Je me méfie beaucoup des justifications politiques de la recherche. Je ne trouve pas cela très noble de se justifier en faisant appel, en général de manière ostentatoire, à l’importance politique de ce que l’on fait. Les dangers de l’autosatisfaction sont énormes (encore une fois, tout orgueil est une honte). Enfin, combien de fois ai-je vu cet « engagement politique » servir en quelque sorte de tranquillisant épistémologique… Je n’ai aucune sympathie pour ce genre de chose. Les tranquillisants, je trouve ça très bien, mais quand il s’agit de penser, je préfère les excitants.
Citations
Je me demande si ce n’est pas en cela que consiste vraiment le sentiment d’appartenir à une nation : avoir toutes les raisons personnelles d’avoir honte, tout aussi personnelles (si ce n’est plus) que celles toujours rabâchées d’être fier. Quand lesdites « raisons » ne sont pas, comme je le soupçonne, presque toujours les mêmes. Toute fierté avoue une honte. Et toute honte doit payer le prix fort afin de pouvoir disparaître.
Bref, je suis brésilien, entre autres choses. J’y pense rarement ; et quand j’y pense, c’est même parfois agréable. Comme l’a très bien dit Tom Jobim, quand il est revenu à Rio après avoir vécu quelques années aux États-Unis : « Là-bas, c’est sympa, mais c’est la merde ; ici c’est la merde, mais c’est sympa… » C’est tellement vrai. Quoi qu’il en soit, en tant que chercheur, je ne me sens pas obligé d’avoir comme objet de recherche ce que l’on appelle la « réalité brésilienne », une notion bien curieuse et intraduisible. On n’exige pas cela des mathématiciens ni des physiciens. Les physiciens brésiliens n’étudient pas la « réalité brésilienne ». Sauf erreur (de ma part ou de la leur), ils étudient la réalité, simplement. Pourquoi un chercheur en sciences sociales brésilien ne pourrait-il pas faire la même chose ? À mes yeux, le Brésil est une circonstance, pas un objet […].
Je ne m’intéresse pas à la « question nationale », ni à une quelconque « théorie du Brésil ». Je ne m’intéresse pas non plus à la « question indigène », qui est le nom du problème que représente pour la classe et l’ethnie dominantes du pays l’existence passée, présente et future des peuples indigènes. Ce qui m’intéresse, ce sont les questions indigènes – au pluriel. J’entends par là les questions que les cultures indigènes se posent à elles-mêmes et qui les constituent en tant que cultures distinctes de la culture dominante. Disons que ce qui m’intéresse ce ne sont pas Indiens comme faisant partie du Brésil, mais les Indiens tout simplement ; pour moi, si une chose fait partie d’une autre chose, c’est bien le « Brésil » qui fait partie du contexte des cultures indigènes, pas le contraire.
En s’appliquant aux sociétés de tradition culturelle occidentale et à l’organisation politique et étatique centralisée, l’anthropologie s’est en grande partie limitée à projeter les concepts et le type même d’objets caractéristiques de l’anthropologie classique sur le contexte urbain. Ce n’est pas allé très loin ; en effet, pour faire une véritable projection, il faudrait que ce soit une projection dans le sens géométrique du terme : ce qui doit être préservé, ce sont les relations, et non pas les termes. Donc, l’« équivalent » du chamanisme amérindien n’est pas le néochamanisme californien, ou même le candomblé bahianais. L’équivalent fonctionnel du chamanisme indigène c’est la science. C’est le scientifique, c’est le laboratoire de physique des hautes énergies, c’est l’accélérateur de particules. Le hochet du chaman est un accélérateur de particules.
Les Modernes savent, et ceux qui ont lu comme Kant savent – et nous l’avons tous lu – que l’acte de connaître est constitutif de l’objet de la connaissance. Mais notre idéal de science se laisse précisément guider par la valeur de l’objectivité : nous devons être à même de déterminer la part subjective qui entre dans la vision de l’objet, et de ne pas confondre cela avec la chose elle-même. Pour nous, connaître c’est désubjectiver autant que possible. On connaît bien quelqu’un quand on réussit à le voir de l’extérieur, comme un « objet ». Cela inclut le « sujet » : la psychanalyse est une sorte de cas limite de cet idéal occidental d’objectivation maximale appliquée à la subjectivité elle-même. Selon notre vulgate épistémologique, on prévoit que la science sera un jour capable de décrire la totalité du réel au moyen d’un langage entièrement objectif, sans résidu. En d’autres termes, chez nous, la bonne interprétation du réel est celle dans laquelle on est capable de réduire l’intentionnalité de l’objet au niveau zéro. Celle de l’objet et du milieu ambiant : le contrôle de l’« intentionnalité ambiante est cruciale ».
Nous savons que les sciences sociales, dans l’idéologie officielle, sont des sciences provisoires, précaires, de second ordre. Toute science doit se regarder dans le miroir de la physique. C’est-à-dire être guidée par le postulat selon lequel moins on attribue d’intentionnalité à l’objet plus on est à même de le connaître. Plus on est capable d’interpréter le comportement humain (ou animal) en termes, pour ainsi dire d’états énergétiques d’un réseau neuronal, et non en termes de croyances, désirs, intentions, plus on est en mesure de connaître le comportement. En d’autres termes, plus je désanimise le monde, plus je le connais. Connaître c’est désanimiser, c’est retirer toute subjectivité au monde et, idéalement, y compris à soi-même. En fait, du point de vue du matérialisme scientifique officiel, nous sommes toujours animistes, parce que nous pensons que les êtres humains ont une âme. Nous ne sommes pas aussi animistes que les Indiens, qui pensent que les animaux, les plantes, voire les pierres, ont aussi une âme. Mais si nous continuons à ce rythme-là, nous serons en mesure d’obtenir un monde dans lequel « nous n’aurons plus besoin de cette hypothèse », même pas pour les humains. […]
Je dirais que le moteur de la pensée des chamanes, qui sont les scientifiques du coin, c’est le contraire. Bien connaître quelque chose c’est être capable d’attribuer le maximum d’intentionnalité à ce que l’on apprend à connaître. Plus je suis capable d’attribuer de l’intentionnalité à un objet, plus je le connais. La « connaissance véritable », c’est celle qui est capable d’interpréter tous les événements du monde comme étant des actions, comme étant les résultats d’un certain type d’intentionnalité. (Il convient de préciser que si tout événement est une action, une action de quelqu’un, alors tout objet est un artefact pour quelqu’un.) chez nous, expliquer signifie réduire l’intentionnalité du connu. Chez eux, expliquer signifie approfondir l’intentionnalité du connu, c’est-à-dire déterminer l’« objet » de connaissance comme un « sujet ».
Le thème mythique de la séparation entre humains et non-humains, c’est-à-dire entre « culture » et « nature » selon le jargon consacré, n’a pas, dans le cas du peuple indigène [panaméricain], la même signification que dans notre mythologie évolutionniste. La proposition présente des mythes indigènes est la suivante : les animaux étaient des humains et ont cessé de l’être, l’humanité est le fond commun de l’humanité et de l’animalité. Dans notre mythologie c’est le contraire : nous les humains, nous étions des animaux et nous avons « cessé » de l’être, avec l’apparition de la culture, etc. Pour nous, la condition générique est celle de l’animalité : « tout le monde » est animal, mais certains (êtres, espèces) sont plus animaux que les autres : nous, les humains, nous sommes certainement les moins animaux de tous, mais justement c’est le point important, That’s the point comme on dit en anglais. Par contre, dans les mythologies indigènes, tout le monde est humain, sauf que certains de ces humains sont moins humains que les autres. Différents animaux sont très éloignés des humains, mais ils sont tous, ou presque, à l’origine, humains ou humanoïdes, anthropomorphes ou, surtout, « anthropologiques » dans le sens où ils communiquent avec (et comme) les humains. […]
Cette humanité antérieure aux animaux n’est jamais oubliée, parce qu’elle ne s’est jamais dissipée, elle est toujours là comme un potentiel inquiétant – juste comme notre animalité « passée » qui persiste, encore palpitante sous les nombreuses couches de vernis civilisateur. […]
L’idée que les animaux sont des personnes, idée commune à de nombreuses cosmologies indigènes (peut-être pas toutes, du moins si l’idée est posée dans des termes aussi simplistes), ne signifie pas que ces Indiens affirment que les animaux sont des « personnes comme nous ». Toute personne sensée, et les Indiens le sont autant si ce n’est plus que nous, « sait » qu’un animal est un animal et qu’une personne est une personne ; comme le dit quelque part Derrida, même les animaux le savent. Mais vu sous certains angles, dans certaines circonstances, pour les Indiens, dire que certains animaux sont des personnes trouve toute son sens. Qu’est-ce que cela signifie ? Quand, dans une ethnographie, vous tombez sur une affirmation du genre « untel dit que les jaguars sont des personnes », il faut être claire sur le fait que la proposition « les jaguars sont des personnes » n’est pas la même chose qu’une proposition triviale ou analytique du genre « les piranhas sont des poissons » (c’est-à-dire : « piranha » est le nom d’une espèce de poisson). Les jaguars sont des personnes, mais sont aussi des jaguars, tandis que les piranhas ne sont pas des poissons et aussi des piranhas… Les jaguars sont vraiment des jaguars, tout en ayant un côté obscur qui est humain. […] Les jaguars sont des personnes parce que la jaguarité est en même temps une potentialité des personnes, et notamment des êtres humains.
Avant de devenir écrivain, Rousseau a découvert la force et l’impuissance de la parole. À Bossey, chez les Lambercier, ses protestations d’innocence ne lui ont été d’aucun secours : « Les apparences me condamnaient. » À Turin, chez les Vercellis, où il a volé un ruban, il accuse la pauvre Marion, il ment avec « une impudence infernale », et les juges intègres se laissent prendre à son mensonge : « Les préjugés étaient pour moi. » La parole ne peut rien et peut tout : elle est incapable de vaincre les « apparences » mensongères, et elle est capable d’inspirer des « préjugés » qui résistent victorieusement à la vérité. Aucune parole ne peut communiquer le sentiment intérieur de l’innocence, tandis que la fiction trouve crédit avec une facilité étrange.
Le langage ne va pas de soi, et Jean-Jacques n’est pas à son aise lorsqu’il faut parler. Il n’est pas maître de sa parole, comme il n’est pas maître de sa passion. Il ne coïncide presque jamais avec ce qu’il dit : ses mots lui échappent, et il échappe à son discours. Quand il s’adresse aux autres, il est platement inférieur à lui-même, ou il s’élance éloquemment au-delà de son naturel. Son langage, il le sent tantôt paralysé par une faiblesse effarouchée, tantôt déformé par un excès « involontaire ». Nous trouvons Jean-Jacques une fois balbutiant, embarrassé ; une autre fois, plein d’assurance devant les autres, écrasant avec ses sentences « leurs petits bons mots » — « comme j’écraserais un insecte entre mes doigts ? » Mais chaque fois, ce n’est pas lui, ce n’est pas le vrai Jean-Jacques. Inepte ou inspiré, il est hors de lui, il est en deçà ou au-delà de lui-même :
Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu’on juge de ce que je dois être dans la conversation, ou, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances dont je suis sûr d’oublier au moins quelqu’une suffit pour m’intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle… Dans le tête-a-tête il y a un autre inconvénient que je trouve pire ; la nécessité de parler toujours. Quand on vous parle il faut répondre, et si l’on ne dit mot, il faut relever la conversation… Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus tôt ma dette j’ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout.
Jean-Jacques est maladroit dans le monde ; il n’a ni le ton ni l’à‑propos nécessaires. Ce qui est grave, pour lui, ce n’est pas d’être incapable de communiquer ses pensées ou de soutenir ses idées, mais la difficulté qu’il éprouve à se faire valoir lui-même. Dans un « cercle » du XVIIIe siècle, chacun ne défend ses idées que pour défendre sa qualité dans l’opinion des autres. Jean-Jacques balbutie et se sent honteux : son néant de parole équivaut à un néant d’être. Il n’est rien s’il ne parle, et lorsqu’il parle, c’est pour ne rien dire, c’est-à-dire pour s’annihiler, comme s’il ne prenait la parole que pour se punir de parler.
Si donc Jean-Jacques manifeste un tel malaise dans la conversation c’est qu’il y va de sa propre image, de son moi offert aux regards des autres. Il voudrait, dans chacune de ses paroles, être présent en personne, et être reconnu pour ce qu’il vaut. Car vivre en société, pour lui, c’est s’exposer à un jugement implicite qui ne concerne pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est : toute parole maladroite diminue Jean-Jacques. Et dans les entretiens les plus indifférents, ce qui est en cause ne lui est jamais indifférent, puisqu’il y compromet sa figure.
Le malentendu que redoute Rousseau ne concerne pas ce dont on parle, mais celui qui parle, lui-même. Il sent ou pressent intérieurement sa valeur, et il ne sait pas la rendre évidente. Or le sentiment intérieur de sa valeur ne lui suffit pas (s’il lui avait suffi, serait-il devenu un écrivain ?) ; sa valeur n’existera pour lui que si elle lui est confirmée par l’admiration d’autrui.
Bien sûr, il n’acceptera jamais l’opinion que les autres se font de lui. Il n’acceptera jamais les valeurs selon lesquelles les autres prétendent le juger. Il ne veut rien partager avec eux : il prétend s’imposer à eux, s’exposer à leurs yeux comme un être admirable et singulier. Mais Rousseau balbutiant se montre inepte, et alors il est vraiment inepte, pour lui-même et pour les autres : « En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. » Maladroit, embarrassé, il n’a exposé qu’un fragment de son caractère : son sentiment lui assure qu’il vaut mieux que cela, mais déjà les autres l’ont jugé, l’ont méconnu, lui ont dérobé le droit de devenir lui-même, de montrer un visage différent. Qu’on lui en laisse le loisir, il saura bien révéler un tout autre Jean-Jacques, offrir une tout autre apparence. Ainsi Jean-Jacques s’arrache aux « faux jugements » des autres, mais dans l’espoir d’inventer un autre langage qui saura les conquérir, les obliger à reconnaître sa nature et sa valeur exceptionnelles : « J’aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que regardé comme un homme ordinaire ? »
S’il récuse l’opinion de ses témoins, Rousseau pourtant ne peut se passer d’eux et renoncer à se montrer, car il n’est rien s’il n’est publiquement reconnu. II se révolte contre les jugements qui l’emprisonnent dans les valeurs reçues, ou qui l’immobilisent dans la figure qu’il a maladroitement affichée. Mais tout en contestant la validité des jugements extérieurs, il tient cependant à rester « en vue ». Ne me jugez pas, mais ne cessez pas de me regarder…
En effet, Rousseau souhaite et redoute d’être mécompris. Il ne veut pas être compris, dans la mesure où être compris veut dire être pris : trouver une place toute faite dans le système des valeurs « inauthentiques » auxquelles le monde se soumet. Non, il ne veut pas qu’on le réduise à n’être qu’un homme de lettres, selon l’acception courante du terme ; le sentiment que Jean-Jacques a de lui-même est absolument unique. Tout en espérant que les autres le reconnaîtront, il refuse d’être reconnu comme l’un d’entre eux. Il veut être distingué : « Quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d’une manière un peu distinguée. » Quitte à ce que cette « manière un peu distinguée » puisse provoquer le scandale. Car le scandale vaut mieux que de ne pas compter pour les autres. L’échec ne serait pas d’être incompris, mais de rester ignoré, de s’être affirmé dérisoirement, dans le vide, au milieu de l’indifférence générale. Jean-Jacques a connu maintes fois la déception de s’exhiber inutilement, de chanter de sa plus belle voix sous des fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Qu’il suffise de rappeler, au début du deuxième livre des Confessions, le voyage vers Annecy : « Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l’aventure que j’étais sûr qui m’y attendait. Je n’osais entrer dans le château ni heurter ; car j’étais fort timide. Mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d’apparence, fort surpris, après m’être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles qu’attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons ? »…
En présence des autres, il y a malentendu. Jean-Jacques ne parvient pas à paraître ce que son sentiment lui assure qu’il est :
N’étant pas un sot, j’ai cependant souvent passé pour l’être, même chez des gens en état de bien juger : d’autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité.
Comment surmontera-t-il ce malentendu qui l’empêche de s’exprimer selon sa vraie valeur ? Comment échapper aux risques de la parole improvisée ? À quel autre mode de communication recourir ? Par quel autre moyen se manifester ? Jean-Jacques choisit d’être absent et d’écrire. Paradoxalement, il se cachera pour mieux se montrer, et il se confiera à la parole écrite :
J’aimerais la société comme un autre, si je n’étais sûr de m’y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j’ai pris d’écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent on n’aurait jamais su ce que je valais.
L’aveu est singulier et mérite qu’on le souligne : Jean-Jacques rompt avec les autres, mais pour se présenter à eux dans la parole écrite. Il tournera et retournera ses phrases à loisir, protégé par la solitude. Il donnera à son absence le sens le plus fort : la vérité est absente de cette société, j’en suis absent aussi, je suis donc la vérité absente ; en opposant aux autres la valeur de mon moi, je leur oppose l’universelle autorité de la nature, qu’ils méconnaissent. Aux yeux de ceux qui vivent dans la confusion spirituelle, la vérité est scandaleuse et séduisante : je serai ce scandale et cette séduction.
Pour qu’on sache enfin ce qu’il vaut, Jean-Jacques s’éloigne et se met à composer des livres, de la musique… Il confie son être (sa personnalité) à un paraître d’une autre sorte, qui n’est plus son corps, son visage, sa parole concrète, mais le message pathétique d’un absent. Il compose ainsi une image de lui-même, qui s’imposera aux autres à la fois par le prestige de l’absence et par la vibration de la sentence écrite. Car Jean-Jacques, rêveur passionné, sait d’expérience que rien n’est fascinant comme une présence qui s’impose dans et par l’absence. « Hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. » En prenant « le parti d’écrire et de se cacher », Jean-Jacques cherche à opérer la transmutation qui lui donnera, aux yeux des autres, la beauté de « ce qui n’est pas ».
Écrire et se cacher. On s’étonne de l’égale importance que Rousseau donne à ces deux actes. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Se cacher sans écrire, ce serait disparaître. Écrire sans se cacher, ce serait renoncer à se proclamer différent. Jean-Jacques ne s’exprimera que s’il écrit et se cache. L’intention expressive est dans l’un et l’autre geste, dans la décision d’écrire et dans la volonté de solitude. En rompant avec les autres, Rousseau entend leur signifier que son âme n’est pas faite pour les plaisirs communs. Le geste de la séparation parle autant que le texte même (d’où la nécessité où nous nous trouvons de tenir également compte de la pensée de Rousseau et de sa biographie).
L’acte d’écrire vise un résultat qui ne peut pas être écrit, un but qui est hors de la littérature. Ses lecteurs se méprennent lorsqu’ils prétendent engager avec lui un débat d’idées. Ses critiques se fourvoient lorsqu’ils discutent ses qualités d’écrivain. Il ne s’agit pas de cela ; il s’agit d’être reconnu comme une « belle âme », il s’agit de provoquer l’effusion d’un accueil qu’on ne lui avait pas accordé quand il s’est présenté en personne. Il se serait passé d’écrire, et même de parler, si cet accueil avait été possible au premier coup d’œil.
D’autres états semblent stimuler nos ailes, à commencer par l’excitation sexuelle et la colère. Oserons-nous déclarer quelque chose comme : il y a des dykes qui baisent la montagne, nous serons une fem qui baise l’heure ?
Quand nous avions onze ans, nous étions déjà très intéressées par les t‑shirts avec des imprimés obscurs. L’idée, c’était plus ou moins de se vêtir d’une complication sémiotique. Celle que nous préférions se trouvait sur un débardeur turquoise et uni-manche : un scarabée beaucoup trop stylisé pour être lisible. C’est elle que nous portions quand nous avions appris pour notre origine algérienne. Le lendemain, un lundi, nous avions pleuré toute la journée dans la cour du collège en annonçant « l’origine » à chacune de nos connaissances — encore vêtues de la complication. En retour, T. avait partagé que son père était mort pendant le week-end. Comme il semblait absolument non affecté, tandis que notre propre désorientation nous rendait bizarre et autocentrée, nous avions osé lui dire que nous ne le croyions pas. Il avait répondu, les yeux vides et écarquillés, si je te jure c’est écrit dans le journal.
Après avoir fait un tour de cour supplémentaire, seules et toujours en pleurant, nous avions recroisé T. Il nous avait alors présenté la nécrologie. Plutôt, il l’avait agitée dans le silence, et nous avions pu silencieusement attraper les mots attestant que la disparition soudaine avait bien eu lieu le week-end. Nous étions rassurées d’observer une amorce de colère dans ses mouvements : la rapidité pointue et agacée avec laquelle il avait fait un crochet pour se trouver sur nos pas, avant de, martialement, se réemboîter dans son groupe, qui n’était pas le nôtre et marchait dans une direction opposée.
Car nous, nous traînions avec des sadiques aux origines sociales hétérogènes.
À chaque fois que nous commencions une intervention avec un disclaimer, c’était comme générer une substance scintillante (pour la langue) et performante (pour la visée), qui annihilait certains effets douloureux de nos paroles. Parfois, le disclaimer était tellement adroit, qu’aucune de ses cibles n’atteignait le cœur de la réception militante sans avoir été d’abord dissoute en une mélasse inoffensive, ou toutes ses épines élimées. Parfois, le disclaimer était vide, mais la seule intention de le produire, communiquée par le seul fait de le nommer, enveloppait le cœur reconnaissant de la réception militante d’une couche de papier bulle, qui le gardait bienveillant et amical, bien qu’il ait été un petit peu blessé.
Parce qu’être nombreuse
implique des responsabilités.
Mettre plusieurs personnes dans une personne, se préparer à l’enchâssement des systèmes. Mettre plusieurs fictions dans une fiction (celle dans laquelle nous sommes blanches). S’assurer que, pour chaque contexte ou projection d’identité par celle⋅ux qui nous entourent, tout le monde reste, c‑à-d : ni intégration, ni communauté, ni agrégation, ni synthèse, ni suppression, autre chose.
Dans les transports en communs, « au lieu d’une, il est arrivé qu’on nous laisse deux, trois places ». Quant au reflet de mon corps dans le distributeur de boisson, il est « une connaissance en triple [multiple] d’une personne »1. Si Acad en a marre de prendre les devants, si Little dort, si Seventiz fait trop sa snob, si de nouveaux⋅elles alters factif⋅ves et fictif⋅ves apparaissent, la prochaine fois qu’on voudra un tatoo, il faudra télécharger une appli” de vote.
On connaît par cœur le papier sur le vote des minorités, jusqu’à ses preuves en appendices. Rédigé sur un bureau universitaire, entre un thermos et une tasse pleine de résidus caféinés, il démontre mathématiquement que nous pouvons utiliser des crédits de vote à répartir sur un ensemble de décisions, pour mieux représenter les préférences des minorités. Mais une autre possibilité nous a été suggérée quelque part, moins transparente, sans résolution : celle de former un poème dans mes notes de téléphone et d’y lire la décisions.
Parce que, de subie,
la pluralité est devenue stratégique.
Parfois énergisante, parfois annihilante, elle s’est construite au fil d’un ensemble de réflexions et situations, dont celles d’être devenue « d’origine »algérienne à l’âge de onze ans, d’avoir fréquenté l’enseignement primaire, secondaire, supérieur laïques en France, puis le champ de l’art contemporain et ses institutions.
une fleur : expression adorable, des fossettes, rien de plus à dire.
une autre fleur : attitudes amusantes, vert cathodique, encore ces joues énormes.
cette fleur : petite tête de poire, son sourire qui tombe, commissures nettes et rondes.
cette fleur : sourire ouvert et sombre, de grands yeux cartoonesques qui attendent la fin du monde.
cette fleur : la même, avec plus de gravité, sans savoir si ça se situe dans l’épaisseur de la tige.
cette fleur : malade, comique — en plus de l’intelligence.
cette fleur : dort, corps vibrant au rythme de gros soupirs.
cette fleur : une mine résolue à l’affection, jusqu’au bout.
cette fleur : si gentille, parle beaucoup, de l’autodérision.
Tout ça pour dire que, s’il y avait bien d’un côté l’envie de performer et générer, avec cet arbre et ce champignon, la « liberté réplicative des fougères et des invertébrés », les visions d’un « sexe cyborgien […] contre l’hétérosexisme » 2, de la verdeure, de l’excitation de toutes nos identités ambiancées dans les racines et la terre par des mains, des végétaux et des fichiers pdf hybridés, nous étions arrêtées dans ces représentations par notre position « orientale » : le trauma d’une glauque absorption coloniale, qui a aussi (d’abord ?) été immatérielle, purement cardinale, spéculative . Elle nous charge de trop de gravité pour que, la formulation de ces désirs, même brillamment et stratégiquement produite par Dona Hararoad, nous ne puissions jamais la vivre intégralement.