Les tex­tos que l’auteur [Manuel Joseph] échange au cours d’épisodes de sa vie sen­ti­men­tale, les mails qu’il rédige avec ses col­la­bo­ra­teurs pour fina­li­ser ses inter­ven­tions, jusqu’à ce texte « Synaptic chick », au départ pré­sen­té pour être publié dans un cata­logue d’exposition et fina­le­ment écar­té, tout cela consti­tue le maté­riau dans lequel l’écriture des Baisestioles effec­tue comme un carot­tage médio­lo­gique, per­çant la matière com­mu­ni­ca­tion­nelle, des couches les plus pri­vées aux plus publiques. La média­sphère n’est plus conçue comme un espace pola­ri­sé d’émetteurs-récepteurs, les uns pou­vant trom­per, influen­cer les autres, lar­ge­ment réduits à un rôle de consom­ma­tion pas­sive. Elle est sai­sie comme une nappe col­la­bo­ra­tive où chaque sujet est un acteur plu­riel capable non seule­ment de jouer le rôle d’envoûté et de pro­pa­ga­teur de for­mules envoû­tantes, mais aus­si de contri­buer, par ses paroles même les plus per­son­nelles, à construire les condi­tions de pos­si­bi­li­té d’envoûtement et à en favo­ri­ser cer­taines consé­quences idéo­lo­giques et sociales.

Les concep­tions de la lit­té­ra­ture qui pré­valent, non seule­ment celles ensei­gnées, mais aus­si celles incrus­tées dans nos réflexes men­taux, défi­nissent les objets poé­tiques comme des objets ver­baux a prio­ri por­teurs de qua­li­tés dis­tinc­tives et appré­ciables d’abord pour cette rai­son. Le texte poé­tique, donc, avant même qu’on ait sta­tué sur la fonc­tion, est atten­du comme un com­plexe de qua­li­tés par­ti­cu­lières qui le dis­tinguent des usages com­muns, sans autre valeur que celle de dire ce qu’ils ont à dire. De Boileau à Roubaud (en pas­sant par Hugo, Ponge ou Barthes), se per­çoit, mal­gré l’intense diver­si­té des recon­cep­tions, une même logique de défi­ni­tion, un même pré­sup­po­sé : la poé­sie opère une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive sur la langue, elle se donne concrè­te­ment comme une inten­si­fi­ca­tion de qua­li­tés ou de pro­prié­tés lin­guis­tiques dont la per­cep­tion s’imposerait d’elle-même, voire s’opposerait au flux ver­bal com­mun des lan­gages de la com­mu­ni­ca­tion. Une même méta­phore sert alors de sous-bas­se­ment défi­ni­tion­nel, celle du mode­lage d’un maté­riau brut don­né ou d’une « nature » pre­mière que l’artisanat des lettres trans­forme en objet de culture.

Par « défi­ni­tion qua­li­ta­tives », je désigne cet ensemble de théo­ries qui carac­té­risent la poé­sie comme expres­sion pos­sé­dant a prio­ri un cer­tain nombre de traits par­ti­cu­liers essen­tiels, for­mels ou séman­tiques, par­fois prag­ma­tiques, grâce auquel il serait pos­sible de l’identifier : « pen­sée par images », « hési­ta­tion pro­lon­gée entre le son et le sens », « pri­mau­té de la vision », « accent mis sur la sub­stance du mes­sage », « lan­gage qui dit ce qu’il dit en le disant », etc. Leur mul­ti­pli­ca­tion est consi­dé­rée comme le signe même de la moder­ni­té poé­tique : l’éclatement d’une poé­sie qui s’affirme comme recherche inces­sante de ce qu’elle peut-être. […] Mais il suf­fit d’assister, par exemple, à une com­pé­ti­tion de body­buil­ding pour obser­ver que, somme toute, les façons d’attirer l’attention sur ses propres qua­li­tés sub­stan­tielles sont à la fois lar­ge­ment contex­tuelles, conven­tion­nelles (donc non essen­tielles) et d’une varié­té assez limitée.

We can sum­ma­rize, I esti­mate, 90 percent of the contem­po­ra­ry cri­ti­cal scene by the fol­lo­wing series of dia­grams that fixate the object at only two posi­tions, what I have cal­led the fact posi­tion and the fai­ry posi­tion—fact and fai­ry are ety­mo­lo­gi­cal­ly rela­ted but I won’t deve­lop this point here. The fai­ry posi­tion is very well known and is used over and over again by many social scien­tists who asso­ciate cri­ti­cism with anti­fe­ti­shism. The role of the cri­tic is then to show that what the naı¨ve belie­vers are doing with objects is sim­ply a pro­jec­tion of their wishes onto a mate­rial enti­ty that does nothing at all by itself. Here they have diver­ted to their pet­ty use the pro­phe­tic ful­mi­na­tion against idols “they have mouths and speak not, they have ears and hear not,” but they use this pro­phe­cy to decry the very objects of belief— gods, fashion, poe­try, sport, desire, you name it—to which naı¨ve belie­vers cling with so much inten­si­ty. And then the cou­ra­geous cri­tic, who alone remains aware and atten­tive, who never sleeps, turns those false object­sin­to fetishes that are sup­po­sed to be nothing but mere emp­ty white screens on which is pro­jec­ted the power of socie­ty, domi­na­tion, wha­te­ver. The naïve belie­ver has recei­ved a first salvo.

But, wait, a second sal­vo is in the offing, and this time it comes from the fact pole. This time it is the poor bloke, again taken aback, whose beha­vior is now “explai­ned” by the power­ful effects of indis­pu­table mat­ters of fact : “You, ordi­na­ry feti­shists, believe you are free but, in rea­li­ty, you are acted on by forces you are not conscious of. Look at them, look, you blind idiot” (and here you insert whi­che­ver pet facts the social scien­tists fan­cy to work with, taking them from eco­no­mic infra­struc­ture, fields of dis­course, social domi­na­tion, race, class, and gen­der, maybe thro­wing in some neu­ro­bio­lo­gy, evo­lu­tio­na­ry psy­cho­lo­gy, wha­te­ver, pro­vi­ded they act as indis­pu­table facts whose ori­gin, fabri­ca­tion, mode of deve­lop­ment are left unexamined).

Do you see now why it feels so good to be a cri­ti­cal mind ? Why cri­tique, this most ambi­guous phar­ma­kon, has become such a potent eupho­ric drug ? You are always right ! When naïve belie­vers are clin­ging for­ce­ful­ly to their objects, clai­ming that they are made to do things because of their gods, their poe­try, their che­ri­shed objects, you can turn all of those attach­ments into so many fetishes and humi­liate all the belie­vers by sho­wing that it is nothing but their own pro­jec­tion, that you, yes you alone, can see. But as soon as naı¨ve belie­vers are thus infla­ted by some belief in their own impor­tance, in their own pro­jec­tive capa­ci­ty, you strike them by a second upper­cut and humi­liate them again, this time by sho­wing that, wha­te­ver they think, their beha­vior is enti­re­ly deter­mi­ned by the action of power­ful cau­sa­li­ties coming from objec­tive rea­li­ty they don’t see, but that you, yes you, the never slee­ping cri­tic, alone can see. Isn’t this fabu­lous ? Isn’t it real­ly worth going to gra­duate school to stu­dy cri­tique ? “Enter here, you poor folks. After arduou­syears of rea­ding tur­gid prose, you will be always right, you will never be taken in any more ; no one, no mat­ter how power­ful, will be able to accuse you of naï­ve­té, that supreme sin, any lon­ger ? Better equip­ped than Zeus him­self you rule alone, stri­king from above with the sal­vo of anti­fe­ti­shism in one hand and the solid cau­sa­li­ty of objec­ti­vi­ty in the other.” The only loser is the naïve belie­ver, the great unwa­shed, always caught off balance.

Is it so sur­pri­sing, after all, that with such posi­tions given to the object, the huma­ni­ties have lost the hearts of their fel­low citi­zens, that they had to retreat year after year, entren­ching them­selves always fur­ther in the nar­row bar­racks left to them by more and more stin­gy deans ? The Zeus of Critique rules abso­lu­te­ly, to be sure, but over a desert.

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« Why Has Critique Run out of Steam ? From Matters of Fact to Matters of Concern »
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Critical Inquiry n° 30
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p. 237–239

On est à Courchevel, qui n’est pas Courchevel puisque c’est le café du rond-point d’entrée de la ville, une sorte de pub avec du bois par­tout, ce pour quoi on l’appelle Courchevel. On boit un demi, une pinte, un demi, dans l’air frais du soir de février. On est pen­chés sur le télé­phone de Charles, qui déroule les œuvres de Antke*, une grosse artiste hol­lan­daise. Ce sont des formes orga­niques qui pendent. Naturellement il y a depuis Morris au moins énor­mé­ment de formes qui pendent, et encore plus de formes orga­niques qui pendent, mais il y a aus­si énor­mé­ment de tableaux depuis la Renaissance et ce n’est pas pour ça qu’on reproche à tous les tableau­teurs de faire des tableaux ou des tableau­tins – rai­son pour laquelle on dis­tingue, ayant l’œil bon ou mau­vais, les formes orga­niques qui pendent des formes orga­niques qui pen­douillent et des formes qui auraient mieux fait de pendre autrement.

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« 51. Valérie Pécresse » Soixante-dix fan­tômes
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p. 155

Il a voya­gé davantage.
Que sa maille soit syn­thé­tique ou de mou­ton, des tas d’opérations chi­miques dont ni vous ni moi ne com­pre­nons le quart l’ont enduit et tis­sé assou­pli et cou­su. Il est pas­sé à la machine. Les doigts de quelle femme, les mains de quel homme l’ont dis­po­sé et lis­sé ? Ou bien il est tom­bé tout dru des chaînes jusque dans un panier, comme une tête.
Pourquoi faut-il qu’il n’occupe que notre vision péri­phé­rique tan­dis que toute notre atten­tion est fixée sur ce qui sort d’un col si par­fait qu’il épouse le cou gra­cile qu’il barre de son trait noir ?
Nous ima­gi­nons que, tous morts, il sera là pour nous sur­vivre car il est jeune. Mais aucun homme ne vit assez long­temps pour que son pull, entier ou par frag­ments, ne demeure après lui.
C’est de ce pull que vous, si vous le vou­lez bien, pré­lè­ve­rez l’ADN ancien il vous ren­sei­gne­ra sur ce que nous fûmes.
Le por­teur du pull aura dis­pa­ru dans un ensemble humain rela­ti­ve­ment vaste où les nucléo­tides néan­der­ta­liens seront minoritaires.

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« 40. Jordan Bardella » Soixante-dix fan­tômes
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p. 120

À la teinte glo­ba­le­ment bru­meuse de ce qui pré­cède et de ce qui suit à cet ensemble, il faut bien le dire, maré­ca­geux, au mieux lan­dais, ou plu­tôt lan­deux, je peux à pré­sent ajou­ter un mor­ceau net, bien contour­né, confor­mé, une réponse sinon une solu­tion, parce que si la lit­té­ra­ture ne sert qu’à plan­ter des ambiances alors quoi, ne sert qu’à décrire des situa­tions alors quoi, n’est qu’une mesure du temps alors quoi, une reprise d’anecdotes alors quoi, un lâcher de groupes nomi­naux alors quoi, un choix entre le pré­sent et le pas­sé com­po­sé alors quoi, l’espoir d’une implan­ta­tion, d’une implé­men­ta­tion alors quoi, la pré­pa­ra­tion d’une conver­sa­tion future alors quoi, d’une dis­pute, d’un débat, une ins­tal­la­tion de mémoires alors quoi, une rage mil­li­mé­trée alors quoi, posée là en attente de quoi, alors qu’aux lan­cers divers de pro­po­si­tions qui tombent toutes pile comme d’acheter la Birmanie, de divi­ser en deux l’Australie, de para­chu­ter des meutes de chiens sur le Vanuatu, d’imposer un régime uni­ver­sel avec des carottes en entrée, de ne plus fabri­quer que des chaus­settes hautes, de trans­po­ser la Biélorussie et tout ce qu’elle contient en Asie du Sud-Est, de tron­çon­ner désor­mais les pins dans l’autre sens –, alors quant à tout ça, ce qui pré­cède et ce qui suit, j’ai une réponse, est-ce bien une réponse, plu­tôt un indice : c’est l’internet, l’internet des années 90 dans ses canaux les plus che­ve­lus ; je ne dirais pas pué­rils ni même bizarres, mais chevelus.
Car ceux qui aujourd’hui ont cin­quante ans, soixante ans, soixante-dix ans, inven­tèrent ou bai­gnèrent en par­tie dans l’internet che­ve­lu de ces années-là, et la décoc­tion que cela fit, a fait (pas­sé com­po­sé), fait (pré­sent de l’indicatif), pose sans prin­cipe des croix gam­mées au fond des pis­cines, des musi­cales fla­tu­lences, des cour­bettes algo­rith­miques (vous saluent bien bas avant de vous dévo­rer le cul).
C’est pour­quoi je ne suis pas sûre que la réfé­rence à Himmler, Heydrich, Wolff, von Herff, Ganzenmüller ou Globocnik soit si per­ti­nente alors qu’une menace bien pla­cée suf­fit, une plante d’appartement, une séques­tra­tion, un jeu débile et un orchestre.

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« 49. L’internet che­ve­lu (et ses effets) » Soixante-dix fan­tômes
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p. 148–149

Quel que soit l’à‑venir, ceux-là seront noyés dans la boue écra­sés, à celle-là on cou­pe­ra le cul avant de le mettre en conserve, et ces autres vomi­ront des paillettes jusqu’à ce que mort s’ensuive. À cette autre la gorge entaillée d’où sort un pied cou­pé, çui-ci cas­tré enfon­cé dans un pneu, çui-là aux yeux des­cen­dus dans les dents. À cet autre encore enton­noir dans le rec­tum, incar­cé­ré dans un ouf, étouf­fé dans une peau de pois­son, ouvert en deux l’épiderme dérou­lé en tapis, râpé jusqu’à l’os, nive­lé par une enclume, scal­pé sur tout le corps, chiant par le nez, pis­sant par les oreilles, écar­te­lé sur des clous, des lames, des scies sau­teuses, pen­due par les petits doigts, les che­veux, les globes ocu­laires, raclée dans le vagin, javel­li­sée et récu­rée, fra­cas­sée côté gauche, intacte côté droit qui voit l’autre, les ongles arra­chés, les doigts trem­pés dans l’alcool à quatre-vingt-dix, le tronc décou­pé à la machette, les épaules macé­rées dans l’huile bouillante, le dos encas­tré dans une pierre, la pierre sus­pen­due à vingt mètres, le tout à moins cin­quante degrés, faran­dou­lo en file indienne tom­bant un à un dans la fosse, bas­cu­lant de la tête, du corps, du cul, des pieds, ense­ve­lis à la trac­to­pelle, damés à la dameuse.

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« 14. Souvenirs des J.O. » Soixante-dix fan­tômes
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p. 41

Nous ne nous sommes pas tou­jours voi­tu­rés dans les lieux infernaux.
Tu vois. dit-il, balayant d’une main l’air au-delà de la por­tière, ici, il y avait des champs d’oliviers, des rus où buvait la ber­ge­ron­nette, des buses par­mi les nuages, et les den­telles de Montmirail.
Tout de même, dis-je, Réalpanier annon­çait la couleur.
Et nous tour­nons et tour­nons sans fin au rond-point, appré­ciant au loin les toits en tôle des han­gars des maga­sins, super, hyper, méga, giga, où s’avalanchent les objets, les nour­ri­tures, les choses bonnes qui réjouissent la vue et le palais et sentent le pétrole.
Attends, je vais mettre un petit coup de klaxon.
Ainsi, en fai­sant poiiing poiiiing, nous tournions.

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« 22. Réalpanier » Soixante-dix fan­tômes
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p. 63

C’étaient de ces chambres de pro­vince qui — de même qu’en cer­tains pays des par­ties entières de l’air ou de la mer sont illu­mi­nées ou par­fu­mées par des myriades de pro­to­zoaires que nous ne voyons pas — nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les ver­tus, la sagesse, les habi­tudes, toute une vie secrète, invi­sible, sur­abon­dante et morale que l’atmosphère y tient en sus­pens ; odeurs natu­relles encore, certes, et cou­leur du temps comme celles de la cam­pagne voi­sine, mais déjà casa­nières, humaines et ren­fer­mées, gelée exquise, indus­trieuse et lim­pide de tous les fruits de l’année qui ont quit­té le ver­ger pour l’armoire ; sai­son­nières, mais mobi­lières et domes­tiques, cor­ri­geant le piquant de la gelée blanche par la dou­ceur du pain chaud, oisives et ponc­tuelles comme une hor­loge de vil­lage, flâ­neuses et ran­gées, insou­cieuses et pré­voyantes, lin­gères, mati­nales, dévotes, heu­reuses d’une paix qui n’apporte qu’un sur­croît d’anxiété et d’un pro­saïsme qui sert de grand réser­voir de poé­sie à celui qui la tra­verse sans y avoir vécu. L’air y était satu­ré de la fine fleur d’un silence si nour­ri­cier, si suc­cu­lent, que je ne m’y avan­çais qu’avec une sorte de gour­man­dise, sur­tout par ces pre­miers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goû­tais mieux parce que je venais seule­ment d’arriver à Combray : avant que j’entrasse sou­hai­ter le bon­jour à ma tante on me fai­sait attendre un ins­tant, dans la pre­mière pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allu­mé entre les deux briques et qui badi­geon­nait toute la chambre d’une odeur de suie, en fai­sait comme un de ces grands « devants de four » de cam­pagne, ou de ces man­teaux de che­mi­née de châ­teaux, sous les­quels on sou­haite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catas­trophe dilu­vienne pour ajou­ter au confort de la réclu­sion la poé­sie de l’hivernage ; je fai­sais quelques pas du prie-Dieu aux fau­teuils en velours frap­pé, tou­jours revê­tus d’un appui-tête au cro­chet ; et le feu cui­sant comme une pâte les appé­tis­santes odeurs dont l’air de la chambre était tout gru­me­leux et qu’avait déjà fait tra­vailler et « lever » la fraî­cheur humide et enso­leillée du matin, il les feuille­tait, les dorait, les godait, les bour­sou­flait, en fai­sant un invi­sible et pal­pable gâteau pro­vin­cial, un immense « chaus­son » où, à peine goû­tés les aromes plus crous­tillants, plus fins, plus répu­tés, mais plus secs aus­si du pla­card, de la com­mode, du papier à ramages, je reve­nais tou­jours avec une convoi­tise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, pois­seuse, fade, indi­geste et frui­tée du couvre-lit à fleurs.