Mais je veux par­tir, je veux mon­ter l’es­ca­lier, et dus­sé-je n’a­van­cer que par culbutes. De la socié­té, je me pro­mets tout ce qui me manque, l’or­ga­ni­sa­tion de mes forces sur­tout, aux­quelles ne sau­rait suf­fire le genre d’exas­pé­ra­tion qui consti­tue l’u­nique pos­si­bi­li­té de ce céli­ba­taire de la rue. Pour celui-ci, il est déjà bien content s’il par­vient à main­te­nir sa per­sonne phy­sique, d’ailleurs pitoyable, à défendre les quelques repas qu’il prend, à évi­ter l’in­fluence des autres, bref, s’il conserve tout ce qu’il est pos­sible de conser­ver dans ce monde dis­sol­vant. Mais ce qu’il perd, il essaie de le rega­gner par force, fût-ce trans­for­mé, fût-ce amoin­dri, ne fût-ce même son ancien bien qu’en appa­rence (et c’est le cas la plu­part du temps). Sa nature relève donc du sui­cide, il n’a de dents que pour sa propre chair, et de chair que pour ses propres dents. Car sans un centre, une pro­fes­sion, un amour, une famille, des rentes, c’est-à-dire sans se main­te­nir en gros face au monde – à titre d’es­sai seule­ment, bien sûr, – sans décon­te­nan­cer en quelque sorte le monde grâce à un grand com­plexe de pos­ses­sions, il est impos­sible de se pro­té­ger contre les pertes momen­ta­né­ment des­truc­trices. Ce céli­ba­taire avec ses vête­ments minces, son art des prières, ses jambes endu­rantes, son loge­ment dont il a peur, et avec tout ce qui fait d’autre part son exis­tence mor­ce­lée, appe­lée à res­sor­tir cette fois encore après long­temps, ce céli­ba­taire tient tout cela ras­sem­blé dans ses deux bras, et s’il attrape au petit bon­heur quelque infime bibe­lot, ce ne peut être qu’en en per­dant deux qui lui appar­tiennent. Telle est natu­rel­le­ment la véri­té, une véri­té qu’on ne peut mon­trer aus­si pure nulle part. Car celui qui se pré­sente réel­le­ment en bour­geois accom­pli, celui, donc, qui voyage sur mer dans un bateau avec l’é­cume devant lui et le sillage der­rière, c’est-à-dire tout envi­ron­né de gros effets, à la grande dif­fé­rence de l’homme sur ses quelques bouts de bois qui se heurtent encore les uns les autres et se font cou­ler réci­pro­que­ment, lui, ce mon­sieur et bour­geois n’est pas en moindre dan­ger. Car lui et ses pos­ses­sions ne font pas un, mais deux, et qui­conque brise ce qui les relie le brise du même coup. Nos amis et nous, nous sommes mécon­nais­sables sous ce rap­port, parce que com­plè­te­ment mas­qués ; ain­si, moi, je suis mas­qué pour l’ins­tant par ma pro­fes­sion, par mes souf­frances réelles ou ima­gi­naires, par mes pen­chants lit­té­raires, etc. Mais moi, pré­ci­sé­ment, je sens mon propre fond beau­coup trop sou­vent et avec trop de vio­lence pour pou­voir être satis­fait, fût-ce même à moi­tié. Il me suf­fit de sen­tir ce fond un quart d’heure de suite pour que le monde veni­meux me coule dans la bouche comme l’eau dans l’homme en train de se noyer.
Entre le céli­ba­taire et moi, il n’y a guère de dif­fé­rence pour l’ins­tant, sauf que je puis encore pen­ser à ma jeu­nesse dans mon vil­lage et que, si je le veux ou même sim­ple­ment si ma situa­tion l’exige, je pour­rai peut-être encore me reje­ter de ce côté. Mais le céli­ba­taire n’a rien devant lui et, de ce fait, rien non plus der­rière. Dans l’ins­tant, cela ne fait pas de dif­fé­rence, mais le céli­ba­taire n’a que l’ins­tant. C’est en ce temps que nul aujourd’­hui ne peut plus connaître, car rien ne peut être détruit comme ce temps, c’est en ce temps qu’il a échoué, alors qu’il sen­tait constam­ment son fond comme on prend sou­dain conscience d’une tumeur, qui était bien jusque-là la der­nière des choses appar­te­nant à notre corps, pas même la der­nière puis­qu’elle sem­blait ne pas encore exis­ter, et qui, main­te­nant, et plus que tout ce que nous pos­sé­dions en propre depuis notre nais­sance. Tandis que nous étions bra­qués jusque-là avec notre per­sonne tout entière sur le tra­vail accom­pli par nos mains, sur ce qui est vu par nos yeux et enten­du par nos oreilles, sur les pas faits par nos pieds, nous nous tour­nons subi­te­ment dans la direc­tion oppo­sée, comme une girouette dans la mon­tagne. Au lieu de s’en­fuir en ce temps-là et fût-ce dans cette der­nière direc­tion – la fuite pou­vant seule le main­te­nir sur la pointe de ses pieds et la pointe de ses pieds pou­vant seule le main­te­nir au monde, – il s’est cou­ché comme les enfants qui se couchent çà et là dans la neige en hiver, pour mou­rir de froid. Lui et ces enfants savent bien que c’est leur faute, qu’ils se sont cou­chés ou ont flé­chi d’une manière ou d’une autre, ils savent qu’ils n’au­raient dû le faire à aucun prix, mais ils ne peuvent pas savoir qu’a­près la trans­for­ma­tion qui a lieu main­te­nant en eux dans les champs ou dans la ville, ils oublie­ront toute faute pas­sée et toute contrainte, et qu’ils vont se mou­voir dans ce nou­vel élé­ment comme s’il était le pre­mier. Toutefois, oublier n’est pas le mot qui convient ici. La mémoire de cet homme a aus­si peu souf­fert que son ima­gi­na­tion. Seulement, elles ne peuvent pas dépla­cer les mon­tagnes ; voi­là donc l’homme en dehors de notre peuple, en dehors de notre huma­ni­té, il est conti­nuel­le­ment affa­mé, rien ne lui appar­tient que l’ins­tant, l’ins­tant tou­jours pro­lon­gé de la tor­ture, jamais sui­vi de l’é­tin­celle d’un ins­tant de repos ; il n’a tou­jours qu’une seule chose : ses souf­frances, mais rien sur toute la sur­face de la terre qui puisse se faire pas­ser pour un remède, il n’a de sol que ce qu’il faut à ses deux pieds, de point d’ap­pui que ce que peuvent cou­vrir ses deux mains, donc tel­le­ment moins que le tra­pé­ziste de music-hall, pour qui on a encore ten­du un filet en bas.
Nous autres, c’est notre pas­sé et notre ave­nir qui nous tiennent. Nous consa­crons presque toutes nos heures de loi­sir, et com­bien de temps pris sur notre pro­fes­sion, à les faire mon­ter et des­cendre pour les mettre en équi­libre. Ce que le pas­sé a de plus en éten­due, le futur le com­pense par le poids et à leur terme, en effet, ils ne peuvent plus se dis­tin­guer l’un de l’autre ; plus tard, la prime jeu­nesse s’é­claire, comme le futur, et la fin du futur nous est déjà don­née dans tous nos sou­pirs, est déjà le pas­sé. Ainsi se referme presque ce cercle au bord duquel nous mar­chons. Certes, ce cercle nous appar­tient, mais seule­ment tant que nous le tenons ; que nous nous écar­tions de lui une seule fois par suite de quelque absence, d’une dis­trac­tion, d’une frayeur, d’un éton­ne­ment, d’une las­si­tude, et déjà il est per­du dans l’es­pace, nous avions jusque-là le nez plon­gé dans le fleuve du temps, nous recu­lons main­te­nant, nageurs pas­sés, pro­me­neurs actuels, et nous sommes per­dus. Nous sommes en dehors de la loi, per­sonne ne le sait et, pour­tant, cha­cun nous traite en conséquence.

»Ich will ja weg, will die Treppe hinauf, wenn es sein muß unter Purzelbäumen. Von der Gesellschaft vers­preche ich mir alles, was mir fehlt, die Organisierung mei­ner Kräfte vor allem, denen eine solche Zuspitzung nicht genügt, wie sie die ein­zige Möglichkeit dieses Junggesellen auf der Gasse aus­macht. Dieser ist ja schon zufrie­den, wenn er mit sei­ner, aller­dings schä­bi­gen Körperlichkeit standhält, seine paar Mahlzeiten schützt, Einflüsse ande­rer Menschen ver­mei­det, kurz, so viel behält, als in der auflö­sen­den Welt nur möglich ist. Was er aber ver­liert, das sucht er mit Gewalt, sei es auch verän­dert, ges­chwächt, ja sei es auch nur schein­bar sein frü­heres Eigentum (und das ist es meis­tens), wie­der­zu­be­kom­men. Sein Wesen ist also ein selbstmör­de­risches, es hat nur Zähne fîii das eigene Fleisch und Fleisch nur fur die eige­nen Zähne. Denn ohne einen Mittelpunkt zu haben, ohne einen Beruf, eine Liebe, eine Familie, eine Rente zu haben, das heißt ohne sich im Großen gegenü­ber der Welt, ver­suchs­weise natür­lich nur, zu hal­ten, ohne sie also durch einen großen Komplex an Besitztümern gewis­ser­maßen zu ver­blüf­fen, kann man sich vor augen­bli­ck­lich zerstö­ren­den Verlusten nicht bewah­ren. Dieser Junggeselle mit sei­nen dün­nen Kleidern, sei­ner Betkunst, sei­nen aus­dauern­den Beinen, sei­nei gefurch­te­ten Mietswohnung, sei­nem sons­ti­gen gestü­ckel­ten dies­mal nach lan­ger Zeit wie­der her­vor­ge­ru­fe­nen Wesen, hält alles dies mit bei­den Armen bei­sam­men und muß immer zwei sei­nei Sachen ver­lie­ren, wenn er irgen­deine geringe aufs Geratewoh fängt. Natürlich liegt hier die Wahrheit, die nir­gends so rein zi zei­gende Wahrheit. Denn wer wirk­lich als vol­len­de­ter Bürger auf­tritt, also auf dem Meer in einem Schiff reist, mit Schaum vor sicr und mit Kielwasser hin­ter sich, also mit vie­ler Wirkung ring­she­rum, ganz anders als der Mann auf sei­nen paar Holzstückchen ir den Wellen, die sich noch selbst gegen­sei­tig stoßen und herun­ter-drü­cken — er, die­ser Herr und Bürger, ist in kei­ner klei­ne­ren Gefahr. Denn er und sein Besitz ist nicht eins, son­dern zwei, und wer die Verbindung zer­schlägt, zer­schlägt ihn mit. Wir und unsere Bekannten sind ja in die­ser Hinsicht unkennt­lich, weil wir ganz ver­deckt sind, ich zum Beispiel bin­jetzt ver­deckt von mei­nem Beruf, von mei­nen ein­ge­bil­de­ten oder wirk­li­chen Leiden, von lite­ra­ri­schen Neigungen usw. Aber gerade ich spüre mei­nen Grund viel zu oft und zu stark, als daß ich auch nur halb­wegs zufrie­den sein könnte. Und die­sen Grund brauche ich nur eine Viertelstunde unun­ter­bro­chen zu spü­ren und die gif­tige Welt wird mir in den Mund fließen wie das Wasser in den Ertrinkenden. Zwischen mir und dem Junggesellen ist im Augenblick kaum ein Unterschied, nur daß ich noch an meine Jugend im Dorfe den­ken und viel­leicht, wenn ich will, viel­leicht selbst dann, wenn es nur meine Lage ver­langt, mich dor­thin zurü­ck­wer­fen kann. Der Junggeselle aber hat nichts vor sich und deshalb auch hin­ter sich nichts. Im Augenblick ist kein Unterschied, aber der Junggeselle hat nur den Augenblick. Zu jener Zeit, die heute nie­mand ken­nen kann, denn nichts kann so ver­nich­tet sein wie jene Zeit, zu jener Zeit hat er es ver­fehlt, als er sei­nen Grund dauernd spürte, so wie man plötz­lich an sei­nem Leib ein Geschwür bemerkt, das bisher das Letzte an unse­rem Körper war, ja nicht ein­mal das Letzte, denn es schien noch nicht zu exis­tie­ren, und (das) jetzt mehr als alles ist, was wir seit unse­rer Geburt lei­blich besaßen. Waren wir bisher mit unse­rer gan­zen Person auf die Arbeit unse­rer Hände, auf das Gesehene unse­rer Augen, auf das Gehörte unse­rer Ohren, auf die Schritte unse­rer Füße gerich­tet, so wen­den wir uns plötz­lich ganz ins Entgegengesetzte, wie eine Wetterfahne im Gebirge. Statt nun damals weg­zu­lau­fen, sei es auch in die­ser letz­ten Richtung, denn nur das Weglaufen konnte ihn auf den Fußspitzen und nur die Fußspitzen konn­ten ihn auf der Welt erhal­ten, statt des­sen hat er sich hin­ge­legt, wie sich im Winter hie und da Kinder in den Schnee legen, um zu erfrie­ren. Er und diese Kinder, sie wis­sen ja, daß es ihre Schuld ist, daß sie sich hin­ge­legt oder sonst­wie nach­ge­ge­ben haben, sie wis­sen, daß sie es um kei­nen Preis hät­ten tun dür­fen, aber sie kön­nen es nicht wis­sen, daß sie nach der Veränderung, die jetzt mit ihnen auf den Feldern oder in der Stadt ges­chieht, an ede frü­here Schuld und jeden Zwang ver­ges­sen und daß sie sich in dem neuen Element bewe­gen wer­den, als sei es ihr erstes. Aber Vergessen ist hier kein rich­tiges Wort. Das Gedächtnis dieses Mannes hat eben­so­we­nig gelit­ten wie seine Einbildungskraft. Aber Berge kön­nen sie eben nicht ver­set­zen ; der Mann steht nun ein­mal auße­rhalb unseres Volkes, auße­rhalb unse­rer Menschheit, immer­fort ist er aus­ge­hun­gert, ihm gehört nur der Augenblick, der immer fort­ge­setzte Augenblick der Plage, dem kein Funken eines Augenblicks der Erholung folgt, er hat immer nur eines : seine Schmerzen, aber im gan­zen Umkreis der Welt kein zweites, das sich als Medizin auf­spie­len könnte, er hat nur so viel Boden, als seine zwei Füße brau­chen, nur so viel Halt, als seine zwei Hände bede­cken, also um so viel weni­ger als der Trapezkünstler im Variete, fur den sie unten noch ein Fangnetz auf­gehängt haben. Uns andere, uns hält ja unsere Vergangenheit und Zukunft. Fast allen unse­ren Müßiggang und wie viel von unse­rem Beruf ver­brin­gen wir damit, sie im Gleichgewicht auf- und absch­we­ben zu las­sen. Was die Zukunft an Umfang voraus hat, ersetzt die Vergangenheit an Gewicht, und an ihrem Ende sind ja die bei­den nicht mehr zu unter­schei­den, frü­heste Jugend wird spä­ter hell, wie die Zukunft ist, und das Ende der Zukunft ist mit allen unsern Seufzern eigent­lich schon erfah­ren und Vergangenheit. So schließt sich fast die­ser Kreis, an des­sen Rand wir ent­lang gehn. Nun, die­ser Kreis gehört uns ja, gehört uns aber nur so lange, als wir ihn hal­ten, rücken wir nur ein­mal zur Seite, in irgen­dei­ner Selbstvergessenheit, in einer Zerstreuung, einem Schrecken, einem Erstaunen, einer Ermüdung, schon haben wir ihn in den Raum hinein ver­lo­ren, wir hat­ten bisher unsere Nase im Strom der Zeiten ste­cken, jetzt tre­ten wir zurück, gewe­sene Schwimmer, gegenwär­tige Spaziergänger, und sind ver­lo­ren. Wir sind auße­rhalb des Gesetzes, kei­ner weiß es und doch behan­delt uns jeder danach.«

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trad.  Marthe Robert
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p. 10–12
, 1910
Quand j’y songe, il me faut dire qu’à maints égards, mon édu­ca­tion m’a cau­sé beau­coup de tort. Car il est sûr que je n’ai pas été éle­vé dans quelque lieu iso­lé, dans une ruine, peut-être, à l’intérieur des mon­tagnes ; si cela était, je ne pour­rais pro­fé­rer le moindre mot de reproche. Au risque d’être incom­pris de toute la kyrielle de mes anciens maîtres, je dis que j’eusse été volon­tiers, que j’eusse pré­fé­ré être ce petit habi­tant des ruines rôti par le soleil qui, à tra­vers les décombres, m’eût bai­gné de tous côtés sur le lierre tiède, même si j’avais été faible au début sous la pres­sion de mes bonnes qua­li­tés, qui eussent pous­sé en moi avec la force de l’ivraie.

Quand j’y songe, il me faut dire qu’à maints égards, mon édu­ca­tion m’a cau­sé beau­coup de tort. Ce reproche s’adresse à une foule de gens, à savoir mes parents, quelques membres de ma famille, cer­tains habi­tués de notre mai­son, divers écri­vains, une cui­si­nière bien pré­cise qui m’a conduit à l’école pen­dant un an, tout un peuple de maîtres (que je suis obli­gé de com­pri­mer très étroi­te­ment dans mon sou­ve­nir, sinon il m’en échappe quelques-uns çà et là ; mais comme je les ai com­pri­més trop fort, voi­là que leur bloc s’effrite à nou­veau par places), un ins­pec­teur sco­laire, des pas­sants qui mar­chaient len­te­ment, bref, ce reproche se glisse comme un poi­gnard à tra­vers toute la socié­té et, je le répète, per­sonne, mal­heu­reu­se­ment, per­sonne ne peut être sûr que la pointe du poi­gnard ne va pas sur­gir brus­que­ment devant, der­rière ou sur le côté. Je ne veux entendre aucune objec­tion à ce reproche, j’en ai déjà enten­du beau­coup trop, et comme, de plus, j’ai été réfu­té dans la plu­part des objec­tions, je les inclus dans mon reproche et je déclare qu’à maints égards, mon édu­ca­tion et cette réfu­ta­tion m’ont cau­sé beau­coup de tort.

J’y songe sou­vent et, chaque fois, il me faut dire qu’à maints égards, mon édu­ca­tion m’a cau­sé beau­coup de tort. Ce reproche se dirige contre une foule de gens ; ils se tiennent là, il est vrai, comme sur les vieilles pho­to­gra­phies de groupes et ne savent que faire ensemble ; l’idée ne leur vient pas de bais­ser les yeux et ils n’osent pas sou­rire, tant ils sont impa­tients. Il y a là mes parents, quelques membres de ma famille, plu­sieurs pro­fes­seurs, une cui­si­nière bien pré­cise, quelques jeunes filles ren­con­trées au cours de danse, quelques fami­liers qui fré­quen­taient notre mai­son autre­fois, plu­sieurs écri­vains, un maître nageur, un employé der­rière son gui­chet, un ins­pec­teur sco­laire, puis quelques per­sonnes que je n’ai ren­con­trées qu’une seule fois dans la rue, et d’autres dont, pré­ci­sé­ment, je ne peux pas me sou­ve­nir, et ceux dont je ne me sou­vien­drai plus jamais, et ceux, enfin, dont je n’ai abso­lu­ment pas rete­nu l’enseignement, dis­trait que j’étais alors d’une manière ou d’une autre ; bref, ils sont tant qu’il me faut prendre garde à ne pas en nom­mer un deux fois. Et c’est devant eux tous que j’exprime mon reproche, c’est là ma manière de les pré­sen­ter les uns aux autres, mais je ne tolère aucune objec­tion. Car j’en ai vrai­ment tolé­ré assez et comme j’ai été réfu­té dans la plu­part d’entre elles, je ne peux faire autre­ment que d’inclure ces objec­tions dans mon reproche et de dire que, en dehors de mon édu­ca­tion, ces réfu­ta­tions m’ont fait aus­si, à maints égards, beau­coup de tort.

S’attend-on par hasard à ce que j’aie été éle­vé dans quelque lieu iso­lé ? Non, c’est en pleine ville que j’ai été éle­vé. Et non, par exemple, dans quelque ruine de mon­tagne ou au bord d’un lac. Jusqu’ici, mes parents et leur escorte étaient cachés par mon reproche qui les fai­sait tout gris, main­te­nant, ils l’écartent aisé­ment et sou­rient, parce que j’ai reti­ré mes mains pour les por­ter à mon front et que je pense : « J’aurais dû être ce petit habi­tant des ruines qui prête l’oreille aux cris des chou­cas dont les ombres passent sur lui et qui se rafraî­chit sous la lune, même si j’avais été un peu faible au début sous la pres­sion de mes bonnes qua­li­tés qui eussent dû croître en moi avec la force de l’ivraie, brû­lé par le soleil qui, pas­sant à tra­vers les décombres, m’eût bai­gné de tous côtés sur ma couche de lierre. 

Wenn ich es bedenke, so muß ich sagen, daß mir meine Erziehung in man­cher Richtung sehr ges­cha­det hat. Ich bin ja nicht irgend­wo abseits, viel­leicht in einer Ruine in den Bergen, erzo­gen wor­den, dage­gen könnte ich ja kein Wort des Vorwurfes heraus­brin­gen. Auf die Gefahr hin, daß die ganze Reihe mei­ner ver­gan­ge­nen Lehrer dies nicht begrei­fen kann, gerne und am liebs­ten wäre ich jener kleine Ruinenbewohner gewe­sen, abge­brannt, von der Sonne, die da zwi­schen den Trümmern von allen Seiten auf den lauen Efeu mir ges­chie­nen hätte, wenn ich auch im Anfang schwach gewe­sen wäre unter dem Druck mei­ner guten Eigenschaften, die mit der Macht des Unkrauts in mir empor­ge­wach­sen wären.

Wenn ich es bedenke, so muß ich sagen, daß mir meine Erziehung in man­cher Richtung sehr ges­cha­det hat. Dieser Vorwurf trifft eine Menge Leute, näm­lich meine Eltern, einige Verwandte, ein­zelne Besucher unseres Hauses, ver­schie­dene Schriftsteller, eine ganz bes­timmte Köchin, die mich ein Jahr lang zur Schule führte, einen Haufen Lehrer (die ich in mei­ner Erinnerung eng zusam­men­drü­cken muß, sonst entfällt mir hie und da einer, da ich sie aber so zusam­men­ge­drängt habe, brö­ckelt wie­der das Ganze stel­len­weise ab), einen Schulinspektor, lang­sam gehende Passanten, kurz, die­ser Vorwurf win­det sich wie ein Dolch durch die Gesellschaft und kei­ner, ich wie­de­rhole, lei­der kei­ner ist des­sen sicher, daß die Dolchspitze nicht ein­mal plötz­lich vorn, hin­ten oder seitwärts erscheint. Auf die­sen Vorwurf will ich keine Widerrede hören, da ich schon zu viele gehört habe und da ich in den meis­ten Widerreden auch wider­legt wor­den bin, beziehe ich diese Widerreden mit in mei­nen Vorwurf und erkläre nun, meine Erziehung and diese Widerlegung haben mir in man­cher­lei Richtung sehr geschadet.

Oft über­lege ich es, und immer muß ich dann sagen, daß mir neine Erziehung in man­chem sehr ges­cha­det hat. Dieser Vorwurf geht gegen eine Menge Leute, aller­dings sie stehn hier bei­sam­men, wis­sen wie auf alten Gruppenbildern nichts mitei­nan­der anzu­fan­gen, die Augen nie­der­zu­schla­gen fallt ihnen gerade nicht ein und zu lächeln wagen sie vor Erwartung nicht. Es sind da meine Eltern, einige Verwandte, einige Lehrer, eine ganz bes­timmte Körhin, einige Mädchen aus Tanzstunden, einige Besucher unseres Hauses aus frü­he­rer Zeit, einige Schriftsteller, ein Schwimmeister, ein Billeteur, ein Schulinspektor, dann einige, denen ich nur ein­mal auf der Gasse bege­gnet bin, und andere, an die ich mich gerade nicht erin­nern kann, und solche, an die ich mich nie­mals mehr erin­nern werde, und solche end­lich, deren Unterricht ich, irgend­wie damals abge­lenkt, übe­rhaupt nicht bemerkt habe, kurz, es sind so viele, daß man acht­ge­ben muß, einen nicht zwei­mal zu nen­nen. Und ihnen allen gegenü­ber spreche ich mei­nen Vorwurf aus, mache sie auf diese Weise mitei­nan­der bekannt, dulde aber keine Widerrede. Denn ich habe wah­rhaf­tig schon genug Widerreden ertra­gen, und da ich in den meis­ten wider­legt wor­den bin, kann ich nicht anders, als auch diese Widerlegungen in mei­nen Vorwurf mit ein­zu­be­zie­hen und zu sagen, daß mir außer mei­ner Erziehung auch diese Widerlegungen in man­chem sehr ges­cha­det haben.

Erwartet man viel­leicht, daß ich irgend­wo abseits erzo­gen wor­den bin ? Nein, mit­ten in der Stadt bin ich erzo­gen wor­den, mit­ten in der Stadt. Nicht zum Beispiel in einer Ruine in den Bergen oder am See. Meine Eltern und ihr Gefolge waren bis jetzt von mei­nem Vorwurf bedeckt und grau, nun schie­ben sie ihn leicht bei­seite und lächeln, weil ich meine Hände von ihnen weg an meine Stirn gezo­gen habe und denke : Ich hätte der kleine Ruinenbewohner sein sol­len, hor­chend ins Geschrei der Dohlen, von ihren Schatten über­flo­gen, ausküh­lend unter dem Mond, wenn ich auch am Anfang ein wenig schwach gewe­sen wäre unter dem Druck mei­ner guten Eigenschaften, die mit der Macht des Unkrauts in mir hät­ten wach­sen müs­sen, abge­brannt von der Sonne, die zwi­schen den Trümmern hin­durch auf mein Efeulager von allen Seiten mir ges­chie­nen hätte.

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trad.  Marthe Robert
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p. 6–8
, 17–18 mai 1910

Aujourd’hui, par exemple, j’ai com­mis trois impu­dences, l’une envers un conduc­teur, l’autre envers une per­sonne qui m’était pré­sen­tée – tiens, elles ne sont que deux – mais elles me font souf­frir comme des crampes d’estomac. C’eût été de l’impudence de la part de n’importe qui, com­bien plus encore venant de moi. Ainsi, je sor­tis de moi-même, je lut­tai à vide dans le brouillard et, ce qui est plus grave, per­sonne ne remar­qua que je fai­sais cette impu­dence comme telle, qu’il me fal­lait la faire même à l’égard de ceux qui m’accompagnaient, qu’il me fal­lait leur mon­trer la mine appro­priée et en por­ter la res­pon­sa­bi­li­té à leurs yeux ; mais ce fut pis encore quand l’un de mes amis, pre­nant cette impu­dence non pour un indice de carac­tère, mais pour le carac­tère lui-même, atti­ra mon atten­tion sur elle et l’admira. Pourquoi ne res­té-je pas en moi ? Maintenant, il est vrai, je puis me dire : vois donc, le monde se laisse battre par toi, le conduc­teur et la per­sonne qui t’était pré­sen­tée sont res­tés calmes quand tu es par­ti, cette der­nière t’a même salué. Mais cela ne veut rien dire. Tu ne gagne­ras rien à quit­ter ton cercle et par sur­croît, que per­dras-tu à res­ter dedans ? A ceci, je me borne à répondre : moi aus­si j’aimerais mieux me lais­ser rouer de coups dans le cercle plu­tôt que d’être celui qui donne les coups à l’extérieur, mais où diable est-il, ce cercle ? Il fut un temps où je le voyais posé à terre, comme arro­sé de chaux, mais en ce moment, je ne le vois plus que flot­tant vague­ment autour de moi, que dis-je, il ne flotte même pas.

Ich habe heute zum Beispiel drei Frechheiten gemacht, gegenü­ber einem Kondukteur, gegenü­ber einem mir Vorgestellten, so, es waren nur zwei, aber sie schmer­zen mich wie Magenschmerzen. Von Seite eines jeden Menschen wären es Frechheiten gewe­sen, wie erst von mei­ner Seite. Ich ging also aus mir heraus, kämpfte in der Luft im Nebel, und das Ärgste : daß es nie­mand merkte, daß ich auch gegenü­ber mei­nen Begleitern die Frechheit als eine Frechheit machte, machen mußte, die rich­tige Miene, die Verantwortung tra­gen mußte ; das schlimm­ste aber war, als einer mei­ner Bekannten diese Frechheit nicht ein­mal als Zeichen eines Charakters, son­dern als den Charakter selbst nahm, mich auf meine Frechheit auf­merk­sam machte und sie bewun­derte. Warum bleibe ich nicht in mir ? Jetzt sage ich mir aller­dings : schau, die Welt läßt sich von dir schla­gen, der Kondukteur und der Vorgestellte blei­ben ruhig, als du weg­ging­st, der letz­tere grüßte sogar. Das bedeu­tet aber nichts. Du kannst nichts errei­chen, wenn du dich verläßt, aber was versäum­st du über­dies in dei­nem Kreis. Auf diese Ansprache ant­worte ich nur : auch ich ließe mich lie­ber im Kreis prü­geln, als auße­rhalb selbst zu prü­geln, aber wo zum Teufel ist die­ser Kreis ? Eine Zeitlang sah ich ihn ja auf der Erde lie­gen, wie mit Kalk aus­ges­pritzt, jetzt aber schwebt er mir nur so herum, ja schwebt nicht einmal.

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trad.  Marthe Robert
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p. 5
, 1910

Tu tombes dans un trou, et tu dis « ouais non c’est pas ma tombe, je me tire de ce trou », tu sors du trou qui n’est pas la tombe, tu tombes de nou­veau dans un trou, et tu dis « ouais non c’est tou­jours pas ma tombe, je me tire de ce trou », tu tombes dans un autre trou ; des fois tu tombes dans un trou à l’intérieur même d’un trou, ou dans plu­sieurs trous à l’intérieur de trous, et tu sors de l’un puis l’autre, et puis tu retombes et tu dis « c’est pas ma tombe, je me tire de ce trou » ; des fois on te pousse et tu dis « non tu peux pas me pous­ser dans ce trou, c’est pas ma tombe », et tu te tires la tête haute, et puis tu retombes dans un trou sauf que cette fois per­sonne ne t’a poussé⋅e ; des fois tu tombes dans une suc­ces­sion de trous dont les struc­tures sont pré­vi­sibles, idéo­lo­giques, anciennes, tu tombes sou­vent dans cette suc­ces­sion de trous struc­tu­rels et imper­son­nels ; des fois tu tombes dans des trous avec d’autres gens, et avec d’autres gens vous vous dites « ouais non c’est pas notre fosse com­mune, on se tire de ce trou », et tous⋅tes vous vous tirez de ce trou tous.tes ensemble, dans un enche­vê­tre­ment de mains et de pieds et de courtes échelles faites à chacun⋅e pour se tirer de ce trou qui n’est pas la fosse com­mune et dont on ne pour­ra se tirer qu’ensemble ; des fois, tu tombes exprès dans un trou qui n’est pas la tombe, parce qu’en vrai c’est moins de peine que de ne pas tom­ber dans un trou, mais une fois dedans tu réa­lises que ce n’est pas la tombe, et alors tu finis par te tirer du trou ; des fois tu tombes dans un trou et tu y lan­guis des jours, des semaines, des mois, des années, parce que ce trou qui a beau ne pas être la tombe est quand même un trou dont on galère à s’extirper, et tu sais qu’après ce trou il n’y a rien d’autre qu’un trou, et puis un autre ; des fois, tu pros­pectes le pay­sage des trous et tu rêves de te dégo­ter un trou de stan­ding où faire de vieux os ; des fois tu penses à celles et ceux tombé⋅es dans des trous qui ne sont pas des tombes mais qui gagne­raient sans doute à en être ; des fois tu es trop absorbé⋅e dans la contem­pla­tion du trou der­nier et c’est dur d’éviter les trous inter­mé­diaires ; des fois tu t’appliques à bien tom­ber et à bien t’en tirer, avec une vaillance admi­rable, et tu dis « regarde la maî­trise et le panache avec les­quels je m’élève de ce qui y res­semble mais n’est pas la tombe ! »

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« Ce qui y res­semble mais n’est pas la tombe » [What resembles the grave but isn’t, 2015]
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L.I.E.S
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trad.  col­lec­tive

Parce que les hommes croient que les mots contiennent un effet moteur, […] les sons pro­duits en acte émettent des rayons comme le font les autres choses en acte, et ils agissent sur le monde des élé­ments de la même manière que les autres choses indi­vi­duelles. Et du fait qu’il existe d’in­nom­brables sons dif­fé­rents, cha­cun d’eux, pro­non­cé en acte, a son effet propre, dif­fé­rent de l’ef­fet des autres, dans les autres choses com­po­sées d’élé­ments. L’harmonie céleste donne leur effet propre aux sons, ain­si qu’aux herbes et à d’autres choses et, de la même manière, elle donne des effets qua­li­ta­ti­ve­ment très variés dans des choses différentes.

[…]

Certains sons ont un effet sur le feu, d’autres sur l’air, l’eau ou la terre. Il y a des sons pro­non­cés qui ont un effet sur les ani­maux, d’autres sur les végé­taux. Certains ont un effet sur une espèce d’a­ni­maux ou une espèce de végé­taux, d’autres sur une autre. Et de même cer­tains sons ont un pou­voir sur un genre d’ac­ci­dents, d’autres sur un autre.

De même, cer­tains sons ont un pou­voir à un cer­tain moment, d’autres à un autre moment. Certains ont un pou­voir dans un lieu, d’autres dans un autre. Certains ont un effet par soi, d’autres seule­ment lors­qu’ils sont pro­non­cés avec d’autres sons. Certains ont un effet par­ti­cu­lier lors­qu’ils sont pro­non­cés d’une cer­taine manière, d’autres lors­qu’ils sont pro­non­cés d’une autre manière. Certains ont un effet seule­ment lors­qu’ils sont pro­non­cés une fois, d’autres seule­ment lors­qu’ils sont pro­non­cés plu­sieurs fois. De même, cer­tains ont un effet par soi, d’autres seule­ment s’ils sont asso­ciés à une action particulière.

[…]

L’air, et les sub­stances qui ont la nature la plus proche de celle de l’air, sont les matières les plus appro­priées à l’ac­tion des paroles. Les paroles sont en effet des formes aériennes, et c’est pour cette rai­son qu’elles sont plus opé­rantes sur une matière aérienne que sur une autre. De plus, l’air reçoit plus faci­le­ment les impres­sions que les autres élé­ments, et c’est pour­quoi les paroles ont plus d’ef­fi­ca­ci­té sur les corps et les qua­li­tés aériennes que sur les corps et les qua­li­tés des autres élé­ments, bien que cer­tains mots obtiennent un effet sur ces derniers.

De là vient le fait que cer­tains mots, pro­non­cés rituel­le­ment, modi­fient la sen­sa­tion des ani­maux, et des hommes en par­ti­cu­lier. En effet, l’es­prit humain est de nature aérienne, et de ce fait les mots, comme d’autres choses, pro­voquent faci­le­ment un chan­ge­ment en lui. De là vient aus­si le fait que des images appa­raissent dans le miroir consa­cré grâce à la pro­non­cia­tion de cer­tains mots, et que par­fois se font entendre des paroles non pro­non­cées par l’homme. De là vient aus­si le fait que, durant la pro­non­cia­tion de cer­tains mots, des images venues de l’ex­té­rieur se forment dans l’i­ma­gi­na­tion, la rai­son et la mémoire de l’homme envoûté.

[…] L’esprit humain ou celui d’un autre ani­mal, ain­si modi­fié, pro­duit dans son sujet une volon­té de mou­voir ses membres selon un cer­tain type de mou­ve­ment, local ou autre. Il n’a­vait pas cette volon­té aupa­ra­vant, et ne l’au­rait pas eue si ces mots n’a­vaient été pro­non­cés. Les mots altèrent aus­si la volon­té elle-même.

C’est pour­quoi l’on chasse de leur refuge, grâce aux mots, les scor­pions, les loups, les lions, les rats et les mouches, et c’est de cette manière que l’on appelle par­fois les ani­maux et les oiseaux dans les lieux où ils attendent leur cap­ture. En effet, dans de tels cas, soit la volon­té natu­relle suit le mou­ve­ment des esprits de l’a­ni­mal enchan­té, pro­duit par les mots, soit par sa propre volon­té se trouve en elle-même alté­rée, ayant été trans­for­mée en une forme nou­velle par les mots, forme qu’elle n’au­rait pas eue en sui­vant le cours natu­rel des choses.
Mais d’autre part, bien que leur effet soit plus grand et plus facile dans une matière spi­ri­tuelle, les mots pro­non­cés avec la solen­ni­té requise ont cepen­dant l’ef­fet et la pro­prié­té de trans­for­mer tous les élé­ments en cer­taines formes natu­relles afin qu’ils ne pro­duisent pas ce qu’ils auraient effec­tué dans le cours ordi­naire des choses.

En effet la terre, bien qu’elle soit froide natu­rel­le­ment, se réchauffe et retient la cha­leur par la puis­sance des mots. L’eau, aus­si, qui par sa nature propre per­met aux corps pesants de la péné­trer, se voit pri­vée de cette nature par la puis­sance de cer­tains mots, et c’est ain­si que le fer peut voguer sur l’eau. L’air cesse aus­si de souf­fler et d’en­gen­drer la pluie par l’ac­tion des mots. Par des mots, le feu cesse éga­le­ment de brû­ler, même ali­men­té en combustible.

Il s’en­suit de cela que des corps pesants sont sou­vent entraî­nés dans les airs, contrai­re­ment au cours nor­mal de leur nature. Les corps légers aus­si des­cendent vers le bas par la puis­sance des mots, et les mots pro­duisent aus­si des éclairs, du ton­nerre, des nuages, des ténèbres et autres acci­dents des éléments.

[…]

Il importe peu, afin d’a­voir un effet moteur, que les opé­ra­tions et les pas­sions par les­quelles se fait l’ad­ju­ra­tion existent ou n’existent pas, et qu’elles aient ou non exis­té, pour­vu que celui qui adjure ait un désir intense avec la solen­ni­té requise. Parfois en effet, les faux dis­cours pro­duisent, comme les vrais, un effet moteur dans la matière grâce à la libé­ra­li­té céleste.

[…]

Et ce que nous avons dit du pou­voir des mots est suffisant.

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chap. 6  : « La puis­sance des mots »
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trad.  Didier Ottaviani
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p. 40–70

Le désir humain est dans le cœur, qui est le centre d’où pro­viennent toutes les actions volon­taires, et ce centre pos­sède sa propre nature cen­trique, d’une cer­taine manière sem­blable à celle du monde. Car l’homme, indi­vi­dué par sa com­plexion propre, naît conforme au monde, puisque chaque par­tie du monde par­ti­cipe à son indi­vi­dua­tion. De là vient le fait que le centre du monde pro­duit à sa manière une cen­tri­ci­té dans chaque homme indi­vi­duel, et même dans chaque ani­mal. C’est pour­quoi le centre de l’homme le dirige dans ses mou­ve­ments, comme le centre du monde dirige celui-ci à sa manière dans ses mou­ve­ments. Et c’est pour cela que les rayons qui pro­viennent de la pro­prié­té du centre de l’homme, c’est-à-dire de son désir, sont plus aptes à pro­duire un mou­ve­ment dans la manière adap­tée que les rayons qui pro­viennent d’autres par­ties de l’in­di­vi­du humain ou de pro­prié­tés de ces parties.
Et il faut savoir que le désir d’un homme est natu­rel­le­ment plus apte à pro­duire des mou­ve­ments exté­rieurs que celui d’un autre, parce que la com­plexion de cha­cun limite la quan­ti­té et la qua­li­té de sa puis­sance, même lorsque les volon­tés et les dési­rs se trou­vant dans les deux sont d’é­gale inten­si­té. C’est aus­si parce que quand les dési­rs sont égaux grâce à la nature de la com­plexion, si le désir de l’un se pro­duit plus inten­sé­ment en acte que celui de l’autre, c’est le plus intense qui pos­sède la capa­ci­té de pro­duire des mou­ve­ments à l’extérieur.

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chap. 6  : « La puis­sance des mots »
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trad.  Didier Ottaviani
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p. 57–58
[…] Le pre­mier et le prin­ci­pal acci­dent néces­saire à la géné­ra­tion d’une chose grâce au modèle de l’i­mage men­tale est le désir de l’homme qui ima­gine que la chose existe. En effet, le désir joint à l’i­ma­gi­na­tion est sem­blable à la scam­mo­née mélan­gée au remède, qui consti­tue par sa ver­tu propre l’en­semble du remède laxa­tif. Ainsi le désir qui prend l’homme de voir se pro­duire un mou­ve­ment dans une ou plu­sieurs choses indi­vi­duelles, ajou­té à l’i­ma­gi­na­tion de ce même mou­ve­ment, rend cette ima­gi­na­tion capable de mettre en mou­ve­ment les choses indi­vi­duelles situées à l’ex­té­rieur, grâce aux rayons qui leur sont trans­mis et qui ont un effet moteur. Il faut aus­si que le désir soit intense pour que, avec les autres choses requises, il ait un effet moteur. Car ce qui est effec­tué négli­gem­ment ne suf­fit pas pour pro­duire l’ef­fet moteur désiré.
La cer­ti­tude de l’ef­fet futur est un acci­dent qui, avec les autres acci­dents pré­cé­dem­ment posés, est éga­le­ment néces­saire. En effet, celui qui déses­père de l’ef­fet futur ver­ra son sou­hait déçu, même s’il a savam­ment exé­cu­té le reste. Car la cer­ti­tude ou l’es­poir fer­me­ment éta­bli envers l’é­vé­ne­ment dési­ré consti­tue la force et le sou­tien du désir, aidant le désir lui-même à la pro­duire l’ef­fet, comme la pré­pa­ra­tion de la scam­mo­née aide celle-ci dans son action laxa­tive quand elle doit être don­née en remède.
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De radiis [9e siècle]
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chap. 5  : « Ce qui favo­rise un effet moteur »
,
trad.  Didier Ottaviani
, ,

good eve­ning, warmth, here i am again
enti­ced by the pre­sence of light
i’m obvious­ly here and all your pretence
of acci­dent just makes me love you
(i see through you, or not quite) love you
control has pushed my head convex – or is concaine ?
chance that gurgles like a picket fence
bru­shed by a sau­sage of my wate­ry sight

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« In which Rhythm Makes a Stand » Collected Poems
, , ,
p. 133

snow falls through moon light
smile on the moon
enchant­ment returns
i am on the moon
twink­ling reflections

a horse neighs an organ plays
looks like it
the bal­loon ascends
my father is killed by a sack of sand
it’s just some­thing i was thin­king of

bal­last” i write in the answer
smoke blows through
the flakes of snow
moonsnow flames
it can be no plainer

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« Poetry Now » Collected Poems
, , ,
p. 106