Il faut le redire : avant de le céder à la grâce de l’hexa­mètre et au ton­nerre de la Parole, le Moyen Age intel­lec­tuel a d’a­bord été vain­cu par la raille­rie.[…] Un Rabelais, un Jean Luis Vivès, un Coluccio Salutati, un Luther ont, avec leurs inté­rêts propres, dit et fait la même chose. Le Moyen Age est sté­rile. Il est donc mort de rire et de colère, du rire des huma­nistes, de la colère des réfor­ma­teurs, avant de nous faire périr d’ennui.

Tout bon­ne­ment ahu­ris­sante est l’erreur ridi­cule des gens qui se figurent par­ler pour les choses elles-mêmes. Mais le propre du lan­gage, à savoir qu’il n’est tout uni­ment occupe que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pour­quoi le lan­gage est un si mer­veilleux mys­tère et si fécond : que quelqu’un parle tout sim­ple­ment pour par­ler, c’est jus­te­ment alors qu’il exprime les plus magni­fiques véri­tés. Mais qu’il veuille au contraire par­ler de quelque chose de pré­cis, voi­là tout aus­si­tôt la langue mali­cieuse qui lui fait dire les pires absur­di­tés, les bourdes les plus gro­tesques. Aussi est-ce bien de là que vient la haine que tant de gens sérieux ont du lan­gage. Sa pétu­lance et son espiè­gle­rie, ils la remarquent ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est que le bavar­dage à bâtons rom­pus et son lais­ser-aller si dédai­gné sont jus­te­ment le côté infi­ni­ment sérieux de la langue.

Der lächer­liche Irrthum ist nur zu bewun­dern, daß die Leute mei­nen — sie sprä­chen um der Dinge willen. Gerade das Eigenthümliche der Sprache, daß sie sich blos um sich selbst beküm­mert, weiß kei­ner. Darum ist sie ein so wun­der­bares und frucht­bares Geheimniß, — daß wenn einer blos spricht, um zu spre­chen, er gerade die herr­lichs­ten, ori­gi­nell­sten Wahrheiten auss­pricht. Will er aber von etwas Bestimmten spre­chen, so läßt ihn die lau­nige Sprache das lächer­lichste und ver­kehr­teste Zeug sagen. 10 Daraus ents­teht auch der Haß, den so manche erns­thafte Leute gegen die Sprache haben. Sie mer­ken ihren Muthwillen, mer­ken aber nicht, daß das verächt­liche Schwatzen die unend­lich erns­thafte Seite der Sprache ist.

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« Monologue » Œuvres com­plètes
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vol. 2 : Les fragments
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trad.  Armel Guerne
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p. 86

Je crois avoir bien sai­si dans son ensemble ma pro­po­si­tion à l’é­gard de la phi­lo­so­phie, quand j’ai dit : La phi­lo­so­phie, on ne devrait l’é­crire qu’en poème.

L’exigence pla­to­ni­cienne d’un gou­ver­ne­ment par les phi­lo­sophes ne signi­fie pas que les gou­ver­nants doivent être choi­sis par­mi les auteurs de manuels de logique. Dans les affaires, l’es­prit de spé­cia­li­té [Fachgeist] ne connaît que le pro­fit, dans le domaine mili­taire le pou­voir, et même en science, le suc­cès seule­ment dans une dis­ci­pline par­ti­cu­lière [Spezialdisziplin]. Si cet esprit n’est pas contrô­lé, il carac­té­rise un état anar­chique de la socié­té. Pour Platon, la phi­lo­so­phie allait de paire avec l’effort pour unir et main­te­nir les dif­fé­rentes capa­ci­tés [Vermögen] et branches de la connais­sance [Arten der Erkenntnis] dans une cohé­rence qui rende pro­duc­tifs ces élé­ments iso­lé­ment des­truc­teurs [par­tiell des­truk­tiv]. Voilà ce que signi­fiait exi­ger que les phi­lo­sophes gouvernent.
Original :« Platons Forderung, der Staat solle von Philosophen regiert wer­den, meint nicht, daß diese Regierenden unter den Verfassern von Lehrbüchern und der Logik aus­gewählt wer­den soll­ten. Der Fachgeist kennt im Geschäftsleben nur den Profit, im militä­ri­schen Bereich nur die Macht und selbst in der Wissenschaft nur den Erfolg inne­rhalb einer Spezialdisziplin. Wird die­ser Geist nicht kon­trol­liert, so verkör­pert er einen anar­chi­schen Zustand der Gesellschaft. Für Platon war Philosophie gleich­be­deu­tend mit dem Bestreben, die ver­schie­de­nen Vermögen und Arten der Erkenntnis so zu verei­ni­gen und zusam­men­zu­hal­ten, daß diese par­tiell des­truk­ti­ven Elemente im wah­ren Sinn zu pro­duk­ti­ven wür­den. Darauf zielte seine Forderung, die Philosophen soll­ten regieren. »

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« Die gesell­schaft­liche Funktion der Philosophie » Kritische Theorie. Eine Dokumentation
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p. 306

La véri­table fonc­tion sociale de la phi­lo­so­phie est la cri­tique de l’existant [du sub­sis­tant : de ce qui appa­raît comme onto­lo­gi­que­ment conti­nu, his­to­ri­que­ment constant, essen­tiel­le­ment inva­riable ; des Bestehenden]. Ça implique de ne pas ergo­ter super­fi­ciel­le­ment sur des idées ou des états [situa­tions, Zustände] iso­lés, comme si un phi­lo­sophe était un drôle de zouave [ein komi­scher Kauz ; un oli­brius, un drôle de lous­tic]. Ça n’implique pas non plus que le phi­lo­sophe déplore telle ou telle cir­cons­tance prise iso­lé­ment et trouve un remède à cela. Le seul but d’une telle cri­tique est d’éviter que les Hommes se perdent dans les idées et les com­por­te­ments que la socié­té, dans son orga­ni­sa­tion actuelle [pré­sent ; jet­zig], leur dicte.

Die wahre gesell­schaft­liche Funktion der Philosophie liegt in der Kritik des Bestehenden. Das bedeu­tet keine ober­flä­chliche Nörgelei über ein­zelne Ideen oder Zustände, so als ob ein Philosoph ein komi­scher Kauz wäre. Es bedeu­tet auch nicht, daß der Philosoph die­sen oder jenen iso­liert genom­me­nen Umstand bek­lagt und Abhilfe emp­fiehlt. Das eigent­liche Ziel einer derar­ti­gen Kritik ist es zu verhin­dern, daß die Menschen sich an jene Ideen und Verhaltensweisen ver­lie­ren, welche die Gesellschaft in ihrer jet­zi­gen Organisation ihnen ein­gibt. Die Menschen sol­len den Zusammenhang zwi­schen ihren indi­vi­duel­len Tätigkeiten und dem, was durch diese erreicht wird, ein­se­hen ler­nen, zwi­schen ihrer beson­de­ren Existenz und dem all­ge­mei­nen Leben der Gesellschaft, zwi­schen ihren tägli­chen Projekten und den großen Ideen, die sie anerkennen.

« […] l’ac­cord fut que je por­te­rai mes efforts en direc­tion des per­sonnes et carac­tères sur­na­tu­rels ou du moins roman­tiques ; le but étant de pui­ser au fond de notre nature intime une huma­ni­té aus­si bien qu’une vrai­sem­blance que nous trans­fé­re­rions à ces créa­tures de l’i­ma­gi­na­tion, de qua­li­té suf­fi­sante pour frap­per de sus­pen­sion, ponc­tuel­le­ment et déli­bé­ré­ment, l’in­cré­du­li­té, ce qui est le propre de la foi poé­tique. »

Au tout début du XVIIe siècle, un phi­lo­sophe scho­las­tique du nom de Edmond Pourchot sys­té­ma­tise, de façon encore aris­to­té­li­cienne, les quatre sens selon les­quels le terme de sujet peut se dire. Un sujet est d’inhésion (sujet d’inhérence pour des acci­dents), de déno­mi­na­tion (ce qui est dénom­mé par une forme, une per­fec­tion, une pri­va­tion, une action ou une affec­tion), d’information (ce en quoi est reçue une forme essen­tielle qui l’informe pour consti­tuer un tout indi­vi­duel phy­sique), d’attribution (la matière sujet d’une dis­ci­pline de connaissance).

Dans un tel cadre phi­lo­so­phique, la réa­li­té com­mune n’est pas encore défi­nie à par­tir du rap­port par­ti­cu­lier de la per­sonne humaine au monde envi­ron­nant, y com­pris posé comme uni­ver­sa­li­té ration­nelle, donc en tant que résul­tant de nos per­cep­tions, concep­tions et voli­tions. Elle est défi­nie au contraire à par­tir des exis­tences dis­tinctes et de leurs moda­li­tés en tant que réelles, c’est-à-dire indé­pen­dantes du sub­strat humain. Au milieu de celles-ci, le sujet humain, dont l’âme, la forme intel­li­gible propre, est celle d’un vivant ration­nel, n’est qu’une exis­tence sub­stan­tielle par­mi les autres. Une telle dif­fé­rence se retrouve dans l’opposition de la notion d’objet à celle de sujet. Dans le monde médié­val, le sujetest le récep­teur de pro­prié­tés essen­tielles ou acci­den­telles qui le font être ce qu’il est. Un réel sub­stan­tiel. L’objet est le conte­nu de défi­ni­tion que la pen­sée se donne rela­ti­ve­ment aux qua­li­tés et pro­prié­tés d’un exis­tant, c’est-à-dire d’un sujet. Un réel in-essen­tiel. Une telle dis­tinc­tion, si elle est res­tée dans les formes syn­taxiques de la langue fran­çaise a dis­pa­ru de la concep­tua­li­té. Le monde moderne pense très exac­te­ment à l’inverse de cela. Le sujet est l’agent unique de la pen­sée et de la connais­sance et l’objet, la part de réel externe auquel il rap­porte ses pen­sées. En ce sens, le monde objec­tif est la réa­li­té indé­pen­dante de l’homme auquel se rap­portent nos conte­nus sub­jec­tifs de pen­sée. Ce fai­sant, le monde objec­tif prend la valeur d’un être connu selon les dis­po­si­tions propres à la per­sonne humaine pen­sante et à son expé­rience per­cep­tive. Depuis Descartes, en pas­sant par l’opposition de Locke à Leibniz, puis, de Hume à Kant, il cesse donc d’être réel, sub­stan­tiel, pour tendre à n’être que condi­tion­nel, repré­sen­ta­tion, ima­gi­na­tion, construction.

E. Brassat résume le chiasme de l’a­gence de De Libera, lien
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« Alain de Libera, Archéologie du sujet »
,
Essaim
, ,
p. 105–107

« si la phro­ne­sis (pru­dence ou saga­ci­té), contrai­re­ment à la sagesse, est liée à la par­tie irra­tion­nelle de l’âme, et donc inti­me­ment liée à la morale, elle est comme la sagesse une ver­tu intel­lec­tuelle » / « de même que la sagesse sup­pose un double état, scien­ti­fique et ration­nel qui per­met de démon­trer à par­tir de prin­cipe pre­mier, et celui intel­lec­tif qui per­met de sai­sir les pre­miers prin­cipes de toute démons­tra­tion ; la saga­ci­té ou pru­dence sup­pose un double état : déli­bé­ra­tif et pro­pre­ment ration­nel (per­met de trou­ver les moyens en vue d’une fin) et celui intel­lec­tif qui per­met de sai­sir les fins ultimes de toute opération » 

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« Lectures aris­to­té­li­ciennes »
, lien

Qu’est-ce que l’entêtement ? C’est res­ter au soleil alors qu’on sent déjà le gré­sille­ment des brû­lures. C’est man­ger encore un car­ré de cho­co­lat alors que cho­co­lat ne désigne plus qu’une pâte sucrée qui tapisse ma gorge. C’est déchi­rer un papier en pen­sant ain­si faire dis­pa­raître ce qui est écrit, ou mieux : faire en sorte que cela n’ait jamais été écrit. C’est ne pas se cou­vrir alors qu’il fait froid parce qu’on a déci­dé qu’il fait chaud. C’est for­cer son chien à por­ter des lunettes de soleil dans le seul but de prendre une pho­to. C’est refu­ser d’organiser un pique-nique parce qu’on n’a pas de panier en osier et de nappe à car­reaux rouges et blancs. C’est dire, à six ans, qu’on ne fera jamais de che­val et le dire aus­si à dix. C’est enfer­mer sa sœur dans sa chambre pour évi­ter d’avoir à lui expli­quer pour­quoi on ne peut pas l’emmener. C’est attendre que ce qu’on vous dit cor­res­ponde exac­te­ment à ce que vous avez envie d’entendre.

Antonia s’était décré­tée que puisqu’elle allait mou­rir, il était inutile qu’elle range sa chambre. Quand on le décrète, c’est qu’on a tout de même un peu com­pris qu’en effet, en regard du fait assez simple qu’en dis­pa­rais­sant vous ferez tout dis­pa­raître avec vous et que donc il n’y aura plus rien, le ran­ge­ment d’une chambre ame­née à dis­pa­raître avec le reste pèse peu. Antonia atten­dait donc la mort assise en tailleur au milieu de sa chambre. Si tout dis­pa­rais­sait, par la même occa­sion, Isabelle dis­pa­raî­trait, la cité dis­pa­raî­trait, les caves et jusqu’à l’essoreuse à salade et le cade­nas. Oui, cette cité pour­rie serait rayée défi­ni­ti­ve­ment de la carte et les gens qui l’habitent sup­pri­més un par un et leurs sales petits tra­fics avec. De toute façon, un jour ou l’autre, on allait faire sau­ter les bâti­ments de cette cité, ils s’effondreraient dans leur propre pous­sière, parce que ça fai­sait trop long­temps qu’ils exis­taient, et tous les adultes qui y étaient res­tés, tous ces pauvres abru­tis par la télé et le chô­mage longue durée, tous ces appar­te­ments qui sen­taient la pisse et les cro­quettes pour chat, tous les tiroirs de tous les meubles pleins à ras bord de pho­to­gra­phies de vacances lamen­tables prises dans des endroits misé­rables où on est res­té baba devant le feu d’artifice du 14 Juillet, qui a recom­men­cé tous les 14 Juillets de toutes les années depuis des années, pre­mier 14 Juillet, deuxième 14 Juillet, troi­sième 14 Juillet, et qua­trième et cin­quième et sixième et sep­tième 14 Juillet, ou pire : les pho­tos de mariages, les pho­tos de bap­têmes, les pho­tos d’anniversaires de mariages et les pho­tos d’anniversaires de bap­têmes et les anni­ver­saires tout court, et tout le monde raide dans son cos­tume parce que per­sonne ici ne sait por­ter le cos­tume, que tout le monde est en pyja­ma toute la jour­née ou en sur­vêt ce qui est la même chose, tous les bibe­lots débiles rap­por­tés et qui s’étaient cas­sés dans les valises, tous les appa­reils élec­tro­mé­na­gers en double, ou en triple, parce qu’ils sont pas chers, les ser­vices à raclette, les ser­vices à fon­due, les machines à gaufres, les machines à croque-mon­sieur, les croque-gaufre-grill et tous les 3 en 1, les appa­reils à pop-corn, les fri­teuses comme ci et les fri­teuses comme ça, les bat­teurs, les bat­teurs-mélan­geurs, les mou­lins à légumes, les presse-agrumes, les tran­cheuses et les bouilloires, les machines à glace, les robots com­pacts, les cafe­tières à expres­so, les cireuses aspi­rantes, les pis­to­lets net­toyeurs, les aspi­ra­teurs à eau et tous les por­tables, tous, avec leurs musiques stu­pides, leurs mes­sages encore plus stu­pides et leurs jeux à la con, toutes les consoles de jeux, oui, et toutes ces pouf­fiasses de Lara Croft, ces bouf­fonnes de Buffy et de Scully, ces connards du Loft et toutes les télés qui explo­se­raient en même temps, ça, ça serait un feu d’artifice, tout ça s’écroulerait d’un coup sans qu’on ait pré­ve­nu per­sonne, ils crè­ve­raient tous au milieu de leurs aspi­ra­teurs et de leurs fri­teuses et elle avec, parce que c’était vrai­ment la plus bête de tous, elle, Antonia, et qui avait plus rien à faire, juste à attendre que le der­nier pois­son pané sur­ge­lé du der­nier des congé­la­teurs explose avec tout ce qu’il y avait autour, l’emballage, les meubles, les pères et les mères, les enfants, les ani­maux et la cité.