Se taire, non, il n’en avait plus les moyens, même s’il connut un trem­ble­ment de haine et d’effroi à entendre sa voix remon­ter de l’abîme où il croyait l’avoir à tout jamais pré­ci­pi­tée et per­due. Non, il n’était déjà plus de force à lui résis­ter : éva­nouie seule­ment, voi­lée peut-être, mais encore là, insis­tante, inébran­lable, comme pour le prendre en défaut de vigi­lance et le reje­ter dans un nou­veau tourment.

Avoir faim et froid pour s’être cou­pé de ses res­sources, un moyen comme un autre, et moins bru­tal, à condi­tion de ne pas tirer orgueil de ce dénue­ment vou­lu qui n’est en véri­té qu’un piètre compromis.

Rien de com­mun avec la neu­tra­li­sa­tion du joueur mis sur la touche : refu­ser de jouer, c’est encore jouer – jouer à ne plus jouer, et de ce renon­ce­ment même faire la règle d’un nou­veau jeu auquel nul ne gagne qu’en rési­gnant ses chances.

Viennent après s’être long­temps fait attendre les accal­mies plus mal endu­rées que la souf­france dont elles sont de sour­noises alliées.

Il reste que cette volon­té de renon­ce­ment, pour être le contraire d’un jeu, se lie à l’espoir inavoué de sau­ver la mise. Tant d’énergie dépen­sée à se muti­ler évite de tom­ber dans l’hébétude, de même que le déses­poir le plus insou­te­nable s’ouvre au rêve apai­sant d’une échéance anti­ci­pée de la mort, et c’est l’échappatoire, la remise à plus tard où s’alimente cette incu­rable mau­vaise foi sans laquelle il n’y aurait pas de vie respirable.

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« Au plus loin de la question » Ostinato
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p. 95

Le brouillard était de plus en plus pesant et, même si rien ne rete­nait nos pas, c’était pénible d’y aller coûte que coûte, de for­cer sa marche et ses yeux, à ten­ter d’y voir quelque chose alors que, si on nous avait posé un ban­deau, il n’y aurait pas eu grande dif­fé­rence. Bref, on était fati­guées. Je me sou­viens qu’un ami cher m’avait par­lé, une fois, de la grande fatigue qu’on éprouve à l’approche de la mort ou quand on devient très vieux, puis il m’avait repar­lé de cette grande fatigue, plus grande encore que la pre­mière fois. En même temps que j’essayais de me figu­rer, je savais qu’elle m’était infi­gu­rable tant que moi, à mon tour, je ne serais pas deve­nue très vieille ou malade ou proche de ma mort. Ce n’était pas pour main­te­nant. Et puis j’avais pour me rele­ver une amie de deux cent qua­rante-deux ans. Assise au bord d’un trot­toir de la rue de la Tour, les pieds dans le cani­veau, elle sui­vait les traî­nées de brume lentes qui pous­saient du bitume. Tu crois qu’elles vont où ? je lui demande. Tu crois qu’elles s’arrêtent pile aux portes de Paris ? je lui demande. Tu crois qu’en ban­lieue il fait jour ? je lui demande. Et pour­quoi qu’en chan­geant France en Belgique ça ne s’est pas levé ? je lui demande. Tu crois qu’on aurait dû vider une Orval sur deux ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème sani­taire ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème urba­nis­tique ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème envi­ron­ne­men­tal ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème socié­tal ? je lui demande. Sociétal ou social ? Social ou éco­no­mique ? Économico-social ou socio­po­li­tique ? Et est-ce que tu crois que c’est parce qu’on sait pas s’organiser ? je lui demande. Ou alors est-ce que c’est parce qu’on veut tou­jours d’abord s’organiser ? Tu crois que c’est parce qu’on passe pas à l’action ? je lui demande. Ou tu crois qu’on passe trop à l’action ? je lui demande. Tu crois que c’est parce qu’on fait tou­jours les mêmes actions ? je lui demande. Ou que c’est jus­te­ment parce qu’on cherche tou­jours à en faire de nou­velles ? je lui demande. Tu crois qu’on veut trop inven­ter ou pas assez inven­ter ? Tu crois que c’est parce qu’on n’a pas les bonnes émo­tions, je lui demande, que c’est ça qui nous freine ? Tu crois qu’on est trop tristes ? Pas assez contents ? Et qui n’est pas content ? je lui demande. Qui ou qu’est-ce qui n’est pas content ? je lui demande. Tu crois que ça vient de bien plus loin ? je lui demande. De bien plus loin ou de bien plus avant ? De France ou d’Allemagne ? De Norvège ou de Portugal ? Du Pakistan ou bien d’Afghanistan ? De l’Alabama ou bien du Kamtchatka ? Du Bénin ? Du XVIII e siècle ou de Babylone ? De 1926 ou bien des âges farouches ? Du paléo­li­thique ou de Napoléon III ?

Une jambe. C’est le pied qui bouge d’une jambe. Et là-bas, der­rière, une autre jambe. Des formes. C’est comme des col­lines, un relief de mon­tagnes moyennes vertes, vio­lettes, puis rousses et sans neige jusqu’en avril, quand la der­nière pous­sée d’hiver sau­poudre les som­mets. Des creux, des val­lons d’où l’eau sourd, lapée par les langues des daims, de leurs mères et de leurs pères. Les lichens secs se gorgent le matin pour prendre leur tex­ture caou­tchou­teuse, céla­don à l’intérieur, et noirs. Derrière ce mas­sif rocheux, ces schistes, il y a le sque­lette d’un ich­tyo­saure, l’un de ces dau­phins pré­his­to­riques qui ne chan­taient pas la même chan­son, ne souf­flaient pas d’une même puis­sance par leur évent. Leur évent. Le sol est dur, mais si tu frappes d’un coup et que tu as des bottes, il marque. D’anciennes vagues aus­si, en vague­lettes sont ins­crites sur le rocher ; ce fut une mer calme, sans doute pro­té­gée, où vivaient par mil­liers, cen­taines de mil­liers, mil­lions, les ammo­nites. Ammonites phal­loïdes, ammo­nites cir­cu­laires, sortes de pneus ou de ser­pents cran­tés enrou­lés sur eux-mêmes, gros escar­gots de la taille d’un tapir ou demi-tapir. L’antique crus­ta­cé à la coque molle a pour­ri dans le sable, enri­chi le sable qui ne se mange pas, et les algues salées, qui font des mou­ve­ments de bras incer­tains dans une ambiance de fin du monde ou de début de ciné­ma­to­graphe, et des cham­pi­gnons dont 95 % ont dis­pa­ru. Les oiseaux bien sûr, des oiseaux den­tés déjà bavards d’un chant plus com­plexe aux plumes colo­rées déco­lo­rées, colo­rées puis déco­lo­rées, aux grands corps cou­verts de la pous­sière qu’on appelle terre, c’est-à-dire de la terre. Des cor­pus­cules, des cor­pus­cules sans nombre lévitent ou volettent ou s’enfoncent dans la brume unique de ce plan de mer, planent dans les gout­te­lettes de vapeur, trans­por­tés de pays à pays, route invi­sible à route invi­sible, col­line à pla­teau et retour, dans le vent, un vent autre, qui ne passe jamais par où il passe aujourd’hui ou en 1300. Des vers aèrent la terre et le sable dans la mer ; les vers sont les plus utiles plus beaux de tous les ani­maux, régu­liers, auto­mates faus­se­ment, tor­dus, droits et souples, lui­sants et velou­tés. Ils font des trous. L’ensemble de la faune et de la flore font des trous dans le sol, dans le ciel et dans l’eau, qui se referme volup­tueu­se­ment à la suite, l’eau s’ouvre et épouse l’animal en sus­ci­tant ses bulles, qui éclatent ou seule­ment s’effacent avec dis­cré­tion. Une forte odeur de puis­sante pour­ri­ture et de cha­leur humi­di­fiée baigne le tout à moins que six mois plus tard tout soit conge­lé. À ce moment, des sil­houettes vaquent sous la glace, conti­nuent leur manège. Un ours au prin­temps te péte­rait ça d’une patte sauf qu’il n’y a pas d’ours. De l’ambre aus­si, à cette époque sans ambre, des arbres à cette époque sans arbre, har­na­chés, empê­chés, empê­trés dans d’autres, avec des lianes et racines aériennes qui trem­paient plus bas, nour­ris­saient les pois­sons d’une époque sans pois­sons jusqu’à ce que je dise pois­son, et liane, et tapir, et gris et plomb.

Que faire ? À peu près tous les salons servent pour le Conseil depuis que le PR a décla­ré que puisque tous les salons à peu près avaient ser­vi pour le Conseil depuis qu’il y a Conseil, il ne voyait pas pour­quoi faire le Conseil tou­jours dans le même salon et puisque c’était comme ça, c’était la tra­di­tion, il chan­ge­rait de salon chaque semaine afin qu’on ne s’habitue pas, voi­là, c’était impor­tant qu’on ne s’habitue pas sinon dans un même envi­ron­ne­ment, en l’occurrence dans un même salon, on avait ten­dance à prendre les mêmes déci­sions, ou plu­tôt à avoir les mêmes dis­cus­sions puisque les déci­sions étaient prises avant, avant le Conseil depuis Mitterrand au moins, qui avait décla­ré, à l’époque, qu’ils n’auraient qu’à, tous, ame­ner leurs dos­siers, poser des­sus leurs deux mains bien à plat et ces­ser de bavar­der, l’ancien PR ne sup­por­tait pas les bavar­dages, mais lui n’était pas si sévère, lui n’était pas si IIIe République, non, il tolé­rait les bavar­dages et même les appe­lait dis­cus­sions, mais sup­por­ter les mêmes sem­pi­ter­nelles dis­cus­sions toute une mati­née ou à peu près fal­lait pas rêver et comme, il en était per­sua­dé et la preuve, c’est le décor qui sus­cite et même modèle les dis­cus­sions, voire les déci­sions, qu’à force d’ailleurs de sié­ger dans des décors Napoléon III, on avait fina­le­ment enchaî­né les déci­sions Second Empire à peu près à la façon dont Edmond Rostand avait pon­du neu­ras­thé­nique ses pièces Second Empire en pleine République, oui, il y avait vrai­ment dequoi deve­nir neu­ras­thé­nique à force d’être toi­sé par ces dorures, à force d’être enca­dré par ces médaillons, à force d’être dépas­sé par ces feuilles d’acanthe, ces rin­ceaux, ces bibe­lots, absor­bé par ces tapis, tapis­se­ries, leurs Dianes, leurs che­vreuils, leurs bou­vreuils, leurs cer­cueils, péné­tré par ces zébrures, ces rayures, ces mou­che­tures, qui n’étaient elles-mêmes, zébrures, rayures, pana­chures impor­tées d’une moder­ni­té ima­gi­naire, qu’un détail Napoléon III, c’est comme ça, à force de voi­si­ner et de frayer avec du Napoléon III elles avaient fini par deve­nir un acces­soire Second Empire, la pein­ture abs­traite ne l’était plus, ni pein­ture, ni abs­traite, c’était juste un élé­ment de décor Second Empire décli­né en tapis, tapis­se­ries, bibe­lots, cou­teaux, et alors on allait sié­ger dans ce même décor cer­tai­ne­ment non, on navi­gue­rait de salon en salon, on sur­fe­rait certes dans le même type de madrure mais on bou­ge­rait d’un cran, qui ceci, qui cela, qui un bou­lier doré, qui un bou­clier doré, qui un cer­cueil, qui un bou­vreuil, qui un Vasarely, qui un Signorelli, et la semaine d’après qui Pompadour, qui Montmajour, qui une sou­pière, qui une guer­rière, Pentecôte, voi­là, peut-être qu’une effu­sion, une effu­sion d’Esprit ou l’effusion d’un Esprit vien­drait à peu près, des­cen­drait au Palais, délie­rait des langues qui causent habi­tuel­le­ment Rostand, se dit le garde en dépo­sant le corps devant la biblio­thèque, en ras­sem­blant les deux pieds l’un contre l’autre, face à l’arc de la Napoléon III biblio­thèque, ayant lui-même au col­lège appris par cœur la tirade des nez.

On raconte que sous le Directoire, cette période encore bali­sée par le calen­drier révo­lu­tion­naire mais qui n’a plus grand-chose de révo­lu­tion­naire et qu’on appelle République à l’époque, Première République, la duchesse de Bourbon, preuve que nous n’avions pas tran­ché d’avec tous les nobles, a trans­for­mé le jar­din de l’Élysée en parc d’attractions. Des bals, des jeux, des diver­tis­se­ments, un pano­ra­ma peut-être, qui est ce vaste pay­sage en demi cercle ou cercle qui vous sur­plombe et entoure de manière à ce que vous soyez en immer­sion, c’est un fait, anthro­po­lo­gique appa­rem­ment, mais sans doute un chat dans un jar­din incon­nu sur­plom­bé par un figuier géant lui-même se croit dans une qua­trième dimen­sion, c’est un fait que nous aimons être ailleurs que là où nous sommes, et si l’on devait pré­sen­ter l’humanité et peut-être même l’ensemble des espèces vivantes sauf le figuier à des extra­ter­restres, on ne dirait pas : ils mangent ceci, ils boivent cela, ils ont des pieds des jambes des bras, ils ont un lan­gage, mais : ils appré­cient d’être ailleurs que là où ils sont.

Elle lévite, à demi cou­chée, dans une brume bleue ou un tis­su bleu ou un tis­su de brume, un bras bran­di et mou à la fois, relâ­ché mais puis­sant, pla­cide. Le bras bran­di découvre l’aisselle rou­quine. C’est une rou­quine. On dit véni­tienne, sous Napoléon III. Vénitienne, c’est une blonde rou­quine, que j’ai moi-même du mal à ima­gi­ner sur le papier. Si je me rends dans­la réa­li­té, à la recherche d’une blonde rou­quine ou d’un blond rou­quin que j’aurais ren­con­trés, je ne vois per­sonne ; ils sont soit blonds, soit roux, soit auburn. Après, le fait de l’avoir vu copié à plu­sieurs endroits, ce blond véni­tien rou­quin, est suf­fi­sant pour la sug­ges­tion, et figu­rer dans votre propre pas­sé quelqu’un de roux ou de blond tirant sur le roux ou le blond. Un sein dépasse du tis­su de brume bleu ou de la brume bleue ou du bleu, tan­dis que l’autre est cou­vert ; il dépasse blanc, lai­teux, comme rétroé­clai­ré par le petit matin, et son aréole rose pâle, à peine mar­quée. Aussi tous les seins Napoléon III sont ain­si, lai­teux, rose pâle, à peine mar­qués, ils lévitent sous pla­fond dans des médaillons dans des châ­teaux et demeures copies de Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, sous Louis-Philippe, Charles X, Napoléon III donc, Charles de Gaulle, François Mitterrand et Hollande, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, c’est-à-dire sous nous, à l’époque même à laquelle nous vivons et évo­luons dans des cou­loirs d’hôpitaux ou d’immeubles sous ces seins, somme toute, qui nous sur­plombent, sur­volent, planent, bom­bés, obom­brés (ou rétroé­clai­rés), ten­dus par un bras bran­di qui dirige nos regards ou par-ci ou par-là ou vers la lance (car la beau­té tient une lance) ou vers l’aisselle et cette ais­selle, nous nous y conden­sons, nous y sommes, le rou­quin blond vire, il vire au roux franc puis fonce, il fonce brun et le brun vire au noir, il fonce noir fon­du au noir, et de là les poils noirs y pointent y dur­cissent comme des piquants, comme des piquants d’oursin gon­flé, ils s’y déploient et pointent vers le ministre qui n’en peut plus de cette beau­té, de cette beau­té dres­sée en médaillon au-des­sus d’une porte du salon Pompadour.

Le monde va finir. La seule rai­son, pour laquelle il pour­rait durer, c’est qu’il existe. Que cette rai­son est faible, com­pa­rée à toutes celles qui annoncent le contraire, par­ti­cu­liè­re­ment à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désor­mais à faire sous le ciel ? Car, en sup­po­sant qu’il conti­nuât à exis­ter maté­riel­le­ment, serait-ce une exis­tence digne de ce nom et du Dictionnaire his­to­rique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expé­dients et au désordre bouf­fon des répu­bliques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retour­ne­rons à l’état sau­vage, et que nous irons, à tra­vers les ruines her­bues de notre civi­li­sa­tion, cher­cher notre pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aven­tures sup­po­se­raient encore une cer­taine éner­gie vitale, écho des pre­miers âges. Nouvel exemple et nou­velles vic­times des inexo­rables lois morales, nous péri­rons par où nous avons cru vivre. La méca­nique nous aura tel­le­ment amé­ri­ca­ni­sés, le pro­grès aura si bien atro­phié en nous toute la par­tie spi­ri­tuelle, que rien, par­mi les rêve­ries san­gui­naires, sacri­lèges ou anti-natu­relles des uto­pistes, ne pour­ra être com­pa­ré à ses résul­tats posi­tifs. Je demande à tout homme qui pense de me mon­trer ce qui sub­siste de la vie. De la reli­gion, je crois inutile d’en par­ler et d’en cher­cher les restes, puisque se don­ner la peine de nier Dieu est le seul scan­dale, en pareilles matières. La pro­prié­té avait dis­pa­ru vir­tuel­le­ment avec la sup­pres­sion du droit d’aînesse ; mais le temps vien­dra où l’humanité, comme un ogre ven­geur, arra­che­ra leur der­nier mor­ceau à ceux qui croi­ront avoir héri­té légi­ti­me­ment des révo­lu­tions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

L’imagination humaine peut conce­voir, sans trop de peine, des répu­bliques ou autres États com­mu­nau­taires, dignes de quelque gloire, s’ils sont diri­gés par des hommes sacrés, par de cer­tains aris­to­crates. Mais ce n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment par des ins­ti­tu­tions poli­tiques que se mani­fes­te­ra la ruine uni­ver­selle, ou le pro­grès uni­ver­sel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui res­te­ra de poli­tique se débat­tra péni­ble­ment dans les étreintes de l’animalité géné­rale, et que les gou­ver­nants seront for­cés, pour se main­te­nir et pour créer un fan­tôme d’ordre, de recou­rir à des moyens qui feraient fris­son­ner notre huma­ni­té actuelle, pour­tant si endur­cie ? — Alors, le fils fui­ra la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, éman­ci­pé par sa pré­co­ci­té glou­tonne ; il la fui­ra, non pas pour cher­cher des aven­tures héroïques, non pas pour déli­vrer une beau­té pri­son­nière dans une tour, non pas pour immor­ta­li­ser un gale­tas par de sublimes pen­sées, mais pour fon­der un com­merce, pour s’enrichir, et pour faire concur­rence à son infâme papa, fon­da­teur et action­naire d’un jour­nal qui répan­dra les lumières et qui ferait consi­dé­rer le Siècle d’alors comme un sup­pôt de la super­sti­tion. — Alors, les errantes, les déclas­sées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle par­fois des Anges, en rai­son et en remer­cie­ment de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur exis­tence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condam­ne­ra tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui res­sem­ble­ra à la ver­tu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera répu­té un immense ridi­cule. La jus­tice, si, à cette époque for­tu­née, il peut encore exis­ter une jus­tice, fera inter­dire les citoyens qui ne sau­ront pas faire for­tune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moi­tié, dont la légi­ti­mi­té fait pour toi la poé­sie, intro­dui­sant désor­mais dans la léga­li­té une infa­mie irré­pro­chable, gar­dienne vigi­lante et amou­reuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal par­fait de la femme entre­te­nue. Ta fille, avec une nubi­li­té enfan­tine, rêve­ra, dans son ber­ceau, qu’elle se vend un mil­lion, et toi-même, ô Bourgeois, moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, tu n’y trou­ve­ras rien à redire ; tu ne regret­te­ras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se for­ti­fient et pros­pèrent à mesure que d’autres se déli­ca­tisent et s’amoindrissent ; et, grâce au pro­grès de ces temps, il ne te res­te­ra de tes entrailles que des vis­cères ! — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obs­tacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?

Quant à moi, qui sens quel­que­fois en moi le ridi­cule d’un pro­phète, je sais que je n’y trou­ve­rai jamais la cha­ri­té d’un méde­cin. Perdu dans ce vilain monde, cou­doyé par les foules, je suis comme un homme las­sé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années pro­fondes, que désa­bu­se­ment et amer­tume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est conte­nu, ni ensei­gne­ment ni dou­leur. Le soir où cet homme a volé à la des­ti­née quelques heures de plai­sir, ber­cé dans sa diges­tion, oublieux — autant que pos­sible — du pas­sé, content du pré­sent et rési­gné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dan­dysme, fier de n’être pas aus­si bas que ceux qui passent, il se dit, en contem­plant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »

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« Fusées » OC
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t. 2
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éd. Claude Pichois
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p. 665–667

Mais tout cela est à côté de la ques­tion, comme tant de choses. Tout est pré­texte, Sapo et les oiseaux, Moll, les pay­sans, ceux qui dans les villes se cherchent et se fuient, mes doutes qui ne m’intéressent pas, ma situa­tion, mes pos­ses­sions, pré­texte pour ne pas en venir au fait, à l’abandon, en levant le pouce, en disant pouce et en s’en allant, sans autre forme de pro­cès, quitte à se faire mal voir de ses petits cama­rades. Oui, on a beau dire, il est dif­fi­cile de tout quit­ter. Les yeux usés d’offenses s’attardent vils sur tout ce qu’ils ont si lon­gue­ment prié, dans la der­nière, la vraie prière enfin, celle qui ne sol­li­cite rien. Et c’est alors qu’un petit air d’exaucement ranime les vœux morts et qu’un mur­mure naît dans l’univers muet, vous repro­chant affec­tueu­se­ment de vous être déses­pé­ré trop tard. Comme via­tique on ne fait pas mieux. Cherchons un autre joint. L’air pur

Lasse de ma las­si­tude, blanche lune der­nière, seul regret, même pas. Être mort, avant elle, sur elle, avec elle, et tour­ner, mort sur morte, autour des pauvres hommes, et n’avoir plus jamais à mou­rir, d’entre les mou­rants. Même pas, même pas ça. Ma lune fut ici-bas, ici bien bas, le peu que j’aie su dési­rer. Et un jour, bien­tôt, une nuit de terre, bien­tôt, sous la terre, un mou­rant dira, comme moi, au clair de terre, Même pas, même pas ça, et mour­ra, sans avoir pu trou­ver un regret.