J’entends par attri­bu­ti­visme* toute doc­trine qui fait des actes et des états men­taux des pro­prié­tés attri­bués à un sujet défi­ni comme ego. Cette posi­tion, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la per­sonne comme « terme de bar­reau », foren­sic term), est donc très dif­fé­rente de l’attributivisme en son sens clas­sique tel que je l’évoquais juste aupa­ra­vant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pen­sées, appa­raît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aus­si chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un fran­cis­cain de la fin du XIIIe siècle), dans l’Impugnatio quo­run­dam arti­cu­lo­rum, qui sou­tient que « nos actes ne sont per­çus par nous que comme des pré­di­cats ou des attri­buts (actus nos­tri non appre­hen­dun­tur a nobis nisi tam­quam prae­di­ca­ta vel attri­bu­ta) » et que la cer­ti­tude d’en être le sujet, la cer­ti­tu­do de sup­po­si­to, est au cœur de toute « appré­hen­sion de nos actes » (puisque « je ne puis appré­hen­der mes actes, tel l’acte de voir ou celui de par­ler, qu’en appré­hen­dant que c’est moi qui vois, entends ou cogite »). Il semble s’effacer ensuite pour réap­pa­raître seule­ment avec Descartes.

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Les puzzles sus­ci­tés par la théo­rie lockéenne de l’identité per­son­nelle, notam­ment l’hypothèse de deux per­sonnes habi­tant un même corps (iden­ti­té syn­chro­nique) ou d’une même per­sonne habi­tant deux corps dif­fé­rents (iden­ti­té dia­chro­nique) pré­sentent la même struc­ture argu­men­ta­tive que les ques­tions médié­vales sur le bap­tême des sia­mois. L’archéologie du sujet fouille une archive où, sur la longue durée, Martin Scribler, le roman écrit à quatre mains (au moins), par Arbuthnot, Pope et Swift contre Locke, coexiste avec les quo­dli­bets de Jean Peckham ou d’Henri de Gand rédi­gés contre Thomas d’Aquin et Averroès. Un des plai­sirs de l’intrigue sur la longue durée est de construire l’espace dans lequel les ques­tions sur les « jumelles mons­trueuses de Bohême » d’une gazette lon­do­nienne du XVIIIe siècle comme le British Apollo (« Whether each of the twins […] hath a dis­tinct soul, or whe­ther one informs them both ? », « Could a man mar­ry the twins and not be guil­ty of poly­ga­my ? », etc.) ren­contrent celles des théo­lo­giens médié­vaux (« Faut-il bap­ti­ser une fois ou deux fois un “monstre à deux têtes” ? » « Sont-ils – est-il – deux per­sonnes ou une seule per­sonne ? » « Un ou deux sujets ? », etc.)

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l’archéologie arti­cule l’étude des struc­tures à une forme d’ensemble de type nar­ra­tif qui induit un récit dans la longue durée, au sens de Fernand Braudel. L’une de mes ambi­tions avec cette méthode archéo­lo­gique (et en par­ti­cu­lier avec mon Archéologie du sujet) est d’introduire le long cours en his­toire de la phi­lo­so­phie. Il s’agit donc de déga­ger des struc­tures pour les nar­ra­ti­vi­ser, d’où cette notion d’intrigue que je reprends à Paul Veyne. Comme tout autre his­to­rien, l’historien de la phi­lo­so­phie « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à tra­vers un champ évé­ne­men­tiel objec­tif « divi­sible à l’infini » : il ne peut « décrire la tota­li­té de ce champ, car un iti­né­raire doit choi­sir et ne peut pas­ser par­tout » ; aucun des iti­né­raires qu’il emprunte « n’est le vrai », aucun « n’est l’Histoire ». Le champ évé­ne­men­tiel de la phi­lo­so­phie « ne com­prend pas des sites qu’on irait visi­ter et qui s’appelleraient évé­ne­ments » : « un évé­ne­ment n’est pas un être, mais un croi­se­ment d’itinéraires pos­sibles ». Voilà ce que dit Veyne. J’essaie, sur ses pas, de croi­ser le maxi­mum d’itinéraires.
[…] Trop sou­vent, en his­toire de la phi­lo­so­phie, où est cen­sée régner la Problemgeschichte, il n’y a pas vrai­ment d’histoire des pro­blèmes, dans la mesure ou ce que les his­to­riens de la phi­lo­so­phie appellent « his­toire des pro­blèmes » coïn­cide plu­tôt, me semble-t-il, avec l’histoire des réponses appor­tées à un archi­pro­blème sup­po­sé « per­ma­nent ». Or l’une de mes convic­tions est qu’il n’y a pas de pro­blème éter­nel ou inva­riant et que chaque pro­blème peut (et doit) faire l’objet d’une genèse. C’est ce que je disais tout à l’heure en invo­quant chez Guéroult le croi­se­ment de l’évolution et de la structure.

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J’ai depuis long­temps renon­cé au fait que quelque chose (idée, concept, pro­blème) « vien­drait de » quelque chose d’autre ou d’antérieur : c’est là une vision, me semble-t-il, sim­pliste. Je pense plu­tôt qu’une même struc­ture de pro­blèmes et de ques­tion­ne­ments (une même épis­té­mè, au sens, pour le coup, fou­cal­dien du terme) sub­siste en se défor­mant petit à petit, cer­taines places étant inves­ties par de nou­veaux acteurs, d’autres se met­tant à fonc­tion­ner ensemble, alors que ce n’était pas le cas aupa­ra­vant, etc.

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Enquêter sur le concept de « sujet », de subiec­tum, ren­voie à celui de « sub­stance » puis, de fil en aiguille, à celui d’« hypo­stase » et de sup­po­si­tum. On se rend ain­si pro­gres­si­ve­ment compte qu’il y a un lien à tra­vailler entre la pro­blé­ma­tique phi­lo­so­phique du sujet et la pro­blé­ma­tique théo­lo­gique de l’hypostase, qu’il faut suivre les varia­tions et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les chan­ge­ments de langue, les tra­duc­tions (le latin sup­po­si­tum qui tra­duit le grec hupo­sta­sis est et n’est pas syno­nyme de subiec­tum), les allers et retours entre disciplines.

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« Entretien avec Actu philosophia »
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Nous voyons et nous par­lons. Et ce qui tient dans l’é­cart de ces évi­dences, ce serait déjà toute la struc­tu­ra­tion de notre pro­blème, autre­ment dit le pro­blème de notre struc­tu­ra­tion. Nous par­lons et nous voyons. Et ce qui peut ici nous rete­nir, mais un bon moment, ce ne sera, à bien réflé­chir, que le sta­tut de cette conjonc­tion, de cet et.
> Suit un déve­lop­pe­ment sur les deux « annexion­nismes » (du visuel au lin­guis­tique et du lin­guis­tique au visuel).
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« Syntaxe du visible »
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Change n° 26
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Texte de Benjamin sur le poreux napo­li­tain dans les Denkbilder

Seine Privatexistenz ist die barocke Ausmündung ges­tei­ger­ter Öffentlichkeit.
« Son exis­tence pri­vée est l’es­tuaire baroque d’une vie publique intensifiée. »
Suit la com­pa­rai­son avec le vil­lage hottentot :
Ausgeteilt, porös und durch­setzt ist das Privatleben. Was Neapel von allen Großstädten unter­schei­det, das hat es mit dem Hottentottenkral gemein : jede pri­vate Haltung und Verrichtung wird dur­ch­flu­tet von Strömen des Gemeinschaftslebens. Existieren, für den Nordeuropäer die pri­va­teste Angelegenheit, ist hier wie im Hottentottenkral Kollektivsache.
(“Distribuée, poreuse et mêlée est la vie pri­vée. Ce qui dif­fé­ren­cie Naples de toutes les grandes villes a à voir avec le kral hot­ten­tot : toute atti­tude et tâche pri­vée se trouve inondée/traversée par le cou­rant de la vie communautaire.”)
Puis : “Le domes­tique n’est plus un asile ; c’est un inépui­sable réser­voir d’où l’on jaillit en masse.” Évidemment, c’est aus­si une tar­tine de fan­tasmes, les fan­tasmes d’al­le­mand sur la vita­li­té ita­lienne, sa nata­li­té débri­dée (pure de tout nata­lisme), la déter­mi­na­tion par le « grand sud », la chatte lit­to­rale (le bor­dé débor­dant, ce qui « débouche », sens lit­té­ral de Ausmündung), l’or­gasme estuaire las­cif indis­con­ti­nu etc.
Et encore ses réflexions sur Baudelaire, notam­ment la réver­si­bi­li­té du pri­vé et du public, du par­ti­cu­lier et du col­lec­tif. L’étude des Foules et de La Solitude.
« Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien res­treint et bien faible, com­pa­ré à cette inef­fable orgie, à cette sainte pros­ti­tu­tion de l’âme qui se donne toute entière, poé­sie et cha­ri­té, à l’im­pré­vu qui se montre, à l’in­con­nu qui passe  » (Les Foules)
Dans la soli­tude, les moments pas­ca­liens du res­sen­ti­ment bau­de­lai­rien tentent : « tous ces affo­lés qui cherchent le bon­heur dans le mou­ve­ment et dans une pros­ti­tu­tion que je pour­rais appe­ler fra­ter­ni­taire, si je vou­lais par­ler la belle langue de mon siècle. » Et dans Les foules, moment inverse, reverse : « Celui-là qui épouse faci­le­ment la foule connaît des jouis­sances fié­vreuses, dont seront éter­nel­le­ment pri­vés l’égoïste, fer­mé comme un coffre, et le pares­seux, inter­né comme un mollusque. »
Et la convertibilité/réversibilité :
« Multitude, soli­tude : termes égaux et conver­tibles pour le poëte actif et fécond. Qui ne sait pas peu­pler sa soli­tude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée. »

12- Des méthodes de vali­da­tion aus­si « irra­tion­nelles » sont ren­dues néces­saire par le « déve­lop­pe­ment inégal » (Marx, Lénine) des dif­fé­rentes branches de la science. Le coper­ni­cia­nisme et d’autres par­ties essen­tielles de la science moderne ont sur­vé­cu parce que la rai­son a fré­quem­ment été trans­gres­sée dans leur passé.
13- La méthode de Galilée fonc­tionne éga­le­ment dans d’autres domaines. Par exemple, on peut s’en ser­vir pour éli­mi­ner les argu­ments actuels contre le maté­ria­lisme et pour mettre fin au pro­blème phi­lo­so­phique du dua­lisme corps/esprit (sans cepen­dant tou­cher aux pro­blèmes scien­ti­fiques correspondants).
14- les résul­tats obte­nus jusqu’à pré­sent conduisent à pen­ser qu’on pour­rait abo­lir la dis­tinc­tion entre contexte de décou­verte et contexte de jus­ti­fi­ca­tion, et la dis­tinc­tion connexe entre termes d’observation et termes théo­riques. Ni l’une ni l’autre de ces dis­tinc­tions ne joue de rôle dans la pra­tique scien­ti­fique. Toute ten­ta­tive pour les ren­for­cer aurait des consé­quences désastreuses.
15- En défi­ni­tive, la dis­cus­sion des cha­pitres 6 à 13 montre que la ver­sion pop­pé­rienne du plu­ra­lisme de Mill n’est pas en accord avec la pra­tique scien­ti­fique et détrui­rait la science telle que nous la connais­sons. Une fois la science don­née, le ration­nel ne peut être uni­ver­sel, et l’irrationnel ne peut être exclu. Ce trait de la science plaide pour une épis­té­mo­lo­gie anar­chiste. En recon­nais­sant que la science n’est pas sacro-sainte et que le débat entre la science et le mythe a ces­sé sans qu’il y ait eu de vain­queur, on donne plus de force encore à la cause de l’anarchisme.
16- Même ingé­nieuse la ten­ta­tive de Lakatos pour construire une métho­do­lo­gie qui a) ne donne pas de direc­tive, et b) impose cepen­dant des res­tric­tions aux acti­vi­tés visant l’extension du savoir n’échappe pas à la conclu­sion pré­cé­dente. Car la phi­lo­so­phie de Lakatos ne semble libé­rale que parce que c’est un anar­chisme dégui­sé. Et les cri­tères qu’il dégage de la science moderne ne peuvent pas être consi­dé­rés comme des arbitres neutres entre celles-ci et la science d’Aristote, le mythe, la magie, la reli­gion, etc.
17- De plus, ces cri­tères, qui impliquent une com­pa­rai­son des domaines de réfé­rence, ne sont pas tou­jours appli­cables. Les domaines de réfé­rences de cer­taines théo­ries sont incom­pa­rables en ce sens qu’aucune des rela­tions logiques habi­tuelles (l’inclusion, l’exclusion, l’intersection) ne peut être éta­blie entre eux. Cela se pro­duit lorsqu’on veut com­pa­rer les mythes et la science. C’est le cas aus­si lorsqu’il s’agit de com­pa­rer les branches les plus avan­cées, les plus géné­rales, et par consé­quent les plus mytho­lo­giques, de la science elle–même.
18- Ainsi la science est beau­coup plus proche du mythe qu’une phi­lo­so­phie scien­ti­fique n’est prête à l’admettre. C’est une des nom­breuses formes de pen­sées qui ont été déve­lop­pées par l’homme, mais pas for­cé­ment la meilleure. La science est indis­crète, bruyante, inso­lente ; elle n’est essen­tiel­le­ment supé­rieure qu’aux yeux de ceux qui on opté pour une cer­taine idéo­lo­gie, ou qui l’on accep­tée sans jamais avoir étu­dié ses avan­tages et ses limites. Et comme c’est à chaque indi­vi­du d’accepter ou de reje­ter des idéo­lo­gies, il s’ensuit que la sépa­ra­tion de l’État et de l’Église doit être com­plé­té par la sépa­ra­tion de l’État et de la Science : la plus récente, la plus agres­sive et la plus dog­ma­tique des ins­ti­tu­tions reli­gieuses. Une telle sépa­ra­tion est sans doute notre seule chance d’atteindre l’humanité dont nous sommes capables, mais sans l’avoir jamais plei­ne­ment réalisée.

Il est rare que les grands pro­blèmes poli­tiques ou intel­lec­tuels débouchent sur une solu­tion, soient réso­lus, réglés et dépas­sés ; plus sou­vent ils se perdent dans les sables, où ils sont oubliés ou effa­cés. La chris­tia­ni­sa­tion a effa­cé un pro­blème dont les Grecs n’a­vaient pas trou­vé la clé et dont ils n’ar­ri­vaient pas davan­tage à se déprendre. Il est per­mis de sup­po­ser qu’ils s’en étaient épris pour des rai­sons non moins accidentelles.