Mais j’ai toujours eu le sens de ce qu’il faut ou ne faut pas publier, bien que j’aie toujours pensé que publier est une pure folie, sinon même un crime de l’esprit, mieux encore, un crime capital contre l’esprit. Oui, nous ne publions que pour satisfaire notre désir de gloire, pour nulle autre raison, quand ce n’est pas pour la raison encore beaucoup plus vile de l’argent, qui, toutefois, vu les conditions dans lesquelles je suis né, peut être écartée en ce qui me concerne, Dieu merci ! […] Toute publication est une bêtise et une preuve de médiocrité. Faire paraître l’esprit est le plus honteux de tous les crimes et je n’ai pas craint de commettre à plusieurs reprises ce crime le plus honteux de tous. Et ce n’avait même pas été la grossière envie de communiquer, puisque je n’ai jamais voulu me communiquer à quiconque, je n’avais rien à voir avec cela, c’était le pur désir de gloire, rien d’autre.
Citations
Un ami, je n’avais jamais voulu en avoir depuis mes vingt ans, où tout à coup je me suis mis à penser par moi-même. Les seuls amis que j’aie sont les morts qui m’ont légué leur littérature, je n’en ai pas d’autres. D’ailleurs, il m’a toujours été difficile rien que d’avoir quelqu’un, alors je ne songe même pas à un mot aussi galvaudé par tout le monde et aussi peu appétissant que le mot d’amitié. Et déjà, très tôt, par périodes je n’ai absolument eu personne, tout le monde avait quelqu’un, moi je n’avais personne, au moins je savais que je n’avais personne, tandis que les autres ne cessaient de prétendre que j’avais quelqu’un, disaient tu as quelqu’un, alors que j’étais pourtant tout à fait sûr de n’avoir personne, et peut-être cette pensée était-elle la pensée décisive, la plus destructrice, de n’avoir besoin de personne. Je me suis persuadé que je n’avais besoin de personne, je m’en persuade encore aujourd’hui. Je n’avais besoin de personne, donc je n’avais personne. Mais nous avons naturellement besoin de quelqu’un, sinon nous devenons inéluctablement tel que je suis devenu : pénible, insupportable, malade, impossible au sens le plus fort du terme. J’ai toujours cru ne pouvoir accomplir mon travail de l’esprit qu’entièrement seul, sans personne, ce qui devait se révéler une erreur, mais que nous ayons vraiment besoin de quelqu’un, c’est aussi une erreur, pour cela nous avons besoin de quelqu’un et nous n’avons besoin de personne, et tantôt nous avons besoin de quelqu’un en même temps que nous n’avons besoin de personne, cette chose la plus absurde de toutes, à présent je m’en suis de nouveau rendu compte ces jours-ci ; jamais, à aucun moment, nous ne savons si nous avons besoin de quelqu’un ou si nous n’avons besoin de personne ou si nous avons besoin en même temps de quelqu’un et de personne, et parce que jamais, au grand jamais, nous ne savons ce dont nous avons effectivement besoin, nous sommes malheureux et, dès lors, incapables de commencer un travail de l’esprit au moment où nous le voulons, au moment où cela nous paraît indiqué.
Un jour, j’avais dix ans, j’ai été enfermé dans la morgue de Sophiahemmet. Le gardien de l’hôpital s’appelait Algit. C’était un grand pataud avec des cheveux blonds presque blancs coupés ras et des petits yeux bleus perçants sous des sourcils blancs, des mains grasses et violacées. Algot transportait les cadavres et il parlait volontiers de la mort, des morts, des agonies, des morts qui n’étaient morts qu’en apparence.
La morgue se composait de deux pièces, il y avait, devant, une chapelle où les parents prenaient une dernière fois congé des leurs et, derrière, une pièce où l’on arrangeait les cadavres après une autospie.
Un jour de grand soleil, à la fin de l’hiver, Algot m’a attiré dans la pièce de derrière et il a soulevé le drap qui recouvrait un cadavre qu’on venait de livrer. Une jeune femme aux longs cheveux noirs, des lèvres pleines, un menton rond. Je l’ai longuement regardée tandis qu’Algot s’occupait d’autre chose. Tout à coup, j’ai entendu un grand bruit. La porte d’entrée venait de se refermer et je restai seul avec la morte, cette belle jeune femme, et cinq ou six autres cadavres entassés sur des draps tachés de jaune. Je frappai à la porte et j’appelai Algot, en vain. J’étais seuls avec les morts ou ces semblants de morts, à tout instant l’un ou l’autre pouvait se lever et venir s’agripper à moi. Le soleil brillait à travers les vitres d’un blanc laiteuxs, le silence s’accumulait au-dessus de ma tête, une chape de silence qui montait jusqu’au ciel. Mon coeur battait dans mes oreilles, je respirais avec difficulté, j’avais froid au creux de l’estomac et je frissonnais.
Je suis allé m’asseoir sur un tabouret dans la chapelle et j’ai fermé les yeux. C’était affreux, il fallait que je contrôle tout ce qui pouvait se passer exactement derrière moi ou bien là où je ne regardais pas. Le silence fut rompu par un sourd grognement. Je savais ce que c’était. Algot m’avait raconté que les morts pétaient diablement fort, le bruit ne me faisait pas directement peur. Quelques silhouettes passèrent devant la chapelle, j’entendais leurs voix, je les entrevoyais à travers les vitres dépolis. A mon propre étonnement, je n’ai pas crié, je suis resté immobile, je me suis tu. Les silhouettes disparurent, les voix s’éloignèrent.
Je venais d’être saisi par un désir violent qui me brûlait, me démangeait. Je me suis levé et je me suis senti pousser vers l’autre pièce avec les morts. La jeune femme qu’on venait de traiter était couchée sur une table en bois au milieu de la pièce. J’ai retiré le drap, et j’ai dénudé la femme. Elle était entièrement nue si l’on excepte un pansement qui allait de sa gorge au pubis. J’ai levé la main et je lui ai touché l’épaule. J’avais entendu parler du froid de la mort, mais la peau de la fille n’était pas froide, elle me brûlait. J’ai fait monter ma main jusqu’à son sein, un petit sein flasque avec une mamelon noir dressé. Un duvet noir poussait sur son ventre, elle respirait, non, elle ne respirait pas, mais sa bouche ne s’était-elle pas ouverte ? Je voyais ses dents blanches sous l’arrondi de ses lèvres. Je me déplaçai de façon à voir son sexe que j’aurais voulu toucher, seulement je n’osais pas.
Maintenant je voyais bien que sous ses paupières à moitié fermées, elle me regardait. Tout n’était plus que confusion, le temps s’arrêta et la forte lumière devint encore plus forte. Algot m’avait raconté l’histoire d’un de ses collègues qui avait voulu faire une plaisanterie à une jeune infirmière. Après une amputation, il avait placé une main sous la couverture de son lit. Comme l’infirmière n’arrivait pas à la prière du matin, on était allé la chercher dans sa chambre. Elle était assise, nue, en train de mâchonner la main, elle avait arraché le pouce et elle l’avait introduit dans son vagin. Et moi, j’allais maintenant devenir fou comme elle. Je me suis jeté sur la porte qui s’est ouverte toute seule. La jeune femme me laissait filer.
En cas que vous…
J’espère vivement que ma venue à Paris va approcher le jour où nous allons faire connaissance
J’espère, Monsieur, d’avoir bientôt de vos nouvelles.
Peut-être vous savez dès à présent vers quel temps vous serez à Paris ?
Pas plus tard qu’à Cannes j’ai demandé dans une pharmacie « l’aérophagyl » qui, d’un coup, a mis fin à mon état détestable. Mille fois merci !
Il me paraissait quelquefois que l’esprit capricieux et tourmenté du conteur allait trop en avant des événements dont le charme bizarre et lugubre aurait, par-ci, par-là, un relief plus puissant encore en se détachant d’un fond plus prosaïque.s
Quant à mon honneur, j’entends bien que personne ne s’en soucie plus que moi, maintenant qu’il est trop tard pour le faire. Si seulement mes parents s’en étaient souciés quand ils m’ont donnée à vous ! S’ils ne l’ont pas fait alors, je n’entends pas me préoccuper du leur à présent. Si je vis en état de péché mortier, j’y resterai, aujourd’hui et demain, bien bêchée par ce pilon : n’en soyez pas plus soucieux que moi ! Et puis, je vous le déclare : ici, j’ai l’impression d’être l’épouse de Paganino, tandis qu’à Pise, j’avais l’impression d’être votre putain, quand je songe que la conjonction de nos planètes était fonction des positions de la lune et des quadratures, alors qu’ici, Paganino me tient dans ses bras toute la nuit, et il me presse, et il me mord ! Quant à la façon dont il m’arrange, Dieu seul peut vous le dire à ma place. Vous ferez des efforts, dites-vous : mais pour quoi ? Pour faire partie nulle et pour lever la canne ? Je sais que vous êtes devenu bon chevaucheur depuis que je ne vous ai vu ! Allez-vous-en, et efforcez-vous de vivre, car j’ai plutôt l’impression que vous êtes en location en ce monde, tant vous m’avez l’air poitrinaire et gringalet.
Je ne suis et tu n’es, dans les vastes flux des choses, qu’un point d’arrêt favorable au rejaillissement. Ne tarde pas à prendre une exacte conscience de cette position angoissante : s’il t’arrivait de t’attacher à des buts enfermés dans ces limites où personne n’est en jeu que toi, ta vie serait celle du grand nombre, elle serait privée de merveilleux. Un court moment d’arrêt : le complexe, le doux, le violent mouvement des mondes se fera de ta mort une écume éclaboussante. Les gloires, la merveille de ta vie tiennent à ce rejaillissement du flot qui ne nouait en toi dans l’immense bruit de cataracte du ciel.
Les fragiles parois de ton isolement où se composaient les multiples arrêts, les obstacles de la conscience, n’auront servi qu’à réfléchir un instant l’éclat de ces univers au sein desquels tu ne cesseras jamais d’être perdu.
S’il n’y avait que ces univers mouvants, qui ne rencontreraient jamais de remous captant les courants trop rapides d’une conscience indistincte, quand elle lie nous ne savons quel brillant intérieur, infiniment vague, aux plus aveugles mouvements de la nature, faute d’obstacles, ces mouvements seraient moins vertigineux. L’ordre stabilisé des apparences isolées est nécessaire à la conscience angoissée des crues torrentielles qui l’emportent. Mais s’il est pris pour ce qu’il paraît, s’il enferme dans un attachement peureux, il n’est plus que l’occasion d’une erreur risible, une existence étiolée de plus marque un point mort, un absurde petit tassement, oublié, pour peu de temps, au milieu de la bacchanale céleste.
D’un bout à l’autre de cette vie humaine, qui est notre lot, la conscience du peu de stabilité, même du profond manque de toute véritable stabilité, libère les enchantements du rire. Comme si brusquement cette vie passait d’une solidité vide et triste à l’heureuse contagion de la chaleur et de la lumière, aux libres tumultes que se communiquent les eaux et les airs : les éclats et les rebondissements du rire succèdent à la première ouverture, à la perméabilité d’aurore du sourire. Si un ensemble de personnes rit d’une phrase décelant une absurdité ou d’un geste distrait, il passe en elles un courant d’intense communication. Chaque existence isolée sort d’elle-même à la faveur de l’image trahissant l’erreur de l’isolement figé. Elle sort d’elle-même en une sorte d’éclat facile, elle s’ouvre en même temps à la contagion d’un flot qui se répercute, car les rieurs deviennent ensemble comme les vagues de la mer, il n’existe plus entre eux de cloison tant que dure le rire, ils ne sont pas plus séparés que deux vagues, mais leur unité est aussi indéfinie, aussi précaire que celle de l’agitation des eaux.
Le rire commun suppose l’absence d’une véritable angoisse, et pourtant il n’a pas d’autre source que l’angoisse. Ce qui l’engendre justifie ta peur. On ne peut concevoir que chu, tu ne sais d’où, dans cette immensité inconnue, abandonné à l’énigmatique solitude, condamné pour finir à sombrer dans la souffrance, tu ne sois pas saisi d’angoisse. Mais de l’isolement où tu vieillis au sein d’univers voués à ta perte, il t’est loisible de tirer cette conscience vertigineuse de ce qui a lieu, conscience, vertige, auxquels tu ne parviens que noué par cette angoisse. Tu ne pourrais devenir le miroir d’une réalité déchirante si tu ne devais te briser…
Dans la mesure où tu opposes un obstacles à des forces débordantes, tu es voué à la douleur, réduit à l’inquiétude. Mais il t’est loisible encore d’apercevoir le sens de cette angoisse en toi : de quelle façon l’obstacle que tu es doit se nier lui-même et se vouloir détruit, du fait qu’il est partie des forces qui le brisent. Ce n’est possible qu’à cette condition : que ta déchirure n’empêche pas ta réflexion d’avoir lieu, ce qui demande qu’un glissement se produise (que la déchirure soit seulement reflétée, et laisse pour un temps le miroir intact). Le rire commun, supposant l’angoisse écartée, quand il en tire au même instant des rebondissements, est sans doute, de cette tricherie, la forme cavalière : ce n’est pas le rieur que le rire frappe, mais l’un de ses semblables – encore est-ce sans excès de cruauté.
Les forces qui travaillent à nous détruire trouvent en nous des complicités si heureuses – et parfois si violentes – que nous ne pouvons nous détourner d’elles simplement comme l’intérêt qui nous y porte. Nous sommes conduits à faire la part du feu ». Rarement des hommes sont en état de se donner la mort – et non comme le désespéré mais l’Hindou, se jetant royalement sous un char de fête. Mais sans aller jusqu’à nous livrer, nous pouvons livrer, de nous-mêmes, une part : nous sacrifions des bien qui nous appartiennent ou – ce qui nous lie par tant de liens, dont nous distinguons mal : notre semblable. Assurément, ce mot, sacrifice, signifie ceci : que des hommes, du fait de leur volonté, font entrer quelques biens dans une région dangereuse, où sévissent des forces détruisantes. Ainsi sacrifions-nous celui dont nous rions, l’abandonnant sans nulle angoisse, à quelque déchéance qui nous semble légère (le rire sans doute n’a pas la gravité du sacrifice).
Nous ne pouvons découvrir qu’en autrui comment dispose de nous l’exubérance légère des choses. A peine saisissons-nous la vanité de notre opposition que nous sommes emportés par le mouvement ; il suffit que nous cessions de nous opposer, nous communiquons avec le monde illimité des rieurs. Mais nous communiquons sans angoisse, pleins de joie, imaginant ne pas donner prise nous-mêmes au mouvement qui disposera pourtant de nous, quelque jour, avec une rigueur définitive.
Sans nul doute, le rieur est lui-même risible et, dans le sens profond, plus que sa victime, mais il importe peu qu’une faible erreur – un glissement – déverse la joie au royaume du rire. Ce qui rejette les hommes de leur isolement vide et les mêle aux mouvements illimités – par quoi ils communiquent entre eux, précipités avec bruit l’un vers l’autre comme les flots – ne pourrait être que la mort si l’horreur de ce moi qui s’est replié sur lui-même était poussée à des conséquences logiques. La conscience d’une réalité extérieure – tumultueuse et déchirante – qui naît dans les replis de la conscience de soi – demande à l’homme d’apercevoir la vanité de ces replis – de les savoir » dans un pressentiment, déjà détruits – mais elle demande aussi qu’ils durent. L’écume qu’elle est au sommet de la vague demande ce glissement incessant : la conscience de la mort (et des libérations qu’à l’immensité des êtres elle apporte) ne se formerait pas si l’on n’approchait la mort, mais elle cesse d’être aussitôt que la mort a fait son œuvre. Et c’est pourquoi cette agonie, comme figée, de tout ce qui est, qu’est l’existence humaine au sein des cieux – suppose la multitude spectatrice de ceux qui survivent un peu (la multitude survivante amplifie l’agonie, la réfléchit sans les facettes infinies de consciences multiples, où la lenteur figée coexiste avec une rapidité de bacchanale, où la foudre et la chute des morts sont contemplées): il faut au sacrifice non seulement des victimes, mais des sacrifiants ; le rire ne demande pas seulement les personnages risibles que nous sommes, il veut la foule inconséquente des rieurs…
…D’une particule simple à l’autre, il n’y a pas de différence de nature, il n’y a pas non plus de différence entre celle-ci et celle-là. Il y a de ceci qui se produit ici ou là, chaque fois sous forme d’unité, mais cette unité ne persévère pas en elle-même. Des ondes, des vagues, des particules simples ne sont peut-être que les multiples mouvements d’un élément homogène ; elles ne possèdent que l’unité fuyante et ne brisent pas l’homogénéité de l’ensemble.
Les groupes composés de nombreuses particules simples possèdent seuls ce caractère hétérogène qui me différencie de toi et isole nos différences dans le reste de l’univers. Ce qu’on appelle un être » n’est jamais simple, et s’il a seul l’unité durable, il ne la possède qu’imparfaite : elle est travaillée par sa profonde division intérieure, elle demeure mal fermée et, en certains points, attaquable du dehors.
Il est vrai que cet être » isolé, étranger à ce qui n’est pas lui, est la forme sous laquelle te sont apparues d’abord l’existence et la vérité. C’est à cette différence irréductible – que tu es – que tu dois rapporter le sens de chaque objet. Pourtant l’unité qui est toi te fuit et s’échappe : cette unité ne serait qu’un sommeil sans rêves si le hasard en disposait selon ta volonté la plus anxieuse.
Ce que tu es tient à l’activité qui lie les éléments sans nombre qui te composent, à l’intense communication de ces éléments entre eux. Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, de chaleur ou des transferts d’éléments, qui constituent intérieurement la vie de ton être organique. La vie n’est jamais située en un point particulier : elle passe rapidement d’un point à l’autre (ou de multiples points à d’autres points), comme un courant ou comme une sorte de ruissellement électrique. Ainsi, où tu voudrais saisir ta substance intemporelle, tu ne rencontres qu’un glissement, que les jeux mal coordonnés de tes éléments périssables.
Plus loin, ta vie ne se borne pas à cet insaisissable ruissellement intérieur ; elle ruisselle aussi au dehors et s’ouvre incessamment à ce qui s’écoule ou jaillit vers elle. Le tourbillon durable qui te compose se heurte à des tourbillons semblables avec lesquels il forme une vaste figure animée d’une agitation mesurée. Or vivre signifie pour toi non seulement les flux et les jeux fuyants de lumière qui s’unifient en toi, mais les passages de chaleur ou de lumière d’un être à l’autre, de toi à ton semblable ou de ton semblable à toi (même à l’instant où tu me lis la contagion de ma fièvre qui t’atteint): les paroles, les livres, les monuments, les symboles, les rires ne sont qu’autant de chemins de cette contagion, de ces passages. Les êtres particuliers comptent peu et renferment d’inavouables points de vue, si l’on considère ce qui s’anime, passant de l’un à l’autre sans amour, dans de tragiques spectacles, dans des mouvements de ferveur. Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre.
Inutile de dire à quel degré il est vain (bien que la philosophie se ferme dans cette impasse) d’imaginer un jeu pur de l’intelligence sans angoisse.
L’angoisse, évidemment, ne s’apprend pas. On la provoquerait ? C’est possible : je n’y crois guère. On peut en agiter la lie… Si quelqu’un avoue de l’angoisse, il faut montrer le néant de ses raisons. Il imagine l’issue de ses tourments : s’il avait plus d’argent, une femme, une autre vie… La niaiserie de l’angoisse est infinie. Au lieu d’aller à la profondeur de son angoisse, l’anxieux babille, se dégrade et fuit. Pourtant l’angoisse était sa chance : il fut choisi dans la mesure de ses pressentiments. Mais quel gâchis s’il élude : il souffre autant et s’humilie, il devient bête, faux, superficiel. L’angoisse éludée fait d’un homme un jésuite agité, mais à vide.
Il existe en fait une double volonté de bonheur, une dialectique du bonheur. Une figure hymnique et une figure élégiaque du bonheur. L’une : l’inouï, ce qui n’a encore jamais existé, le sommet de la félicité. L’autre : l’éternel retour, l’éternelle restauration du premier bonheur, du bonheur originel. Cette idée élégiaque du bonheur, qu’on pourrait également qualifier d’éléatique, est celle qui, pour Proust, transforme l’existence en forêt enchantée du souvenir. C’est à elle qu’il a sacrifié, non seulement amis et société dans sa vie, mais aussi intrigue, unité de la personne, cours du récit, jeu de l’imagination dans son oeuvre. Un de ses lecteurs – et pas le pire, puisqu’il s’agit de Max Unold – a pris prétexte du caractère « ennuyeux » de celle-ci pour la comparer à des « histoires de contrôleurs de tramway » et a trouvé cette formule : « [Proust] a réussi à rendre intéressantes des histoires de contrôleurs de tramway. Il dit : « Figurez-vous, cher lecteur, qu’hier, en trempant ma madeleine dans mon thé, je me suis souvenir que, pendant mon enfance, je vivais à la campagne » – il raconte cela sur quatre-vingts pages et c’est si passionnant qu’on ne croit plus être l’auditeur, mais le rêveur éveillé lui-même. »