I don’t think that anyone who’s a prac­ti­cing poet, even a prac­ti­cing bad poet, who’s done it for a long enough time, would disa­gree with the fact that there is some­thing from the Outside. I mean, you get this in Longinus for christ’s sake, all of these pret­ty square people going all the way back. Saint Thomas Aquinas says it, and you can’t have anyone who’s far­ther away from poe­try than him. But I do think that an awful lot of poets feel at the back of their minds that they would real­ly rather express them­selves. “This poem is me. I am this poem,” you know, and so forth.

But on the other hand, given a source of ener­gy which you can direct, you can direct your­self out of the pic­ture. Then given the coope­ra­tion bet­ween the host poet and the visitor—the thing from Outside—the more things you have in the room the bet­ter if you can handle them in such a way that you don’t impose your will on what is coming through.

But at the same time, you are stuck with lan­guage, and you arc stuck with words, and you are stuck with the things that you know. It’s a very nice thing, and a very dif­fi­cult thing. The more you know, the more lan­guages you know, the more buil­ding blocks the Martians have to play with. It’s har­der, too, because an une­du­ca­ted per­son often can write a bet­ter poem than an edu­ca­ted per­son, sim­ply because there are only so many buil­ding blocks, so many ways of arran­ging them, and after that, you’re through. I mean, the thing behind you is through. And it can make for sim­pli­ci­ty, as in good bal­lads, American and English. In the long run, it can make for real­ly just good poe­try. And some­times for great poe­try, an infi­ni­te­ly small voca­bu­la­ry is what you want. Perhaps that would be the ideal, except for the fact that it’s pret­ty hard to write a poem that way.

And this is the kind of thing that you have to avoid. There are a great many things you can’t avoid. It’s impos­sible for the source of ener­gy to come to you in Martian or North Korean or Tamil or any lan­guage you don’t know. It’s impos­sible for the source of ener­gy to use images you don’t have, or at least don’t have some­thing of. It’s as if a Martian comes into a room with children’s blocks with A, B, C, D, E which are in English and he tries to convey a mes­sage. This is the way the source of ener­gy goes. But the blocks, on the other hand, are always resis­ting it.

And here the ana­lo­gy of the medium comes in, which Yeats star­ted out, and which Cocteau in his Orphée, both the play and the pic­ture, used a car radio for, but which is essen­tial­ly the same thing. That essen­tial­ly you are some­thing which is being trans­mit­ted into, and the more that you clear your mind away from your­self, and the more also that you do some cen­so­ring – because there will be all sorts of things coming from your mind, from the depths of your mind, from things that you want, which will foul up the poem.

That’s some­thing which is in all English depart­ment lec­tures now, but it was the first thing since Blake on the busi­ness of taking poe­try as coming from the out­side rather than from the inside. In other words, ins­tead of the poet being a beau­ti­ful machine which manu­fac­tu­red the cur­rent for itself, did eve­ry­thing for itself – almost a per­pe­tual motion machine of emo­tion until the poet’s heart broke or it was bur­ned on the beach like Shelley’s – ins­tead there was some­thing from the Outside coming in.

Dernier point : C’est parce que je donne à la poé­sie pour tâche de dire le réel ou la réa­li­té. Alors que la réa­li­té est sans nom. Alors que la réa­li­té est innom­mable. Alors que la réa­li­té est hors d’atteinte. Alors que la réa­li­té est sans com­mune mesure avec le lan­gage. Alors que la langue ne peut que figu­rer le réel, que le ren­ver­ser, que le conver­tir en image, etc. C’est parce que je donne à la poé­sie la tâche impos­sible de dire le réel, ou de me conduire au réel, à l’étreinte du réel, que je pense la poé­sie elle-même comme tâche impos­sible, inache­vable, impen­sable, irréa­li­sable, que je pense la poé­sie comme néces­sai­re­ment tou­jours proche de son échec ou de son renon­ce­ment. Et qu’en même temps il n’y a rien d’autre à faire. Que c’est la seule tâche utile. Les [poètes] savent qu’ils ne peuvent pas ne pas écrire. Qu’ils le « doivent ».

Les [poètes] doivent savoir qu’ils pour­raient ne pas écrire. Qu’écrire est proche de son échec et de son renoncement.

C’est le cli­mat apo­ré­tique nor­mal de ce qu’on peut conti­nuer d’appeler « poé­sie », si on veut.

Conclusion. Je crois (vou­loir) (pou­voir) (pou­voir vou­loir croire) par­ti­ci­per à la mise en œuvre ou en formes de la ques­tion : Y a‑t-il quelque chose après la poé­sie ? La poé­sie comme pra­tique de cette ques­tion-là. Quel que soit le nom qu’on lui donne, qu’on lui don­ne­ra. Ou bien vers le silence, rela­tion inté­grale à la réa­li­té inté­grale, ou bien vers l’invention de la lit­té­ra­ture, mot à mot lettre à lettre en com­men­çant par le début dans le noir : A noir. Et for­cé­ment indif­fé­rent à ceux qui peuvent me prou­ver que je n’existe pas. À rendre les cos­tumes visibles en tant que tels…

,
« Intégralement et dans un cer­tain sens » Sorties
, , ,
p. 46–47

1. J’ai besoin d’une cer­taine défi­ni­tion mini­male de la poé­sie comme la seule pra­tique ver­bale, lit­té­raire, échap­pant (ou ten­dant à échap­per) aux contraintes et aux dogmes de la repré­sen­ta­tion : la poé­sie comme bran­che­ment direct (ah ! ah!) de la langue sur du réel (de l’inconscient, du phy­sique, du pul­sion­nel), la poé­sie comme bran­che­ment direct (!) de la langue sur de la réa­li­té « objec­tive » (du réel rugueux à étreindre, du réel sans nom et sans images et dénué de sens, etc.); la poé­sie comme pra­tique inté­gra­le­ment (!) objec­tive et « réa­liste » en ce sens-là (qui est un peu le contraire du sens héri­té du XIXe siècle); étant enten­du que le « réa­lisme inté­gral », c’est comme le « nu inté­gral », il y a tou­jours de la nudi­té au-delà de la nudi­té. Cette pseu­do­dé­fi­ni­tion (poé­sie comme seule pra­tique inté­gra­le­ment objec­tive ou radi­ca­le­ment réa­liste ou lit­té­rale non figu­ra­tive) fonc­tionne évi­dem­ment comme un simple fan­tasme pra­tique.

2. Je pré­tends que la poé­sie s’affirme ou s’invente par la néga­tion et le dépas­se­ment de ses défi­ni­tions don­nées, admises, apprises. La poé­sie consiste, pour une part essen­tielle, en son auto­né­ga­tion, en son auto­cri­tique, en son auto­des­truc­tion plus ou moins vio­lente. C’est en ce sens que toute vraie poé­sie est antipoétique.

3. Enfin (? !), je pré­tends que la poé­sie est sans défi­ni­tion, et qu’elle n’est que de cette igno­rance. Poésie comme métier d’ignorance, et, d’abord, de ce qu’est la poé­sie. Épreuve, donc, ou exer­cice de l’ignorance.

Cela, tout cela, ce socle de pro­po­si­tions à logique incer­taine, com­por­tant à la fois une défi­ni­tion néces­saire, un refus obli­ga­toire des défi­ni­tions admises, et une absence prin­ci­pielle de toute défi­ni­tion, consti­tue le point de départ, le site ori­gi­naire, le fond sur lequel se déroule un cer­tain tra­vail (de lec­ture, d’écriture, de trans­mis­sion écrite ou orale). Et puis il y a le contexte, déter­mi­né (à mes yeux) par une histoire.

Je résume : il y a le XIXe siècle, de Lamartine/Hugo à Rimbaud/ Mallarmé, le siècle qui fait la poé­sie comme ques­tion à la poé­sie, comme recherche de la poé­sie, comme rup­ture avec la poé­sie, etc. Jusqu’à la « catas­trophe ». Avec Illuminations et le Coup de dés comme œuvres limites de cette évo­lu­tion, por­tant la poé­sie au-delà de ses défi­ni­tions for­melles, de ses bornes. Crise du vers (par le vers libre et la prose) et crise du poème (par le frag­ment ou la par­ti­tion, l’explosion spa­cieuse), et crise de la poé­sie elle-même : Rimbaud, tout de même, c’est bien celui qui lâche ça et qui dit Et alors ? et après ?

Et puis le nôtre, XXe siècle. À par­tir de là, de ce que je viens d’évoquer, le pacte liant la poé­sie avec son propre pas­sé for­mel et, du même coup, avec ses lec­teurs étant rom­pu, la poé­sie entre dans cette zone de tur­bu­lence qui est sa seconde moder­ni­té, sa moder­ni­té expé­ri­men­tale (du poème-conver­sa­tion au poème-objet, du frag­ment auto­ma­tique au seg­ment let­triste, du cal­li­gramme au poème sonore, du glos­so­la­lique au poème contraint, etc.).

Dans la mesure où aucune for­ma­li­té nou­velle ne s’est impo­sée comme domi­nante et incon­tes­table, on peut dire que, par-delà l’épuisement et la mort des avant-gardes his­to­riques, cette moder­ni­té expé­ri­men­tale reste, pour une part, notre pré­sent poé­tique. La « richesse » for­melle de la poé­sie contem­po­raine, sa poly­mor­phie un peu effrayante, s’explique par la coexis­tence indif­fé­rente des solu­tions accu­mu­lées depuis cent ans et un peu plus. « Coexistence indif­fé­rente » pour­quoi ? Parce qu’à l’ère moder­niste de la Querelle (lutte des formes, lutte pour l’hégémonie for­melle et théo­rique, lutte au nom de la Vérité), ère qui a duré jusqu’au der­nier sou­pir des sectes tel­que­liennes, chan­gistes, etc., aura suc­cé­dé l’ère moderne ou post­mo­derne du tout est pos­sible en même temps, que cent fleurs s’épanouissent sans faire d’ombre à leur voi­sine : paix entre les for­ma­listes ouli­piens et les adeptes de la per­for­mance, paix entre les adeptes de la tex­tua­li­té pul­sion­nelle-mons­trueuse et les adeptes de la neu­tra­li­té lit­té­rale-objec­tive, etc. À la faveur de quoi, inévi­ta­ble­ment, ont pu sur­gir ceux qui, consta­tant la fin de l’épisode convul­sion­naire des illu­sions modernes, se prennent à espé­rer que la poé­sie en revienne au bon sens, se retrouve elle-même (telle que de toute éter­ni­té) et, du même coup, ses lecteurs.

Nous en sommes là, je crois. Et alors ? Relativement à cela : « la poé­sie » comme genre auto­nome et spécifique ? 

[Restauration de poé­sie-forme.] – J’en vois, je viens de les évo­quer, qui rêvent de res­tau­ra­tion. La poé­sie ren­due à sa défi­ni­tion, à ses formes, à sa véri­té, etc. Rien à dire.

[Poésie comme réin­ven­tion des langues et des formes]– J’en vois d’autres, qui veulent eux aus­si confir­mer la poé­sie dans sa spé­ci­fi­ci­té, mais en pla­çant sa défi­ni­tion non dans la sta­bi­li­té d’anciennes for­mules, mais au contraire dans la pro­duc­tion et pro­li­fé­ra­tion de formes et for­mules nou­velles, par auto-engen­dre­ment, par jeu métho­dique, par inves­ti­ga­tion sys­té­ma­tique des contraintes pos­sibles, par emprunt à d’autres tra­di­tions que l’occidentale, etc.

[Départ de l’objet « poème »]J’en vois, enfin (j’en suis), qui sont prêts à quit­ter l’objet poème, l’espace poé­sie, pour un espace et d’autres objets qui n’ont pas for­cé­ment de nom, ou pas encore de nom. Lorsque Francis Ponge s’aperçoit que son pré ou que sa figue ou son savon ou sa table ou son bois de pins ne sont plus des objets-poèmes ou monu­ments ver­baux mais des actes-textes ou docu­ments, ou mobiles, il lui faut bien s’avouer qu’il est en recherche d’une forme, comme l’autre disait qu’il lui fal­lait trou­ver une langue. Il est arri­vé à Ponge de nom­mer cette forme incon­nue Sapate ou Momon ou Nioque ou que sais-je encore, mais, de la même manière, Nathalie Sarraute a dit Tropismes pour ces textes qui n’appartenaient à aucun genre, ou Denis Roche, Antéfixes ou Dépôts de savoir & de tech­nique pour des textes pro­duits après la poé­sie ou en rela­tion avec la pho­to ; je sais aus­si que Michel Butor, après la poé­sie et le roman, a écrit des textes comme Mobile ou Boomerang qui n’ont à pro­pre­ment dire aucune défi­ni­tion géné­rique… Ceux-là se disent non-poètes, ou apoètes ou anti­poètes ou sim­ple­ment écri­vains, selon qu’ils pensent devoir situer leur tra­vail par rap­port à la « poé­sie » ou au-delà du vieux par­tage des genres… La sur­vie de la poé­sie comme telle n’est pas leur pro­blème en tout cas, sous forme ancienne ou sous forme nouvelle.

,
« Intégralement et dans un cer­tain sens » Sorties
, , ,
p. 43–46