En dévoi­lant la cos­mo­lo­gie figée des bal­cons cir­cu­laires de la salle de lec­ture, le plan ascen­dant atté­nue le carac­tère fré­né­tique des recherches des deux enquê­teurs, donc confirme la coïn­ci­dence momen­ta­née entre la connais­sance et l’ordre archi­tec­tu­ral de la tota­li­té astro­no­mique, et nous donne un bref aper­çu de la pro­vi­dence – orga­ni­sa­trice de l’his­toire, elle y est pour­tant irre­pré­sen­table. Aux ana­lyses de Pakula, on pour­ra donc pré­fé­rer cette des­crip­tion, due à Jacques Rivette, d’un plan ana­logue dans Toute la mémoire du monde d’Alain Resnais (bien plus, on peut consi­dé­rer le plan sur la Bibliothèque du Congrès [dans Les Hommes du Président] comme une allu­sion à ce der­nier) : « le grand drame de notre civi­li­sa­tion est qu’elle est en train de deve­nir une civi­li­sa­tion de spé­cia­listes. Chacun est de plus en plus enfer­mé dans son petit domaine et inca­pable de sor­tir de celui-ci. Personne aujourd’­hui n’est capable de déchif­frer à la fois une ins­crip­tion ancienne et une for­mule scien­ti­fique moderne. La culture et le tré­sor com­mun de l’hu­ma­ni­té sont deve­nus la proie des spé­cia­listes. Je crois que c’é­tait là l’i­dée de Resnais en tour­nant la “natio­nale”. Il vou­lait mon­trer que la seule tâche néces­saire pour l’hu­ma­ni­té, pour essayer de retrou­ver cette uni­té de la culture, c’é­tait par le tra­vail de cha­cun, de ras­sem­bler les frag­ments épar­pillés de cette culture uni­ver­selle en train de se perdre. Et c’est pour­quoi, je pense, Toute la mémoire du monde se ter­mi­nait par ces vues de plus en plus hautes de la salle cen­trale, où l’on voit chaque lec­teur, chaque cher­cheur, dans son coin, pen­ché sur son manus­crit, mais les uns à côté des autres, tous en train d’es­sayer d’as­sem­bler les mor­ceaux épars de la mosaïque, de retrou­ver le secret per­du de l’hu­ma­ni­té, secret qui s’ap­pelle peut-être le bonheur. »
Pourtant, ni le « secret du bon­heur », ni la défense sen­ti­men­tale de la consti­tu­tion amé­ri­caine sur laquelle s’a­chève le film de Pakula, ne consti­tuent la meilleure façon de spé­ci­fier la conjonc­tion inter­mit­tente entre l’ac­com­plis­se­ment de la des­ti­née et l’a­per­çu presque exta­tique du para­di­siaque. On pense à la thèse per­verse des « capi­tal-logi­ciens » : ce que Hegel, en pro­cé­dant à son inven­taire, appe­lait l’Esprit abso­lu, il faut de notre point de vue l’i­den­ti­fier désor­mais au Capital ; désor­mais, c’est l’é­tude du Capital qui est notre véri­table onto­lo­gie. Le nou­veau sys­tème mon­dial, le troi­sième stade du capi­ta­lisme, est pour nous la tota­li­té absente, le « Dieu ou la Nature » de Spinoza, le réfé­rent ultime (et peut-être le seul), le véri­table fon­de­ment de l’Être de notre temps.
Seule une contem­pla­tion de ses appa­ri­tions spas­mo­diques nous per­met­tra de dévoi­ler son ave­nir, mais aus­si le nôtre :

On le voit, le phi­lo­sophe pos­sède aus­si son mil­lé­na­risme (Chiliasmus) ; mais pour en favo­ri­ser l’a­vè­ne­ment, l’i­dée qu’elle s’en fait, encore de très loin seule­ment, peut jouer un rôle par elle-même. Ce n’est donc nul­le­ment une rêve­rie de vision­naire. Il s’a­git seule­ment de savoir si l’ex­pé­rience révèle quelque chose qui jus­ti­fie un tel pro­ces­sus dans les plans de la nature. Je dis “un tant soit peu”, car ce cir­cuit semble exi­ger un tel laps de temps avant de se fer­mer que, si nous nous fon­dons sur la por­tion infime par­cou­rue jus­qi’i­ci par l’hu­ma­ni­té dans ce domaine, on ne peut déter­mi­ner la forme de ce cir­cuit et les rap­ports des par­ties au tout qu’a­vec bien peu de cer­ti­tude. Pareillement, en s’ap­puyant sur toutes les obser­va­tions du ciel faites jus­qu’i­ci, entre­voit-on bien dif­fi­ci­le­ment la course qu’ac­com­plit notre soleil et tout son cor­tège de satel­lites dans le grand sys­tème des pla­nètes ; cepen­dant, le peu qu’on a obser­vé du fon­de­ment géné­ral de la consti­tu­tion sys­té­ma­tique de l’é­di­fice du monde nous donne assez peu de cer­ti­tude pour conclure à la réa­li­té de cette révo­lu­tion. En atten­dant, la nature humaine adopte l’at­ti­tude sui­vante : même à l’é­gard de l’é­poque la plus éloi­gnée que doit atteindre notre espèce, elle ne demeure pas indif­fé­rente, à condi­tion de pou­voir l’at­teindre avec cer­ti­tude. » 1

The moun­ting came­ra shot, which dimi­nishes the feve­red researches of the two inves­ti­ga­tors as it rises to dis­close the fro­zen cos­mo­lo­gy of the rea­ding room’s cir­cu­lar bal­co­nies, confirms the momen­ta­ry coin­ci­dence bet­ween know­ledge as such and the archi­tec­tu­ral order of the astro­no­mi­cal tota­li­ty itself, and yields a brief glimpse of the pro­vi­den­tial, as what orga­nizes his­to­ry but is unre­pre­sen­table within it.
To Pakula’s account, then, may be pre­fer­red this des­crip­tion, by Jacques Rivette, of the ana­lo­gous shot in Resnais” Toute la memoire du monde (to which indeed the Library of Congress shot may be seen as an allu­sion) : « the most cru­cial thing that’s hap­pe­ning to our civi­li­za­tion is that it is in the pro­cess of beco­ming a civi­li­za­tion of spe­cia­lists. Each one of us is more and more locked into his own lit­tle domain, and inca­pable of lea­ving it. There is no one nowa­days who has the capa­ci­ty to deci­pher both an ancient ins­crip­tion and a modern scien­ti­fic for­mu­la. Culture and the com­mon trea­sure of man­kind have become the prey of the spe­cia­lists. I think that was what Resnais had in mind when he made Toute la memoire du monde. He wan­ted to show that the only task neces­sa­ry for man­kind in the search for that uni­ty of culture was, through the work of eve­ry indi­vi­dual, to try to reas­semble the scat­te­red frag­ments of the uni­ver­sal culture that is being lost. And I think that is why Toute la memoire du monde ended with those higher and higher shots of the cen­tral hall, where you can see each rea­der, each resear­cher in his place, bent over his manus­cript, yet all of them side by side, all in the pro­cess of trying to assemble the scat­te­red pieces of the mosaic, to find the lost secret of huma­ni­ty ; a secret that is per­haps cal­led happiness »
Yet even the “secret of hap­pi­ness” – like the sen­ti­men­tal defense of the US consti­tu­tion with which Pakula’s film overt­ly ends – may not be the best way of spe­ci­fying the way in which, here, the solem­ni­ty of a wor­king out of des­ti­ny is conjoi­ned inter­mit­tent­ly with a well-nigh ecs­ta­tic glimpse of the para­di­sal. One thinks of the per­verse argu­ments of the so-cal­led Capital-logi­cians : that what Hegel, in the pro­cess of making his exhaus­tive inven­to­ry of it, cal­led Absolute Spirit, is now from our pers­pec­tive rather to be iden­ti­fied as Capital itself, whose stu­dy is now our true onto­lo­gy. It is indeed the new world sys­tem, the third stage of capi­ta­lism, which is for us the absent tota­li­ty, Spinoza’s God or Nature, the ulti­mate (indeed, per­haps the only) referent, the true ground of Being of our own time. Only by way of its fit­ful contem­pla­tion can its future, and our own, be some­how dis­clo­sed : « We can see that phi­lo­so­phy too may have its chi­lias­tic expec­ta­tions ; but they are of such a kind that their ful­filment can be has­te­ned, if only indi­rect­ly, by a know­ledge of the idea they are based on, so that they are any­thing but over-fan­ci­ful. The real test is whe­ther expe­rience can dis­co­ver any­thing to indi­cate a pur­po­se­ful natu­ral pro­cess of this kind. In my opi­nion, it can dis­co­ver a lit­tle ; for this cycle of events seems to take so long a time to com­plete, that the small part of it tra­ver­sed by man­kind up till now does not allow us to deter­mine with cer­tain­ty the shape of the whole cycle, and the rela­tion of its parts to the whole. It is no easier than it is to deter­mine, from all hither­to avai­lable astro­no­mi­cal obser­va­tions, the path which our sun with its whole swarm of satel­lites is fol­lo­wing within the vast sys­tem of the fixed stars ; although from the gene­ral pre­mise that the uni­verse is consti­tu­ted as a sys­tem and from the lit­tle which has been learnt by obser­va­tion, we can conclude with suf­fi­cient cer­tain­ty that a move­ment of this kind does exist in rea­li­ty. Nevertheless, human nature is such that it can­not be indif­ferent even to the most remote epoch which may even­tual­ly affect our spe­cies, so long as this epoch can be expec­ted with certainty. »

  1. Kant, « Idée d’une his­toire uni­ver­selle au point de vue cos­mo­po­li­tique », in Opuscules sur l’his­toire, trad. Stéphane Piobetta, Garnier-Flammation, 1990, p. 83–84
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La tota­li­té comme complot [The Geopolitical Æsthetic. Cinema and Space in the World System, Indiana University Press, 1992, p. 82–83]
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trad.  Nicolas Vieillescazes
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p. 122–124

À mon sens, dans la nou­velle dimen­sion­na­li­té de l’es­pace cultu­rel post­mo­derne, les idées res­sor­tis­sant de l’an­cien type concep­tuel ont per­du leur auto­no­mie ; elles sont deve­nues des espèces d’i­mages réma­nentes, pro­je­tées sur l’é­cran de l’es­prit et de la pro­duc­tion sociale par la cultu­ra­li­sa­tion de la vie quo­ti­dienne. La dis­so­lu­tion actuelle de la phi­lo­so­phie reflète dès lors cette modi­fi­ca­tion du sta­tut des idées (et de l’i­déo­lo­gie) : rétro­ac­ti­ve­ment, un cer­tain nombre de « concepts » phi­lo­so­phiques tra­di­tion­nels sont démas­qués comme ayant tou­jours été de tels symp­tômes de la conscience, même s’ils ne pou­vaient être recon­nus comme tels dans les socié­tés (ou modes de pro­duc­tion) du pas­sé – leur culture était pauvre, pré-média­tique, et il y per­sis­tait encore des rési­dus de « nature ».
Ce que l’on appelle aujourd’­hui Théorie consti­tue bien sûr un autre signe de cette gigan­tesque muta­tion his­to­rique qui, en ren­dant la Culture abso­lue, a aus­si ren­du pro­fon­dé­ment pro­blé­ma­tique la voca­tion de cha­cun de ses pro­duits, textes, ou œuvres indi­vi­duels (s’ils ne « signi­fient » plus rien, s’ils ne sont plus por­teurs d’i­dées ou de mes­sages, ne fût-ce que sous forme de « thèmes » ou de « pro­blèmes », à quelle fonc­tion pour­raient-il encore prétendre ?).

My sense is that in the new dimen­sio­na­li­ty of post­mo­dern cultu­ral space, ideas of the older concep­tual type have lost their auto­no­my and become some­thing like by-pro­ducts and after-images flung up on the screen of the mind and of social pro­duc­tion by the cultu­ra­li­za­tion of dai­ly life. The dis­so­lu­tion of phi­lo­so­phy today then reflects this modi­fi­ca­tion in the sta­tus of ideas (and ideo­lo­gy), which itself retroac­ti­ve­ly unmasks any num­ber of tra­di­tio­nal phi­lo­so­phi­cal “concepts” as having been just such conscious­ness-symp­toms all the while, that could not be iden­ti­fied as such in the cultu­ral­ly impo­ve­ri­shed, pre-media, and resi­dual­ly. “natu­ral” human socie­ties (or modes of pro­duc­tion) of the past. What is today cal­led Theory is of course ano­ther sign of this momen­tous his­to­ri­cal deve­lop­ment, which, by ren­de­ring Culture abso­lute, has dee­ply pro­ble­ma­ti­zed the voca­tion of any of its indi­vi­dual pro­ducts, texts or works (if they can no lon­ger “mean” some­thing or convey ideas or mes­sages, even in the form of the “theme” or the “pro­blem,” what new func­tion can they claim?)

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La tota­li­té comme complot [The Geopolitical Æsthetic. Cinema and Space in the World System, Indiana University Press, 1992, p. 24]
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trad.  Nicolas Vieillescazes
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p. 51

Vague espoir, vague confiance.
Un inter­mi­nable et mélan­co­lique après-midi de dimanche, qui consomme des années entières, qui se com­pose d’an­nées. Tour à tour déses­pé­ré dans les rues vides, puis, cal­mé, sur mon cana­pé. Étonnement, par­fois, devant les nuages absurdes, sans cou­leur, qui défilent presque conti­nuel­le­ment. « Tu es mis en réserve pour un grand lun­di » « Bien par­lé, mais le dimanche ne fini­ra jamais. »

Vage Hoffnung, vages Zutrauen.
Ein end­los trü­ber Sonntagnachmittag, ganze Jahre auf­zeh­rend, ein aus Jahren bes­te­hen­der Nachmittag. Abwechselnd verz­wei­felt in den lee­ren Gassen und beru­higt auf dem Kanapee. Manchmal Erstaunen über die fast unaufhör­lich vor­bei­zie­hen­den far­blo­sen, sinn­lo­sen Wolken. »Du bist auf­ge­ho­ben für einen großen Montag!« — »Wohl ges­pro­chen, aber der Sonntag endet nie.«

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trad.  Marthe Robert
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p. 524
, 2 novembre 1921

Toutes les facul­tés dont nous avons par­lé, qu’il s’agisse des facul­tés de connais­sance ou des facul­tés vitales, qu’il s’agisse des facul­tés natu­relles ou arti­fi­cielles, sont, c’est à noter, appe­lées opé­ra­tions [ener­geia]. L’opération est la force et l’activité natu­relles de chaque essence – ou encore : toute essence a une acti­vi­té innée qui est son opé­ra­tion natu­relle ; il est donc clair qu’à même essence cor­res­pond même opé­ra­tion, et que là où les natures dif­fèrent les opé­ra­tions dif­fèrent. Aucune essence ne peut être sépa­rée de son opé­ra­tion natu­relle. l’o­pé­ra­tion natu­relle est, dans chaque essence, la force qui rend la nature de cette essence mani­feste. Ou : l’o­pé­ra­tion natu­relle est la puis­sance, pre­mière et per­pé­tuel­le­ment active, de l’âme qui intel­lige ; c’est le verbe qui s’é­coule d’elle natu­rel­le­ment et per­pé­tuel­le­ment comme une source. Ou encore : l’o­pé­ra­tion natu­relle est la force et l’activité de chaque essence dont seul est pri­vé ce qui n’est pas.

Mais on appelle aus­si opé­ra­tions des actions, par exemple par­ler, man­ger, boire, etc. Les affec­tions natu­relles reçoivent aus­si le nom d’opé­ra­tions, par exemple la faim, la soif, etc. Enfin, l’effet d’une force est aus­si sou­vent appe­lé opé­ra­tion. […]

L’opération pre­mière et la seule véri­table éner­gie natu­relle est la vie volon­taire, ration­nelle et libre qui consti­tue l’humanité. Comment ceux qui en privent le Seigneur peuvent-ils affir­mer qu’Il s’est fait homme ?

L’opération est acti­vi­té radi­cale de la nature : et par radi­cal il faut entendre mû par soi-même.

[C’est au cha­pitre sui­vant que la praxis est défi­nie comme ener­geia logi­kê]

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La foi orthodoxe [730–740]
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t. 2
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chap. 23  : « « De l’énergie » »

Ni les anges de Dieu, ni les démons ne connaissent les choses à venir ; ils pré­disent cepen­dant. Dieu dévoile aux anges l’a­ve­nir et leur demande de le pré­dire ; ce n’est qu’ain­si que ce qu’ils annoncent se pro­duit. Les démons aus­si pré­disent, tan­tôt parce qu’ils voient de loin venir les évé­ne­ments, tan­tôt parce qu’ils conjec­turent. De là qu’ils mentent pour la plu­part et qu’on ne doive pas les croire, même s’ils disent vrai sou­vent de la façon que nous avons dite, car ils connaissent aus­si les Écritures.

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La foi orthodoxe [730–740]
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t. 2
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chap. 4

Je crois aus­si pou­voir indi­quer la rai­son pour laquelle notre langue [hébraïque] est appe­lée la « langue sainte » ; car il ne faut pas croire que ce soit là de notre part un vain mot ou une erreur, mais c’est une véri­té. C’est que, dans cette langue sacrée, il n’a été créé aucun mot pour [dési­gner] l’organe sexuel des hommes et des femmes, ni pour l’acte même qui amène la géné­ra­tion, ni pour le sperme, ni pour l’urine, ni pour les excré­ments. Pour toutes ces choses, il n’a point été créé de terme pri­mi­tif dans la langue hébraïque, mais on les désigne par des mots pris au figu­ré et par des allu­sions. On a vou­lu indi­quer par là qu’il ne faut point par­ler de ces choses, ni par consé­quent leur don­ner de noms, que ce sont, au contraire, des choses sur les­quelles il faut se taire, et que, lorsqu’il y a néces­si­té d’en par­ler, il faut s’en tirer par l’emploi d’autres expres­sions, de même que, lorsqu’il y a néces­si­té de les faire, on doit s’entourer du plus grand secret. Quant à l’organe de l’homme, on l’a appe­lé gid, « nerf », nom employé par simi­li­tude, comme on dit : « Ton cou est [raide] comme un nerf de fer » [Is. 48:14]. On l’a appe­lé aus­si chof­kha, « ins­tru­ment pour ver­ser [effu­so­rium] », à cause de son action. Pour l’organe de la femme, [on trouve] quéva(t)-ah, « son ventre » ou « son esto­mac », qué­va étant le nom de l’estomac. Quant à réhem [employé pour vul­va], c’est le nom de la par­tie des entrailles dans laquelle se forme le fœtus. Le nom des excré­ments est tso’a, mot déri­vé de yat­sa, « sor­tir » ; celui de l’urine est mémei raglaïm, « eaux des pieds », et celui du sperme, chi­kh­vat zéra‘, « couche de semence ». L’acte même qui amène la géné­ra­tion n’a aucun nom, et on se sert, pour le dési­gner, des verbes yi-chkav, « il couche », yi‑v‘al, « il épouse », yi-qah, « il prend » [une femme], ou ye-galé ‘erva, « il découvre la nudi­té » ; on n’emploie pas d’autre expression.
[…] Dans la plus grande par­tie de ce cha­pitre, nous nous sommes écar­tés du but de ce trai­té, pour par­ler de choses morales et reli­gieuses ; mais, quoique ces choses n’entrent pas com­plè­te­ment dans le plan de cet ouvrage, nous y avons été ame­nés par une suite natu­relle du discours.

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Le Guide des égarés [מורה נבוכים ; دلالة الحائرين 1190]
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t. 3
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chap. 8
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trad.  de l’a­rabe par Salomon Munk (1856–1866), nou­velle édi­tion revue et mis à jour sous la dir. de René Lévy, avec la coll. de Maroun Aouad
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p. 853–854

Tous les corps qui naissent et péris­sent ne sont sujets à la cor­rup­tion que du côté de leur matière seule ; du côté de la forme et en consi­dé­rant la forme en elle-même, ils ne sont point sujets à la cor­rup­tion, mais sont per­ma­nents. Tu vois, en effet, que toutes les formes spé­ci­fiques sont per­pé­tuelles et per­ma­nentes ; la cor­rup­tion n’atteint la forme qu’accidentellement, je veux dire en tant qu’elle est jointe à la matière. Il est dans la véri­table nature de la matière que celle-ci ne cesse jamais d’être asso­ciée à la pri­va­tion ; c’est pour­quoi elle ne conserve aucune forme [indi­vi­duelle], et elle ne dis­con­ti­nue pas de se dépouiller d’une forme pour revê­tir une autre.
Salomon, donc, dans sa sagesse, s’est expri­mé d’une manière bien remar­quable en com­pa­rant la matière à une femme adul­tère ; car la matière, ne pou­vant, en aucune façon, exis­ter sans forme, est tou­jours comme une femme mariée, qui n’est jamais déga­gée des liens du mari et qui ne se trouve jamais libre. Mais la femme infi­dèle, quoique mariée, cherche sans cesse un autre homme pour le prendre à la place de son mari, et elle emploie toutes sortes de ruses pour l’attirer, jusqu’à ce qu’il obtienne d’elle ce qu’obtenait son mari. Et c’est là aus­si la condi­tion de la matière ; car, quelle que soit la forme qu’elle pos­sède, celle-ci ne fait que la pré­pa­rer pour la récep­tion d’une autre forme, et elle [la matière] ne cesse de se mou­voir pour se dépouiller de la forme qu’elle pos­sède et pour en obte­nir une autre. Quand elle l’a obte­nue, c’est encore la même chose.

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Le Guide des égarés [מורה נבוכים ; دلالة الحائرين 1190]
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t. 3
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chap. 8
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trad.  de l’a­rabe par Salomon Munk (1856–1866), nou­velle édi­tion revue et mis à jour sous la dir. de René Lévy, avec la coll. de Maroun Aouad
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p. 844–845

Quant à celui qui prête à Dieu un attri­but affir­ma­tif, il ne sait [de lui] rien que le simple nom, mais l’objet auquel, dans son ima­gi­na­tion, ce nom s’applique, est quelque chose qui n’existe pas ; c’est plu­tôt une inven­tion et un men­songe, et c’est comme s’il appli­quait ce nom à un non-être, car il n’y a dans l’être rien de pareil. Il en est comme de quelqu’un qui, ayant enten­du le nom de l’éléphant et ayant su que c’est un ani­mal, dési­re­rait en connaître la figure et la véri­table nature, et à qui un autre, trom­pé ou trom­peur, dirait : « C’est un ani­mal avec un seul pied et trois ailes, demeu­rant dans les pro­fon­deurs de la mer ; il a le corps trans­pa­rent, et une face large de la même forme et de la même figure que la face humaine ; il parle comme l’homme, et tan­tôt vole dans l’air et tan­tôt nage comme un pois­son. » Certes, je ne dirais pas que cet homme se figure l’éléphant contrai­re­ment à ce qu’il est en réa­li­té, ni qu’il a de l’éléphant une connais­sance impar­faite ; mais je dirais que la chose qu’il s’imagine être de cette façon est une inven­tion et un men­songe, qu’il n’existe rien de sem­blable, et qu’au contraire c’est un non-être auquel on a appli­qué le nom d’un être, comme le grif­fon, le che­val-homme [cen­taure], et d’autres figures ima­gi­naires aux­quelles on a appli­qué le nom de quelque être réel, soit un nom simple ou un nom com­po­sé. Il en est abso­lu­ment de même ici : en effet, Dieu – qu’il soit glo­ri­fié ! – est un être dont l’existence a été démon­trée néces­saire, et de l’existence néces­saire résulte [comme consé­quence] la sim­pli­ci­té pure, ain­si que je le démon­tre­rai ; mais que cette essence simple, d’une exis­tence néces­saire, ait des attri­buts et soit affec­tée d’autres choses, comme on l’a pré­ten­du, c’est là ce qui ne peut nul­le­ment avoir lieu, comme on l’a démon­tré. Si donc nous disions que cette essence, par exemple, qu’on appelle Dieu, est une essence ren­fer­mant des idées nom­breuses qui lui servent d’attributs, nous appli­que­rions ce nom à un pur non-être. Considère, par consé­quent, com­bien il est dan­ge­reux de prê­ter à Dieu des attri­buts affirmatifs.

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Le Guide des égarés [מורה נבוכים ; دلالة الحائرين 1190]
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t. 1
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chap. 60
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trad.  de l’a­rabe par Salomon Munk (1856–1866), nou­velle édi­tion revue et mis à jour sous la dir. de René Lévy, avec la coll. de Maroun Aouad
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p. 291–292

Suppose qu’un homme ait cette notion qu’il existe [quelque chose qu’on appelle] un navire, sans pour­tant savoir si la choses à laquelle s’applique ce nom est une sub­stance ou un acci­dent ; qu’ensuite une autre indi­vi­du ait recon­nu que ce n’est point un acci­dent ; un autre ensuite, que ce n’est point un miné­ral ; un autre, que ce n’est pas non plus un ani­mal ; un autre, que ce n’est pas non plus un végé­tal encore atta­ché à la terre ; un autre, que ce n’est pas non plus un seul corps for­mant un ensemble natu­rel ; un autre, que ce n’est pas non plus quelque chose qui ait une forme plane, comme les planches et les portes ; un autre, que ce n’est pas non plus une sphère ; un autre, que ce n’est pas non plus quelque chose de [forme conique] ; un autre, que ce n’est pas non plus quelque chose de cir­cu­laire, ni quelque chose qui ait des côtés plans ; un autre enfin, que ce n’est pas non plus un solide plein ; – il est clair que ce der­nier sera arri­vé à peu près, au moyen de ces attri­buts néga­tifs, à se figu­rer le navire tel qu’il est, et qu’il se trou­ve­ra, en quelque sorte, au niveau de celui qui se le figure comme un corps de bois, creux, oblong et com­po­sé de nom­breux mor­ceaux de bois, et qui se le repré­sente au moyen d’attributs affir­ma­tifs. Quant aux pré­cé­dents dont nous avons par­lé dans notre exemple, cha­cun d’eux est plus loin de se faire une idée du navire que celui qui le suit, de sorte que le pre­mier, dans notre exemple, n’en sait autre chose le nom seul.
C’est ain­si que les attri­buts néga­tifs te rap­prochent de la connais­sance de Dieu et de sa perception.

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Le Guide des égarés [מורה נבוכים ; دلالة الحائرين 1190]
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t. 1
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chap. 60
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trad.  de l’a­rabe par Salomon Munk (1856–1866), nou­velle édi­tion revue et mis à jour sous la dir. de René Lévy, avec la coll. de Maroun Aouad
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p. 286–287

Le but de tous [les attri­buts de Dieu] n’est autre que de lui attri­buer la per­fec­tion [en géné­ral], et non pas cette chose même qui est une per­fec­tion pour ce qui d’entre les créa­tures est doué d’une âme. La plu­part sont des attri­buts [venant] de ses actions diverses ; car la diver­si­té des actions ne sup­pose pas l’existence d’idées diverses dans l’agent. Je vais te don­ner à cet égard un exemple pris dans les choses qui existent près de nous, [pour te mon­trer] que, l’agent était un, il en résulte pour­tant des actions diverses, lors même qu’il n’aurait pas de volon­té, et, à plus forte rai­son, quand il agit avec volon­té. Par exemple, le feu liqué­fie cer­taines choses, coa­gule cer­taines autres, cuit, brûle, blan­chit et noir­cit ; et, si quelqu’un don­nait au feu les attri­buts de blan­chis­sant, de noir­cis­sant, de brû­lant, de cui­sant, de coa­gu­lant et de liqué­fiant, il serait dans le vrai. Or, celui qui ne connaît pas la nature du feu croit qu’il y a en lui six ver­tus dif­fé­rentes : une ver­tu par laquelle il noir­cit, une autre par laquelle il blan­chit, une troi­sième par laquelle il cuit, une qua­trième par laquelle il brûle, une cin­quième par laquelle il liqué­fie et une sixième par laquelle il coa­gule, bien que ce soient là toutes des actions oppo­sées les unes aux autres et que l’idée des unes exclue celle des autres ; mais celui qui connaît la nature du feu sait bien que c’est par une seule qua­li­té agis­sante qu’il pro­duit toutes ces actions, savoir par la cha­leur. Or, si cela a lieu dans ce qui agit par la nature, [il doit en être de même] à plus forte rai­son, à l’égard de ce qui agit avec volon­té, et, à plus forte rai­son encore, à l’égard de Dieu, qui est éle­vé au-des­sus de toute des­crip­tion ; et, lorsque nous per­ce­vons dans lui des rap­ports de sens divers, parce que, dans nous, l’idée de la science est une autre que celle de la puis­sance, et celle de la puis­sance une autre que celle de la volon­té, com­ment pour­rions-nous conclure de là qu’il y ait en lui des choses diverses qui lui soient essen­tielles, de sorte qu’il y ait en lui quelque chose par quoi il sache, quelque chose par qui il veuille et quelque chose par quoi il puisse ? Tel est pour­tant le sens des attri­buts qu’on pro­clame. Quelques-uns les pro­noncent clai­re­ment, en énu­mé­rant les choses ajou­tées à l’essence ; d’autres, sans le pro­non­cer clai­re­ment, pro­fessent évi­dem­ment la même opi­nion, quoiqu’ils ne s’expriment pas à cet égard par des paroles intel­li­gibles, en disant, par exemple, [que Dieu est] « puis­sant par son essence », « sachant par son essence », « vivant par son essence », « vou­lant par son essence ».

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Le Guide des égarés [מורה נבוכים ; دلالة الحائرين 1190]
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t. 1
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chap. 53
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trad.  de l’a­rabe par Salomon Munk (1856–1866), nou­velle édi­tion revue et mis à jour sous la dir. de René Lévy, avec la coll. de Maroun Aouad
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p. 240–242