Oh strong-rid­ged and dee­ply hollowed
nose of mine ! what will you not be smelling ?
What tact­less asses we are, you and I, boney nose,
always indis­cri­mi­nate, always unashamed,
and now it is the sou­ring flo­wers of the bedraggled
poplars : a fes­te­ring pulp on the wet earth
beneath them. With what deep thirst
we qui­cken our desires
to that rank odor of a pas­sing springtime !
Can you not be decent ? Can you not reserve your ardors
for some­thing less unlo­ve­ly ? What girl will care
for us, do you think, if we conti­nue in these ways ?
Must you taste eve­ry­thing ? Must you know everything ?
Must you have a part in everything ?

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« Smell ! » Al Que Quiere !
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éd. Four Seas Company
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p. 52

Il va de soi que l’on peut non seule­ment cor­ri­ger une oeuvre ou inté­ger divers frag­ments d’oeuvres péri­mées dans une nou­velle, mais encore chan­ger le sens de ces frag­ments et tru­quer de toutes les manières que l’on juge­ra bonnes ce que les imbé­ciles s’obs­tinent à nom­mer des citations.
De tels pro­cé­dés paro­diques ont été sou­vent employés pour obte­nir des effets comiques. Mais le comique met en scène une contra­dic­tion à un état don­né, posé comme exis­tant. En la cir­cons­tance, l’é­tat de choses lit­té­raire nous par­rais­sant presque aus­si étran­ger que l’âge du renne, la contra­dic­tion ne nous fait pas rire. Il faut donc conce­voir un stade paro­dique-sérieux où l’ac­cu­mu­la­tion d’élé­ments détour­nés, loin de vou­loir sus­ci­ter l’in­di­gna­tion ou le rire en se réfé­rant à la notion d’une oeuvre ori­gi­nale, mais mar­quant au contraire notre indif­fé­rence pour un ori­gi­nal vidé de sens et oublié, s’emploierait à rendre un cer­tain sublime.
On sait que Lautréamont s’est avan­cé si loin dans cette voie qu’il se trouve encore par­tiel­le­ment incom­pris par ses admi­ra­teurs les plus affi­chés. Malgré l’é­vi­dence du pro­cé­dé appli­qué dans « Poésies », par­ti­cu­liè­re­ment sur la base de la morale de Pascal et Vauvenargues, au lan­gage théo­rique – dans lequel Lautréamont veut faire abou­tir les rai­son­ne­ments, par concen­tra­tions suc­ces­sives, à la seule maxime – on s’est éton­né des révé­la­tions d’un nom­mé Viroux, voi­ci trois ou quatre ans, qui empê­chaient désor­mais les plus bor­nés de ne pas recon­naître dans « les Chants de Maldoror » un vaste détour­ne­ment, de Buffon et d’ou­vrages d’his­toire natu­relle entre autres. Que les pro­sa­teurs du « Figaro », comme ce Viroux lui-même, aient pu y voir une occa­sion de dimi­nuer Lautréamont, et que d’autres aient cru devoir le défendre en fai­sant l’é­loge de son inso­lence, voi­là qui ne témoigne que de la débi­li­té intel­lec­tuelle de vieillards des deux camps, en lutte cour­toise. Un mot d’ordre comme « le Plagiat est n’e­ces­saire, le pro­grès l’im­plique » est encore aus­si mal com­pris, et pour les mêmes rai­sons, que la phrase fameuse sur la poé­sie qui « doit être faite par tous ».
L’oeuvre de Lautréamont – que son appa­ri­tion extrê­me­ment pré­ma­tu­rée fait encore échap­per en grande par­tie à une cri­tique exacte – mis à part, les ten­dances au détour­ne­ment que peut recon­naître une étude de l’ex­pres­sion contem­po­raine sont pour la plu­part incons­cientes ou occa­sion­nelles ; et, plus que dans la pro­duc­tion esthé­tique finis­sante, c’est dans l’in­dus­trie publi­ci­taire qu’il fau­dra en cher­cher les plus beaux exemples.

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« Mode d’emploi du détournement »
, lien

Une lec­ture phi­lo­so­phique du Capital est donc tout le contraire d’une lec­ture inno­cente. C’est une lec­ture cou­pable, mais qui n’ab­sout pas sa faute dans son aveu. Au contraire, elle reven­dique sa faute comme une « bonne faute », et la défend en démon­trant sa néces­si­té. C’est donc une lec­ture d’ex­cep­tion qui se jus­ti­fie elle-même comme lec­ture, en posant à toute lec­ture cou­pable, la ques­tion même qui démasque son inno­cence, la simple ques­tion de son inno­cence : qu’est-ce que lire ?

[…]

S’il n’est pas de lec­ture inno­cente, c’est que toute lec­ture ne fait que réflé­chir dans sa leçon et dans ses règles la vraie res­pon­sable : la concep­tion de la connais­sance qui, sou­te­nant son objet, la fait ce qu’elle est. Nous l’avons aper­çu à pro­pos de la lec­ture “expres­sive” cette lec­ture à ciel et à visage ouverts de l’essence dans l’existence : et nous avons soup­çonne der­rière cette pré­sence totale, où l’opacité se réduit à rien, la ténèbre du phan­tasme reli­gieux de la trans­pa­rence épiphanique.

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« Du « Capital » à la phi­lo­so­phie de Marx » Lire le Capital
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vol. 1
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p. 12, 38

La crainte qu’éprouve le fils authen­tique de la civi­li­sa­tion moderne à l’idée de s’éloigner des faits qui sont déjà sché­ma­ti­que­ment pré­for­més par les conven­tions domi­nantes de la science, du com­merce et de la poli­tique, est la même que la crainte qu’inspire la dévia­tion sociale. Ces conven­tions défi­nissent éga­le­ment le concept de clar­té – [de la langue comme de la pen­sée] – auquel l’art, la lit­té­ra­ture et la phi­lo­so­phie doivent s’adapter aujourd’hui. Tandis que ce concept réprouve tout trai­te­ment néga­tif que [cette pen­sée] inflige aux faits ou aux formes domi­nantes comme obs­cur et com­pli­qué, [ou au mieux comme bar­bare, (lan­des­fremd)] pour le décla­rer fina­le­ment tabou, il condamne l’esprit à une céci­té crois­sante. Cette situa­tion sans issue se carac­té­rise par le fait que le réfor­ma­teur le plus hon­nête qui recom­mande une nou­veau­té en se ser­vant d’un lan­gage déva­lué, ren­force, en adop­tant l’appareil caté­go­riel pré­fa­bri­qué et la mau­vaise phi­lo­so­phie qui se cache der­rière lui, le pou­voir de l’ordre exis­tant qu’il vou­drait pour­tant briser.

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La dia­lec­tique de la raison [Dialektik der Aufklärung, 1944]
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trad.  Éliane Kaufholz
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p. 16–17
, tra­duc­tion modi­fiée et amendée

Pour en reve­nir au règne arach­néen, il ne fau­drait pas croire que toutes les arai­gnées tissent une toile, loin de là ; l’a­rai­gnée à boule d’Australie s’ac­croche à un fil hori­zon­tal et tourne cir­cu­lai­re­ment une patte, à laquelle prend un autre fil dont l’ex­tré­mi­té porte une gout­te­lette gluante où viennent se prendre les insectes. Et ça n’est là qu’un exemple de la diver­si­té des pièges dont l’a­rach­néen peut dis­po­ser. On sait qu’il en est de même pour ce qui concerne cette espèce nôtre ; cer­tains indi­vi­dus pro­cèdent comme l’a­rai­gnée à boule et le même indi­vi­du peut à cer­tains moments de son exis­tence tra­mer la toile et, à d’autre, manier la boule gluante.

Les Poésies et, de façon moins visible mais ana­logue, tout texte moderne se consti­tuent comme une tota­li­sa­tion des dis­cours pré­sup­po­sés et de leur appro­pria­tion, aus­si bien que du com­men­taire « méta­lin­guis­tique » de celle-ci comme de ceux-là. Mais cette uni­fi­ca­tion visant une sorte de Livre unique qui sera un Livre géné­ra­li­sé, c’est-à-dire le pas­sage des actes dis­cur­sifs au Livre, en même temps que la trans­for­ma­tion du Livre en une série infi­nie d’actes illo­cu­toires, est une uni­fi­ca­tion fic­tion­nelle : fictive.

Tout le cor­pus pré­cé­dant le texte agit donc comme une pré­sup­po­si­tion géné­ra­li­sée ayant valeur juri­dique : il est une loi qui s’exerce par le fait même de sa for­mu­la­tion, puisque ce qu’elle com­mande c’est l’intervention tex­tuelle elle-même. […] Tout texte est d’emblée sous la juri­dic­tion des autres dis­cours. […] Le nou­veau texte vise à s’approprier le rôle juri­dique, à la posséder.

Nous avons de nom­breux exemples d’hommes qui ont atteint une maî­trise totale sur des par­ties du corps habi­tuel­le­ment indé­pen­dantes de la volon­té. De cette manière, cha­cun devien­dra son propre méde­cin et déve­lop­pe­ra un sen­ti­ment du corps com­plet, cer­tain et exact, l’homme devien­dra véri­ta­ble­ment indé­pen­dant de la nature, peut- être même en mesure de res­tau­rer des membres per­dus, de se tuer par un simple acte de volon­té, et ain­si il attein­dra un vrai savoir sur le corps, l’âme, le monde, la vie, la mort et le monde spi­ri­tuel. Alors, il ne dépen­dra peut-être que de lui d’a­ni­mer quelque matière, il for­ce­ra ses sens à pro­duire la forme qu’il dési­re­ra, vivant véri­ta­ble­ment dans son monde. Il sera en état de se sépa­rer de son corps s’il le désire, il ver­ra, enten­dra, sen­ti­ra ce qu’il vou­dra, comme il vou­dra et selon la com­bi­nai­son qu’il souhaitera.

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« Fragments logo­lo­giques »
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trad.  Laurent Margantin

Presque chaque homme est déjà artiste à un degré infime – il voit ce qu’il tire de lui-même et non ce qui lui vient du dehors – il sent ce qu’il tire de lui-même et non ce qui lui vient du dehors. La grande dif­fé­rence consiste en ceci : l’ar­tiste a ani­mé dans ses organes le germe de la vie auto­poé­tique – il a aug­men­té l’ex­ci­ta­bi­li­té de ceux-ci dans leur lien avec l’es­prit, et il est ain­si en mesure de dif­fu­ser à tra­vers ces mêmes organes les idées qu’il désire – sans sol­li­ci­ta­tion exté­rieure – de les uti­li­ser tels des outils en vue des modi­fi­ca­tions du monde réel de son choix.

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« Fragments logo­lo­giques »
,
trad.  Laurent Margantin

De la même façon que le peintre voit les objets visibles avec d’autres yeux que ceux de l’homme com­mun – le poète découvre les évé­ne­ments du monde exté­rieur et inté­rieur d’une tout autre manière que les hommes ordi­naires. Mais en véri­té l’art du peintre est aus­si auto­nome que celui du musi­cien, et dépend tota­le­ment de condi­tions a priori.

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« Fragments logo­lo­giques »
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trad.  Laurent Margantin