prae­ceps ibam tan­ta cae­ci­tate, ut inter coae­ta­neos meos pude­ret me mino­ris dede­co­ris, quo­niam audie­bam eos iac­tantes fla­gi­tia sua et tan­to glo­riantes magis, quan­to magis turpes essent, et libe­bat facere non solum libi­dine fac­ti verum etiam lau­dis. Quid dignum est vitu­pe­ra­tione nisi vitium ? ego, ne vitu­pe­ra­rer, vitio­sior fie­bam, et ubi non sube­rat, quo admis­so aequa­rer per­di­tis, fin­ge­bam me fecisse quod non fece­ram, ne vide­rer abiec­tior, quo eram inno­cen­tior, et ne vilior habe­rer, quo eram castior.

La tête basse, je m’a­veu­glais au point que, par­mi les gar­çons de mon âge, j’a­vais honte d’être moins obs­cène qu’eux quand je les enten­dais se van­ter de leurs débauches. Plus c’é­tait sale, plus on était admi­ré. Notre plai­sir n’é­tait pas tant d’as­sou­vir nos dési­rs que de sus­ci­ter l’ad­mi­ra­tion des autres. Quoi de plus condam­nable que le vice ? Eh bien moi, pour ne pas être condam­né, je devais être plus vicieux encore. Et s’il m’ar­ri­vait d’être en deçà de la dépra­va­tion des autres, j’in­ven­tais des actes que je n’a­vais pas com­mis pour ne pas appa­raître plus abject d’être plus inno­cent ni plus obs­cène d’être plus chaste.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 2
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chap. 3
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 81

obsur­due­ram stri­dore cate­nae mor­ta­li­ta­tis meae

J’étais assour­di par le bruit stri­dent des chaînes de ma mortalité.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 2
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chap. 2
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 78

Capiunt ergone te cae­lum et ter­ra, quo­niam tu imples ea ? an imples et restat, quo­niam non te capiunt ? et quo refun­dis quid­quid imple­to cae­loet ter­ra restat ex te ? an non opus habes, ut quo­quam conti­nea­ris, qui contines omnia, quo­niam quae imples conti­nen­do imples ?

Ciel et terre te contiennent si tu les rem­plis. Mais si tu les rem­plis­sais, il y aurait un reste si eux ne te conte­naient pas. Et où refoules-tu, une fois rem­plis ciel et terre, le quelque chose qui reste de toi ? Tu n’as pas besoin d’être rete­nu quelque part, toi qui retiens tout : ce que tu rem­plis, tu le rem­plis parce que tu le contiens.

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Les Aveux [Confessiones (397–402)]
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t. 1
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chap. 3
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trad.  Frédéric Boyer
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p. 51

Ce sont des ath­lètes : pas des ath­lètes qui auraient bien for­mé leurs corps et culti­vé le vécu, quoique beau­coup d’é­cri­vains n’aient pas résis­té à voir dans les sports un moyen d’ac­croître l’art et la vie, mais plu­tôt des ath­lètes bizarres du type « cham­pion du jeûne » ou « grand Nageur » qui ne savait pas nager. Un Athlétisme qui n’est pas orga­nique ou mus­cu­laire, mais « un ath­lé­tisme affec­tif », qui serait le double inor­ga­nique de l’autre, un ath­lé­tisme du deve­nir qui révèle seule­ment des forces qui ne sont pas les siennes, « spectre plastique ».
Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie

Je désire non pas par­ler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la ger­mi­na­tion du temps. Ma mémoire est hos­tile à tout ce qui est per­son­nel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle tra­vaille non à repro­duire, mais à écar­ter le pas­sé. Pour un intel­lec­tuel de médiocre ori­gine, la mémoire est inutile, il lui suf­fit de par­ler des livres qu’il a lus, et sa bio­gra­phie est faite. Là où, chez les géné­ra­tions heu­reuses, l’épopée parle en hexa­mètres et en chro­nique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fos­sé rem­pli du temps qui bruit, l’endroit réser­vé à la famille et aux archives domes­tiques. Que vou­lait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de nais­sance et cepen­dant, elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beau­coup de mes contem­po­rains pèse le bégaie­ment de la nais­sance. Nous avons appris non à par­ler, mais à bal­bu­tier, et ce n’est qu’en prê­tant l’oreille au bruit crois­sant du siècle et une fois blan­chis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue.