L’essai est à la fois plus ouvert et plus fer­mé qu’il ne plaît à la pen­sée tra­di­tion­nelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa dis­po­si­tion propre nie le sys­tème et où il répond d’au­tant mieux à ses propres exi­gences qu’il s’y tient plus rigou­reu­se­ment ; les rési­dus sys­té­ma­tiques de cer­tains essais, comme par exemple l’in­fil­tra­tion d’é­tudes lit­té­raires par des phi­lo­so­phèmes lar­ge­ment répan­dus, accep­tés tels quels, ne valent guère mieux que des tri­via­li­tés psy­cho­lo­giques. Mais l’es­sai est plus fer­mé, parce qu’il tra­vaille de façon empha­tique à la forme de la pré­sen­ta­tion. La conscience de la non-iden­ti­té de la pré­sen­ta­tion et de la chose la contraint à un effort sans limites.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 22

L’essai doit faire jaillir la lumière de la tota­li­té dans un trait par­tiel, choi­si déli­bé­ré­ment ou tou­ché au hasard, sans que la tota­li­té soit affir­mée comme pré­sente. Il cor­rige le carac­tère contin­gent ou sin­gu­lier de ses intui­tions en les fai­sant se mul­ti­plier, se ren­for­cer, se limi­ter, que ce soit dans leur propre avan­cée ou dans la mosaïque qu’elles forment en rela­tion avec d’autres essais ; et non en les rédui­sant abs­trai­te­ment à des uni­tés typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui dis­tingue l’es­sai du trai­té. Pour écrire un essai, il faut pro­cé­der de manière expé­ri­men­tale, c’est-à-dire retour­ner son objet dans tous les sens, l’in­ter­ro­ger, le tâter, le mettre à l’é­preuve, le sou­mettre entiè­re­ment à la réflexion, il faut l’at­ta­quer de dif­fé­rents côtés, ras­sem­bler ce qu’on voit sous le regard de l’es­prit et tra­duire ver­ba­le­ment ce que l’ob­jet fait voir dans les condi­tions créées par l’é­cri­ture. » (Max Bense, Über den Essay und seine Prosa) Le malaise que cause cette pro­cé­dure, le sen­ti­ment qu’on pour­rait conti­nuer ain­si indé­fi­ni­ment selon son caprice, tout cela est à la fois vrai et non vrai. C’est vrai parce que en fait l’es­sai ne conclut pas et que son inca­pa­ci­té à conclure appa­raît comme une paro­die de son propre a prio­ri ; on l’ac­cuse alors de ce dont sont cou­pables en réa­li­té ces formes qui effacent toutes les traces de caprice. Mais ce malaise n’est pas vrai, parce que la constel­la­tion de l’es­sai n’est tout de même pas si arbi­traire que se le figure le sub­jec­ti­visme phi­lo­so­phique qui trans­porte la contrainte de la chose dans celle de l’ordre concep­tuel. […] L’essai se révolte contre l’oeuvre majeure, qui reflète celle de la créa­tion et de la totalité.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 21

Des élé­ments dis­tincts s’y ras­semblent [dans l’es­sai] dis­crè­te­ment pour for­mer quelque chose de lisible ; [l’es­sai] ne dresse ni une char­pente ni une construc­tion. Mais, par leur mou­ve­ment, les élé­ments se cris­tal­lisent en tant que confi­gu­ra­tion. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’es­sai toute oeuvre de l’es­prit doit se trans­for­mer en un champ de forces.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 17–18

Ce qui pour­rait le mieux se com­pa­rer à la manière dont l’es­sai s’ap­pro­prie les concepts, c’est le com­por­te­ment de quel­qu’un qui se trou­ve­rait en pays étran­ger, obli­gé de par­ler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la recons­ti­tuer de manière sco­laire à par­tir d’élé­ments. Il va lire sans dic­tion­naire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois dif­fé­rent, il se sera mieux assu­ré de son sens que s’il l’a­vait véri­fié dans la liste de ses dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions, qui en géné­ral sont trop étroites en regard des varia­tions dues au contexte, et trop vagues en regard des nuances sin­gu­lières que le contexte fonde dans chaque cas par­ti­cu­lier. Certes, tout comme cet appren­tis­sage, l’es­sai comme forme s’ex­pose à l’er­reur ; le prix de son affi­ni­té avec l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle ouverte, c’est l’ab­sence de cer­ti­tude que la norme de la pen­sée éta­blie craint comme la mort.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 17

L’essai ne rend pas moins mais plu­tôt plus intense, au contraire, l’in­fluence réci­proque de ses concepts dans le pro­ces­sus de l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle. Ils ne consti­tuent pas en elle un conti­nuum des opé­ra­tions, la pen­sée n’a­vance pas de manière uni­voque, mais au contraire les moments sont tis­sés ensemble comme dans un tapis. C’est du ser­ré de ce tis­sage que dépend la fécon­di­té des pen­sées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle, sans l’effilocher.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 17

Ce qui fait qu’une pen­sée est pro­fonde, c’est qu’elle se plonge pro­fon­dé­ment dans la chose, et non qu’elle ramène pro­fon­dé­ment à une autre. L’essai applique cela de façon polé­mique, en trai­tant de ce que l’on consi­dère, selon les règles du jeu, comme déri­vé, sans suivre lui-même le fil défi­ni­tif de cette déri­va­tion. Il ras­semble par la pen­sée, en toute liber­té, ce qui se trouve réuni dans l’ob­jet libre­ment choi­si. Il ne se fixe pas arbi­trai­re­ment sur un au-delà des média­tions – et ce sont les média­tions his­to­riques dans les­quelles se sont dépo­sés les sédi­ments de la socié­té tout entière – mais il cherche les conte­nus de véri­té, qui sont eux-mêmes des conte­nus his­to­riques. Il n’est pas en quête d’un don­né ori­gi­nel, en dépit de la socié­té socia­li­sée, qui, jus­te­ment parce qu’elle se tolère rien qui ne porte son empreinte, tolère moins que toute autre chose ce qui rap­pelle sa propre omni­pré­sence, et qui fait néces­sai­re­ment appel, comme com­plé­ment idéo­lo­gique, à cette nature dont sa praxis ne laisse rien sub­sis­ter. L’essai dénonce sans mot dire l’illu­sion que la pen­sée pour­rait jaillir de ce qui est the­sei, c’est-à-dire culture, pour rejoindre ce qui est phy­sei, c’est-à-dire nature. Fasciné par ce qui est figé, ouver­te­ment déri­vé, par les oeuvres, il rend hom­mage à la nature en affir­mant qu’elle n’ap­par­tient plus aux hommes. Son alexan­dri­nisme est une réponse au fait que le lilas et le ros­si­gnol, quand le filet qui enserre l’u­ni­vers leur per­met encore de sur­vivre, font croire par leur simple exis­tence que la vie est vivante.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 15

Depuis Bacon – un essayiste lui aus­si –, l’empirisme, tout autant que la ratio­na­lisme, a été une « méthode ». L’essai a été presque le seul à réa­li­ser dans la démarche même de la pen­sée la mise en doute de son droit abso­lu. Sans même l’ex­pri­mer, il tient compte de la non-iden­ti­té de la conscience ; il est radi­cal dans son non-radi­ca­lisme, dans sa manière de s’abs­te­nir de toute réduc­tion à un prin­cipe, de mettre l’ac­cent sur le par­tiel face à la tota­li­té, dans son carac­tère fragmentaire.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature

Mais si l’art et la science se sont sépa­rés dans l’his­toire, leur oppo­si­tion ne sau­rait pour autant être hypo­sta­siée. La peur de l’a­mal­game ana­chro­nique ne jus­ti­fie pas l’or­ga­ni­sa­tion de la culture en rubriques. Bien qu’elles soient néces­saires, ces rubriques accré­ditent du même coup, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment, le renon­ce­ment à la véri­té totale. Les idéaux de pure­té, de pro­pre­té, qui sont com­muns à une science capable de résis­ter à toutes les attaques, par­fai­te­ment entiè­re­ment orga­ni­sée, et à un art qui repro­dui­rait sans concept la réa­li­té, portent les traces de l’ordre répressif.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature

(…) le cher­cheur le plus loyal à l’é­gard de l’es­thé­tique sera de manière néga­tive celui qui se révolte contre le lan­gage et qui, au lieu de rabais­ser la parole au rang de simple para­phrase de ses chiffres, lui pré­fère le gra­phique, qui confesse sans réserve la réi­fi­ca­tion de la conscience et trouve ain­si pour l’ex­pri­mer quelque chose comme une forme, sans emprunts apo­lo­gé­tiques à l’art.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 10

Chaque fois que la phi­lo­so­phie croit pou­voir abo­lir, par des emprunts à la poé­sie, la pen­sée objec­ti­vante et son his­toire, ce que la ter­mi­no­lo­gie habi­tuelle nomme l’an­ti­thèse du sujet et de l’ob­jet, espé­rant même que l’être lui-même pour­rait par­ler dans une poé­sie pré­fa­bri­quée à par­tir de Parménide et de Jungnickel, elle se rap­proche de ce bavar­dage cultu­rel écu­lé. Avec une malice pay­sanne dégui­sée en lan­gage de l’o­ri­gine, elle se refuse à res­pec­ter les exi­gences de la pen­sée concep­tuelle aux­quelles elle a pour­tant sous­crit, dès lors qu’elle uti­li­sait des concepts dans l’af­fir­ma­tion et le jus­te­ment ; en même temps, son élé­ment esthé­tique reste de seconde main, c sont de pâles rémi­nis­cences cultu­relles de Hölderlin… […] La vio­lence que l’i­mage et le concept se font subir réci­pro­que­ment donne nais­sance à ce jar­gon de l’au­then­ti­ci­té, où les mots fré­missent d’é­mo­tion, sans pour autant dire ce qui les émeut.

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« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
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trad.  Sibylle Muller
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p. 9