En outre, l’œil est attiré par deux chapeaux de paille ou d’été. L’histoire de ces chapeaux de paille pour hommes est la suivante : c’est que soudain, dans l’air clair, je vois deux ravissants chapeaux ; sous ces chapeaux se tiennent deux messieurs très comme il faut, qui paraissent vouloir s’adresser le bonjour en soulevant leurs couvre-chefs d’un geste fringant, gracieux et beau : spectacle où manifestement les chapeaux jouent un plus grand rôle que leurs détenteurs ou propriétaires.
Citations
L’agneau n’est pas innocent. L’agneau sait interpréter le frissonnement de chaque agneau voisin, et devenir, dans la formation de la relation agnelle, non pas un agneau mais un nombre d’agneaux, chaque dos d’agneau presque indiscernable du dos du suivant. L’agneau sait interpréter la sensation de la forme qu’ont chacun et chacautre tous ensemble, les plaisirs et les peurs et les neutralités de chacun, ce qui s’exprime dans un bêlement ou un tressautement quand l’agneau est avec le suivant, et jamais ne se trouve un seul agneau tout seul.
Un philosophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, a écrit un jour : « Peut-être les oiseaux de proie considèrent-ils [les agneaux] avec un certain amusement, et peut-être se disent-ils : “On ne leur en veut pas, ce sont de bons agneaux, on les aime : rien n’est plus savoureux qu’un tendre agneau”. » Il est vrai que l’oiseau de proie, comme beaucoup de prédateurs, a pour passe-temps le raffinement de son propre bon goût. Et il est certain que goûter l’agneau tendre c’est avoir bon goût. « J’adore l’agneau ! » s’exclame l’oiseau de proie, et il y croit. Parce que l’oiseau est tout entier instruit par le désir, et que la forme de son désir n’excède pas sa volonté de goûter.
Le cas de l’agneau est différent. L’agneau n’apprend pas de suivre son désir ou de le raffiner : l’agneau apprend en concevant le monde comme un système instable de rapports, et sa compréhension du monde doit le rendre capable d’y rester en vie. Ce que possède l’agneau, animé non pas d’un désir mais d’une agnellité, c’est une sensibilité, définie par un philosophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, comme « la ruse vindicative de l’impuissance ».
L’agneau sait interpréter les mouvements de l’air et sait à quoi s’en tenir quand l’air est calme. Il connaît les schémas de vol de l’oiseau de proie, le léger changement de température sous l’ombre de l’oiseau de proie, le cri de l’oiseau en survol et les autres sons distinctifs qui ne sont pas ce cri. L’agneau est aussi familier du système général des sons – jusqu’au silence, que l’agneau doit interpréter pour appréhender les rapports du silence et de la prédation.
L’agneau sait tout ce qu’il sait parce qu’il est conscient de ce qui se trame dans un état de risque généralisé. L’agneau, quand il appréhende, appréhende le monde avec les idées claires tandis que le monde s’aligne contre l’agneau : démystifié, dépendant, sa brutalité intacte. L’agneau – comme toutes les proies, et à la différence de tous les prédateurs – est un savant de la totalité, alors que l’oiseau de proie en survol prend sa propre compétence carnassière pour une perspicacité générale.
Bien sûr, l’oiseau de proie est pourvu de serres, mais, avoir des serres, c’est concevoir le monde sous le rapport de l’œil à la griffe et de la griffe au bec. Ce que fait l’oiseau de proie, c’est des acquisitions. Son savoir consiste à se faire des agneaux à la chaîne. L’oiseau de proie sait ce qu’il sait dans les seules limites d’un système fondé sur les instances du désir, maintenu dans l’attente du rassasiement du désir : une vue perçante, dans toute son arrogance, ne voit jamais que ce qu’elle veut, et pas la totalité de ce qui est. L’oiseau de proie considère que se faire des agneaux est le monde dans son entièreté, alors qu’en fait, se faire un agneau ne fait jamais qu’un dîner, et un dîner n’est pas le monde entier.
L’intelligence de l’agneau tire parti d’une éducation où le négatif a bonne part : c’est un genre de ruse qui découle du sort et de la nécessité. Le génie de l’agneau tient, ainsi que l’a décrit le philosophe, à cette « conscience amère que même les insectes possèdent », et si ce génie se change en goût, c’est un goût fait de ressentiment. En cela, son goût ressemble au nôtre.
la stupide logique du dîner
Nous n’avons jamais été innocent⋅e⋅s. Notre éducation fut l’œuvre de nos sens. Notre agnellité fut inscrite dans nos corps avec la violence du monde tel qu’il est, mais l’intérêt que nous portons à la compréhension de notre propre éducation bientôt prit la forme de la chasse de l’oiseau de proie. Là, nous avons été façonné⋅e⋅s par la rancœur et limité⋅e⋅s par le désir. Dans tout ce que nous avons voulu, tout ce que nous avons acquis, et dans la façon dont parfois on n’a pas pu vouloir, la façon dont on n’a rien pu acquérir, nous étions simultanément l’agneau et l’oiseau de proie.
Notre nature hybride ne fut jamais innocente. Quels que soient les effets, sur un intérieur agneau, d’une acquisition quasi-prédatoriale de savoirs, un agneau passe toujours, aux yeux de qui le voit, pour un agneau. La conscience de l’agneau peut bien être une double conscience, la stupide logique du dîner de l’oiseau de proie demeure, jusqu’à nouvel ordre, la logique du monde.
le plus triste de la fable
Et maintenant : le plus triste de la fable, où l’agneau insensé veut montrer au monde – qui demeure, selon la logique du monde, le monde – ce qu’il a appris. C’est la partie sur l’agneau narrateur, ce qui signifie que c’est la plus triste partie de la fable, parce que l’agneau qui raconte sa propre histoire d’agneau est l’agneau récitant son propre éloge funèbre.
L’agneau qui fait le récit de l’éducation dispensée à l’agneau par son agnellité est le genre d’agneau qui confesse aux loups. Étant agneau, raconter une histoire dans les termes du loup revient à assurer les préliminaires du plaisir du loup, qui sont aussi les présages de la perte de l’agneau. L’agneau, en puisant dans sa propre éducation pour composer de la littérature de prédateurs, risque d’instruire le loup des défenses agnelles. Car le loup est une créature dont la faiblesse, caractéristique des prédateurs, est de ne presque rien savoir par soi-même. Comme l’oiseau de proie, le loup est épris de son dîner, aveugle à tout ce qui n’est pas se faire un agneau.
Et c’est là le plus triste de la fable, car à partir du moment où l’agneau raconte cette histoire, il est fait, et, plus triste encore, pour se désigner il emploie, parlant la langue du loup, le mot « dîner ».
L’agneau qui, en toutes conditions, discourt sur la nature agnelle dans les formes prescrites par les prédateurs est un agneau qui se dépossède de la ruse agnelle que la multitude agnelle confère à chaque agneau. Il débite, l’agneau, mais il n’est plus très éloquent. Esseulé, il n’a plus le génie d’être chacun et chacautre ensemble tous ensemble, percevant le tout, et sans que jamais ne se trouve un seul agneau tout seul. En cela, l’agneau qui raconte l’histoire de son éducation est un agneau dont l’éducation a échoué.
Notre éducation a échoué. Mais nous pensions que quitter les appartements du loup et retourner à l’étude du système général permettraient d’y remédier.
devenir encore plus d’animaux
Dans les Évangiles, l’agneau perdu au milieu des loups était voué à devenir encore plus d’animaux : « Soyez cauteleux comme des serpents et innocents comme des colombes ».
Est-ce que les agneaux ont toujours aussi été des serpents ? Est-ce que c’est pour ça qu’il y a tant d’architectures spécifiques, autant de lois et de gens chargés de les faire appliquer, autant de caméras planquées à en tout lieu du partout et des nuages eux-mêmes la police et qu’il y a tant de micro et macro manifestations de violence générale et spécifique ? Est-ce que c’est pour ça qu’on nous a séparés ? Pour qu’on ne puisse plus prendre soin les uns des autres, pour qu’on ne puisse jamais ressentir toute l’ingéniosité des plus infimes mouvements des corps de nos amis, pour qu’on ne puisse pas se raconter des blagues, d’un bloc, dos de l’un presque impossible à distinguer du dos de l’autre, dans le murmure qui annonce la révolte ?
La cautèle des agneaux, exprimée dans chaque brique, chaque loquet, chaque nuage militarisé, n’a que rarement été mentionnée dans les livres écrits par les oiseaux de proie. La cautèle de l’agneau a été omise de presque toute philosophie, mais la thèse obstinée du danger représenté par les agneaux, on peut la lire en tout lieu du partout où il y eut des agneaux et des pour les manger.
À nous autres, agneaux, il a manqué une philosophie, et il a manqué une architecture, mais nous avons passé des années à analyser rigoureusement les vertus de « colombe » et de « serpent ». Qu’est-ce que c’était, être innocent⋅e ? Est-ce qu’on était des agneaux prométhéens, avec une ruse serpentine, capables de voler au prédateur tout ce qui dans son être nous serait nécessaire, retournant nos rapines à notre usage, excédant ou abolissant ainsi notre agnellité ? Avons-nous fait une année de rien d’autre que d’une série de 0 : l’année de la colombe, celle d’après le déluge ?
Nombre d’agneaux travaillent dur pour voler le feu mais ils ne savent pas quel usage aurait un agneau d’une flamme.
Voici l’extrait d’un livre au sujet d’agneaux qui se soulèveraient contre l’oiseau de proie :
« De même que nous serions perdus si nous ne nous appropriions pas le contenu de livres et de tableaux, de même serait-ce notre mort si nous renoncions à considérer dès maintenant chaque pièce d’équipement de la fabrique, chaque objet produit par nous comme notre propriété. »
Quand l’agneau est un serpent est un agneau et que le monde entièrement réagencé est lui-même ce qui est innocent comme une colombe, le jugement que nos corps ont inscrit en nous devient un nouveau jour. Le monde devait être compris dans sa totalité ; ensuite il dut être appréhendé pour ce qu’il est – déjà nôtre.
cette année-là, tissée des minutes de nos sens
Cette année-là, tissée des minutes de nos sens, celle que nous n’avions pas encore vécue, on a tenu notre après-le-déluge cognitif. Cette année qu’on a imaginé être l’année de la colombe, on était les agneaux s’appropriant les contenus du ciel et du champ au profit des agneaux. Les ombres formées par les nuages était une littérature. Dans la proximité des dos de chacun et chacautre ont résonné des chants d’amour ; dans notre perception commune des frissons sont apparus des monuments. Nous avons connu ce qui était au-dessus de nos têtes autrement qu’en termes de rapace et de non-rapace. Nous avons connu l’air pour lui-même.
Notre imagination ne fut jamais innocente. Nous nous sommes écrit des messages sur nos téléphones et sur Internet : « Voici mon autre théorie, au-delà de mon obsession pour les classifications animales : l’objet de notre quête réside précisément entre vulgas et vulnus, entre la multitude et la mutilation. »
« Est-ce que je voulais vraiment donner dans le portrait de notre époque ? » Ça avait commencé comme une fable, nonchalante et ressentimenteuse : je voulais secouer l’agneau pour qu’il quitte la philosophie morale. J’ai fait ça pour que le savoir de l’agneau – ne jamais prendre le dîner pour la totalité – puisse enfin servir.
Whichever time standard we’re on, the question
of how fast and whether it’s worth it, we are
underlaid by drift in the form of mantle, and
that should be at least a start. If the woman
gets up in the morning you could say it
was to be anointed, if that (in this time)
weren’t so puny and obsequious. The wrong
standard makes it so, and the brutal fact
is that there’s no simple difference of opinion
involved : the wrong is an entailment, and
follows into the glowing tail of “history” as
for example the Marxist comet burns with
such lovely, flaring destruction.
That we could come off the time standard is
a first (and preliminary) proposal ; having
nothing to do with some zeal about traverse
or the synchronous double twist of a minor
protein. We could come off all that, to-
gether, into the nearest city of numbers
(of which there are four, & could be five). This
is just a proposal, set on the table to move
right out of range of those sickening and
greasy sureties—like « back to our proper
homes » (or look after the Golden Rose).
The homing instinct of a great deal
else might then be cracked up : the loving
magnetism by which consequence springs
to attentive display in the field of roses.
That, say, and the justice of what we
are said to deserve when so hopelessly
we want so much more. We do not
get what we deserve, ever, since we have
proper claim by the limits of hope and
however far a given desire has within range.
So, we could come off that standard, and
“possessive individualism” would be who we
are—the first city. Break the charter, lift
the harlot’s curse, the revolted abstraction
of “populism” by which the dark is so feared.
Holding hands is a disgusting trick, and is
augmented by the expectation of plenty.
Which would set out our past as gained
into the territory of fortune, and dispose of
that lumpy yarn running back into the trees.
Again, what we recall is the choice, of our
prevalence, the rich garden of the climatic
terrain. And choice is not then one from
“the rest”—the élitist dream of the crown
domed in the Castle of Gold—but an
inclusion within that measure, of choice,
the second city of this middle earth.
And the question of “exchange” is thereby
also dismantled. The dispute, over how
far the values are trimmed, is strictly a
consequent disturbance, since “fair price”
is only the extent of our fears in the
chest, of whatever sundry moth & rust
we see in our age. “Our age”—at it
again, the credible is what we aptly wear
in our timid & tender years. The standard
is a fear index, a measure of what (for ex-
ample) “natural gas” will do to a pre-
carious economy. Whoever in some sheltered
domain called that vapour “natural” deserves
to laugh right into the desert. These are the
arid displacements beyond which lies in its state
the third city, or the jewel of the air.
Further than this, up to our necks in our
polluted history, the fourth city is not yet known.
Going off the standard is thus far only a
proposal : the mantle is warm and in
constant flow, but no man has yet crossed
the plains. No trumpets in any case for such
banal folly : the modest hatred of our con-
dition and the competition which we therefore
call time. They will not sound, as we cannot
yet see the other side, but we deserve to, and
if we can see thus far, these are the few
outer lights of the city, burning on the horizon.
all in yellow, all in yellow,
skimming to ride,
milk inside
all in yellow, all in yellow.
But where is the music, the music
all on yonder green hill ?
So turning and twirling asunder
as to never be still ?
As to go for a dancer in yellow,
for to dance to the far brim,
all in yellow, all in yellow sliding
and ready to come in.
In ages past the cover thickens,
clouds bank in the sky ;
the leaves go down, all in yellow
faring well, to pass by.
Do you think that if
you once do what you want
to do you will want not to do it.
Do you think that if
there’s an apple on the table
and somebody eats it, it
won’t be there anymore.
Do you think that if
two people are in love with one another,
one or the other has got to be
less in love than the other at
some point in the otherwise happy relationship.
Do you think that if
you once took a breath, you’re by
that committed to taking the next one
and so on until the very process of
breathing’s an endlessly expanding need
almost of its own necessity forever.
Do you think that if
no one knows then whatever
it is, no one will know and
that will be the case, like
they say, for an indefinite
period of time if such time
can have a qualification of such time.
Do you know anyone
really. Have you been, really,
much alone. Are you lonely,
now for example. Does anything
really matter to you, really, or
has anything mattered. Does each
thing tend to be there, and then not
to be there, just as if that were it.
Do you think that if
I said, I love you, or anyone
said it, or you did. Do you
think that if you had all
such decisions to make and could
make them. Do you think that
if you did. That you really
would have to think it all into
reality, that world, each time, new.
Il ne faut pas dire seulement : Tout s’explique, je dirai : Tout s’éclaire par là. Les difficultés incroyables de l’action publique et privée s’éclairent soudainement, d’un grand jour, d’une grande lumière, quand on veut bien donner audience pour ainsi dire, quand on veut bien considérer, quand on veut bien seulement faire attention à cette distinction, à cette récrimination, je veux dire à cette discrimination remontante que nous venons de reconnaître. Tous les sophismes, tous les paralogismes de l’action, tous les parapragmatismes, – ou du moins tous les nobles, tous les dignes, les seuls précisément où nous puissions tomber, les seuls que nous puissions commettre, les seuls innocents, – si coupables pourtant, – viennent de ce que nous prolongeons indûment dans l’action politique, dans la politique, une ligne d’action dûment commencée dans la mystique. Une ligne d’action était commencée, était poussée dans la mystique, avait jailli dans la mystique, y avait trouvé, y avait pris sa source et son point d’origine. Cette action était bien lignée. Cette ligne d’action n’était pas seulement naturelle, elle n’était pas seulement légitime, elle était due. La vie suit son train. L’action suit son train. On regarde par la portière. Il y a un mécanicien qui conduit. Pourquoi s’occuper de la conduite. La vie continue. L’action continue. Le fil s’enfile. Le fil de l’action, la ligne de l’action continue. Et continuant, les mêmes personnes, le même jeu, les mêmes institutions, le même entourage, le même appareil, les mêmes meubles, les habitudes déjà prises, on ne s’aperçoit pas que l’on passe par-dessus ce point de discernement. D’autre part, par ailleurs, extérieurement l’histoire, les événements ont marché. Et l’aiguille est franchie. Par le jeu, par l’histoire des événements, par la bassesse et le péché de l’homme la mystique est devenue politique, ou plutôt l’action mystique est devenue action politique, ou plutôt la politique s’est substituée à la mystique, la politique a dévoré la mystique. Par le jeu des événements, qui ne s’occupent pas de nous, qui pensent à autre chose, par la bassesse, par le péché de l’homme, qui pense à autre chose, la matière qui était matière de mystique est devenue matière de politique. Et c’est la perpétuelle et toujours recommençante histoire. Parce que c’est la même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités, le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà prises, nous n’y voyons rien. Nous n’y faisons pas même attention. Et pourtant la même action, qui était juste, à partir de ce point de discernement devient injuste. La même action, qui était légitime, devient illégitime. La même action, qui était due, devient indue. La même action, qui était celle-ci, à partir de ce point de discernement ne devient pas seulement autre, elle devient généralement son contraire, son propre contraire. Et c’est ainsi qu’on devient innocemment criminel.
La même action, qui était propre, devient sale, devient une autre action, sale.
C’est ainsi qu’on devient innocent criminel, peut-être les plus dangereux de tous.
Une action commencée sur la mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons sur ce point de discernement. La politique dévore la mystique et nous ne sautons point quand nous passons sur ce point de discontinuité.
Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens. Une même stérilité dessèche la cité et la chrétienté. La cité politique et la cité chrétienne. La cité des hommes et la cité de Dieu. C’est proprement la stérilité moderne. Que nul donc ne se réjouisse, voyant le malheur qui arrive à l’ennemi, à l’adversaire, au voisin. Car le même malheur, la même stérilité lui arrive. Comme je l’ai mis tant de fois dans ces cahiers, du temps qu’on ne me lisait pas, le débat n’est pas proprement entre la République et la Monarchie, entre la République et la Royauté, surtout si on les considère comme des formes politiques, comme deux formes politiques, il n’est point seulement, il n’est point exactement entre l’ancien régime et le nouveau régime français, le monde moderne ne s’oppose pas seulement à l’ancien régime français, il s’oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde que tout un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture.
Dear Robin,
Enclosed you find the first of the publications of White Rabbit Press. The second will be much handsomer.
You are right that I don’t now need your criticisms of individual poems. But I still want them. It’s probably from old habit – but it’s an awfully old habit. Halfway through After Lorca I discovered that I was writing a book instead of a series of poems and individual criticism by anyone suddenly became less important. This is true of my Admonitions which I will send you when complete. (I have eight of them already and there will probably be fourteen including, of course, this letter.)
The trick naturally is what Duncan learned years ago and tried to teach us – not to search for the perfect poem but to let your way of writing of the moment go along its own paths, explore and retreat but never by fully realized (confined) within the boundaries of one poem. This is where we were wrong and he was right, but he complicated things for us by saying that there is no such thing as good or bad poetry. There is – but not in relation to a single poem. There is really no single poem.
That is why all my stuff from the past (except the Elegies and Troilus) looks foul to me. The poems belong nowhere. They are one night stands filled (the best of them) with their own emotions, but pointing nowhere, as meaningless as sex in a Turkish bath. It was not my anger or my frustration that got in the way of my poetry but the fact that I viewed each anger and each frustration as unique – something to be converted into poetry as one would exchange foreign money. I learned this from the English Department (and from the English Department of the spirit – that great quagmire that lurks at the bottom of all of us) and it ruined ten years of my poetry. Look at those other poems. Admire them if you like. They are beautiful but dumb.
Poems should echo and reecho against each other. They should create resonances. They cannot live alone any more than we can.
So don’t send the box of old poetry to Don Allen. Burn it or rather open it with Don and cry over the possible books that were buried in it – the Songs Against Apollo, the Gallery of Gorgeous Gods, the Drinking Songs – all incomplete, all abortive – all incomplete, all abortive because I thought, like all abortionists, that what is not perfect had no real right to live.
Things fit together. We knew that – it is the principle of magic. Two inconsequential things can combine together to become a consequence. This is true of poems too. A poem is nver to be judged by itself alone. A poem is never by itself alone.
This is the most important letter that you have ever received.
Love,
Jack
À MON ENTERREMENT IL y aura le cercueil fermé. Puis pour se recueillir, on ouvrira le cercueil. Alors tout le monde verra que je ne suis pas à l’intérieur. Alors ce qui se passera. Tout le monde se regardera dans les yeux sans comprendre. Et tout le monde lèvera la tête. Et tout le monde verra mon corps pendre sur le lustre du plafond. Et quand la musique triste arrivera mon corps se balancera. Et tout le monde rigolera. On rigolera parce que le corps se balancera en rythme. C’est ça qui sera rigolo. Ce sera rigolo de se rendre compte que, même mort, le corps est mu d’une volonté. C’est l’étonnement, c’est la découverte qui fera rigoler. Le jour de mon enterrement de mon corps.
Le jour où tout le monde découvre une révélation sur le corps après la mort, on a les yeux étonnés. Parce qu’on a appris une connaissance. Les obsèques sont un jour étonnant pour apprendre une connaissance. On ne s’y attendait pas.
On repart chez soi riche d’une chose en plus, dans la tête. On peut écrire un email et raconter. C’est alors la communication de la connaissance. Ou sa diffusion. Ce qui est un peu la même chose. Je serai heureux, mort, de contribuer à la diffusion d’une connaissance de la vie après la mort. À savoir que le corps sort du cercueil pour danser au plafond, au rythme de la musique triste.
Les musiques tristes servent à pleurer. Sauf si on pleurait déjà avant. Auquel cas elles ne servent à rien. Les musiques tristes rebondissent sur les murs, c’est pourquoi elles visent. C’est pourquoi elles touchent juste, droit dans la tripe. Et c’est pour ça qu’on les pleure. À cause de la tripe.
Touché droit dans la tripe, on ne peut plus penser. On ne peut que pleurer. Les pleurs coulent, de haut en bas, c’est leur mouvement. La tripe vibre, en elle-même, sur elle-même, c’est son mouvement. C’est plus précisément sa vibration.
Mais. Si l’on n’est pas dans une obsèque, il peut y avoir des moments où les pleurs et la pensée peuvent cohabiter. C’est alors une composition. Deux éléments qui se composent donnent un troisième élément. C’est leur spécificité. Il faut donner un exemple.
Par exemple on n’est pas dans une obsèque. On est ailleurs. On est dans la chambre. On met une musique triste. Comme à l’obsèque mais là on est dans la chambre. On pleure la musique. Puis dans le pleur une pensée vient. C’est un exemple de composition. La musique la larme et la pensée. Puis la pensée peut donner un désir, ou un besoin. Par exemple le désir, ou le besoin, de faire un dessin. Alors l’exemple de la composition se grandit du dessin. De la musique la larme la pensée et le dessin. Sans parler du désir, ni du besoin. Il y a des compositions qui durent très longtemps ensemble, plusieurs jours sans se défaire, et ça fait alors un grand dessin. Carrément une fresque.
La pensée vient d’un pleur, dans l’exemple. Elle vient en général d’un choc, d’une altération. Par exemple on voit une scène violente dans la rue. Automatiquement après on a une pensée. Dans l’exemple c’est une pensée politique. On ne choisit jamais le choc. On ne choisit pas non plus les pensées qu’on pense, après le choc. On est altéré. On ne prend pas part au processus d’altération. On le subit. Une fois qu’il a eu lieu, on devient le résultat du processus d’altération. On ne choisit pas le dessin qu’on a fait. On ne choisit pas de dessiner. C’est le désir qui est venu du pleur qui a fait dessiner. Ça marche comme ça.
Rigoler le jour de l’enterrement d’un corps est déplacé. En général on s’en tient aux règles. Il y a beaucoup d’exemples qui vont dans ce sens. C’est le sens des règles communes. Là-dessus, il n’y a pas grand-chose à dire.
Le jour de l’enterrement d’un corps, on tombe rarement amoureux. Ce n’est pas une règle commune, c’est un fait. On pourrait tomber amoureux le jour de l’obsèque de l’enterrement d’un corps, mais c’est si rare. Aller vite faire l’amour dans les toilettes le jour de l’obsèque de l’enterrement d’un corps, c’est si rare. Déjà que l’amour est rare en général, alors dans cet exemple encore plus.
Un jour j’avais un ami il travaillait dans un hôpital. Un jour il m’a dit que les gens qui travaillaient dans les hôpitaux faisaient beaucoup l’amour entre eux, dans les toilettes. Sur le lieu même de leur travail. Il m’a dit que c’était à cause de la mort. C’est la présence de la mort dans l’hôpital qui accroît le désir, ou le besoin, d’aller faire l’amour avec un collègue de travail dans les toilettes. Aussi viendra un jour où les gens qui pleurent à l’obsèque de l’enterrement d’un mort seront pris du désir de sexe, à cause de la présence de la mort. Et ils iront vite dans les toilettes.
Oui. Il viendra un jour où on rigolera, pendant les obsèques de l’enterrement d’un mort, quand le mort dansera suspendu au lustre du plafond. Oui. Il viendra un jour où les compositions d’éléments dureront si longtemps que ça fera un dessin sans début ni fin. Oui. Il viendra un jour où les gens qui pleurent pendant l’obsèque de l’enterrement d’un mort iront faire l’amour dans les toilettes. C’est ça que je voulais dire. Oui.
JE VAIS FAIRE UN POÈME QUI TOMBE. Au début il tient. C’est à la fin qu’il tombe. C’est normal.
Au début le poème il a un renard dans la gorge. Ensuite le poème il a un loup dans le ventre. Des fourmis dans les couilles et des hirondelles dans les ovaires. Le poème. Il avance un moment avec toute sa faune. Puis il arrive face à la montagne. Les uns s’enfuient, les autres s’envolent. C’est là qu’il tombe, face à la montagne.
Maintenant je vais dire le récit de la domestication.
Au début il n’y a que des loups. Ils se déplacent en meute. Il y a un chef de meute, il décide. Un jour arrivent les hommes. Les hommes encerclent la meute. Avec des pierres des bâtons les hommes tuent le chef de meute. Ils ne gardent que les petits. Les petits sont nourris au lait de femmes. En grandissant, les petits ne sont plus des loups, ils deviennent des chiens.
Voilà, c’était le récit de la domestication.
C’est un vrai récit qui n’est pas un poème. Je vous l’ai dit.
JE VAIS FAIRE UNE PAGE. Mais pas une vraie littérature. Juste un bruit sur ton crâne, sur ta foule. Un gros bruit de pluie, de salive, d’humeurs, tout ce qui coule.
Je vais faire une page sans ombre, qui coule. Ensuite il ne faut pas s’en approcher. Personne personne. À part toi. Je vais faire une page, que personne la boive. C’est ta rivière maintenant. Que personne y mette son bec, ses pattes.
Je vais faire une foule qui te fera un bruit au crâne, un gros boucan de tonnerre. Un grand moulin qui claque. Un réel qui tourne.
Je vais faire et ce sera réel.
Je vais faire une grosse douleur qui t’emplira le poumon. Une grosse douleur de gros bruit de page. Et pas le petit bruit d’une vraie littérature, non, juste le gros bruit de pluie d’une page sans rien.
Je vais faire une page comme on fait une montagne. Comme on perd son enfant dans le lac.
On ne fait pas une montagne, en vrai. Mais on perd son enfant dans le lac, en vrai.
Je vais faire la page comme la montagne est sortie de terre. Comme elle s’est faite elle-même. Très lentement. Je vais faire une très lentement page.Je vais écouter la maladie parlante jusqu’à ce qu’elle démoule sa forme à la page. Lentement qu’elle éclose. Je vais appeler les morts et ils vont venir et ils vont refaire le sang humain à partir. Je ne vais rien dire. Je vais me déshabiller avec les morts et ils vont me refaire le sang à partir de ce qu’ils ont vu dans la mort. Et je nagerai.
LES MORTS PRENDRONT MA MAISON et me referont toute la raison. C’est ça qui sera bien.
Je vais me refaire Le dos dans le lac. Tout l’été nager. La vase sur ma peau je la garde toute la nuit. J’aime l’odeur. Les muscles forcent. Tout l’été comme un mort. Je nage sans respirer. Le dos force. La vase pue. Mais la nuit je dors je ne sens rien.
Je vais faire un plongeon dans la vase sans passer par l’eau. Je vais rencontrer le plancton. Bouche ouverte il va me rentrer. Je vais le sentir la nuit. Il va m’ébranler les organes. Un corps à corps mais dedans, que personne verra.
Je vais me faire bouffer un organe par le plancton. Ensuite les morts me viendront bouche ouverte. Ils rentreront me refaire le sang. Ce sera bien.
Je vais enculer un peu de corps de gens au lac, mais par la pensée. C’est les excitations.
Je vais sortir du lac avec le souffle gros après la nage. Je vais fermer la rétine au soleil. Je serai allongé devant le ciel. Ce sera bien.
Ce sera un poème avec un rot à la fin quand on boit la tasse. Ou alors ce sera un poème qui fait la planche longtemps et qui dérive. On verra.