… De toute façon le soir
A tendance à modifier les choses. Moins la couleur,
La qualité d’une poignée de main, une haleine douteuse,
Qu’une impatience générale à voir les comptes faits,
Les fleurs disposées loin de tout regard.
…
Citations
Some things we do take up a lot more time
And are considered a fruitful, natural thing to do.
I am coming out of one way to behave
Into a plowed cornfield. On my left, gulls,
On an inland vacation. They seem to mind the way I write.
Or, to take another example : last month
I vowed to write more. What is writing ?
Well, in my case, it’s getting down on paper
Not thoughts, exactly, but ideas, maybe :
Ideas about thoughts. Thoughts is too grand a word.
Ideas is better, though not precisely what I mean.
Someday I’ll explain. Not today though.
I feel as though someone had made me a vest
Which I was wearing out of doors into the countryside
Out of loyalty to the person, although
There is no one to see, except me
With my inner vision of what I look like.
The wearing is both a duty and a pleasure
Because it absorbs me, absorbs me too much.
One horse stands out irregularly against
The land over there. And am I receiving
The vision ? Is it mine, or do I already owe it
For other visions, unnoticed and unrecorded
On the great, relaxed curve of time,
All the forgotten springs, dropped pebbles,
Songs once heard that then passed out of light
Into everyday oblivion ? He moves away slowly,
Looks up and pumps the sky, a lingering
Question. Him too we can sacrifice
To the end of progress, for we must, we must be moving on.
Le pétrole n’a pas tardé
À prendre la place de
L’obscurité qui t’entoure. Tout se passait
Comme prévu, mais enfin ça n’était jamais exactement ça :
Une petite cassure par ici, un zézaiement sans importance.
Il faut que ça se présente
Dans une dernière échappée : poiriers et fleurs
Un ultime mur résineux
Jouissance du climat tempéré
De ton identité. Fécondité morose
À surveiller.
Pretty soon oil has
Taken up the place of
The dark around you. It was all
As told, but anyway it never came out just right :
A fraction here, a lisp where it didn’t matter.
It has to be presented
Through a final gap : pear trees and flowers
An ultimate resinous wall
Basking in the temperate climate
Of your identity. Sullen fecundity
To be watched over.
Et les noms qui y poussent se ramifient vers d’autres référents.
[…] Les noms que nous avons volés ne nous éloignent pas :
Nous avons pris sur eux un petit peu d’avance
Le moment, désormais, est venu d’attendre à nouveau.
Rien qu’attendre, l’attente : de quoi se comble l’intervalle ?
C’est un autre genre d’attente, attendre que cesse l’attente.
Rien ne prend sa juste part du temps.
L’attente est intégrée aux choses qui naissent à elles-mêmes.
Rien n’est incomplet en partie, mais l’attente
Envahit tout comme un climat.
Quelle heure est-il ?
Rien vaut-il la peine ?
Oui, car il faut attendre de voir de quoi il a vraiment l’air,
Cet incident qui vient de tourner le coin
Et sera différent du reste et à vrai dire
Ne pourra pas surprendre : trop d’ampleur.
…
And the names which stem from them branch out to other
referents.
[…] The names we stole don’t remove us :
We have moved on a little ahead of them
And now it is time to wait again.
Only waiting, the waiting : what fills up the time between ?
It is another kind of wait, waiting for the wait to be ended.
Nothing takes up its fair share of time,
The wait is built into the things just coming into their own.
Nothing is partially incomplete, but the wait
Invests everything like a climate.
What time of day is it ?
Does anything matter ?
Yes, for you must wait to see what it is really like,
This event rounding the corner
Which will be unlike anything else and really
Cause no surprise : it’s too ample.
…
Les instances dirigeantes se préoccupent plutôt de la formation des jeunes principalement parce qu’elle est imposée par la même logique qui pousse à la mécanisation du travail : « Une mise en valeur intensive des hommes s’avère nécessaire », me dit un responsable économique qui n’a certainement pas en vue l’intensité humaine. Si l’on a besoin de personnel de grande qualité, il faut en organiser l’élevage.
Une information que je recueille dans un grand magasin connu de Berlin est particulièrement instructive : « Lorsque nous recrutons du personnel de vente et du personnel administratif, déclare un personne important du service du personnel, nous attachons une grande importance à une apparence agréable. » […] Je lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’agit d’être piquant, ou bien joli. « Pas exactement joli. Ce qui compte, comprenez-vous, c’est plutôt un teint moralement rose. »
Je comprends en effet. Un teint moralement rose – cet assemblage de concepts éclaire d’un seul coup un quotidien fait de vitrines décorées, d’employés salariés et de journaux illustrés. Sa moralité doit être teintée de rose, son teint rose empreint de moralité. C’est là ce que souhaitent ceux qui ont en charge la sélection. Ils voudraient étendre sur l’existence un vernis qui en dissimule la réalité rien moins que rose. Et gare, si la moralité devait disparaître sous la peau et si la roseur n’était pas assez morale pour empêcher l’irruption des désirs. Les profondeurs ténébreuses d’une moralité sans fard seraient aussi menaçantes pour l’ordre établi qu’un rose qui s’enflammerait hors de toute moralité. On les associe étroitement, de façon à ce qu’ils se neutralisent. Le système qui impose les tests de sélection engendre également ce mélange aimable et gentil, et plus la rationalisation progresse, plus ce maquillage couleur rose-moralgagne du terrain.
Se laisse-t-elle [la réalité] dépeindre dans un reportage ordinaire ? Depuis quelques années, le reportage jouit en Allemagne d’une faveur suprême parmi toutes les autres formes de représentation, car il est seul capable, pense-t-on, de saisir la vie dans sa spontanéité. Les écrivains n’ont pas de plus haute ambition que de faire du reportage ; reproduire ce que l’on a observé, voilà ce qui compte aujourd’hui. Il y a une sorte de fringale d’immédiateté, qui est sans doute la conséquence de la malnutrition dont est responsable l’idéalisme allemand. Au caractère abstrait de la pensée idéaliste, incapable de s’approcher de la réalité par quelque médiation que ce soit, on oppose la manifestation spontanée de l’existence concrète que serait le reportage. Mais un reportage, qui dans le meilleur des cas parvient à offrir un reproduction de ce qui existe, ne suffit pas à le rendre présent. Le reportage était une réaction légitime contre l’idéalisme ; rien de plus. Car il ne fait que s’égarer dans la vie que ce dernier manque tout à fait, et qui échappe à l’un comme à l’autre. Cent reportages sur une usine sont impuissants à restituer la réalité de l’usine, ils sont et restent pour l’éternité cent instantanés de l’usine. La réalité est un construction. Certes la vie ne peut apparaître qu’à partir d’observations. Mais elle n’est nullement contenue dans les séries d’observations plus ou moins aléatoires des reportages, on ne la trouvera que dans la mosaïque que constituent des observations particulières au fur et à mesure que l’on appréhende leur teneur. Le reportage donne une photographie de la vie ; l’image de la vie, quant à elle, c’est une mosaïque de ce genre qui nous l’offrirait.
La construction des Employés relève, ainsi qu’il a souvent été souligné, de la technique du montage. Mais en écho à la discussion que mène Kracauer sur les films de montage ou les films dits de « coupe transversale » (Querschnittfilme), il faudrait distinguer deux types fondamentaux : le montage qui, par un traitement empreint de respect envers les matériaux utilisés, ouvre vers une nouvelle perception de la réalité, et le montage qui, obéissant à des principes formels abstraits, éloigne de celle-ci. L’image de la mosaïque qu’avance Kracauer à la fin du premier chapitre est emblématique, dans son opposition aussi bien à la seule photographie qu’au reportage, de sa conception du montage.
Tu fais de poétique et de joli des valeurs. Des valeurs affectives, esthétiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement comme des impasses du langage et une regression de la pensée. Ce serait, en littérature, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »
All right. The problem is that there is no new problem. It must awaken from the sleep of being part of some other, old problem, and by that time its new problematical existence will have already begun, carrying it forward into situations with which it cannot cope, since no one recognizes it and it does not even recognize itself yet, or know what it is. It is like the beginning of a beautiful day, with all the birds singing in the trees, reading their joy and excitement into its record as it progresses, and yet the progress of any day, good or bad, brings with it all kinds of difficulties that should have been foreseen but never are, so that it finally seems as though they are what stifles it, in the majesty of a sunset or merely in gradual dullness that gets dimmer and dimmer until it finally sinks into flat, sour darkness. Why is this ? Because not one-tenth or even one one-hundredth of the ravishing possibilities the birds sing about at dawn could ever be realized in the course of a single day, no matter how crammed with fortunate events it might turn out to be. And this brings on inevitable reproaches, unmerited of course, for we are all like children sulking because they cannot have the moon ; and very soon the unreasonableness of these demands is forgotten and overwhelmed in a wave of melancholy of which it is the sole cause. Finally we know only that we are unhappy but we cannot tell why. We forget that it is our own childishness that is to blame.
Les philosophes ont coutume de parler de la volonté comme si c’était la chose la mieux connue du monde ; Schopenhauer a même laissé entendre que la volonté était la seule chose qui nous fût réellement connue, entièrement et totalement connue, sans surplus et sans reste ; mais il me semble toujours que Schopenhauer, dans ce cas comme dans d’autres, n’a fait que ce que font d’habitude les philosophes : il a adopté et poussé à l’extrême un préjugé populaire. La volonté m’apparaît avant tout comme une chose complexe, une chose qui n’a d’unité que son nom, et c’est dans cette unicité du nom que réside le préjugé populaire qui a trompé la vigilance toujours en défaut des philosophes. Pour une fois, soyons donc plus circonspects, soyons moins philosophes, disons que dans toute volonté il y a d’abord une pluralité de sentiments, le sentiment de l’état dont on veut sortir, celui de l’état où l’on tend, le sens de ces directions elles-mêmes, « à partir d’ici », « pour aller là-bas », enfin une sensation musculaire accessoire qui même sans que nous remuions bras ni jambes, entre en jeu comme machinalement sitôt que nous nous mettons à vouloir. De même que le sentir, et un sentir multiple, est évidemment l’un des ingrédients de la volonté, elle contient aussi un penser ; dans tout acte volontaire, il y a une pensée qui commande ; et qu’on ne croit pas pouvoir isoler cette pensée du vouloir pour obtenir un précipité qui serait encore de la volonté . En troisième lieu, la volonté n’est pas uniquement un complexe de sentir et de penser, mais encore et avant tout un état affectif, l’émotion de commander dont nous avons parlé plus haut. Ce qu’on appelle le « libre arbitre » est essentiellement le sentiment de supériorité qu’on éprouve à l’égard d’un subalterne. « Je suis libre, c’est à lui d’obéir », voilà ce qu’il y a au fond de toute volonté, avec cette attention tendue, ce regard direct fixé sur une seule chose, ce jugement absolu : « A présent, ceci est nécessaire, et rien d’autre », la certitude qu’on sera obéi, et tout ce qui constitue encore l’état d’âme de celui qui commande. Vouloir, c’est commander en soi à quelque chose qui obéit ou dont on se croit obéi.
Mais que l’on considère à présent l’essence la plus singulière de la volonté, cette chose si complexe pour laquelle le vulgaire n’a qu’un seul nom : s’il arrive que dans un cas donné nous soyons à la fois celui qui commande et celui qui obéit, nous avons en obéissant l’impression de nous sentir contraints, poussés, pressés de résister, de nous mouvoir, impressions qui suivent immédiatement la volition ; mais dans la mesure où nous avons d’autre part l’habitude de faire abstraction de ce dualisme, de nous tromper à son sujet grâce au concept synthétique du « moi » toute une chaîne de conclusions erronées et par suite de fausses évaluations de la volonté elle-même viennent encore s’accrocher au vouloir. Si bien que celui qui veut, croit de bonne foi qu’il suffit de vouloir pour agir.