Comme un chien empoi­son­né qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est pré­ci­sé­ment l’antidote de la toxine qu’il a absor­bée, je venais sans m’en dou­ter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce pré­ju­gé à l’égard de Bergotte, pré­ju­gé contre lequel tous les plus beaux rai­son­ne­ments que j’aurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décer­nés, seraient demeu­rés vains.

Seul je conti­nuais à fabri­quer les pro­pos qui eussent été capables de plaire aux Swann, et pour don­ner plus d’intérêt au jeu, je tenais la place de ces par­te­naires absents, je me posais à moi-même des ques­tions fic­tives choi­sies de telle façon que mes traits brillants ne leur ser­vissent que d’heureuse répar­tie. Silencieux, cet exer­cice était pour­tant une conver­sa­tion et non une médi­ta­tion, ma soli­tude une vie de salon men­tale où c’était non ma propre per­sonne mais des inter­lo­cu­teurs ima­gi­naires qui gou­ver­naient mes paroles et où j’éprouvais à for­mer, au lieu des pen­sées que je croyais vraies, celles qui me venaient sans peine, sans régres­sion du dehors vers le dedans, ce genre de plai­sir tout pas­sif que trouve à res­ter tran­quille quelqu’un qui est alour­di par une mau­vaise digestion.

Les cous­sins, le « stra­pon­tin » de l’affreuse « tour­nure » avaient dis­pa­ru ain­si que ces cor­sages à basques qui, dépas­sant la jupe et rai­dis par des baleines, avaient ajou­té si long­temps à Odette un ventre pos­tiche et lui avaient don­né l’air d’être com­po­sée de pièces dis­pa­rates qu’aucune indi­vi­dua­li­té ne reliait. La ver­ti­cale des « effi­lés » et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui fai­sait pal­pi­ter la soie comme la sirène bat l’onde et don­nait à la per­ca­line une expres­sion humaine, main­te­nant qu’il s’était déga­gé, comme une forme orga­ni­sée et vivante, du long chaos et de l’enveloppement nébu­leux des modes détrô­nées. […] Pour peu qu’elle sût « durer » encore quelque temps ain­si, les jeunes gens, essayant de com­prendre ses toi­lettes, diraient : « Madame Swann, n’est-ce pas, c’est toute une époque ? » Comme dans un beau style qui super­pose des formes dif­fé­rentes et que for­ti­fie une tra­di­tion cachée, dans la toi­lette de Mme Swann, ces sou­ve­nirs incer­tains de gilets, ou de boucles, par­fois une ten­dance aus­si­tôt répri­mée au « saute en barque », et jusqu’à une allu­sion loin­taine et vague au « sui­vez-moi jeune homme », fai­saient cir­cu­ler sous la forme concrète la res­sem­blance inache­vée d’autres plus anciennes qu’on n’aurait pu y trou­ver effec­ti­ve­ment réa­li­sées par la cou­tu­rière ou la modiste, mais aux­quelles on pen­sait sans cesse, et enve­lop­paient Mme Swann de quelque chose de noble — peut-être parce que l’inutilité même de ces atours fai­sait qu’ils sem­blaient répondre à un but plus qu’utilitaire, peut-être à cause du ves­tige conser­vé des années pas­sées, ou encore d’une sorte d’individualité ves­ti­men­taire, par­ti­cu­lière à cette femme et qui don­nait à ses mises les plus dif­fé­rentes un même air de famille. On sen­tait qu’elle ne s’habillait pas seule­ment pour la com­mo­di­té ou la parure de son corps ; elle était entou­rée de sa toi­lette comme de l’appareil déli­cat et spi­ri­tua­li­sé d’une civilisation.

Or, autant que du faîte de sa noble richesse, c’était du comble glo­rieux de son été mûr et si savou­reux encore, que Mme Swann, majes­tueuse, sou­riante et bonne, s’avançant dans l’avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rou­ler les mondes. Des jeunes gens qui pas­saient la regar­daient anxieu­se­ment, incer­tains si leurs vagues rela­tions avec elle (d’autant plus qu’ayant à peine été pré­sen­tés une fois à Swann ils crai­gnaient qu’il ne les recon­nût pas) étaient suf­fi­santes pour qu’ils se per­missent de la saluer. Et ce n’était qu’en trem­blant devant les consé­quences, qu’ils s’y déci­daient, se deman­dant si leur geste auda­cieu­se­ment pro­vo­ca­teur et sacri­lège, atten­tant à l’inviolable supré­ma­tie d’une caste, n’allait pas déchaî­ner des catas­trophes ou faire des­cendre le châ­ti­ment d’un dieu. Il déclen­chait seule­ment, comme un mou­ve­ment d’horlogerie, la ges­ti­cu­la­tion de petits per­son­nages salueurs qui n’étaient autres que l’entourage d’Odette, à com­men­cer par Swann, lequel sou­le­vait son tube dou­blé de cuir vert, avec une grâce sou­riante, apprise dans le fau­bourg Saint-Germain, mais à laquelle ne s’alliait plus l’indifférence qu’il aurait eue autrefois.

la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle plu­vieux, dans l’odeur de ren­fer­mé d’une chambre ou dans l’odeur d’une pre­mière flam­bée, par­tout où nous retrou­vons de nous-même ce que notre intel­li­gence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédai­gné, la der­nière réserve du pas­sé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleu­rer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais déro­bée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins pro­lon­gé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pou­vons de temps à autre retrou­ver l’être que nous fûmes, nous pla­cer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souf­frir à nou­veau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est main­te­nant indif­fé­rent. Au grand jour de la mémoire habi­tuelle, les images du pas­sé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrou­ve­rons plus. Ou plu­tôt nous ne le retrou­ve­rions plus, si quelques mots (comme « direc­teur au minis­tère des Postes ») n’avaient été soi­gneu­se­ment enfer­més dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exem­plaire d’un livre qui sans cela ris­que­rait de deve­nir introuvable.

Chaque jour depuis des années je cal­quais tant bien que mal mon état d’âme sur celui de la veille. À Balbec un lit nou­veau à côté duquel on m’apportait le matin un petit déjeu­ner dif­fé­rent de celui de Paris ne devait plus sou­te­nir les pen­sées dont s’était nour­ri mon amour pour Gilberte : il y a des cas (assez rares il est vrai) où, la séden­ta­ri­té immo­bi­li­sant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c’est de chan­ger de place.

Les levers de soleil sont un accom­pa­gne­ment des longs voyages en che­min de fer, comme les œufs durs, les jour­naux illus­trés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avan­cer. À un moment où je dénom­brais les pen­sées qui avaient rem­pli mon esprit pen­dant les minutes pré­cé­dentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dor­mir (et où l’incertitude même qui me fai­sait me poser la ques­tion était en train de me four­nir une réponse affir­ma­tive), dans le car­reau de la fenêtre, au-des­sus d’un petit bois noir, je vis des nuages échan­crés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne chan­ge­ra plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assi­mi­lé ou le pas­tel sur lequel l’a dépo­sé la fan­tai­sie du peintre. Mais je sen­tais qu’au contraire cette cou­leur n’était ni iner­tie, ni caprice, mais néces­si­té et vie. Bientôt s’amoncelèrent der­rière elle des réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incar­nat que je tâchais, en col­lant mes yeux à la vitre, de mieux voir, car je le sen­tais en rap­port avec l’existence pro­fonde de la nature, mais la ligne du che­min de fer ayant chan­gé de direc­tion, le train tour­na, la scène mati­nale fut rem­pla­cée dans le cadre de la fenêtre par un vil­lage noc­turne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encras­sé de la nacre opa­line de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me déso­lais d’avoir per­du ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nou­veau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face qu’elle aban­don­na à un deuxième coude de la voie fer­rée ; si bien que je pas­sais mon temps à cou­rir d’une fenêtre à l’autre pour rap­pro­cher, pour ren­toi­ler les frag­ments inter­mit­tents et oppo­sites de mon beau matin écar­late et ver­sa­tile et en avoir une vue totale et un tableau continu.

À tout moment le petit che­min de fer nous arrê­tait à l’une des sta­tions qui pré­cé­daient Balbec-Plage et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me sem­blaient étranges, alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rap­port avec les noms de cer­taines loca­li­tés qui étaient voi­sines de Combray. Mais à l’oreille d’un musi­cien deux motifs, maté­riel­le­ment com­po­sés de plu­sieurs des mêmes notes, peuvent ne pré­sen­ter aucune res­sem­blance, s’ils dif­fèrent par la cou­leur de l’harmonie et de l’orchestration. De même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d’espace trop aéré et vide, et de sel, au-des­sus des­quels le mot ville s’échappait comme vole dans pigeon-vole…

J’étais bri­sé par la fatigue, j’avais la fièvre ; je me serais bien cou­ché, mais je n’avais rien de ce qu’il eût fal­lu pour cela. J’aurais vou­lu au moins m’étendre un ins­tant sur le lit, mais à quoi bon puisque je n’aurais pu y faire trou­ver de repos à cet ensemble de sen­sa­tions qui est pour cha­cun de nous son corps conscient, sinon son corps matériel…

Pendant de longs après-midi, la mer n’était sus­pen­due en face d’eux que comme une toile d’une cou­leur agréable accro­chée dans le bou­doir d’un riche céli­ba­taire, et ce n’était que dans l’intervalle des coups qu’un des joueurs, n’ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une indi­ca­tion sur le beau temps ou sur l’heure, et rap­pe­ler aux autres que le goû­ter atten­dait. Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources élec­triques fai­sant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à man­ger, celle-ci deve­nait comme un immense et mer­veilleux aqua­rium devant la paroi de verre duquel la popu­la­tion ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aus­si les familles de petits bour­geois, invi­sibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour aper­ce­voir, len­te­ment balan­cée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aus­si extra­or­di­naire pour les pauvres que celle de pois­sons et de mol­lusques étranges (une grande ques­tion sociale, de savoir si la paroi de verre pro­té­ge­ra tou­jours le fes­tin des bêtes mer­veilleuses et si les gens obs­curs qui regardent avi­de­ment dans la nuit ne vien­dront pas les cueillir dans leur aqua­rium et les man­ger). En atten­dant, peut-être par­mi la foule arrê­tée et confon­due dans la nuit y avait-il quelque écri­vain, quelque ama­teur d’ichtyologie humaine, qui, regar­dant les mâchoires de vieux monstres fémi­nins se refer­mer sur un mor­ceau de nour­ri­ture englou­tie, se com­plai­sait à clas­ser ceux-ci par race, par carac­tères innés et aus­si par ces carac­tères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buc­cal est d’un grand pois­son de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du fau­bourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld.
À cette heure-là on aper­ce­vait les trois hommes en smo­king atten­dant la femme en retard, laquelle bien­tôt, en une robe presque chaque fois nou­velle et des écharpes choi­sies selon un goût par­ti­cu­lier à son amant, après avoir, de son étage, son­né le lift, sor­tait de l’ascenseur comme d’une boîte de jou­joux. Et tous les quatre qui trou­vaient que le phé­no­mène inter­na­tio­nal du Palace, implan­té à Balbec, y avait fait fleu­rir le luxe plus que la bonne cui­sine, s’engouffraient dans une voi­ture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit res­tau­rant répu­té où ils avaient avec le cui­si­nier d’interminables confé­rences sur la com­po­si­tion du menu et la confec­tion des plats. Pendant ce tra­jet la route bor­dée de pom­miers qui part de Balbec n’était pour eux que la dis­tance qu’il fal­lait fran­chir — peu dis­tincte dans la nuit noire de celle qui sépa­rait leurs domi­ciles pari­siens du Café Anglais ou de la Tour d’Argent — avant d’arriver au petit res­tau­rant élé­gant où, tan­dis que les amis du jeune homme riche l’enviaient d’avoir une maî­tresse si bien habillée, les écharpes de celle-ci ten­daient devant la petite socié­té comme un voile par­fu­mé et souple, mais qui la sépa­rait du monde.
Malheureusement pour ma tran­quilli­té, j’étais bien loin d’être comme tous ces gens. De beau­coup d’entre eux je me sou­ciais ; j’aurais vou­lu ne pas être igno­ré d’un homme au front dépri­mé, au regard fuyant entre les œillères de ses pré­ju­gés et de son édu­ca­tion, le grand sei­gneur de la contrée, lequel n’était autre que le beau-frère de Legrandin, qui venait quel­que­fois en visite à Balbec et, le dimanche, par la gar­den-par­ty heb­do­ma­daire que sa femme et lui don­naient, dépeu­plait l’hôtel d’une par­tie de ses habi­tants parce qu’un ou deux d’entre eux étaient invi­tés à ces fêtes, et parce que les autres, pour ne pas avoir l’air de ne pas l’être, choi­sis­saient ce jour-là pour faire une excur­sion éloi­gnée. Il avait, d’ailleurs, été le pre­mier jour fort mal reçu à l’hôtel quand le per­son­nel, frais débar­qué de la Côte d’Azur, ne savait pas encore qui il était. Non seule­ment il n’était pas habillé en fla­nelle blanche, mais par vieille manière fran­çaise et igno­rance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait des femmes, il avait ôté son cha­peau dès la porte, ce qui avait fait que le direc­teur n’avait même pas tou­ché le sien pour lui répondre, esti­mant que ce devait être quelqu’un de la plus humble extrac­tion, ce qu’il appe­lait un homme « sor­tant de l’ordinaire ».