Je me méfie beau­coup des jus­ti­fi­ca­tions poli­tiques de la recherche. Je ne trouve pas cela très noble de se jus­ti­fier en fai­sant appel, en géné­ral de manière osten­ta­toire, à l’importance poli­tique de ce que l’on fait. Les dan­gers de l’autosatisfaction sont énormes (encore une fois, tout orgueil est une honte). Enfin, com­bien de fois ai-je vu cet « enga­ge­ment poli­tique » ser­vir en quelque sorte de tran­quilli­sant épis­té­mo­lo­gique… Je n’ai aucune sym­pa­thie pour ce genre de chose. Les tran­quilli­sants, je trouve ça très bien, mais quand il s’agit de pen­ser, je pré­fère les excitants.

Je me demande si ce n’est pas en cela que consiste vrai­ment le sen­ti­ment d’appartenir à une nation : avoir toutes les rai­sons per­son­nelles d’avoir honte, tout aus­si per­son­nelles (si ce n’est plus) que celles tou­jours rabâ­chées d’être fier. Quand les­dites « rai­sons » ne sont pas, comme je le soup­çonne, presque tou­jours les mêmes. Toute fier­té avoue une honte. Et toute honte doit payer le prix fort afin de pou­voir disparaître.

Bref, je suis bré­si­lien, entre autres choses. J’y pense rare­ment ; et quand j’y pense, c’est même par­fois agréable. Comme l’a très bien dit Tom Jobim, quand il est reve­nu à Rio après avoir vécu quelques années aux États-Unis : « Là-bas, c’est sym­pa, mais c’est la merde ; ici c’est la merde, mais c’est sym­pa… » C’est tel­le­ment vrai. Quoi qu’il en soit, en tant que cher­cheur, je ne me sens pas obli­gé d’avoir comme objet de recherche ce que l’on appelle la « réa­li­té bré­si­lienne », une notion bien curieuse et intra­dui­sible. On n’exige pas cela des mathé­ma­ti­ciens ni des phy­si­ciens. Les phy­si­ciens bré­si­liens n’étudient pas la « réa­li­té bré­si­lienne ». Sauf erreur (de ma part ou de la leur), ils étu­dient la réa­li­té, sim­ple­ment. Pourquoi un cher­cheur en sciences sociales bré­si­lien ne pour­rait-il pas faire la même chose ? À mes yeux, le Brésil est une cir­cons­tance, pas un objet […].

Je ne m’intéresse pas à la « ques­tion natio­nale », ni à une quel­conque « théo­rie du Brésil ». Je ne m’intéresse pas non plus à la « ques­tion indi­gène », qui est le nom du pro­blème que repré­sente pour la classe et l’ethnie domi­nantes du pays l’existence pas­sée, pré­sente et future des peuples indi­gènes. Ce qui m’intéresse, ce sont les ques­tions indi­gènes – au plu­riel. J’entends par là les ques­tions que les cultures indi­gènes se posent à elles-mêmes et qui les consti­tuent en tant que cultures dis­tinctes de la culture domi­nante. Disons que ce qui m’intéresse ce ne sont pas Indiens comme fai­sant par­tie du Brésil, mais les Indiens tout sim­ple­ment ; pour moi, si une chose fait par­tie d’une autre chose, c’est bien le « Brésil » qui fait par­tie du contexte des cultures indi­gènes, pas le contraire.

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trad.  Pierre Delgado
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p. 37 & 66

En s’appliquant aux socié­tés de tra­di­tion cultu­relle occi­den­tale et à l’organisation poli­tique et éta­tique cen­tra­li­sée, l’anthropologie s’est en grande par­tie limi­tée à pro­je­ter les concepts et le type même d’objets carac­té­ris­tiques de l’anthropologie clas­sique sur le contexte urbain. Ce n’est pas allé très loin ; en effet, pour faire une véri­table pro­jec­tion, il fau­drait que ce soit une pro­jec­tion dans le sens géo­mé­trique du terme : ce qui doit être pré­ser­vé, ce sont les rela­tions, et non pas les termes. Donc, l’« équi­valent » du cha­ma­nisme amé­rin­dien n’est pas le néo­cha­ma­nisme cali­for­nien, ou même le can­dom­blé bahia­nais. L’équivalent fonc­tion­nel du cha­ma­nisme indi­gène c’est la science. C’est le scien­ti­fique, c’est le labo­ra­toire de phy­sique des hautes éner­gies, c’est l’accélérateur de par­ti­cules. Le hochet du cha­man est un accé­lé­ra­teur de particules.

Les Modernes savent, et ceux qui ont lu comme Kant savent – et nous l’avons tous lu – que l’acte de connaître est consti­tu­tif de l’objet de la connais­sance. Mais notre idéal de science se laisse pré­ci­sé­ment gui­der par la valeur de l’objectivité : nous devons être à même de déter­mi­ner la part sub­jec­tive qui entre dans la vision de l’objet, et de ne pas confondre cela avec la chose elle-même. Pour nous, connaître c’est désub­jec­ti­ver autant que pos­sible. On connaît bien quelqu’un quand on réus­sit à le voir de l’extérieur, comme un « objet ». Cela inclut le « sujet » : la psy­cha­na­lyse est une sorte de cas limite de cet idéal occi­den­tal d’objectivation maxi­male appli­quée à la sub­jec­ti­vi­té elle-même. Selon notre vul­gate épis­té­mo­lo­gique, on pré­voit que la science sera un jour capable de décrire la tota­li­té du réel au moyen d’un lan­gage entiè­re­ment objec­tif, sans rési­du. En d’autres termes, chez nous, la bonne inter­pré­ta­tion du réel est celle dans laquelle on est capable de réduire l’intentionnalité de l’objet au niveau zéro. Celle de l’objet et du milieu ambiant : le contrôle de l’« inten­tion­na­li­té ambiante est cruciale ».

Nous savons que les sciences sociales, dans l’idéologie offi­cielle, sont des sciences pro­vi­soires, pré­caires, de second ordre. Toute science doit se regar­der dans le miroir de la phy­sique. C’est-à-dire être gui­dée par le pos­tu­lat selon lequel moins on attri­bue d’intentionnalité à l’objet plus on est à même de le connaître. Plus on est capable d’interpréter le com­por­te­ment humain (ou ani­mal) en termes, pour ain­si dire d’états éner­gé­tiques d’un réseau neu­ro­nal, et non en termes de croyances, dési­rs, inten­tions, plus on est en mesure de connaître le com­por­te­ment. En d’autres termes, plus je désa­ni­mise le monde, plus je le connais. Connaître c’est désa­ni­mi­ser, c’est reti­rer toute sub­jec­ti­vi­té au monde et, idéa­le­ment, y com­pris à soi-même. En fait, du point de vue du maté­ria­lisme scien­ti­fique offi­ciel, nous sommes tou­jours ani­mistes, parce que nous pen­sons que les êtres humains ont une âme. Nous ne sommes pas aus­si ani­mistes que les Indiens, qui pensent que les ani­maux, les plantes, voire les pierres, ont aus­si une âme. Mais si nous conti­nuons à ce rythme-là, nous serons en mesure d’obtenir un monde dans lequel « nous n’aurons plus besoin de cette hypo­thèse », même pas pour les humains. […] 

Je dirais que le moteur de la pen­sée des cha­manes, qui sont les scien­ti­fiques du coin, c’est le contraire. Bien connaître quelque chose c’est être capable d’attribuer le maxi­mum d’intentionnalité à ce que l’on apprend à connaître. Plus je suis capable d’attribuer de l’intentionnalité à un objet, plus je le connais. La « connais­sance véri­table », c’est celle qui est capable d’interpréter tous les évé­ne­ments du monde comme étant des actions, comme étant les résul­tats d’un cer­tain type d’intentionnalité. (Il convient de pré­ci­ser que si tout évé­ne­ment est une action, une action de quelqu’un, alors tout objet est un arte­fact pour quelqu’un.) chez nous, expli­quer signi­fie réduire l’intentionnalité du connu. Chez eux, expli­quer signi­fie appro­fon­dir l’intentionnalité du connu, c’est-à-dire déter­mi­ner l’« objet » de connais­sance comme un « sujet ».

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trad.  Pierre Delgado
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p. 28–30

Le thème mythique de la sépa­ra­tion entre humains et non-humains, c’est-à-dire entre « culture » et « nature » selon le jar­gon consa­cré, n’a pas, dans le cas du peuple indi­gène [pan­amé­ri­cain], la même signi­fi­ca­tion que dans notre mytho­lo­gie évo­lu­tion­niste. La pro­po­si­tion pré­sente des mythes indi­gènes est la sui­vante : les ani­maux étaient des humains et ont ces­sé de l’être, l’humanité est le fond com­mun de l’humanité et de l’animalité. Dans notre mytho­lo­gie c’est le contraire : nous les humains, nous étions des ani­maux et nous avons « ces­sé » de l’être, avec l’apparition de la culture, etc. Pour nous, la condi­tion géné­rique est celle de l’animalité : « tout le monde » est ani­mal, mais cer­tains (êtres, espèces) sont plus ani­maux que les autres : nous, les humains, nous sommes cer­tai­ne­ment les moins ani­maux de tous, mais jus­te­ment c’est le point impor­tant, That’s the point comme on dit en anglais. Par contre, dans les mytho­lo­gies indi­gènes, tout le monde est humain, sauf que cer­tains de ces humains sont moins humains que les autres. Différents ani­maux sont très éloi­gnés des humains, mais ils sont tous, ou presque, à l’origine, humains ou huma­noïdes, anthro­po­morphes ou, sur­tout, « anthro­po­lo­giques » dans le sens où ils com­mu­niquent avec (et comme) les humains. […] 

Cette huma­ni­té anté­rieure aux ani­maux n’est jamais oubliée, parce qu’elle ne s’est jamais dis­si­pée, elle est tou­jours là comme un poten­tiel inquié­tant – juste comme notre ani­ma­li­té « pas­sée » qui per­siste, encore pal­pi­tante sous les nom­breuses couches de ver­nis civilisateur. […] 

L’idée que les ani­maux sont des per­sonnes, idée com­mune à de nom­breuses cos­mo­lo­gies indi­gènes (peut-être pas toutes, du moins si l’idée est posée dans des termes aus­si sim­plistes), ne signi­fie pas que ces Indiens affirment que les ani­maux sont des « per­sonnes comme nous ». Toute per­sonne sen­sée, et les Indiens le sont autant si ce n’est plus que nous, « sait » qu’un ani­mal est un ani­mal et qu’une per­sonne est une per­sonne ; comme le dit quelque part Derrida, même les ani­maux le savent. Mais vu sous cer­tains angles, dans cer­taines cir­cons­tances, pour les Indiens, dire que cer­tains ani­maux sont des per­sonnes trouve toute son sens. Qu’est-ce que cela signi­fie ? Quand, dans une eth­no­gra­phie, vous tom­bez sur une affir­ma­tion du genre « untel dit que les jaguars sont des per­sonnes », il faut être claire sur le fait que la pro­po­si­tion « les jaguars sont des per­sonnes » n’est pas la même chose qu’une pro­po­si­tion tri­viale ou ana­ly­tique du genre « les piran­has sont des pois­sons » (c’est-à-dire : « piran­ha » est le nom d’une espèce de pois­son). Les jaguars sont des per­sonnes, mais sont aus­si des jaguars, tan­dis que les piran­has ne sont pas des pois­sons et aus­si des piran­has… Les jaguars sont vrai­ment des jaguars, tout en ayant un côté obs­cur qui est humain. […] Les jaguars sont des per­sonnes parce que la jagua­ri­té est en même temps une poten­tia­li­té des per­sonnes, et notam­ment des êtres humains.

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trad.  Pierre Delgado
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p. 20–25

Avant de deve­nir écri­vain, Rousseau a décou­vert la force et l’impuissance de la parole. À Bossey, chez les Lambercier, ses pro­tes­ta­tions d’innocence ne lui ont été d’aucun secours : « Les appa­rences me condam­naient. » À Turin, chez les Vercellis, où il a volé un ruban, il accuse la pauvre Marion, il ment avec « une impu­dence infer­nale », et les juges intègres se laissent prendre à son men­songe : « Les pré­ju­gés étaient pour moi. » La parole ne peut rien et peut tout : elle est inca­pable de vaincre les « appa­rences » men­son­gères, et elle est capable d’inspirer des « pré­ju­gés » qui résistent vic­to­rieu­se­ment à la véri­té. Aucune parole ne peut com­mu­ni­quer le sen­ti­ment inté­rieur de l’innocence, tan­dis que la fic­tion trouve cré­dit avec une faci­li­té étrange.

Le lan­gage ne va pas de soi, et Jean-Jacques n’est pas à son aise lorsqu’il faut par­ler. Il n’est pas maître de sa parole, comme il n’est pas maître de sa pas­sion. Il ne coïn­cide presque jamais avec ce qu’il dit : ses mots lui échappent, et il échappe à son dis­cours. Quand il s’adresse aux autres, il est pla­te­ment infé­rieur à lui-même, ou il s’élance élo­quem­ment au-delà de son natu­rel. Son lan­gage, il le sent tan­tôt para­ly­sé par une fai­blesse effa­rou­chée, tan­tôt défor­mé par un excès « invo­lon­taire ». Nous trou­vons Jean-Jacques une fois bal­bu­tiant, embar­ras­sé ; une autre fois, plein d’assurance devant les autres, écra­sant avec ses sen­tences « leurs petits bons mots » — « comme j’écraserais un insecte entre mes doigts ? » Mais chaque fois, ce n’est pas lui, ce n’est pas le vrai Jean-Jacques. Inepte ou ins­pi­ré, il est hors de lui, il est en deçà ou au-delà de lui-même :

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu’on juge de ce que je dois être dans la conver­sa­tion, ou, pour par­ler à pro­pos, il faut pen­ser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de conve­nances dont je suis sûr d’oublier au moins quelqu’une suf­fit pour m’intimider. Je ne com­prends pas même com­ment on ose par­ler dans un cercle… Dans le tête-a-tête il y a un autre incon­vé­nient que je trouve pire ; la néces­si­té de par­ler tou­jours. Quand on vous parle il faut répondre, et si l’on ne dit mot, il faut rele­ver la conver­sa­tion… Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus tôt ma dette j’ai la fureur de vou­loir par­ler. Je me hâte de bal­bu­tier promp­te­ment des paroles sans idées, trop heu­reux quand elles ne signi­fient rien du tout.

Jean-Jacques est mal­adroit dans le monde ; il n’a ni le ton ni l’à‑propos néces­saires. Ce qui est grave, pour lui, ce n’est pas d’être inca­pable de com­mu­ni­quer ses pen­sées ou de sou­te­nir ses idées, mais la dif­fi­cul­té qu’il éprouve à se faire valoir lui-même. Dans un « cercle » du XVIIIe siècle, cha­cun ne défend ses idées que pour défendre sa qua­li­té dans l’opinion des autres. Jean-Jacques bal­bu­tie et se sent hon­teux : son néant de parole équi­vaut à un néant d’être. Il n’est rien s’il ne parle, et lorsqu’il parle, c’est pour ne rien dire, c’est-à-dire pour s’annihiler, comme s’il ne pre­nait la parole que pour se punir de parler.

Si donc Jean-Jacques mani­feste un tel malaise dans la conver­sa­tion c’est qu’il y va de sa propre image, de son moi offert aux regards des autres. Il vou­drait, dans cha­cune de ses paroles, être pré­sent en per­sonne, et être recon­nu pour ce qu’il vaut. Car vivre en socié­té, pour lui, c’est s’exposer à un juge­ment impli­cite qui ne concerne pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est : toute parole mal­adroite dimi­nue Jean-Jacques. Et dans les entre­tiens les plus indif­fé­rents, ce qui est en cause ne lui est jamais indif­fé­rent, puisqu’il y com­pro­met sa figure.

Le mal­en­ten­du que redoute Rousseau ne concerne pas ce dont on parle, mais celui qui parle, lui-même. Il sent ou pressent inté­rieu­re­ment sa valeur, et il ne sait pas la rendre évi­dente. Or le sen­ti­ment inté­rieur de sa valeur ne lui suf­fit pas (s’il lui avait suf­fi, serait-il deve­nu un écri­vain ?) ; sa valeur n’existera pour lui que si elle lui est confir­mée par l’admiration d’autrui.

Bien sûr, il n’acceptera jamais l’opinion que les autres se font de lui. Il n’acceptera jamais les valeurs selon les­quelles les autres pré­tendent le juger. Il ne veut rien par­ta­ger avec eux : il pré­tend s’imposer à eux, s’exposer à leurs yeux comme un être admi­rable et sin­gu­lier. Mais Rousseau bal­bu­tiant se montre inepte, et alors il est vrai­ment inepte, pour lui-même et pour les autres : « En vou­lant vaincre ou cacher mon inep­tie, je manque rare­ment de la mon­trer. » Maladroit, embar­ras­sé, il n’a expo­sé qu’un frag­ment de son carac­tère : son sen­ti­ment lui assure qu’il vaut mieux que cela, mais déjà les autres l’ont jugé, l’ont mécon­nu, lui ont déro­bé le droit de deve­nir lui-même, de mon­trer un visage dif­fé­rent. Qu’on lui en laisse le loi­sir, il sau­ra bien révé­ler un tout autre Jean-Jacques, offrir une tout autre appa­rence. Ainsi Jean-Jacques s’arrache aux « faux juge­ments » des autres, mais dans l’espoir d’inventer un autre lan­gage qui sau­ra les conqué­rir, les obli­ger à recon­naître sa nature et sa valeur excep­tion­nelles : « J’aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que regar­dé comme un homme ordinaire ? »

S’il récuse l’opinion de ses témoins, Rousseau pour­tant ne peut se pas­ser d’eux et renon­cer à se mon­trer, car il n’est rien s’il n’est publi­que­ment recon­nu. II se révolte contre les juge­ments qui l’emprisonnent dans les valeurs reçues, ou qui l’immobilisent dans la figure qu’il a mal­adroi­te­ment affi­chée. Mais tout en contes­tant la vali­di­té des juge­ments exté­rieurs, il tient cepen­dant à res­ter « en vue ». Ne me jugez pas, mais ne ces­sez pas de me regarder…

En effet, Rousseau sou­haite et redoute d’être mécom­pris. Il ne veut pas être com­pris, dans la mesure où être com­pris veut dire être pris : trou­ver une place toute faite dans le sys­tème des valeurs « inau­then­tiques » aux­quelles le monde se sou­met. Non, il ne veut pas qu’on le réduise à n’être qu’un homme de lettres, selon l’acception cou­rante du terme ; le sen­ti­ment que Jean-Jacques a de lui-même est abso­lu­ment unique. Tout en espé­rant que les autres le recon­naî­tront, il refuse d’être recon­nu comme l’un d’entre eux. Il veut être dis­tin­gué : « Quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d’une manière un peu dis­tin­guée. » Quitte à ce que cette « manière un peu dis­tin­guée » puisse pro­vo­quer le scan­dale. Car le scan­dale vaut mieux que de ne pas comp­ter pour les autres. L’échec ne serait pas d’être incom­pris, mais de res­ter igno­ré, de s’être affir­mé déri­soi­re­ment, dans le vide, au milieu de l’indifférence géné­rale. Jean-Jacques a connu maintes fois la décep­tion de s’exhiber inuti­le­ment, de chan­ter de sa plus belle voix sous des fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Qu’il suf­fise de rap­pe­ler, au début du deuxième livre des Confessions, le voyage vers Annecy : « Je ne voyais pas un châ­teau à droite ou à gauche sans aller cher­cher l’aventure que j’étais sûr qui m’y atten­dait. Je n’osais entrer dans le châ­teau ni heur­ter ; car j’étais fort timide. Mais je chan­tais sous la fenêtre qui avait le plus d’apparence, fort sur­pris, après m’être long­temps épou­mo­né, de ne voir paraître ni dames ni demoi­selles qu’attirât la beau­té de ma voix ou le sel de mes chansons ? »…

En pré­sence des autres, il y a mal­en­ten­du. Jean-Jacques ne par­vient pas à paraître ce que son sen­ti­ment lui assure qu’il est :

N’étant pas un sot, j’ai cepen­dant sou­vent pas­sé pour l’être, même chez des gens en état de bien juger : d’autant plus mal­heu­reux que ma phy­sio­no­mie et mes yeux pro­mettent davan­tage, et que cette attente frus­trée rend plus cho­quante aux autres ma stupidité.

Comment sur­mon­te­ra-t-il ce mal­en­ten­du qui l’empêche de s’exprimer selon sa vraie valeur ? Comment échap­per aux risques de la parole impro­vi­sée ? À quel autre mode de com­mu­ni­ca­tion recou­rir ? Par quel autre moyen se mani­fes­ter ? Jean-Jacques choi­sit d’être absent et d’écrire. Paradoxalement, il se cache­ra pour mieux se mon­trer, et il se confie­ra à la parole écrite :

J’aimerais la socié­té comme un autre, si je n’étais sûr de m’y mon­trer non seule­ment à mon désa­van­tage, mais tout autre que je ne suis. Le par­ti que j’ai pris d’écrire et de me cacher est pré­ci­sé­ment celui qui me conve­nait. Moi pré­sent on n’aurait jamais su ce que je valais.

L’aveu est sin­gu­lier et mérite qu’on le sou­ligne : Jean-Jacques rompt avec les autres, mais pour se pré­sen­ter à eux dans la parole écrite. Il tour­ne­ra et retour­ne­ra ses phrases à loi­sir, pro­té­gé par la soli­tude. Il don­ne­ra à son absence le sens le plus fort : la véri­té est absente de cette socié­té, j’en suis absent aus­si, je suis donc la véri­té absente ; en oppo­sant aux autres la valeur de mon moi, je leur oppose l’universelle auto­ri­té de la nature, qu’ils mécon­naissent. Aux yeux de ceux qui vivent dans la confu­sion spi­ri­tuelle, la véri­té est scan­da­leuse et sédui­sante : je serai ce scan­dale et cette séduction.

Pour qu’on sache enfin ce qu’il vaut, Jean-Jacques s’éloigne et se met à com­po­ser des livres, de la musique… Il confie son être (sa per­son­na­li­té) à un paraître d’une autre sorte, qui n’est plus son corps, son visage, sa parole concrète, mais le mes­sage pathé­tique d’un absent. Il com­pose ain­si une image de lui-même, qui s’imposera aux autres à la fois par le pres­tige de l’absence et par la vibra­tion de la sen­tence écrite. Car Jean-Jacques, rêveur pas­sion­né, sait d’expérience que rien n’est fas­ci­nant comme une pré­sence qui s’impose dans et par l’absence. « Hors l’Être exis­tant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. » En pre­nant « le par­ti d’écrire et de se cacher », Jean-Jacques cherche à opé­rer la trans­mu­ta­tion qui lui don­ne­ra, aux yeux des autres, la beau­té de « ce qui n’est pas ».

Écrire et se cacher. On s’étonne de l’égale impor­tance que Rousseau donne à ces deux actes. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Se cacher sans écrire, ce serait dis­pa­raître. Écrire sans se cacher, ce serait renon­cer à se pro­cla­mer dif­fé­rent. Jean-Jacques ne s’exprimera que s’il écrit et se cache. L’intention expres­sive est dans l’un et l’autre geste, dans la déci­sion d’écrire et dans la volon­té de soli­tude. En rom­pant avec les autres, Rousseau entend leur signi­fier que son âme n’est pas faite pour les plai­sirs com­muns. Le geste de la sépa­ra­tion parle autant que le texte même (d’où la néces­si­té où nous nous trou­vons de tenir éga­le­ment compte de la pen­sée de Rousseau et de sa biographie).

L’acte d’écrire vise un résul­tat qui ne peut pas être écrit, un but qui est hors de la lit­té­ra­ture. Ses lec­teurs se méprennent lorsqu’ils pré­tendent enga­ger avec lui un débat d’idées. Ses cri­tiques se four­voient lorsqu’ils dis­cutent ses qua­li­tés d’écrivain. Il ne s’agit pas de cela ; il s’agit d’être recon­nu comme une « belle âme », il s’agit de pro­vo­quer l’effusion d’un accueil qu’on ne lui avait pas accor­dé quand il s’est pré­sen­té en per­sonne. Il se serait pas­sé d’écrire, et même de par­ler, si cet accueil avait été pos­sible au pre­mier coup d’œil.

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chap. 6
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p. 149–153

Quand nous avions onze ans, nous étions déjà très inté­res­sées par les t‑shirts avec des impri­més obs­curs. L’idée, c’était plus ou moins de se vêtir d’une com­pli­ca­tion sémio­tique. Celle que nous pré­fé­rions se trou­vait sur un débar­deur tur­quoise et uni-manche : un sca­ra­bée beau­coup trop sty­li­sé pour être lisible. C’est elle que nous por­tions quand nous avions appris pour notre ori­gine algé­rienne. Le len­de­main, un lun­di, nous avions pleu­ré toute la jour­née dans la cour du col­lège en annon­çant « l’origine » à cha­cune de nos connais­sances — encore vêtues de la com­pli­ca­tion. En retour, T. avait par­ta­gé que son père était mort pen­dant le week-end. Comme il sem­blait abso­lu­ment non affec­té, tan­dis que notre propre déso­rien­ta­tion nous ren­dait bizarre et auto­cen­trée, nous avions osé lui dire que nous ne le croyions pas. Il avait répon­du, les yeux vides et écar­quillés, si je te jure c’est écrit dans le jour­nal.

Après avoir fait un tour de cour sup­plé­men­taire, seules et tou­jours en pleu­rant, nous avions recroi­sé T. Il nous avait alors pré­sen­té la nécro­lo­gie. Plutôt, il l’avait agi­tée dans le silence, et nous avions pu silen­cieu­se­ment attra­per les mots attes­tant que la dis­pa­ri­tion sou­daine avait bien eu lieu le week-end. Nous étions ras­su­rées d’observer une amorce de colère dans ses mou­ve­ments : la rapi­di­té poin­tue et aga­cée avec laquelle il avait fait un cro­chet pour se trou­ver sur nos pas, avant de, mar­tia­le­ment, se réem­boî­ter dans son groupe, qui n’était pas le nôtre et mar­chait dans une direc­tion opposée.

Car nous, nous traî­nions avec des sadiques aux ori­gines sociales hétérogènes.

À chaque fois que nous com­men­cions une inter­ven­tion avec un dis­clai­mer, c’était comme géné­rer une sub­stance scin­tillante (pour la langue) et per­for­mante (pour la visée), qui anni­hi­lait cer­tains effets dou­lou­reux de nos paroles. Parfois, le dis­clai­mer était tel­le­ment adroit, qu’aucune de ses cibles n’atteignait le cœur de la récep­tion mili­tante sans avoir été d’abord dis­soute en une mélasse inof­fen­sive, ou toutes ses épines éli­mées. Parfois, le dis­clai­mer était vide, mais la seule inten­tion de le pro­duire, com­mu­ni­quée par le seul fait de le nom­mer, enve­lop­pait le cœur recon­nais­sant de la récep­tion mili­tante d’une couche de papier bulle, qui le gar­dait bien­veillant et ami­cal, bien qu’il ait été un petit peu blessé.

Parce qu’être nombreuse
implique des responsabilités.

Mettre plu­sieurs per­sonnes dans une per­sonne, se pré­pa­rer à l’en­châs­se­ment des sys­tèmes. Mettre plu­sieurs fic­tions dans une fic­tion (celle dans laquelle nous sommes blanches). S’assurer que, pour chaque contexte ou pro­jec­tion d’identité par celle⋅ux qui nous entourent, tout le monde reste, c‑à-d : ni inté­gra­tion, ni com­mu­nau­té, ni agré­ga­tion, ni syn­thèse, ni sup­pres­sion, autre chose.

Dans les trans­ports en com­muns, « au lieu d’une, il est arri­vé qu’on nous laisse deux, trois places ». Quant au reflet de mon corps dans le dis­tri­bu­teur de bois­son, il est « une connais­sance en triple [mul­tiple] d’une per­sonne »1. Si Acad en a marre de prendre les devants, si Little dort, si Seventiz fait trop sa snob, si de nouveaux⋅elles alters factif⋅ves et fictif⋅ves appa­raissent, la pro­chaine fois qu’on vou­dra un tatoo, il fau­dra télé­char­ger une appli” de vote.

On connaît par cœur le papier sur le vote des mino­ri­tés, jus­qu’à ses preuves en appen­dices. Rédigé sur un bureau uni­ver­si­taire, entre un ther­mos et une tasse pleine de rési­dus caféi­nés, il démontre mathé­ma­ti­que­ment que nous pou­vons uti­li­ser des cré­dits de vote à répar­tir sur un ensemble de déci­sions, pour mieux repré­sen­ter les pré­fé­rences des mino­ri­tés. Mais une autre pos­si­bi­li­té nous a été sug­gé­rée quelque part, moins trans­pa­rente, sans réso­lu­tion : celle de for­mer un poème dans mes notes de télé­phone et d’y lire la décisions.

Parce que, de subie,
la plu­ra­li­té est deve­nue stratégique.

Parfois éner­gi­sante, par­fois anni­hi­lante, elle s’est construite au fil d’un ensemble de réflexions et situa­tions, dont celles d’être deve­nue « d’o­ri­gine »algé­rienne à l’âge de onze ans, d’a­voir fré­quen­té l’en­sei­gne­ment pri­maire, secon­daire, supé­rieur laïques en France, puis le champ de l’art contem­po­rain et ses institutions.

une fleur : expres­sion ado­rable, des fos­settes, rien de plus à dire.

une autre fleur : atti­tudes amu­santes, vert catho­dique, encore ces joues énormes.

cette fleur : petite tête de poire, son sou­rire qui tombe, com­mis­sures nettes et rondes.

cette fleur : sou­rire ouvert et sombre, de grands yeux car­too­nesques qui attendent la fin du monde.

cette fleur : la même, avec plus de gra­vi­té, sans savoir si ça se situe dans l’épaisseur de la tige.

cette fleur : malade, comique — en plus de l’intelligence.

cette fleur : dort, corps vibrant au rythme de gros soupirs.

cette fleur : une mine réso­lue à l’affection, jusqu’au bout.

cette fleur : si gen­tille, parle beau­coup, de l’autodérision.

Tout ça pour dire que, s’il y avait bien d’un côté l’envie de per­for­mer et géné­rer, avec cet arbre et ce cham­pi­gnon, la « liber­té répli­ca­tive des fou­gères et des inver­té­brés », les visions d’un « sexe cybor­gien […] contre l’hétérosexisme » 2, de la ver­deure, de l’excitation de toutes nos iden­ti­tés ambian­cées dans les racines et la terre par des mains, des végé­taux et des fichiers pdf hybri­dés, nous étions arrê­tées dans ces repré­sen­ta­tions par notre posi­tion « orien­tale » : le trau­ma d’une glauque absorp­tion colo­niale, qui a aus­si (d’abord ?) été imma­té­rielle, pure­ment car­di­nale, spé­cu­la­tive . Elle nous charge de trop de gra­vi­té pour que, la for­mu­la­tion de ces dési­rs, même brillam­ment et stra­té­gi­que­ment pro­duite par Dona Hararoad, nous ne puis­sions jamais la vivre intégralement.

  1. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs
  2. Donna Haraway, Manifeste Cyborg…