We want to be all we can
we want to know all we can
we want to feel all we can
all there is
all there was
all there will evoooooo
be
Citations
Se taire, non, il n’en avait plus les moyens, même s’il connut un tremblement de haine et d’effroi à entendre sa voix remonter de l’abîme où il croyait l’avoir à tout jamais précipitée et perdue. Non, il n’était déjà plus de force à lui résister : évanouie seulement, voilée peut-être, mais encore là, insistante, inébranlable, comme pour le prendre en défaut de vigilance et le rejeter dans un nouveau tourment.
Avoir faim et froid pour s’être coupé de ses ressources, un moyen comme un autre, et moins brutal, à condition de ne pas tirer orgueil de ce dénuement voulu qui n’est en vérité qu’un piètre compromis.
Rien de commun avec la neutralisation du joueur mis sur la touche : refuser de jouer, c’est encore jouer – jouer à ne plus jouer, et de ce renoncement même faire la règle d’un nouveau jeu auquel nul ne gagne qu’en résignant ses chances.
Viennent après s’être longtemps fait attendre les accalmies plus mal endurées que la souffrance dont elles sont de sournoises alliées.
Il reste que cette volonté de renoncement, pour être le contraire d’un jeu, se lie à l’espoir inavoué de sauver la mise. Tant d’énergie dépensée à se mutiler évite de tomber dans l’hébétude, de même que le désespoir le plus insoutenable s’ouvre au rêve apaisant d’une échéance anticipée de la mort, et c’est l’échappatoire, la remise à plus tard où s’alimente cette incurable mauvaise foi sans laquelle il n’y aurait pas de vie respirable.
Le brouillard était de plus en plus pesant et, même si rien ne retenait nos pas, c’était pénible d’y aller coûte que coûte, de forcer sa marche et ses yeux, à tenter d’y voir quelque chose alors que, si on nous avait posé un bandeau, il n’y aurait pas eu grande différence. Bref, on était fatiguées. Je me souviens qu’un ami cher m’avait parlé, une fois, de la grande fatigue qu’on éprouve à l’approche de la mort ou quand on devient très vieux, puis il m’avait reparlé de cette grande fatigue, plus grande encore que la première fois. En même temps que j’essayais de me figurer, je savais qu’elle m’était infigurable tant que moi, à mon tour, je ne serais pas devenue très vieille ou malade ou proche de ma mort. Ce n’était pas pour maintenant. Et puis j’avais pour me relever une amie de deux cent quarante-deux ans. Assise au bord d’un trottoir de la rue de la Tour, les pieds dans le caniveau, elle suivait les traînées de brume lentes qui poussaient du bitume. Tu crois qu’elles vont où ? je lui demande. Tu crois qu’elles s’arrêtent pile aux portes de Paris ? je lui demande. Tu crois qu’en banlieue il fait jour ? je lui demande. Et pourquoi qu’en changeant France en Belgique ça ne s’est pas levé ? je lui demande. Tu crois qu’on aurait dû vider une Orval sur deux ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème sanitaire ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème urbanistique ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème environnemental ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème sociétal ? je lui demande. Sociétal ou social ? Social ou économique ? Économico-social ou sociopolitique ? Et est-ce que tu crois que c’est parce qu’on sait pas s’organiser ? je lui demande. Ou alors est-ce que c’est parce qu’on veut toujours d’abord s’organiser ? Tu crois que c’est parce qu’on passe pas à l’action ? je lui demande. Ou tu crois qu’on passe trop à l’action ? je lui demande. Tu crois que c’est parce qu’on fait toujours les mêmes actions ? je lui demande. Ou que c’est justement parce qu’on cherche toujours à en faire de nouvelles ? je lui demande. Tu crois qu’on veut trop inventer ou pas assez inventer ? Tu crois que c’est parce qu’on n’a pas les bonnes émotions, je lui demande, que c’est ça qui nous freine ? Tu crois qu’on est trop tristes ? Pas assez contents ? Et qui n’est pas content ? je lui demande. Qui ou qu’est-ce qui n’est pas content ? je lui demande. Tu crois que ça vient de bien plus loin ? je lui demande. De bien plus loin ou de bien plus avant ? De France ou d’Allemagne ? De Norvège ou de Portugal ? Du Pakistan ou bien d’Afghanistan ? De l’Alabama ou bien du Kamtchatka ? Du Bénin ? Du XVIII e siècle ou de Babylone ? De 1926 ou bien des âges farouches ? Du paléolithique ou de Napoléon III ?
Une jambe. C’est le pied qui bouge d’une jambe. Et là-bas, derrière, une autre jambe. Des formes. C’est comme des collines, un relief de montagnes moyennes vertes, violettes, puis rousses et sans neige jusqu’en avril, quand la dernière poussée d’hiver saupoudre les sommets. Des creux, des vallons d’où l’eau sourd, lapée par les langues des daims, de leurs mères et de leurs pères. Les lichens secs se gorgent le matin pour prendre leur texture caoutchouteuse, céladon à l’intérieur, et noirs. Derrière ce massif rocheux, ces schistes, il y a le squelette d’un ichtyosaure, l’un de ces dauphins préhistoriques qui ne chantaient pas la même chanson, ne soufflaient pas d’une même puissance par leur évent. Leur évent. Le sol est dur, mais si tu frappes d’un coup et que tu as des bottes, il marque. D’anciennes vagues aussi, en vaguelettes sont inscrites sur le rocher ; ce fut une mer calme, sans doute protégée, où vivaient par milliers, centaines de milliers, millions, les ammonites. Ammonites phalloïdes, ammonites circulaires, sortes de pneus ou de serpents crantés enroulés sur eux-mêmes, gros escargots de la taille d’un tapir ou demi-tapir. L’antique crustacé à la coque molle a pourri dans le sable, enrichi le sable qui ne se mange pas, et les algues salées, qui font des mouvements de bras incertains dans une ambiance de fin du monde ou de début de cinématographe, et des champignons dont 95 % ont disparu. Les oiseaux bien sûr, des oiseaux dentés déjà bavards d’un chant plus complexe aux plumes colorées décolorées, colorées puis décolorées, aux grands corps couverts de la poussière qu’on appelle terre, c’est-à-dire de la terre. Des corpuscules, des corpuscules sans nombre lévitent ou volettent ou s’enfoncent dans la brume unique de ce plan de mer, planent dans les gouttelettes de vapeur, transportés de pays à pays, route invisible à route invisible, colline à plateau et retour, dans le vent, un vent autre, qui ne passe jamais par où il passe aujourd’hui ou en 1300. Des vers aèrent la terre et le sable dans la mer ; les vers sont les plus utiles plus beaux de tous les animaux, réguliers, automates faussement, tordus, droits et souples, luisants et veloutés. Ils font des trous. L’ensemble de la faune et de la flore font des trous dans le sol, dans le ciel et dans l’eau, qui se referme voluptueusement à la suite, l’eau s’ouvre et épouse l’animal en suscitant ses bulles, qui éclatent ou seulement s’effacent avec discrétion. Une forte odeur de puissante pourriture et de chaleur humidifiée baigne le tout à moins que six mois plus tard tout soit congelé. À ce moment, des silhouettes vaquent sous la glace, continuent leur manège. Un ours au printemps te péterait ça d’une patte sauf qu’il n’y a pas d’ours. De l’ambre aussi, à cette époque sans ambre, des arbres à cette époque sans arbre, harnachés, empêchés, empêtrés dans d’autres, avec des lianes et racines aériennes qui trempaient plus bas, nourrissaient les poissons d’une époque sans poissons jusqu’à ce que je dise poisson, et liane, et tapir, et gris et plomb.
Que faire ? À peu près tous les salons servent pour le Conseil depuis que le PR a déclaré que puisque tous les salons à peu près avaient servi pour le Conseil depuis qu’il y a Conseil, il ne voyait pas pourquoi faire le Conseil toujours dans le même salon et puisque c’était comme ça, c’était la tradition, il changerait de salon chaque semaine afin qu’on ne s’habitue pas, voilà, c’était important qu’on ne s’habitue pas sinon dans un même environnement, en l’occurrence dans un même salon, on avait tendance à prendre les mêmes décisions, ou plutôt à avoir les mêmes discussions puisque les décisions étaient prises avant, avant le Conseil depuis Mitterrand au moins, qui avait déclaré, à l’époque, qu’ils n’auraient qu’à, tous, amener leurs dossiers, poser dessus leurs deux mains bien à plat et cesser de bavarder, l’ancien PR ne supportait pas les bavardages, mais lui n’était pas si sévère, lui n’était pas si IIIe République, non, il tolérait les bavardages et même les appelait discussions, mais supporter les mêmes sempiternelles discussions toute une matinée ou à peu près fallait pas rêver et comme, il en était persuadé et la preuve, c’est le décor qui suscite et même modèle les discussions, voire les décisions, qu’à force d’ailleurs de siéger dans des décors Napoléon III, on avait finalement enchaîné les décisions Second Empire à peu près à la façon dont Edmond Rostand avait pondu neurasthénique ses pièces Second Empire en pleine République, oui, il y avait vraiment dequoi devenir neurasthénique à force d’être toisé par ces dorures, à force d’être encadré par ces médaillons, à force d’être dépassé par ces feuilles d’acanthe, ces rinceaux, ces bibelots, absorbé par ces tapis, tapisseries, leurs Dianes, leurs chevreuils, leurs bouvreuils, leurs cercueils, pénétré par ces zébrures, ces rayures, ces mouchetures, qui n’étaient elles-mêmes, zébrures, rayures, panachures importées d’une modernité imaginaire, qu’un détail Napoléon III, c’est comme ça, à force de voisiner et de frayer avec du Napoléon III elles avaient fini par devenir un accessoire Second Empire, la peinture abstraite ne l’était plus, ni peinture, ni abstraite, c’était juste un élément de décor Second Empire décliné en tapis, tapisseries, bibelots, couteaux, et alors on allait siéger dans ce même décor certainement non, on naviguerait de salon en salon, on surferait certes dans le même type de madrure mais on bougerait d’un cran, qui ceci, qui cela, qui un boulier doré, qui un bouclier doré, qui un cercueil, qui un bouvreuil, qui un Vasarely, qui un Signorelli, et la semaine d’après qui Pompadour, qui Montmajour, qui une soupière, qui une guerrière, Pentecôte, voilà, peut-être qu’une effusion, une effusion d’Esprit ou l’effusion d’un Esprit viendrait à peu près, descendrait au Palais, délierait des langues qui causent habituellement Rostand, se dit le garde en déposant le corps devant la bibliothèque, en rassemblant les deux pieds l’un contre l’autre, face à l’arc de la Napoléon III bibliothèque, ayant lui-même au collège appris par cœur la tirade des nez.
On raconte que sous le Directoire, cette période encore balisée par le calendrier révolutionnaire mais qui n’a plus grand-chose de révolutionnaire et qu’on appelle République à l’époque, Première République, la duchesse de Bourbon, preuve que nous n’avions pas tranché d’avec tous les nobles, a transformé le jardin de l’Élysée en parc d’attractions. Des bals, des jeux, des divertissements, un panorama peut-être, qui est ce vaste paysage en demi cercle ou cercle qui vous surplombe et entoure de manière à ce que vous soyez en immersion, c’est un fait, anthropologique apparemment, mais sans doute un chat dans un jardin inconnu surplombé par un figuier géant lui-même se croit dans une quatrième dimension, c’est un fait que nous aimons être ailleurs que là où nous sommes, et si l’on devait présenter l’humanité et peut-être même l’ensemble des espèces vivantes sauf le figuier à des extraterrestres, on ne dirait pas : ils mangent ceci, ils boivent cela, ils ont des pieds des jambes des bras, ils ont un langage, mais : ils apprécient d’être ailleurs que là où ils sont.
Elle lévite, à demi couchée, dans une brume bleue ou un tissu bleu ou un tissu de brume, un bras brandi et mou à la fois, relâché mais puissant, placide. Le bras brandi découvre l’aisselle rouquine. C’est une rouquine. On dit vénitienne, sous Napoléon III. Vénitienne, c’est une blonde rouquine, que j’ai moi-même du mal à imaginer sur le papier. Si je me rends dansla réalité, à la recherche d’une blonde rouquine ou d’un blond rouquin que j’aurais rencontrés, je ne vois personne ; ils sont soit blonds, soit roux, soit auburn. Après, le fait de l’avoir vu copié à plusieurs endroits, ce blond vénitien rouquin, est suffisant pour la suggestion, et figurer dans votre propre passé quelqu’un de roux ou de blond tirant sur le roux ou le blond. Un sein dépasse du tissu de brume bleu ou de la brume bleue ou du bleu, tandis que l’autre est couvert ; il dépasse blanc, laiteux, comme rétroéclairé par le petit matin, et son aréole rose pâle, à peine marquée. Aussi tous les seins Napoléon III sont ainsi, laiteux, rose pâle, à peine marqués, ils lévitent sous plafond dans des médaillons dans des châteaux et demeures copies de Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, sous Louis-Philippe, Charles X, Napoléon III donc, Charles de Gaulle, François Mitterrand et Hollande, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, c’est-à-dire sous nous, à l’époque même à laquelle nous vivons et évoluons dans des couloirs d’hôpitaux ou d’immeubles sous ces seins, somme toute, qui nous surplombent, survolent, planent, bombés, obombrés (ou rétroéclairés), tendus par un bras brandi qui dirige nos regards ou par-ci ou par-là ou vers la lance (car la beauté tient une lance) ou vers l’aisselle et cette aisselle, nous nous y condensons, nous y sommes, le rouquin blond vire, il vire au roux franc puis fonce, il fonce brun et le brun vire au noir, il fonce noir fondu au noir, et de là les poils noirs y pointent y durcissent comme des piquants, comme des piquants d’oursin gonflé, ils s’y déploient et pointent vers le ministre qui n’en peut plus de cette beauté, de cette beauté dressée en médaillon au-dessus d’une porte du salon Pompadour.
Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »
Mais tout cela est à côté de la question, comme tant de choses. Tout est prétexte, Sapo et les oiseaux, Moll, les paysans, ceux qui dans les villes se cherchent et se fuient, mes doutes qui ne m’intéressent pas, ma situation, mes possessions, prétexte pour ne pas en venir au fait, à l’abandon, en levant le pouce, en disant pouce et en s’en allant, sans autre forme de procès, quitte à se faire mal voir de ses petits camarades. Oui, on a beau dire, il est difficile de tout quitter. Les yeux usés d’offenses s’attardent vils sur tout ce qu’ils ont si longuement prié, dans la dernière, la vraie prière enfin, celle qui ne sollicite rien. Et c’est alors qu’un petit air d’exaucement ranime les vœux morts et qu’un murmure naît dans l’univers muet, vous reprochant affectueusement de vous être désespéré trop tard. Comme viatique on ne fait pas mieux. Cherchons un autre joint. L’air pur
Lasse de ma lassitude, blanche lune dernière, seul regret, même pas. Être mort, avant elle, sur elle, avec elle, et tourner, mort sur morte, autour des pauvres hommes, et n’avoir plus jamais à mourir, d’entre les mourants. Même pas, même pas ça. Ma lune fut ici-bas, ici bien bas, le peu que j’aie su désirer. Et un jour, bientôt, une nuit de terre, bientôt, sous la terre, un mourant dira, comme moi, au clair de terre, Même pas, même pas ça, et mourra, sans avoir pu trouver un regret.