom­plete, but the wait
Invests eve­ry­thing like a climate.
What time of day is it ?
Does any­thing matter ?
Yes, for you must wait to see what it is real­ly like,
This event roun­ding the corner
Which will be unlike any­thing else and really
Cause no sur­prise : it’s too ample.

Les ins­tances diri­geantes se pré­oc­cupent plu­tôt de la for­ma­tion des jeunes prin­ci­pa­le­ment parce qu’elle est impo­sée par la même logique qui pousse à la méca­ni­sa­tion du tra­vail : « Une mise en valeur inten­sive des hommes s’a­vère néces­saire », me dit un res­pon­sable éco­no­mique qui n’a cer­tai­ne­ment pas en vue l’in­ten­si­té humaine. Si l’on a besoin de per­son­nel de grande qua­li­té, il faut en orga­ni­ser l’élevage.

Une infor­ma­tion que je recueille dans un grand maga­sin connu de Berlin est par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tive : « Lorsque nous recru­tons du per­son­nel de vente et du per­son­nel admi­nis­tra­tif, déclare un per­sonne impor­tant du ser­vice du per­son­nel, nous atta­chons une grande impor­tance à une appa­rence agréable. » […] Je lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’a­git d’être piquant, ou bien joli. « Pas exac­te­ment joli. Ce qui compte, com­pre­nez-vous, c’est plu­tôt un teint mora­le­ment rose. »
Je com­prends en effet. Un teint mora­le­ment rose – cet assem­blage de concepts éclaire d’un seul coup un quo­ti­dien fait de vitrines déco­rées, d’employés sala­riés et de jour­naux illus­trés. Sa mora­li­té doit être tein­tée de rose, son teint rose empreint de mora­li­té. C’est là ce que sou­haitent ceux qui ont en charge la sélec­tion. Ils vou­draient étendre sur l’exis­tence un ver­nis qui en dis­si­mule la réa­li­té rien moins que rose. Et gare, si la mora­li­té devait dis­pa­raître sous la peau et si la roseur n’é­tait pas assez morale pour empê­cher l’ir­rup­tion des dési­rs. Les pro­fon­deurs téné­breuses d’une mora­li­té sans fard seraient aus­si mena­çantes pour l’ordre éta­bli qu’un rose qui s’en­flam­me­rait hors de toute mora­li­té. On les asso­cie étroi­te­ment, de façon à ce qu’ils se neu­tra­lisent. Le sys­tème qui impose les tests de sélec­tion engendre éga­le­ment ce mélange aimable et gen­til, et plus la ratio­na­li­sa­tion pro­gresse, plus ce maquillage cou­leur rose-moral­gagne du terrain.

Se laisse-t-elle [la réa­li­té] dépeindre dans un repor­tage ordi­naire ? Depuis quelques années, le repor­tage jouit en Allemagne d’une faveur suprême par­mi toutes les autres formes de repré­sen­ta­tion, car il est seul capable, pense-t-on, de sai­sir la vie dans sa spon­ta­néi­té. Les écri­vains n’ont pas de plus haute ambi­tion que de faire du repor­tage ; repro­duire ce que l’on a obser­vé, voi­là ce qui compte aujourd’­hui. Il y a une sorte de frin­gale d’im­mé­dia­te­té, qui est sans doute la consé­quence de la mal­nu­tri­tion dont est res­pon­sable l’i­déa­lisme alle­mand. Au carac­tère abs­trait de la pen­sée idéa­liste, inca­pable de s’ap­pro­cher de la réa­li­té par quelque média­tion que ce soit, on oppose la mani­fes­ta­tion spon­ta­née de l’exis­tence concrète que serait le repor­tage. Mais un repor­tage, qui dans le meilleur des cas par­vient à offrir un repro­duc­tion de ce qui existe, ne suf­fit pas à le rendre pré­sent. Le repor­tage était une réac­tion légi­time contre l’i­déa­lisme ; rien de plus. Car il ne fait que s’é­ga­rer dans la vie que ce der­nier manque tout à fait, et qui échappe à l’un comme à l’autre. Cent repor­tages sur une usine sont impuis­sants à res­ti­tuer la réa­li­té de l’u­sine, ils sont et res­tent pour l’é­ter­ni­té cent ins­tan­ta­nés de l’u­sine. La réa­li­té est un construc­tion. Certes la vie ne peut appa­raître qu’à par­tir d’ob­ser­va­tions. Mais elle n’est nul­le­ment conte­nue dans les séries d’ob­ser­va­tions plus ou moins aléa­toires des repor­tages, on ne la trou­ve­ra que dans la mosaïque que consti­tuent des obser­va­tions par­ti­cu­lières au fur et à mesure que l’on appré­hende leur teneur. Le repor­tage donne une pho­to­gra­phie de la vie ; l’i­mage de la vie, quant à elle, c’est une mosaïque de ce genre qui nous l’offrirait.

La construc­tion des Employés relève, ain­si qu’il a sou­vent été sou­li­gné, de la tech­nique du mon­tage. Mais en écho à la dis­cus­sion que mène Kracauer sur les films de mon­tage ou les films dits de « coupe trans­ver­sale » (Querschnittfilme), il fau­drait dis­tin­guer deux types fon­da­men­taux : le mon­tage qui, par un trai­te­ment empreint de res­pect envers les maté­riaux uti­li­sés, ouvre vers une nou­velle per­cep­tion de la réa­li­té, et le mon­tage qui, obéis­sant à des prin­cipes for­mels abs­traits, éloigne de celle-ci. L’image de la mosaïque qu’a­vance Kracauer à la fin du pre­mier cha­pitre est emblé­ma­tique, dans son oppo­si­tion aus­si bien à la seule pho­to­gra­phie qu’au repor­tage, de sa concep­tion du montage.

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p. XVI (pré­sen­ta­tion de Nia Perivolaropoulou)

Tu fais de poé­tique et de joli des valeurs. Des valeurs affec­tives, esthé­tiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clai­re­ment comme des impasses du lan­gage et une regres­sion de la pen­sée. Ce serait, en lit­té­ra­ture, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »

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« Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » Ma haie
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p. 440–441

All right. The pro­blem is that there is no new pro­blem. It must awa­ken from the sleep of being part of some other, old pro­blem, and by that time its new pro­ble­ma­ti­cal exis­tence will have alrea­dy begun, car­rying it for­ward into situa­tions with which it can­not cope, since no one reco­gnizes it and it does not even reco­gnize itself yet, or know what it is. It is like the begin­ning of a beau­ti­ful day, with all the birds sin­ging in the trees, rea­ding their joy and exci­te­ment into its record as it pro­gresses, and yet the pro­gress of any day, good or bad, brings with it all kinds of dif­fi­cul­ties that should have been fore­seen but never are, so that it final­ly seems as though they are what stifles it, in the majes­ty of a sun­set or mere­ly in gra­dual dull­ness that gets dim­mer and dim­mer until it final­ly sinks into flat, sour dark­ness. Why is this ? Because not one-tenth or even one one-hun­dredth of the ravi­shing pos­si­bi­li­ties the birds sing about at dawn could ever be rea­li­zed in the course of a single day, no mat­ter how cram­med with for­tu­nate events it might turn out to be. And this brings on inevi­table reproaches, unme­ri­ted of course, for we are all like chil­dren sul­king because they can­not have the moon ; and very soon the unrea­so­na­ble­ness of these demands is for­got­ten and overw­hel­med in a wave of melan­cho­ly of which it is the sole cause. Finally we know only that we are unhap­py but we can­not tell why. We for­get that it is our own chil­di­sh­ness that is to blame.

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« The Recital » Three poems
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Les phi­lo­sophes ont cou­tume de par­ler de la volon­té comme si c’é­tait la chose la mieux connue du monde ; Schopenhauer a même lais­sé entendre que la volon­té était la seule chose qui nous fût réel­le­ment connue, entiè­re­ment et tota­le­ment connue, sans sur­plus et sans reste ; mais il me semble tou­jours que Schopenhauer, dans ce cas comme dans d’autres, n’a fait que ce que font d’ha­bi­tude les phi­lo­sophes : il a adop­té et pous­sé à l’ex­trême un pré­ju­gé popu­laire. La volon­té m’ap­pa­raît avant tout comme une chose com­plexe, une chose qui n’a d’u­ni­té que son nom, et c’est dans cette uni­ci­té du nom que réside le pré­ju­gé popu­laire qui a trom­pé la vigi­lance tou­jours en défaut des phi­lo­sophes. Pour une fois, soyons donc plus cir­cons­pects, soyons moins phi­lo­sophes, disons que dans toute volon­té il y a d’a­bord une plu­ra­li­té de sen­ti­ments, le sen­ti­ment de l’é­tat dont on veut sor­tir, celui de l’é­tat où l’on tend, le sens de ces direc­tions elles-mêmes, « à par­tir d’i­ci », « pour aller là-bas », enfin une sen­sa­tion mus­cu­laire acces­soire qui même sans que nous remuions bras ni jambes, entre en jeu comme machi­na­le­ment sitôt que nous nous met­tons à vou­loir. De même que le sen­tir, et un sen­tir mul­tiple, est évi­dem­ment l’un des ingré­dients de la volon­té, elle contient aus­si un pen­ser ; dans tout acte volon­taire, il y a une pen­sée qui com­mande ; et qu’on ne croit pas pou­voir iso­ler cette pen­sée du vou­loir pour obte­nir un pré­ci­pi­té qui serait encore de la volon­té . En troi­sième lieu, la volon­té n’est pas uni­que­ment un com­plexe de sen­tir et de pen­ser, mais encore et avant tout un état affec­tif, l’é­mo­tion de com­man­der dont nous avons par­lé plus haut. Ce qu’on appelle le « libre arbitre » est essen­tiel­le­ment le sen­ti­ment de supé­rio­ri­té qu’on éprouve à l’é­gard d’un subal­terne. « Je suis libre, c’est à lui d’o­béir », voi­là ce qu’il y a au fond de toute volon­té, avec cette atten­tion ten­due, ce regard direct fixé sur une seule chose, ce juge­ment abso­lu : « A pré­sent, ceci est néces­saire, et rien d’autre », la cer­ti­tude qu’on sera obéi, et tout ce qui consti­tue encore l’é­tat d’âme de celui qui com­mande. Vouloir, c’est com­man­der en soi à quelque chose qui obéit ou dont on se croit obéi.
Mais que l’on consi­dère à pré­sent l’es­sence la plus sin­gu­lière de la volon­té, cette chose si com­plexe pour laquelle le vul­gaire n’a qu’un seul nom : s’il arrive que dans un cas don­né nous soyons à la fois celui qui com­mande et celui qui obéit, nous avons en obéis­sant l’im­pres­sion de nous sen­tir contraints, pous­sés, pres­sés de résis­ter, de nous mou­voir, impres­sions qui suivent immé­dia­te­ment la voli­tion ; mais dans la mesure où nous avons d’autre part l’ha­bi­tude de faire abs­trac­tion de ce dua­lisme, de nous trom­per à son sujet grâce au concept syn­thé­tique du « moi » toute une chaîne de conclu­sions erro­nées et par suite de fausses éva­lua­tions de la volon­té elle-même viennent encore s’ac­cro­cher au vou­loir. Si bien que celui qui veut, croit de bonne foi qu’il suf­fit de vou­loir pour agir.

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t. 1
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trad.  Geneviève Blanquis
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§ 19